ta lieligion nationale, par Tabbé Fauchet, Paris
~ IMlBl'l
a le droit de procéder à une nouvelle délimitation des diocèses. Il est permis de croire que les esprits purement politiques de l'Assemblée se déterminèrent par d'autres raisons; mais ceux-mèmes des députés qui appartenaient aux doctrines de TEncyclopédie se croyaient obligés de professer extérieurement un grand respect pour la religion catholique. Ils la respectaient, ils la révéraient, en la dépouillanty et en l'accommodant à leurs vues révolutionnaires.
Dans la séance du 26 novembre 4790, où Voydel prononça un violent réquisitoire contre le clergé, les premiers mots de son discours furent un éloge emphatique de la religion : c J'ai cru devoir commencer par cet éclatant et sincère hommage à la religion de mes pères, un rapport dans lequel je serai forcé de m'élever avec force contre les crimes de ceux qui sont chargés de l'enseigner. »
On ne se bornait pas à des discours. A la fête du saint sacrement, fête catholique, on voit l'Assemblée entière suivre la procession de Saint- Germain-l'Auxerrois, sa paroisse; à la fête de la Fédération, fête nationale(14 juillet 1790), elle fait dire la messe devant le roi et devant elle, par un de ses membres^ sur un autel dressé dans le Champ-
de-Har8. Uévêque qui dit la messe est Talleyrand, évéque d'Âutun ; le diacre et le sous-diacre sont Tabbé Louis (le baron Louis) » qui fut ministre des finances sous la Restauration et le gouvernement de Juillet, celui-là même qui enseigna les finances i M. Thiers, et l'abbé Desrenaudes, qu'on a vu, sous l'Empire, chargé des fonctions de censeur, et conseiller titulaire de l'université ^
Pendant que TAssemblée multipliait les preuves de son attachement à la religion, le clergé était en butte aux attaques de la populace dans la rue, et aux accusations peut-être plus redoutables de la presse. Plus d'une fois, avant la réunion des trois ordres, des huées et des menaces de mort s'étaient fait en* tendre aux abords de l'Assemblée. Plus tard, quand il fut question d'employer les richesses du clergé pour les besoins de l'État» on sut bien vite dans le public quels étaient les ecclésiastiques qui défendaient la dîme et les biens de mainmorte avec le plus de résolution. L'exaspération était encore plus grande à Paris qu'à YersaiDes. Les excitations contre
1. Dearenaudes, ({ui avait été» à Autun, vicaire général de Tal* leyrand, est Fauteur du c Rapport sur rinstruction publique présenté à rAssemblée nationale les la» 11 et 19 septembre 1791, par M. de TaUeyrand-Périford, ancien évéque d'Autun. •
LA ItYOLUTiail. 8»
le clergé tinrent toujours de la me, ou des clubs, ou de la Commune, oudesseetions; l'Assemblée, au moins dans la période qui précède la mise en activité de la constitution civile, ne se serait pas portée d'elle-même à ordonner des perséciAions. Au mo** ment de qpiitter Versailles pour siégera Paris, ou se demanda si les députés du clergé y seraient en sécu-* rite. Grégoire, qui n'avait rien à craindre pour luimême, el qui d'ailleurs était homme à brarer le péril, se montra inquiet pour ceux de ses collègues dans le sacerdoce, dont Topposition aux idées révo^ lutionnaires était connue. Il parut bien, dès le premier jour, que ces alarmes n'avaient pas été vaines. On sait que Fabbé Maury, reconnu dans une foule, fut menacé d'être mis à la lanterne^, c En verrez-*vous plus clair? » dit-il. Il s'en tira par ce trait d'intrépidité. Il n'en prit pas moins l'habitude de porter sur lui des pistolets, qu'il appelait ses burettes. Les motions agressives se produisirent de bonne heure dans l'Assemblée oA elles furent d'abord très mal accueillies* Garât souleva un véritable orage, en faisant une distinction qui est aujourd'hui couramment acceptée, entre la personne civile et la personne réelle. 11 est vrai qu'il ne demandait rien moins que la suppression de la
iO DIEU, PATRIE, LIBERTÉ.
personnalité civile des établissements ecclésiasti^ ques et religieux, c Les individus, dit-il, etles corps tels que le clergé, ont une existence toute différente dans la société. Les individus existent par eux-mêmes; ils portent dans la société les droits qu'ils ont reçus de la nature, ou qu'ils ont acquis par leur industrie. La société existe par les individus; les corps au contraire existent par la société. En les détruisant, elle ne fait que retirer la vie qu'elle leur a prêtée, ce qui peut être quelquefois un grand acte de bienfaisance et pour les membres de ce corps et pour la société tout entière. » Le tumulte fut effroyable : Parlez! Parlez! criait-on d'un côté : Nous n'avons pas besoin de votre pliilosophiet criait-on de l'autre. Le bruit était si formidable, et se prolongea si longtemps, que le président fût obligé de lever la séance, et qu'on se dispersa sans rien conclure.
Le premier acte décisif de la majorili fut de prendre les biens de l'Église, et de les remplacer par une dotation plus que suffisante pour la splendeur du culte et l'entretien de ses ministres. Talleyrand présenta cette mesure comme pouvant très bien se concilier avec le respect dû à la religion. L'entreprise fut d'abord hérissée de difficultés.
KvYOLUTION. 41
Quand Buzotdéclara, dans la séance du6 août 1789, que les biens ecclésiastiques appartenaient à l'État, ses paroles furent couvertes par les murmures de FAssemblée.
Ce fut le marquis de la Goste, membre du comité ecclésiastique, qui leva ou tourna la difficulté en proposant , dans la même motion , de prendre les biens du clergé, et de les remplacer par une dotation qui permettrait d'améliorer sensiblement le sort des curés. Le principes une fois admis, toutes les difficultés revinrent quand il s'agit de fixer la forme et le montant de la dotation. On ne parvint pas même à se mettre d'accord sur la valeur des biens du clergé. Tantôt les défenseurs de ces biens en diminuaient le chiffre, pour pallier les dangers d'une telle accumulation, et tantôt ils l'exagéraient, pour montrer l'insuDisance des dotations proposées en échange. Les déclarations antérieures du clergé, celles de Necker, de Talleyrand, n'allaient pas au delà d'un revenu de 150 millions. La dotation définitivement allouée fut d'abord de 118 millions; puis on l'éleva à 13S millions; mais . comme elle comprenait des pensions viagères aux anciens religieux qui seraient supprimées par voie d'extinction, elle devait descendre au bout de
quelques années, au chi£Ere encore respectable de 80 millions. Les extinctions ne marchèrent pas très vite ; car, à l'époque du Concordat, il se trouva que rÉtat était encore grevé de 23 millions pour le paiement des pensions votées par la Constituante. La répartition, comme on devait s'y attendre, fut plus favorable aux curés qu'aux évêques. La plupart des chefs de puroisse portaient alors le titre de curés; il y avait les curés primitifs qui touchaient la dîme sans exercer les fonctions curiales, et les curés congruistes qui exerçaient et ne toudiàient pis. On diminua le luxe des évêques, sans toutefois les faire pauvres ; on améliora le sort des curés, sans les faire riches, c Ce sera, disait TalleyrandS un clergé citoyen, soustrait à la pauvreté comme à la richeine, modèle à la fois du riche et du pauvre. »
La suppression des congrégations, qui eut lieu presque en même temps, touchait de plus près à Tordre spirituel. L'Assemblée procéda comme pour les biens du dergé. Elle commença par de grands respects. Puis ses légistes lui expliquèrent que les congrégations ne pouvant être intro-
1. Proclamation rédigée par réyéque d'Autan an nom de l'Ai* temblée. Moniteur du 9 février 1790.
LA RËYOLUTION. 43
duites en France que par l'autorité du roi, le roi, sans empiéter sur le spirituel , pouvait les bannir ou les dissoudre. Les théologiens intervinrent alors pour démontrer que les congrégations étaient sans doute un ornement pour l'Église, mais qu'elles n'en faisaient pas partie nécessaire. On commença doucement, honnêtement ; on se borna d*abord à retirer la main du pouvoir civil, qui, d'après les lois existantes, veillait i l'exécution des vœux; on déclara qu'il ne les sanctionnerait plus^ qu'il ne les connaîtrait plus. A partir de ce décret, les religieux et religieuses furent libres de quitter leur cloître, ou n'y furent retenus que par le lien purement religieux. L'Assemblée permettait de sortir; elle ne défendait pas de rester. La mesure était libérale. Elle fut suivie, à bref délai, d'un décret qui défendait de recevoir des novices. Pour cette fois , c'était tout le contraire de la liberté. On avança, puis on recula, puis on avança davantage, jusqu'à ce qu'enfin, de décret en décret, on en vint à celui de 1793, qui ferma les derniers couvents d'hommes et de femmes, et à celui du 38 avril de la même année, qui interdit formellement les vœux monastiques.
Une plus grande entreprise, une entreprise à
fond contre Fautorité spirituelle de rËglise, fut la constitution civile du clergé. Martineau, qui présenta le projet à TAssemblée au nom du comité ecclésiastique, commença son rapport, suivant Tusage alors consacré, par une apologie de la religion. € Les mœurs sont le premier lien des sociétés. Mais quelles mœurs peut-il y avoir là où il n'y a pas de religion ? > Jamais les lois n'imposeront â nos passions qu'une barrière impuissante. Il n'y a pas un législateur qui n'ait fondé ses institutions sur la base sacrée de la religion, c Vous-mêmes, messieurs, c'est à la religion principalement que vous avez attaché le succès de vos travaux. Roi, sujets, magistrats civils, magistrats militaires, vous avez exigé de tous le serment civique, annonçant hautement par là que le salut de l'empire est étroitement lié à la religion. Car, sans la religion, le serment n'est qu'un mot vide de sens. >
Martineau aurait pu ajouter que jamais aucun pouvoir n'avait fait aussi souvent appel à la reli- . gion que l'Assemblée nationale, car il n'en est pas qui ait autant qu'elle multiplié le serment. Il parle comme l'évêque le plus orthodoxe de la perpétuité et de l'immutabilité de l'enseignement de l'Église. < Ce qu'elle enseigne aujourd'hui, elle l'a toujours
LA hBVOLUTION. i5
enseigné et elle l'enseignera toujours. Nous en avons pour garant la promesse formelle de son divin instituteur. > Il conclut que TËglise ne peut être réformée que dans sa discipline extérieure : et il déclare que le comité ecclésiastique ne s'est proposé d'autre but que de remettre en vigueur la discipline de l'Église primitive.
La réforme était plus profonde qu'il ne le disait. Elle fut, dans la plupart de ses détails, savante et prudente. Elle servit de modèle au Concordat de 1801, qui en diffère surtout en ce qu'il donne au chef de l'État la nomination des évèques, que la constitution civile faisait élire par le peuple. Mais Bonaparte obtint ou arracha le concours de l'autorité pontificale, tandis que la Constituante, par une errreur théologique qui est en même temps une lourde faute politique , se transforma en concile.
Vainement prétendit-elle que les évèques étaient évèques universels au point de vue spirituel, er n'étaient localisés qu'au point de vue temporel ; qu' en changeant la circonscription des évèchés, elle avat respecté la nature et le caractère de l'épiscopat; que l'institution conférée par le pape n'était pas nécessaire pour transmettre aux évèques les pou-
TOirs spirituels; qu'oa n'avait donc modifié que des usages, et, en quelque sorte, récônomie extérieure du culte; que, n'ayant pas touché au dogme, FAssemblée était restée dans les limites de Torganisation de police, qui appartient au pouvoir civil, des subtilités, quoique Daunou les ait approuvées S et que Mirabeau se soit chargé de les défendre', ne sont pas même spécieuses. Oter au pape toute ingérence dans le choix des évéques, )ea &ire élire, non par le clergé, non par l'assemblée du clergé et des fidèles, mais par les
i. Daunou était prêtre de l'Oratoire. U publia uae térie d'articles dans le BuUetin des patriotes de VOratoire, en faveur de la constitution civile du clergé.
2. Projet d*adreife aax Français sur la constitutioa civile du clergé, rédigé par Mirabeau, lu par lui à rAssemblée le 14 janvier 1791. (Cette adresse ne fût pas adoptée par F Assemblée.) • S'il eit vrai que le aacerdoee cbnétien n'a été iastiUé <|aHise fois pour tous les siècles, la puissance apostolique ne subsiste-t-elle pas aujourd'hui dans les évéques, comme successeurs des apôtres à TuniversaUté 4e sa primitive constitutioB? Cbaeun d'eux, au moment de sa consécration, n'est-il pas devenu ce que fut chaque apôtre au moment où il reçut la sienne aux pieds du pasteur éternel de rËgliâe?...lief évôqttef sont donc esseotiettemeiit chargés du régime de TÉglise universelle comme l'étaient les apôtres : leur mission est actuelle, immédiate, et absolument indépendante de toute «irconscription locale. L'onctioa de l'épiseopat suffit aussi à leur institution, et ils n'ont pas plus besoin de la sanction du pontife (le Rome, que saint Paul n*eut besoin de celle de saint Pierre. » C^ dernières parekis fureateouverteid'ftf plaudiaaements.
LA RAfOLUTlON. 47
membres y catholiques ou non catholiques, du corps électorsd chai^ de la nominaticm des memr bres de rassemblée da départemrat ' ; 6ter même au pape le droit de donner l'institution canonique, transférer ce droit au métropolitain, ou, pour Tinstitution canonique du métropolitain, au plus an» cien suffragant ' de Tarrondissement, supprimer cinquante-trois sièges épiscopaux, changer les li« mites de presque tous les diocèses, c'était assurément faire acte de concile, et réformer VÉglisô par les mains du pouvoir civil.
Camus, Treilhard, Lanjuinais déployèrent leur érudition pour démontrer que c ces prétendues nouveautés » n'étaient que le retour aui anciens canons et aux traditions les plus certaines et les plus respectables de TÉglise. Ils établirent solidenent que plusieurs souverains avaient procédé directement à une nouvelle délimitation des diocèses et fait des règlements sur la juridiction dt»
. Constitution cÎTile, tit. Il, art. 8. — L'Assemblée supposait qot tavf les électeur» seraient cathoHqnes. Elle- les oMigeait à assister à la messe qui précédait l'élection. Conititutioa ciTile, tit. Ilf» art. 6. ff L'élection de TéTéque ne pourra se faire ou être com« nenoée qu'un jour de dimanche, dans ré^jfîse {ffincipale da olMl* heu du département, à Tiasue de la messe pareissiala, à laqutU* seront tenus d'assister tous les électeurs. • t. Goostit. eiv., til. Il ait IS
évèques et sur l'adioiniâtration des biens de; l'Eglise ; que les premiers évèques avaient été élus par le peuple, sans aucune intervention de l'évèque de Rome ; que cette coutume des élections avait subsisté longtemps dans différents royaumes, et tout particulièrement en France, où la Pragmatique- Sanction et l'Ordonnance de Blois Favaien t consacrée solennellement. Us se jetèrent avec moins de succès dans des discussions théologiques sur la nature et les limites du pouvoir spirituel; et, quand ils prétendirent prouver, à force de citations et de corn* mentaires, que la consécration d'un évèque par un autre évèque lui donnait la plénitude du caractère épiscopal pour l'Église entière, et que c'était au «souverain temporel à circonscrire le ressort dans lequel le nouveau consacré exercerait son ministère pastoral, on aurait pu se croire dans une as* semblée d'évêques, chargée de reviser les décrets 4u concile de Trente. On demandait à ces savants, à ces théologiens, à quel titre ils prétendaient attacher une autorité spirituelle à leurs définitions ? L'Assemblée nationale pouvait, sans contredit, donner des ordres en toute matière, et obtenir l'obéissance par la force. Elle pouvait disposer des biens de l'Église, supprimer tous les privilèges accordés
au clergé, fermer les cloîtres, ioterdire l'exercice public du culte, forcer la langue à prononcer des formules. Tout cela n'est que pour les corps et ne pénètre pas jusqu'à la conscience. Mais, pour ce qui est de Tautoiité spirituelle, il en va tout autrement. Il n*y a rien de fait, en philosophie ou en religion, sans Tadhésion libre et volontaire de Tésprit.
Or^lapremière règle acceptée parles catholiques, c'est que la religion est une révélation de Dieu interprétée et définie par TÉglise seule, qui a reçu mission à cet égard, par le fait de la révélation Les catholiques étaient divisés sur un point, à ' l'époque où se discutait, dans une assemblée française, la constitution civile du clergé : les uns donnaient l'infaillibilité au Pape, parlant ex cathedrây et c'est le dogme qui a définitivement prévalu trois quarts de siècle plus tard; les autres mettaient le concile au-dessus de lui ; tous reconnaissaient que l'Église seule est dépositaire et interprète de la foi, qu'elle possède seule le droit de définition; que ce droit ne peut être usurpé par aucun laïque, même orthodoxe, ni par les évoques, i moins qu'ils ne soient régulièrement assemblés en concile œcuménique, ou que les décisions d'un
concile national n'aient été consacrées par le con-^ sentement de FÉglise universelle. La distinction qu'on faisait entre le dogme et la discipline est fnste; mais s'il y a une discipline extérieure, et en quelque sorte matérielle, qui est de police, il existe aussi une discipline intérieure, règle morale de l'esprit, essentiellement attachée aux dogmes, et qui jamais n'en peut être séparée, car une religion n'est ni un ensemble de dogmes ni un ensemble de pratiques; c'est un ensemble de dogmes aboutissant nécessairement à un ensemble de pratiques. Les commandements de Dieu et de TÉglise font partie de la religion catholique comme le €redo. C'était donc une tentative plus que téméraire de prétendre, contre la volonté et la déclaration de l'Église, que le pouvoir épiscopal peut être transmis d'un évêque à un autre, sans intervention de celui qui s'intitule le successeur des apôtres ; et l'Assemblée ne s'écartait pas moins de l'orthodoxie en soutenant que l'autorité civile peut rompre les liens existant entre un évoque et son troupeau. L'Église que faisait l'Assemblée nationale pouvait être chrétienne; elle n'était à coup sûr ni universelle, ni romaine. Pouvait-elle être orthodoxe? Camus disait : oui I le pape disait : non! Que devaient faire les catholiques?
On a dit avec raison que la constitution civile rendait les évâques indépendants du pape, et les curés presque indépendants des évêques. Il est bien certain qu^elle ne laissait à révoque de Rome qu'une primauté d'honneur, sans aucun pouvoir eSedit Les évéques constitutionnels avaient beau écrire ea tête de leurs mandements : € Évèque parTélecUion du peuple, et dans la communion de relise romaine ; » Mirabeau avait eiq)liqué d'avance cetU communion prétendue avec la papauté :
c L'onction de l'épiscopat suffît à leur institution, disait-ii dans son projet d'adresse, et ils n'ont pas plus besoin de la sanction du pontife de Rome, qœ saint Paul n'eut besoin de celle de saint Pierre. » Pour eux, qui avaient été nourris dans l'Église, ils comprenaient mieux que Mirabeau combien cette sanction leur était nécessaire. Les balles de condamnation qui les frappaient étaient depuis longtemps connues; elles étaient entre les mains des réâractaires; elles circulaient partout; et pourtant, malgré Tévidence, ils en contestaient l'authenticité; puis, quand cette authenticité fut démontrée d'une manière irréf^ragable, ils essayèrent d'y édiapper en soutenant que, c n'ayant pas été acceptées pour la France en la
H DIEU, PATHIB, LIBERTÉ.
^ forme accoutumée, » elle^ étaient sans valeur.
c II faut, disait Lalande, évéque de la Meurthe, les ranger dans la classe de ces pamphlets obscurs et ténébreux dont les ennemis de la Révolution ne cessent d'infester le public. » A la date du 25 août 1797, ils écrivaient au pape Pie TI, au nom du concile national : c En France, on colporte, les uns deux, les autres trois, quelques-uns même sept brefs inscrits de votre nom. Ces brefs, nous le disons hautement, ou ne sont nullement sortis de vos mains, ou, comme le disait autrefois le célèbre évèque de Chartres au pape Paschal second, ne sont que des lettrés furtives, que la ruse et le mensonge ont surprises à votre religion et marquées du sceau apostolique. > Elles existaient pourtant, c ces lettres furtives > ; elles émanaient du chef de la catholicité, elles avaient l'approbation des cardinaux, celle de l'immense majorité des évoques de France, de la totalité des autres évèques, et par conséquent de l'Église. L'Église catholique est fondée sur l'autorité. Elle est l'autorité. Il n'y a pas de minorités dans son sein. Il ne peut s'j produire que des hérésies ou des schismes.
Dans le monde de la raison, la minorité, quand elle a la vérité pour elle, peut et doit résister à Tau-
torité. Il n'en est pas de méfme dans TÉglise catholique, dont Tautorité est, par définition, infaillible. Les constitutionnels avaient-ils au moins la vérité pour eux? Parmi beaucoup de réformes urgentes, nécessaires, qui ont fini par prévaloir, l'Assemblée constituante avait glissé l'élection des évèques par le corps électoral politique. Cette étrange aberration donnait beau jeu aux orthodoxes, c Des juifs, des païens, des hérétiques, des excommuniés, juges de la foi, des mœurs, des talents de vos évêques et de vos prêtres M i> Les non-catholiques étaient alors si peu nombreux, et on les traitait de si haut, que la Constituante a bien l'air de ne pas les apercevoir. € L'élection aura lieu dans l'église principale, après la messe; les électeurs seront tenus d'y assister. > Cela semble dire qu'ils seront tenus d'être catholiques. Mais non. 11 n'y a rien de semblable dans le texte du décret, ni dans l'esprit de ceux qui l'ont voté. C'est bien des électeurs politiques qu'il s'agit; on n'en peut exclure aucun. Il n'y a qu'à lire la séance du 30 mai 1790, et notamment l'opinion du curé Jallet. c On s'effraie beaucoup de ce que les non-catholiques concourent à l'élec-
1. Le êdiixme déclaré, ou Lettres d^un curé de Cambray à ses Êtieieiu paroisnens, lettre III.
tîon de révêque. Pourquoi non? Ils concourent bien à les salarier ! » Nous disons aussi, avec ce Jallet : Pourquoi non? Du moment que rassemblée laïque pouvait réformerl'Église, lecoUège électoral laïque, et non catholique, pouvait bien nommer des évêques. UAssemblée n'écouta ni Varchevêque d'Aix demandant un concile national, ni d'Espréménil proposant une entente avec la cour de Rome. Elle vit la grande majorité du clergé s'abstenir de prendre part au vote, tout en intervenant dans la discussion ; mais son parti était pris et elle passa outre ; ledécretfutvoté. La sanction royale se fit attendre. Le roi écrivit au pape, avant de donner sa sanction, lui demanda son assentiment, Tespéra, Tattendit ^ ; et finalement, n'obtenant aucune réponse, contre le cri de sa conscience et de presque tout ce qu'il y avait d'honnête et de considérable dans l'Église, courba la tête, publia le décret. Les prêtres orthodoxes déclarèrent, non sans raison, qu'il Pavait signé contraint et forcé*. L'Assemblée, poursuivant
1. Séance du 20 août 1790. M* Bowhe témoigne de nouvean la surprise de ce que le décret sur la œnstitution du clergé, accepté depuis le 21 juillet» n'est pas encore connu dans les dépar* tements. « M. LanjuinaU* On attend une lettre du chef de rËgUse afin de rassurer les consciences timorées. •
2. • Hélas t notre infortuné monarque, que ne signerait-il pai pour échapper aux poignards sans cesse IcYés sur sa tête augusta
LÀ RÉYOLUTIOn. (5
son avantage, presmvii aussitôt le srnment, et l'Église de France se trouva divisée en assermentés et en réfractaires'.
L'Assemblée ne commença pas par imposer le serment à tous les ecclésiastiques, avec clause pénale. Elle ne le demanda qu'à ceux qui exerçaient une fonction religieuse salariée. Le refus du serment entraînait seulement la perte du traitement et de la fonction K Puis irritée par le langage et la conduite des insermentés qui attaquaient les décrets de l'Assemblée, exerçaient tantôt clandestinement et tantôt à ciel ouvert les fonctions sacer* dotales, dénonçaient aux fidèles les prêtres assermentés, qu'ilstraitaient de schismatiques, s'alliaient même, dans quelques provinces, aux ennemis du gouvernement; pousséepar les excitations des clubs, de la presse et de la rue, par les fureurs de quel-
«t eaptire? t Le tdkisme déclm-éy ou Uttreê #mi c«ré de Camkraifâiesancietisparoissient. Lettre 1.
1. Cent soixante-deux archeyéqoes ou évêques signèrent VExpO' eiiion de principes sur la eonstitutioH civile du clergé par les évêques députés à l'Assemblée nationale» On répandit le bruit que lUniTersité de Paris avait adhéré à la constitution. £n réalité, la faculté des arts, seule, y iMlhéra.
1 Décret du 24 juillet 1790, article 30. Décret du 13 juillet. 4Goutttniion civile), artieles SI et S8. Décret du ^ novembre 1790, ~ Cf. Discours de Mirabeau, A janvier 1791.
56 DIEtr, PATRIE, LIBERTÉ.
ques-UDs de ses membres, et, ce qui est triste i dire, par quelques prêtres ou évèques constitutionnels, elle entra dans la voie des persécutions et rendit presque chaque jour des décrets de plus en plus sévères. Elle avait prononcé contre les insermentés la révocation des fonctions publiques soit épiscopales soit curiales : elle leur interdit l'exercice, même privé, du ministère ecclésiastique, se montrant, comme on le lui reprocha, tolérante pour tous les cultes, excepté pour celui-là; elle leur avait retiré le traitement des fonctions qu'ils n'exerçaient plus, mais ceux qui avaient reçu des pensions, après la suppression des couvents et des bénéfices, les touchaient encore; on les leur ôta. On les priva de leurs droits de citoyens actifs, on les déclara suspects, on les enferma, on les déportai Gomme toujours, la persécution au dehors précédait la persécution par r Assemblée. Les insermentés avaient loué, à Paris, une église, que le département leur ôta. L'Assemblée la leur rendit, 7 mai 1791. c Ce ne sont pas des réfractaires, dit Talleyrand, qui proposa cet acte de justice. Ce ne sont que des dissidents. » Il profita de l'occasion pour déclarer
1. Déporter, dans le langage de l'époque, signifiait bannir exiler.
que lui-même^ et les autres assermentés, n'étaient pas des schismatiques. L'Assemblée applaudissait à une mesure de tolérance; mais le peuple murmurait. Il s'attroupait devant les couvents de religieuses qui avaient des aumôniers insermentés. Il voulait entrer dans les maisons, fouetter les religieuses. Le corps municipal, placé entre la tolérance de l'Assemblée et l'irritation de la foule, défendait et attaquait les insermentés dans la même proclamât i en. c II n'appartient qu'à l'autorité publique de poursuivre et de punir ceux qui se montrent réfractaires au\ lois. » Il obéissait à l'Assemblée en assignant quatre églises aux insermentés,
et aux violences populaires en décidant que les insermentés y exerceraient leur culte c sous la surveillance du curé constitutionnel». Même duplicité, même langage dans la Côte-d'Or. Là, c'est aux sœurs de charité qu'on en voulait : c Gomme elles sont insermentées, dit le directoire du département, elles sont indignes d'enseigner ; mais l'exercice de la charité n'étant pas une fonction publique, on ne les gênera pas sous ce rapport. » Dans l'Allier, on fait un crime aux anciens curés de dire la messe c dans les endroits les plus reculés, et même dans leurs chambres ». Ils ne se seraient pas cachés
pour dire la messe si on leur avait permis de la direpttbliqoemefitM Des scènes dolentes ont lien à Strasbourg, à Niraesy à Gaen, à Paris. Les pétillons et les motions se multiplient dans l'Assemblée contre les insermentés, qu'on représente comme ennemis acharnés de la Réyolution. L'Assemblée se laisse aller à les persécuter ^ non parce qu'ils sont réfractaires, mais parce qu'ils sont antirévoln* liDnnaires. Jamais persécution n'a manqué de pré* texte.
LorsquQ Lanjuinais, Camus,Treilhard, Talleyrand lui-même, qui n'avait jamais été violent ou crue), et tant de catholiques sincères comme Grégoire, Expilly, Lecoz, et tant d'hommes politiques qui, sans avoir la foi, respectaient dans le catholicisme € le facteur le plus puissant de Tordre social», travaillaient i supprimer la mainmorte , à retrancher les effets civils des vœux monastiques, à aire disparaître la pluralité des bénéfices, et tous les bénéfices sans charge d'âmes, à proportionner aux forces de
1 . Instraction de réyèque de Langret aux prêtres de son diocèse non assermentés (15 mars 1791). c Nous donnons pouvoir â tous- les prêtres qui nous demenreroiit attachés de dire la messa dans des maisons particulières lorsqu'ils ne pourront pas la dira dans des églises, ni dans les chapelles rurales et oratoires publics. Us auroot soin de sa pourvoir d'antela portatifs. .. •
LÀ RAVOLUTION. 59
leurs pasteurs l'étendue des paroisses, à soustraire les nominations ecclésiastiques aui influences de cour, à diminuer la toute-puissance des évèques, i donner aux simples prêtres une garantie de stabilité et une rémunération équitable^ en un mot à réformer des abus qui, depuis longtemps, frappaient tous les yeux, et que le clergé lui-même avait signalés dans ses cahiers, prévoyaient-ils qu'on en viendrait , dans un bref délai, à enfermer les prêtres comme des malfaiteurs, i les exiler, à les massacrer , à les guillotiner; qu'on transformerait les églises en ateliers publics ou en salles de clubs; que la déprétrisation et le mariage des prêtres deviendraient une sorte de mode ; que les prêtres constitutionnels seraient enveloppés avec les réfractaires dans la même proscription, et que les députés s'oublieraient, dans un moment de démence, jusqu'à célébrer, dans l'enceinte de l'Assemblée, le culte de la déesse Raison? Pour toucher, même d'une main discrète, à la religion et à la conscience, il ne suiJBt pas d'être maître de soi, et quel homme peut affirmer qu'il l'est? il faut encore être maître des passions et de l'esprit des autres. On commence par une réforme légitime, et on risque, au bout de quelques mois, d'avoir les pieds dans le sang» Il y a
deux choses également difficiles dans le gouverne- / ment des hommes : les secouer dans leur torpeur;
les arrêter dans leur emportement.
lY. — LA HAIHI
Un discours de Fauchet, prononcé devant l'Assemblée législative, le 26 octobre 4794, montre bien les efforts qu'on faisait, alors comme aujourd'hui, . pour concilier une persécution très effective avec le langage de la tolérance. Fauchet, évèque constitutionnel de Gaen, était, en politique, un modéré, et, comme Grégoire et un grand nombre d'autres assermentés I il était resté sincèrement chrétien, c Messieurs, dit-il, une loi définitive qui réprime efficacement larévolte desprêtres réfractaires contre la constitution, et qui fasse cesser les troubles qu'ils excitent dans toutes les parties de l'empire, est urgente; mais il faut combiner cette loi avec les droits de l'homme et du citoyen, avec la liberté des opinions, avec la liberté de la presse, avec la liberté des cultes, avec toutes les libertés. . . Point de persécution. Messieurs; le fanatisme en est avide, la philosophie l'abhorre, la vraie religion îe réprouve, et ce rfest pas dans l'Assemblée na-
LÀ RÉVOLUTION. St
lionale de France gu'on l'érigeraen loi. Gardonsnous d'emprisonner les réfractaires, de les exciter, même de les déplacer (il veut dire de leur imposer une résidence). Qu'ils pensent, disent, écrivent tout ce qu'ils voudront. Nous opposerons nos pensées à leurs pensées, nos vertus à leurs calomnies, notre charité à leur haine (Applaudissements.) » C'est parler le langage de l'Évangile ; mais l'orateur, changeant subitement de ton, déclare qu'il faut trouver un moyen < efficace et prompt »
de les empêcher de souffler la guerre civile; il parait que les écrits et les vertus des prêtres constitutionnels n'y suffisaient pas. Les insermentés ne sont plus des prêtres; leur schisme n'est plus un , schisme; ce qu'ils veulent, c'est la contre-révolution. € Ce n'est pas là une religion. Messieurs, c'est la plus grande des impiétés; elle ferait du genre humain un troupeau de bêtes féroces. Le fanatisme est le plus grand fléau de l'humanité; il faut l'anéantir. Voyez à quelles horreurs se portent au nom de Dieu ces détestables arbitres des consciences abusées, et comme ils réussissent à leur inoculer la rage contre leurs frères comme la plus sainte des vertus I Ils voudraient nager dans le sang des patriotes : c'est leur douce et familière exprès-
«s DIEU, PÀTRIJB, lIBERTt.
sion (Ajq^laudissemenU). Ee comparaiaoft de^)e6| prêtres, les athées sont des aoiges (Bravoê). > Le mofen infaillible découvert par Faucfaet n'étail m la mort (on n'en était pas encore à la mort), ni la priscm, ni l'exil, ni l'internement, puisqu'il y a renoncé, par toléranœ, au début de son discours, il presse seulement de leur retira leurs pensi<Htt, et de condamner à cinq ans de géhenne ceux ^ seront convaincus de tentatives de troubles. Quel- <|ues voix s'élèvent pour rappeler que les pensions sont payées en vertu d'une loi, qu'elles sont l'acquittement d'une dette, et qu'enfin il est odieux à lu croyant de prendre ses contradicteurs par la famine. Mais Fauchet a une r^onse qui a servi bien ^soavent depuis, et qui sert encore tous les jours, c La tolérance des poisons de la société, dit-il s 'est la plus grande intolérance contre la société. Âocuser d'intolérance celui qui ne veut pas «qu'on paie ks empoisonneurs, «c'est le comble du ridicule. »
Isnard alla plus loin que Fauchet '• Il ppùpasti l'exil hors duroyaume : c Punir n'est pas persécuter. Ne craignez pas de faire des martyrs. Vous n'avm pas affaire i une religion, mais à un parti poli-