‹ Dieu, patrie, libertéChapitre 54 sur 61 · VII. — L'tCOLl MlUTEl · texte numérisé non relu

VII. — L'tCOLl MlUTEl

La neutralité de l'école est plus difficile à définir que la laïcisation. Une école laïque est une école dirigée par un laïque, et qui n'emploie que Aea maîtres laïques. Gela s'entend. Mais qu'est-ce qu'une école neutre ? Il semble qu'il y en ait de plusieurs sortes. Une école où l'on fait réciter le catédusme aux catholiques et la bible aux protestants, n'est-elle pas une école neutre, c'est-à-dire ne pre* nant parti pour aucune religion positive, et rendant aux élèves de chaque religion les services dont ils ont besoin? Faut-il, pour qu'une école soit neutre, que le maître ne parle jamais ni d'une religion ni d'un dogme religieux, et que des prêtres de chaque culte viennent, à des heures

1. Article 900 du Gode civil. • I>aiis tonte disposition entre Ti&oa testamentaire, les conditions impossibles, celles qui seront contraires anx lois ou aux mœurs, seront réputées non écrites. »

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marquées, donner aux fidèles de leurs communions respectives renseignement qu'ils ne peuvent recevoir d'un laïque? Demande-t-on plus encore?

Exige-t-on qu'aucun prêtre, de quelque Église que ce soit, ne pénètre dans l'école, et que tout ce qui a trait au culte se passe dans les édifices religieux ? Interdit-on au maître de conduire ses élèves jusqu'à la porte du temple? S'il ne peut ni con* seiller ni enseigner une religion, peut-il au moins parler de Dieu dans sa classe? En un mot, à quelle condition une école est-elle vraiment neutre? Nous dirions volontiers que toutes les définitions qaé nous venons d'énumérer ont été la vraie définition chacune à leur tour. On a commencé par la première; et alors, on s'obligeait par les promesses les* plus solennelles à ne pas descendre un seul degré plus bas. On a descendu cependant, et puis encore, et puis encore. Et c'est maintenant une question de savoir si Ton s'arrêtera avant de tomber dans le pur nihilisme.

Les partisans de l'école neutre partent d'un principe juste. La liberté de conscience est, disentils, ht seule objection contre Tinstruction obligatoire, le seul obstacle. La plupart des peuples qui nous entourent ont accepté l'obligation avant nous .

parce que les questions religieuses les divisent ou les passionnent moins. Quand elle a été établie en Prusse, le clergé protestant, qui avsût la haute main sur les écoles, Ta accueillie avec faveur. Notre clergé ferait de même, s'il avait encore, comme sous la Restauration, la direction de nos écoles. M. Paul Bert a très bien vu et très bien démontré que, si Ton ne parvenait pas i désarmer les susceptibilités de la conscience, on n'établirait jamais l'obligation. Bien d'antres ont fait avant loi cette même démonstration, personne ne l'a faite avec plus de force, c Quel père de famille ne se révolterait légitimement â l'idée d'être obligé d'envoyer son enfant recevoir un enseignement contraire k ses propres croyances ou à sa raison? La nation peut lui prendre cet enfant pour l'envoyer aux frontières, parce qu'il y a là nécessité publique évidente. Elle peut, pour une raison du même ordre, exiger de lui qu'il l'envoie à l'école, s'il ne sait autrement l'instruire. Mais au nom de quel principe ou de quel besoin pourrait-elle condamner un bomme qui lui dirait, s'il est croyant : c Je refuse » d'obéir à votre loi parce que les dogmes qu'ensei- > gne votre école sont contraires à ce que je oon- » sidère comme la vérité religieuse, et que je ne vous

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> reconnais pas le droit de compromettre le salut de 9 rflme de mon enfant > ; on encore, s'il a repoussé ) de son esprit toute croyance religieuse : c Je refuse ) d'obéir à Totre loi parce que je ne vous reconnais ^ pas le droit de fausser l'esprit de mon enfant, de

> compromettre son juganent, en le forçant d'ap- » prendre comme articles de foi des dogmes et des ]» mystères auxquels je ne crois pas, et que yous êtes

> impuissants à démontrer rationnellement i. > Tout cela est juste et vrai. En drdt, ce n'est pas

l'école qui est obligatoire, c'est l'instruction. En fait, il n'y aura, dans presque toutes les communes, d'autre école que l'école communale ; elle deviendra donc obligatoire ; les pères de faihille qui auront le temps et la capacité d'instruire eux^onèmes leurs enfants, et ceux qui pourront se donner le luxe d'un précepteur, seront en très petit nombre. Cette école, où tous les enfants seront obligés d'aller, ne peut rien exiger qui blesse la conscience des pères de famille. Nous sommes d'accord sur tout cela. M. Paul Bert en tire cette coiisëquence que l'école doit être neutre en matière religieuse. Nous en concluons seul^nent qu'elle doit être libérale, et

i. Aapport du 6 décemlm 1SI9«

élever chaiiiie enfant selon le vœu de sa famille. Quand M.Guîzot fit, en 1833, la loi sur Tinstruction primaire, il était fort éloigné de songer à rendre Técole obligatoire, ou même rinstruction obligatoire. Son idéal était d'avoir au moins une école dans toutes les communes, et d'ouvrir cette école gatuitement à tous les enfants dont les parents seraient hors d'état de payer. Le clergé n'avait pas les mêmes raisons qu'il croit avoir à présent de se récrier contre l'enseignement universitaire, puis- 1 qu'on était libre de ne pas le recevoir. Cependant, c'est une liberté bien restreinte et bien misérable, que celle qu'il faut acheter en se résignant à l'ignorance!

M. Guizot le sentait comme le clergé lui-même, car outre qu'il était religieux, il était libéral, et tout libéral professe le respect de la liberté de conscience. Il inscrivit dans la loi un article 2 ainsi conçu : « Le vœu des familles sera toujours consulté et suivi en ce qui concerne la participation de leurs enfants à l'instruction religieuse. > Ce n'est pas lui qui aurait songé à interdire aux communes le droit ' de confier la direction de leurs écoles à des instituteurs ou institutrices congréganistes lorsque la majorité des habitants le désirait. Quand il y avait

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différents culles dans la commune, il trouvait juste qu'on permît à chacun d'eux d'avoir son école particulière, tout en avouant sa prédilection pour les écoles mixtes, dans lesquelles on contracte de bonne heure ces habitudes de bienveillance réciproque et de tolérance mutuelle qui deviendront plus tard, entre les citoyens, de la justice et de r harmonie ^ On eût bien étonné ce grand esprit^ ce véritable éducateur, en lui disant que le meilleur moyen de faire vivre ensemble des enfants de différents cultes était de les obliger à supprimer toute manifestation de leur croyance. Il se serait dit qu'on maintenait peut-être l'instruction dans ces écoles^ mais qu'on en bannissait l'éducation.

M. Jules Simon, le premier ministre de l'instruction publique qui ait soumis à une assemblée politique un projet de loi sur l'instruction obligatoire, s'exprimait ainsi dans son exposé des motifs : c La liberté de conscience ne serait une objection grave que si l'on prétendait rendre l'école obligatoire, imposer un livre, une doctrine, un maître. Ce n'est pas ce que nous voulons.

1. Voye% la circulaire aux préfets, en date du ti juillet 1833 sur la loi du 28 juin et rordonnance royale du 16 juillet oe la même année.

L^enfant sera instruit» mais on Finstraira comme on voudra et oà on voudra. Pourvu quHl sache, le vœu de la loi est rempli, comme celui de la Société et de la nature. La paixie ouvre une école à proximité de Tenfant. S'il 7 entre , ^e le reçoit; s'il n'y entre pas, elle se garde bien de le contraindre, mais elle vent savoir ce qu'il va devenir; elle s'assure que les droits du mineur ne sont pas méconnus, qu'on ne laisse pas ses facultés impuissantes ; qu'on le prépare pour les luttes de la vie et pour les devoirs civiques. Qaa nd, d'une part, des raisons de conscience empêchent la fréquentation de l'école publique, et que, de l'autre, la famille n'a ni assez de ressource^: pour payer un instituteur, ni assez de connaissances pour s'en passer, l'État ne punit personne. Ainsi se con- <;ilient le respect dû i la liberté de conscienee et le respect dû à l'intelligence humaine. Ces cas extrêmes seront bien rares, et^ quand ils se présente» ront, la société devra comprendre aussitôt le devoir qu'ils lui imposent ^ »

On le voit, M. Jules Simon, comme M. Guizot, désire, plutôt qu'il ne les repousse, les écoles mixtes

i. 15 décembre 1871.

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quant au culte. Comme M. (juirot, il pense qu'avec beaucoup de prudence, beaucoup d*impartialité, et beaucoup de respect pour les erojances diverses, on peut rendre de telles écoles inoffensives, et même bienfrisawtes. Gomme IL Guiiot eneore, il se déclara prêt à ménager des snsoeptibffités même excès sives, soit en multipliant le nombre des écoles, soit en admettant ces susceptibilités comme excases légitimes. Pas plus que M. Guieot, il ne conçoit ridée d'une école nentre duis le sens moderne du mot, c'est-à-dire d'une école sans croyance.

On remarquera que MM. Guizot et Jules Simon pensent surtout aux scrupules de 32 millions de catholiques, et qu'on pense surtout aujourd'hui à ceux de quelques centaines d'athées.

Nous soumettons une première réflexion aux créateurs et aux défenseurs de l'école neutre ; c'est que, pour obéir à son principe, cette école devrait être également neutre en matière politique. Toutes les raisons alléguées par M. Paul Bert et ne$ amis contre l'école obligatoire qui serait catholique, ou protestante, ou juive, ont force, et force égale, contre l'école qui serait bonapartiste, légitimiste, (Mdéaniste, républicaine; personne ne le niera. Per- .sonne ne dira qu'un père de famille républicain

Ui DIEU, PATRIE, LIBERTÉ.

se serait soumis, sous TEmpire, à envoyer son fils à une école où on Taurait fait prier pour Tempereur, où on lui aurait appris qu'un des premiers devoirs du chrétien est d'être fidèle à l'empereur et à sa famille. La foi politique n'est pas du même ordre que la foi religieuse, mais elle est tout aussi exigeante. Comment les mêmes hommes qui proscrivent le nom de Jésus-Christ, peuvent-ils trouver bon que, dans l'école obligatoire, on traite Louis XrV de tyran sans grandeur ni capacité, Louis XYI d'eimemi de la patrie, juslement condamné et exécuté; qu'on y enseigne aux enfants que la gloire de la France commence en 1789, et qu'elle ne s'est jamais élevée si haut que sous la Convention ; qu'on discute même les événements contemporains, le coup d'État du 16 mai, le ministère de M. Gambetta, les mérites de M. de Freycinet et de M. Ferry? Nous dirons qu'ils défendent la propagande religieuse, parce qu'ils n'aiment pas la religion, et qu'ils prescrivent la propagande républicaine, parce qu'ils aiment la république. Us se laissent conduire par leurs passions, nx)n par leur raison; ils font de l'éducation une œuvre de parti. Us nous en donnent bien d'autres preuves, chaque fois qu'ils ouvrent la bouche, ou qu'ils

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écrivent un article de loi : mais nous ne cesserons de leur demander d'être conséquents avec euxmêmes, et d'imposer à leurs écoles la même neutralité en politique et en religion.

Maintenant, qu'on veuille bien nous dire de quelle neutralité il s*agit. La première, celle qui consiste à faire enseigner chaque religion par ses propres ministres, nous parait fort acceptable. Pour dire toute la vérité, nous la trouvons plus acceptable que nécessaire. Au fond, nous pensons que, dans l'immense majorité des écoles, il n'y aura que des catholiques. Si, dans une école, il se trouve par aventure un ou deux protestants, un ou deux juifs, nous pensons que la liberté de conscience sera sufiOsamment garantie, si on applique avec soin cette sage maxime de la loi de 1833 : < La volonté des parente sera toujours consultée et suivie en ce qui concerne l'enseignement religieux. »

Mais enfin, nous reconnaissons rincompétence du laïque en fait d'enseignement religieux. Catholique, nous ne tiendrions pas à faire enseigner à nos enfants les dogmes et les mystères du catholicisme par un autre maître que leur curé. Passe donc pour la séparation d'attributions. Chaque religion positive sera enseignée directement et ex-

clusivement par ses ministres. AUer josqpi'à faÔMe donner cel eMôgnmieiit ea dehors du local scolaire, c'est à nos yeca de la paénUté. G'e^ peutêtre aussi de la haine. Le prêtre vient à une haare qui n'est pas celle de la dasse ; il ne rassamfale autour de lui que les^ enfants qui appartienneol à son église. Que craignea-vous dMc? Estrce qoe ki vue d'une soutane est ime soofllure pour un protestai ou un libre penseur? On Ta presque dit. On a seatenu dans la discussion que si jamais^ le prêtre mettait le (Âed dans l'école^ même em dehors desJhaiHres d'école, il en serait promptement et inMUibl^Eaieiit le maître. On rira bien de bous, dans quelques années, en lisant de pareils d^Mits. Ainsi le prêtre ne Tiendra pas, c'est entendu. Cette scandalei^e apparition sera épargnée au fils de lîbre penseur qui pourrait se trouver dans Técole. Le maître c<mduira-t-il les catholiques à Téglîse, tes juifs à la synagogue? Grave question ! On allègue, d'un côté, que les parents, retenus à TateHer, ne pourront conduire et surveiller leurs enfants. De Pautre côté, on tremble d'ofifenser la conscience du raidtre, ou de manquer au dogme trois fois saint de la neutralité. La maîtresse, si p»r malheur eie était dévote, pourrait entrer dans l'église avec les petites

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filles et s'agenouiller à côté d'elles t Ce serait une école à peu près perdue.

Oui, tout cela se discute en parlement* Il y a des orateurs pour soutenir ces thèses et des orateurs pour les réfuter. On éi^it dans un rapport qu'il est urgent d'épargner à la conscience des maîtres qui ne croient pas la lecture de l'Évangile, la récita» tion € de l'histoire dite sainte, c'est-à-dire de ce mélange d'histoire positif et de légendes qui n'ont de içaleur qu'aux yeux des croyants* >. La conduite et fa surveillance des enfants à l'égiise entraînent^ suivant le même rapporteur, des actes et des discours qui peuvent être en contradiction comi^èle avec ses convictions philosophiques, ou même avec sa foi religieuse. Il faut lui épargner des souffirances secrètes. Oa les lui a épargnées. Il ne surveillera pas les enfants à l'église; il ne les conduira pas même jusqu'à la porte. Grande victoire f

Ainsi Fenfant priera, si ses parents le veulent ; mais il saura que son maître ne prie pas, ou se cache pour prier ; que la loi du pays lui interdis d'avouer tout haut sa croyance, s'il en a une; que les religions sont tout au plus souffertes. Et nous

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