M. Paul Bert, Rapport de
9ld M£U. PATRIE, LIB£RT£.
demandons à tous les hommes de bonne foi si cela même n*est pas aussi un enseignement.
On en est donc venu à la neutralité du dernier degré. Reconnaissons que c'est la plus parfaite. . C'est une neutralité, en fait de religion et de croyance, qui s'appellerait plus exactement la nullité. C'est pour la mieux réaliser qu'on a supprimé, dans rhistoire, l'histoire sainte *- ; dans la morale, l'enseignement religieux; dans l'école, le crucifix •et les images; dans la bibliothèque, les livres de M. Wallon. Quand on en a été là, et on 7 est venu
1. On ne Ta pas absolument supprimée, mais onVasmguUëreuent diminuée et resserrée, pour un peuple qui ne compte que des chrétiens et des juifs (trente-six millions de chrétiens, 200 ou 300 000 juifs) et chez lequel, suivant la judicieuse obsenratien de M. Marcou, t le cléricalisme s*est depuis longtemps emparé de Tesprit du sexe faible. » Nous ne pouvons . citer tous les programmes. Voici celui de renseignement de l'histoire dans le» lycées de jeunes filles, quatrième année.
c Égyptiens. — Hemphis et Thèbes. La religion et les arts. — Les récits d'Hérodote; les découvertes de Ghampollion et de set «uccesseurs.
> Assyriens, Babyloniens. — Babylone et Ninive d'après les récits anciens et les découvertes modernes.
» Les Aryas de l'Inde. La Société brahmanique. Le bouddhisme. » Les Iraniens et lesPerses. — La religion de Zoroastre. L'en^ pire perse. Persépolis. Suse.
> Les Phéniciens. — Leur commerce et leurs colonies. L'alphabet. — Tyr et Carthage.
» Les Hébreux. — Leur religion. Jérusalem, le temple. Leurs de^ tinées après la dispersion. >
promplement, les ennemis de la République, de la Révolution et de la pensée indépendante, obéissant à la logique des partis qui attribuent toujours à leurs adversaires les conséquences les plus extrêmes de leurs principes, se sont écriés : « Cette école, que vous rendez obligatoire, est l'école sans
Dieul >
Justement, comme pour leur donner raison, voici ce qui s'est passé en 1882.
En 1882, plusieurs présidents de distributions de prix, désignés ' par le ministre, sont venus dans les écoles débiter devant les enfants des professions de foi d'athéisme. Les enfants comprennent très bien que ces présidents, qui occupent le siège d'honneur, et à qui leurs maîtres parlent avec respect, représentent l'Université, TÉtat, la Société tout entière. Quand ils entendent dans leur bouche des doctrines directement opposées à celles que leur ont enseignées leurs mères, ils ne se disent pas : le ministre s'est trompé dans le choix de la personne. Ils se disent qu'il y a donc deux morales, l'une pour une pauvre femme ignorante, et l'autre pour ces savants, pour ces grands citoyens, supérieurs à tous les préjugés. Comme ils ne peuvent concilier les deux enseignements, il faut qu'ils
SfiO DIEU, PÀTAI£, LIBERTÉ.
renoncent c à là vieille morale da nos pères » ou qu'ils regardent les représentants de TÉtal oomme des empoisQonenrs publics.
Un de ces présidents de 1881 dit aux en£aiiis:
I On prétend que nous voulons des écoles sans Dieu. Mais vous ne tournez pas un seul feniUet de vos livres sans y trouver le nom d'un Dieu, c'està-dire d'un homme de génie, d'ua bieoÊdteur, d'un héros de l'humanité. À ce point de vue,. nous sommes de vrais païens, car nos Dîeui sont nombreux. >
Un autre préadait s'adresse en ces; liâmes aux maîtres et maîtresses, toujours, bien entendu, en présence des enfants et de leurs familles :
e Aux ténèbres épaisses dont l'enseignement a toujours -cherché à voiler et à atrophier l'esprit des élèves, vous opposerez avec succès l'enseignenaent scientifiquey qui est le seul vrai, car il donne â l'homme la certitude de sa propre valeur et le pousse vers le progrès et la lumière, tandis uQue l'enseignement religieux le plonge fatalementtdans une nuit obscure et dons un abtme de fuaestes superstitions. >
Un autre président :
c Jeunes citoyennes et jeunes citoyens, on vous
a dit tout à l'heure... (Qui l'avait dit? Serait-ce le maître?) que nous avions chassé Dieu de l'école ; c'est une erreur ; on ne peut chasser que ce qui existe. Or, Dieu n'existe pas. On a supprimé seulement des emblèmes ^.^ >
Ces derniers mots rappellent ce que le préfet de la Seine disait négligemment au Sénat, à propos de r enlèvement des crucifix : c Ce n'est qu'une question de mobilier scolaire. »
Assurément, les présidents en question n'exprimaient pas Fopinion de l'Université, puisque les devoirs envers Dieu sont écrits dans tous les programmes universitaires, et même dans les programmes qui datent de 1882. Le ministre les a solennellement désavoués et condamnés à la tribune du Sénat. Il a promis la neutralité vraie pour les années prochaines, ce qui veut dire qu'on ne parlera plus aux enfants, dans les distributions de prix, ni pour, ni contre Dieu. Ce nom sera banni, au nom de la loi, de tous les discours.
1. Séance dv Sénat, 18 noYembre i6S2. Nous empnmtoDs les citations des opinions émises i»ar les présidents à TexoeUenl dis* eours de M. Henri Foumier.
85S DIEU, PATRIE, LIBERTS.
YIII. — CONSEII. KUHIGIPAL DI PARIS
On a beaucoup remarqué les contradictions du ministre de l'instruction publique.
Tantôt il soutenait que Tunité morale de la France serait perdue, si on laissait la parole aux défenseurs du Syllabtis ;
Que l'Université était hors d'état de lutter contre les congrégations ;
Que les jésuites étaient plus forts que TËtat ;
Que le nom sacré de Dieu n'était qu'un terme équivoque, parce qu*il s'applique également au Dieu des chrétiens et à celui de... Descartes;
Et tantôt il s'indignait contre les calomniateurs qui appellent les écoles de l'État des écoles sans Dieu;
Il affirmait qu'on y enseigne c la vieille morale de nos pères ».
Il faisait plus que de Taffirmer. A peine descendu de la tribune du Sénat, où il avait déployé toute son éloquence pour effacer les devoirs envers Dieu du programme législatif, il courait au conseil supérieur de l'instruction publique, et faisait maintenir ces mêmes devoirs envers Dieu dans le programme universitaire. Équivoques, dangereux, subversifs
L*ËG.OL£ NEUTRE. S5a
au Sénat et à la Chambre des députés, ces mots devenaient, à la même heure, [en changeant de théâtre, précis et indispensables.
Mais on veillait, au conseil général de la Seine.
Dans la séance du 22 décembre 1 882, M. Robinet fit une proposition qui donne entièrement raison aux alarmes des catholiques. En voici le texte au thentique :
€ Le conseil général de la Seine,
9 Considérant que la loi du 28 mars 1882 , en même temps qu'elle rendait l'instruction primaire obligatoire, a formellement entendu établir la liberté de conscience dans l'école primaire et la neutralité complète de celle-ci au point de vue des enseignements théologiques quelconques ;
» Considérant que l'arrêté ministériel du 27 juil* let 1882, rendant obligatoire l'enseignement du déisme, est en opposition absolue avec le texte et Tesprit de la loi ;
> Émet le vœu :
> Que les programmes soient revisés conformé-* ment à la loi, etc.
» Robinet, Gattiaux, Michelin, Gui-
GHARD, CURi, BOLL, DeLHOMME. )
M. R<ms$elle propose Tordre du jour sniTant :
c Le conseil général de la Seine,
» Considérant qne Farrèté de M. le ministre de rmstraction publique est nne violation de la loi, blâme cette décision et passe à Tordre du jour.
> M. Catliaux. Personne nepent prouver Texistence de Dieu, et on ne peut forcer les instituteurs à affirmer l'existence d'un être imaginaire. >
Finalement le conseil adopte, par 39 voix contre 4, le voeu que c T enseignement à tous les degrés soit essentiellement laïque ».
11 faut remarquer ce mot : c à tous les degrés >. Le conseil général a raison. On ne comprendrait pas que la neutralité, imposée à Técole primaire, ne fût pas étendue aux écoles secondaires. Le dai^er du déisme existe également pour les riches et pour les pauvres, pour les enfants de 6 i iS ans et pour les enfants de iO à i8 ans.
11 est très vrai que Técole primaire est oMigatoire, et que le lycée ne Test pas. Mais cette circonstance qu'on ne va au lycée que quand on le veut bien, ne saurait excuser l'État de donner é ses frais et par ses propres fonctionnaires, sous son autorité et sa responsabilité, un enseignement
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équivoque et dangereux. S'il institue à grands frais des lycées, ce ne peut être que pour un de ces jleux motifs : ou parce que Tindustrie privée ne suffirait pas, ou parce qu'il ne veut passe désintéresser de la direction intellectuelle. Soit qu'il obéisse à l'un ou à l'autre de ces motirs, ou i l'un et à l'autre à la fois, il ne doit, il ne peut donner qu'un enseignement sans danger et sans équivoque. M. Paul Bert, qui est plein de logique et de courage, l'a parfaitement compris; de même le conseil municipal de Paris, qui est revenu à plusieurs reprises sur ce sujet.
On lit ce qui suit dans le Bulletin municipal officiel de la ville de Paris.
Séance du 23 décembre i882.
€ M. Levraudf rapporteur. Je vous rappelle que, l'année dernière, le Conseil, relativement au budget de l'enseignement, a émis le vœu :
» Que les programmes de l'enseignement secondaire, notamment en ce qui toudie l'histoire, les auteurs français, la philosophie et l'instruction religieuse, fussent revisés, conformément aux tendances progressives de l'esprit moderne.
> Aujourd'hui que la laïcisation de renseignement primaire est chose faite, la réforme de l'en-
seignemeni secondaire s'impose plus que jamais.
> Le programme de philosophie, vieux débris des temps passés, comprend : la psychologie, la logique, la morale, la métaphysique, la théodicée. On se croirait transporté en plein moyen âge. C'est de la pure scholastique, confinant à la théologie, et qui prépare admirablement le terrain aux doc* trines religieuses.
> Outre cette soi-disant philosophie, il y a un enseignement religieux. Un prêtre habite dans chaque lycée ou collège. Il professe à la chapelle, et, par son droit de circulation permanente dans rétablissement, il exerce une action morale incessante sur les élèves.
> Nous demandons, d'une manière toute spéciale, que l'on se contente d'enseigner l'histoire de la philosophie, en insistant particulièrement sur les écoles philosophiques modernes, et sans imposer un dogme, comme on le fait actuellement. Nous demandons aussi la suppression des fonctions d'aumônier dans les lycées, et par conséquent de renseignement religieux donné par un prêtre. >
M. Hervé réhita ce discours avec beaucoup de bon sens, de science et d'éloquence.
€ Quant à moi, dit M. Levraud en lui répliquant»
je prétends qu^on impose aux élèves un dogme. Eo leur enseignant la psychologie et la théodicée, en les interrogeant sur |ces matières, et en leur imposant une réponse conforme aux théories reçues, je dis, en un mot, qu'on les opprime.
9 Et cela est si vrai qu'un élève qui, à l'examen du baccalauréat, nierait l'existence de Dieu, serait refusé.
1 If. Michelin. C'est parfaitement vrai. >
M. le colonel Martin propose ce vœu : c Let aumôniers dans les lycées sont supprimés, toutes mesures étant prises pour que les internes puissent sortir et recevoir l'instruction religieuse, si leurs familles le désirent. » Repoussé.
M. Dépasse intervient à son tour. (M. Dépasse et M. le colonel Martin sont grands ennemis des cléricaux, mais ils veulent respecter la liberté de leurs adversaires.) c La commission, dit Jlf . Dépasse, n'admettrait-elle pas qu'un ecclésiastique vienne^ à certaines heures, donner une leçon de religion à l'école? -
> — Non, répond Tinflexible rapporteur. Nous voulons un professeur, un laïque, qui enseignerait l'histoire des religions comme celle de l'humanité. »
Sur cette réponse, les deux paragraphes proposés par la commission sont mis aux Yoix et adoptés.
En Yoici le texte :
€ Le conseil municipal de Paiis,
> Considérant qne la laïcisation des programmes de renseignement primaire doit avoir pour conséquence la laïcisation de renseignement secondaire ;
» Considérant que différer en pareille matière, c'est s'exposer à un antagonifime dangereux entre deux fractions de la naiion;
»Émet leTœn:
> l"" Que les programmes de l'enseignement secondaire, notamment la partie philosophique, soient modifiés dans le seins des idées modernes» c'est-à-dire de la liberté de penser ;
) ^ Que la fonction d^aum&nier dans les l^fcèes soit supprimée. 1
Nous ne voulons pas rechercher ici où nous mène cette proscription du nom de Dieu. Nous croyons que la règle, si c'est jamais une règle, sera enfreinte par l'immense majorité des professeurs ; qu'ils parleroat de Dieu aux enfants, pour dire qu'il faut l'adorer, et quelle ministre ne son-
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géra pas à s'en plaindre. Mais nous demandons si cette explosion d'athéisme qu'a provoquée, en 1882, la loi sur la neutralité eat un pur accident; si ce n'est pas une conséquence; s'il n'y a pas toujours, parmi les ignorants et les faibles d'esprit, une tendance i tout exagérer, à confondre la brutalité avec la force, i chercher une sorte de gloire dans la négation effirontée de tout ce qui est respectable ; si, après tout, ces orateurs de distributions n'avaient pas un secret sentiment que la neutralité ayant été imposée par les athées, et votée uniquement dans leur intérêt, ils ne faisaient, en transgressant la lettre de laloi,» qufen appliquer le véritable esprit. Ces discours,, qui ne se reproduiront pas, peut-être, et ces discussions du conseil municipal sont le meilleur commentaire qu'on puisse faire de la loi sur l'école neutre*