LA CHAUVE-SOURIS
Que pousse le hasard, tisserand de la ouitt
Connaît-on ce qui sert et sait-on ce qui nuit? Tout germe est un fléau, tout choc est un désastre; La comète, brûlot des mondes, détruit Tastre; Le même être est victime et bourreau tour à tour, Et pour le moucheron l'hirondelle est vautour. Les cailloux sont broyés par la bête de somme, L'âne paît le chardon, l'homme dévore l'homme, L'agneau broute la fleur, le loup broute l'agneau. Sombre chaîne éternelle où l'anneau mord l'anneau !
Et ce qu'on voit n'est rien : des fils tuant les pères, Les requins, les Nérons, les Séjans, les vipères, Cela n'est que peu d'ombre et que peu de terreur; L'infiniment petit contient la grande horreur.
L'atome .est un bandit qui dévore l'atome ; L'araignée a sa toile et le ver son royaume ; Les fourmilières sont dei Babels; l'animal En se rapetissant se rapproche du mal ; Plus la force décroît, plus la bête est difforme; Et, quand il les regarde avec son œil énorme, Homme, les gouttes d'eau font peur à l'océan ; La ro?ée en sa perle a Typhon et Satan, Ils s'y tordent tous deux à jamais; l'éphémère Est Moloch ; l'infusoire, efl'royable chimère, Grince, et, si le géant pouvait voir l'embryon, Le béhémoth fuirait devant le vibrion.
Le moindre grain de sable est un globe qui roule
Traînant comme la terre une lugubre foule
Qui s'abhorre, et s'acharne, et s'exècre, et sans fin
Se dévore; la haine est au fond de la faim.
La sphère imperceptible à la grande est pareille ;
Et le songeur entend, quand il penche l'oreille,
Une rage tigresse et des cris léonins
Rugir profondément dans ces univers nains.
Toute gueule est un gouffre, et qui mange assassine.
L'animal a sa griffe et l'arbre a sa racine ;
Et la racine affreuse et pareille aux serpents
Fait dans l'obscurité de sombres guets-apens.
Tout se tient et s'embrasse et s'étreint pour se mordre ;
Un crime universel et monstrueux est l'ordre ;
Tout être boit un sang immense, ruisselant
De la création comme d'un vaste flanc.
On lutte, on frappe, on blesse, on saigne, on souffre, on pieu
Tout ce que vous voyez est larve ; tout vous leurre, Et tout rapidement fond dans l'ombre ; car tout Tremble dans le mystère immense et se dissout ; La nuit reprend le spectre ainsi que l'eau la neige, La voix s'éteint avant d'avoir crié : Que sais-je ?
Le printemps, le soleil, les bêtes en chaleur, Sont une chimérique ei monstrueuse fleur ; A travers son sommeil ce monde effaré souffre ; Avril n'est que le rêve erotique du gouffre.
LA CHAUVE-SOURIS. i;|
Jne pollution nocturne de ruisseaux,
rameaux, de parfums, d'aube et de chants d'oiseaux, •horreur seule survit, par tout continuée, ît, par moments, un vent qui sort de la nuée
îssine des contours, des rayons et des yeux
ms ce noir tourbillon d'atomes furieux.
toi qui vas! l'esprit, le vent, la feuille morte, silence, le bruit, cette aile qui t'emporte, jour que tu crois voir par moments, ce qui luit, qui tremble, le ciel, l'être, tout est la nuiti \t la création tout entière, avec l'homme, Lvec ce que l'œil voit et ce que la voix nomme, ;s mondes, ses soleils, ses courants inouïs, ïs météores fous qui volent éblouis, Lvec ses globes d'or pareils à de grands dômes, Lvec son éternel passage de fantômes,
flot, l'essaim, l'oiseau, le lys qu'on croit béni, l'est qu'un vomissement d'ombre dans l'infini, nuit produit le mal, le mal produit le pire!
tcoute maintenant ce que je vais te dire. —
'oiseau noir s'arrêta, d'épouvante troublé, >uis, sombre et frémissant, reprit :
— Je suis allé Jusqu'au fond de cette ombre.- Et je n'ai vu personne.
Je tressaillis, Toiseau poursuivit :
— J'en frissonne A jamais, dans ce gouffre où j'erre plein d'effroi, Dans cette obscurité, personne ne dit : Moi l
Noire ébauche de rien que personne n'achève, L'univers est un monstre et le ciel est un rêve ; î^i volonté, ni loi, ni pôles, ni milieu ; Un chaos composé de néants; — pas de Dieu.
Dieu, pourquoi? L'idéal est absent. Dans ce monde,
La naissance est obscène et l'amour est immonde.
D'ailleurs, est-ce qu'on naît? Est-ce qu'on vit? Quel est
Le vivant, le réel, le certain, le complet?
Les penseurs, dont, la nuit, je bats les fronts moroses,
Questionnent en vain la surdité des choses!
L'eau coule, l'arbre croît, l'âne brait, l'oiseau pond,
Le loup hurle, le ver mange. Rien ne répond.
La profondeur sans but, triste, idiote et blême, Quelque chose d'affreux qui s'ignore soi-même.-
LA CHAUVESOURIS. 83
C'est tout. Sous mon linceul voilà ce que je sai3. Et l'infini m'écrase, et j'ai beau dire : Assez I C'est horrible. Toujours cette vision morne I Jamais le fond, jamais la fin, jamais la borne!
Donc je te le redis, puisque tu passes là :
Tentends crier en bas : Jéhovah, Christ^ Allah 1
Tout n'est qu'un sombre amas d'apparitions folles;
Rien n'existe : et comment exprimer en paroles
La stupéfaction immense de la nuit?
L'invisible s'efface et l'impalpable fuit;
L'ombre dort ; les fœtus se mêlent aux décombres ;
Les formes, aspects vains, se perdent dans les nombres;
Rien n'a de sens; et tout, l'objet, l'espoir, l'effort,
Tout est insensé, vide et faux, même la mort.
L'infini sombre au fond du tombeau déraisonne;
La bière est un grelot où le cadavre sonne.
Si quelque chose vit, ce n'est pas encor né.
Muet, quoique béant, sourd, lugubre, étonné, Les ténèbres en lui, hors de lui les ténèbres. Sans qu'un rayon, éclos dans ces brumes funèbres. Vienne jamais blanchir l'horizon infini.
Pas même criminel, et pas même puni, Le monde erre au hasard dans la nuit éternelle. Et, n'ayant pas d'aurore, il n'a pas de prunelle. Le monde est à tâtons dans son propre néant. —
La nuit triste emplissait le ciel comme un géant; Et la chauve-souris rentra dans l'ombre horrible; Et j'entendis l'oiseau, disparu, mais terrible, Qui criait :
— Dieu n'est pasl Dieu n'est pas! désespoir l