IL DÉCOUVRE UN ASPECT DE LA BONTÉ DIVINE
Chères filles, j'ai fait voni de ne plus donner que de ma personne ; c'est un beau vœu, bien plus beau que je ne pensais. Rappelle tes sœurs, Cléanthis.
— Déjà, monseigneur?
— Ne me nomme pas ainsi, cousine, et donne-moi plutôt un baiser de la ])ouche. Je ne suis pas ton seigneur, Cléanthis, mais ton disciple, et bien heureux de ce que tu m'as enseigné, bien heurd^x, Cléanthis ; je te garderai une reconnaissance mille fois supérieure à celle que je conserve à Lélia, car elle m'avait appris le bonheur, mais je te dois de savoir que le bonheur est innombrable.
A ce moment. Anoure s'avança, avec les salutations réglementaires, pour annoncer que le Roi, dans une heure, recevrait son hôte.
— Dans une heure ? fit Dieudonat. Voilà qui est bien regrettable, mais je serais un ingrat si j'hésitais à obéir. Allons trouver le Roi.
Il se leva en soupirant et les servantes rentrèrent, afin de le parer en vue de sa réception ; elles taillèrent sa barbe et ses cheveux, puis elles le vêtirent de magnifiques habits, qui moulaient étroitement ses formes.
Alors, il apparut si beau, qu'elles-mêmes eurent peine à le reconnaître : le sacre viril l'avait transfiguré. Lorsqu'il se montra en haut des marches, entre deux colonnes du péristyle, un murmure d'admiration sortit du peuple, et mieux que tout à l'heure, les foules comprirent qu'il était Prince.
Les servantes, cachées derrière les fenêtres, regardaient leur maître séluigner.
— Hélas ! disaient-elles, il ne reviendra plus à nous. Quand les grandes dames de la Cour l'auront
VU tel que le voilà, elles voudront le garder pour elles.
— Les grandes dames, dit Lélia, sont bien savantes, et nous ne pourrons pas lutter.
— Es-tu sûre? dit Gléauthis.
Dieudonat fit à la Cour une entrée sensationnelle. En voyant celui qu'on leur avait dépeint comme un sauvage, les dames eurent un petit cri de surprise, et les seigneurs firent une moue : sa taille virile et déliée, un ensemble de force et de délicatesse, son port fier mais sans morgue, ses traits purs, ses gestes dégagés, sa physionomie généreuse et franche, tout en lui exprimait l'avidité de comprendre, de vivre, le besoin d'aller, de donner, et dans ses prunelles une ardeur étrange brillait, en souvenir des jeunes feux qui venaient d'animer son sang pour la première fois.
— Or ça, dit le roi Gaïfer, est-ce là mon anachorète, et ne l'a-t-on pas changé en voyage ?
— Il est mignon, dit la princesse Aude.
— Il est mieux, dit la reine Gaude.
Les demoiselles d'honneur remuaient leur honneur sur les tabourets.
— C'est colui-là qui fait de l'or à volonté ?
— Oui, ma chère, et tout ce qu'il désire se réalise! ^ Fîien ne lui résiste, alors ?
— Ni personne, ma chère !
— Pourvu qu'il n'ait pas fantaisie de moi, dit la Duègne-Major, qui était mûre etqui éventait ses gros charmes.
Le nouveau venu s'était arrêté au seuil de la grand' salle et son coup d'œil vérifiait les dames nobles : on en comjilait là plus de cent. Il en fut aise et il approuva leur présence. Sous son regard circulaire, elles sentirent une caresse qui les effleurait toutes, et le prince s'avança au milieu des sourires.
Là-bas, au fond, le roi, sous son dais à franges d'or, trônait dans un demi-cercle fie hallebardiers et de ministres qui tous appartenaient au sexe masculin et qui, par conséquent, ne méritaient aucune attention : Dieudonat, sans empressement, s'achemina vers le trône. Mais là il fut distrait, ayant découvert, au bas des marches, la princesse Aude qui le contemplait avec de grands yeux candides, et la reine Gaude qui l'analysait avec de petits yeux savants ; elles lui plurent, et il salua le Roi. En même temps, il reconnut, à droite du monarque, l'archiduc Galéas-le- Borgne, qu'il s'étonna de trouver en ce lieu ; depuis vingt ans, le Sérénissime continuait à attendre la mort du vieil Em])ereur malade qui ne se décidait point à trépasser, et l'humeur de l'héritier en était devenue de plus en plus acariâtre : déjà trois épouses successives avaient passé de sa couche au cercueil, et il était en quête d'une quatrième fiancée. A l'approche de Dieudonat, dont il se rappelait l'insolence, il fronça le sourcil sur son O'il crevé, et cela était
mauvais signe. Mais déjà Gaïfer proférait avec emphase :
— Prince Dieudonat, nous savons que votre père a manqué envers vous de reconnaissance et de justice ; le ciel l'en a puni. La bonté paternelle que vous deviez attendre de lui, vous la trouverez près de Nous ; en adoptant ses États, nous prétendons adopter son lils. Vous serez désormais le Nôtre.
Ayant parlé, le souverain se leva, descendit <le son trône, vint à son hôte et lui donna l'accolade ; ses royales moustaches fleuraient la bière et la lavande. Ensuite, il se tourna vers Galéas :
— Sérénissime, je sollicite pour celui-ci la haute faveur de vos bontés, et je demande à Votre Altesse de le considérer désormais comme un membre de cette maison que Votre Altesse Impériale a daigné choisir entre toutes, pour l'honorer de sa très auguste alliance.
L'archiduc répondit violement :
— Sire et futur beau-père, il sera fait selon votre vœu.
Puis il se détourna vers son maréchal de camp, tandis que Dieudonat s'avançait vers la Reine aux yeux d'escarboucles :
— Jamais je ne saurai voir en vous une mère.
— Baisez-moi tout de même.
Et la Majesté lui tendit ses joues qui sentaient bon.
La princesse Aude ayant à son tour levé le menton, son frère improvisé l'embrassa aussitôt ; elle rougit, et, pour la seconde fois, Galéas fronça le sourcil.
Alors, les courtisans se présentèrent au baisemain de leur nouveau prince, qui trouva cette cérémonie absurde et trop longue ; il changea d'opinion quand
les dames et demoiselles fU^filèrent. Quelques-unes étaient belles, beaucoup étaient jolies, et toutes étaient femmes. Le toucher de leurs lèvres et le souffle de leur haleine chatouillaient délicieusement ses doigts ; les courbes inclinées de leur corps, qu'il examinait déjà en connaisseur, avaient dans la génuflexion une grâce mouvante, et le regard que plusieurs relevaient vers sa face entrait dans ses prunelles et coulait en lui comme une eau tiède; maintes fois, on le vit retourner le bout des doigts pour rendre une caresse au visage dont le contact lui avait causé du plaisir; on put remarquer que cette distinction honorifique n'était décernée qu'aux plus avenantes.
— Celle-ci, oui ; celle-là, non...
Il les classait au passage. Encore tout obsédé de ses découvertes sur la collaboration des sexes, il était incapable d'en détoTirner son esprit et ne l'essayait guère; de savoir toutes ces douces créatures en possession de voluptés latentes, il se plaisait à penser que chacune d'elles recelait l'infini, et mentalement il les cataloguait d'après leurs avantages physiques, sans considération aucune de leurs dignités hiérarchiques. Il adoptait l'une, renvoyait l'autre, et jetait son dévolu comme une bénédiction : « Celle-là, oui ; celle-ci, non ! » Elles se suivaient; le jeu l'amusait; le diable enregistrait les vœux, et, lorsque le défilé prit fin, soixante-trois élues, remportaient le sacre d'un désir : Aude et Gaude étaient parmi elles.
Les mieux doués d'entre les hommes ne raisonnent plus guère, quand le souci d'amour les tient ; Dieudonat, en jouant ainsi, venait d'oublier trop qu'il était le personnage dont les souhaits se réalisent :
soixante-trois amantes retournèrent à leurs sièges, férues de contagion, et parfaitement décidées à ne plus voir Sur terre qu'un héros de roman, Lui ! A ce nombre, s'ajoutaient les personnes qui se piquent au jeu lorsqu'on les dédaigne, et celles, plus raisonnables, qui savent calculer la réelle importance d'un richard introduit dans une maison bien tenue ; également s'adjoignait le lot des vierges à marier avec un gentilhomme plein d'avenir.
Déjà les rivalités se flairaient, se devinaient et se guettaient ; une fièvre de concurrence électrisa le palais, pendant qu'une lièvre d'amour le volcanisait en dessous ; des épouses furent nerveuses et des maris grincheux ; des fiancés boudaient, des pucelles rêvaient, des mères lançaient des pointes à des mères voisines. Le clan des diplomates se montra unanime à critiquer l'attitude peu décente de l'étranger pendant le baise-main.
— Il manque <le tenue, cet anachorète.
— Ane incorrect, riposta Galéas.
Les courtisans estimèrent que c'était là ce qui s'appelle un bon mot ; les jalousies en éveil le firent circuler jusqu'à la princesse, qui le déclara stupide, inepte, abject.
— Altesse, il est de votre fiancé.
— Et digne de lui !
Trois minutes après, le Sérénissime était informé de cette appréciation discourtoise : il s'en irrita ; les mécontents s'appliquèrent à l'exciter : il bouillonna; les inimitiés naissantes apprirent qu'elles avaient un chef ; la haine germe à l'ombre de l'amour.
Dieudonat ne se doutait de rien. Le Roi l'ayant pris dans son carrosse pour lui faire admirer les splcn-
176 DIEDDONAT
deurs de la capitale, il parcourait l'interminable ovation des ])Oulevards ; allal^le de nature, il répondait avec aménité aux acclamations de la foule ; lorsque l'encombrement des avenues obligeait à ralentir l'allure des chevaux, il dévisageait les badauds ; il découvrit de la sorte quelques centaines de femmes adorables et les souhaita gentiment, pendant une seconde, avant de s'éloigner : un sillage d'énamourées s'allongea sur les deux côtés du carrosse, et plusieurs parmi celles-là étaient des luronnes qui n'ont pas de goût pour attendre.
Le soir arriva, avec un festin suivi de bal, Dieudonat, qui jamais encore n'avait rien vu de tel, s'étonna de ces jeunes couples qui ne craignaient pas de s'étreindre devant le monde; il eût imaginé que les enlacements réclament la solitude, mais il songea que chaque peuple a ses coutumes ; par condescendance, il s'accoupla comme les autres. 11 ne le regretta point : il prenait plaisir à ployer les tailles souples dans le cercle de son bras, à serrer sur son buste des rondeurs sympathiques. Dans le vertige des contredanses, de jolies bouches murmurèrent près de son oreille : « Je vous aime. » De plus audacieuses affirmèrent : « Je t'aime ! »
Il répondait : « Moi aussi. » Et, de fait, il aimait tout le monde, comme il convient aux gens heureux.
— Beau neveu, dit la reine Gaude, seyez-vous là, et sachez que vous me plaisez fort.
— Beau cousin, dit la princesse Aude, faites-moi danser, je vous prie.
Et quand ils tournoyèrent :
— Yeux-tu, beau cousin, que je t'aime comme une sœur ou comme une cousine?
Le Borgne les surveillait de loin.
La fête dura tard dans la nuit. Lorsque l'élu dos femmes regagna son palais, il y trouva ses vingt-etune chambrières qui l'attendaient en des poses diverses, mais dans une impatience égale ; elles saluèrent son retour avec des cris de joie. En même temps, on lui présenta, sur treize plateaux d'argent, treize monceaux de lettres qui l'imploraient d'amour.
— A la bonne heure ! Voilà un pays où l'on s'aime ! Bien décidément, j'y fixe ma résidence ; les mœurs sont douces, les âmes bénévoles, et les femmes donnent de leur personne.
— Si Monseigneur veut bien me croire, dit Cléanthis, il se contentera du bonheur qu'on trouve à domicile, sans se risquer dehors. Que Monseigneur compte ces plateaux, dont le chiffre est de mauvais augure, et qu'il compte aussi ses servantes, dont le total est de trois fois sept, nombre béni qui doit suffire à contenter sa fantaisie.
— Il se peut, repartit Dieudonat, qui pensait à la princesse Aude.
Il pensait à bien d'autres encore et il n'eut pas besoin de les quérir. Dès le lendemain, elles venaient en multitude ; le surlendemain, il en vint davantage, et chaque jour de plus en plus; on en voyait rôder autour du palais, ou se faufiler dans la nuit. Pour arriver à lui, elles soudoyaient le chef des eunuques; il en trouvait partout, à toute heure de tous les jours, les unes très voilées, et les autres sans voiles. De toutes les tailles, de toutes les formes, de tous les tons, blondes, brunes, rousses, les graciles jeunesses, les maturités amples, les sentimentales et les rieuses, passionnément pudiques ou violemment exaspérées,
17s lUhL DU.NAI
celles qui brùlonl et colles qui feignent, toutes dissemblables et cependant toutes pareilles, elles se succédaient, emplissant sa maison d'un roucoulement de tourterelles, et le néophyte radieux ne trouvait point (lue cette musique fût monotone.
— Ah! disait le chef des eunuques, Monseigneur ne s'ennuie pas !
— D'aucune façon, mon ami.
Les semaines passèrent. Dieudonat. sans changer de place, faisait le tour du monde. Ce voyage incessant l'avait un peu maigri, bien qu'il ne fût point gras, mais sa beauté n'y perdait rien. Sa taille en était plus élancée, son geste plus agile et son omI plus brillant.
— Ah ! disait le chef des eunuques, voilà quarante ans que j'exerce, et je suis riche, mais je donnerais tous mes biens en échange du vôtre.
— On a eu, en effet, de grands torts vis-à-vis de vous, mon ami.
Il le pensait fermement et tenait son pourvoyeur pour le plus malheureux des hommes, aussi bien qu'il était lui-même l'homme enviable entre tous.
Anoure tenait une comptabilité.
— J'aurai l'honneur de présenter ce soir à Monseigneur la fin du huitième quarteron.
Vers le milieu rlu second trimestre, le prince crut s'apercevoir que peut-être, peut-être bien, son plaisir allait s'atténuant, et que ce perpétuel imprévu manquait, en somme, d'imprévu.
— Me blaserais-je déjà? 0 mon Dieu-, préservezmoi de cette ingratitude envers vous, envers elles!
Force lui fut de reconnaître, au sixième mois, que sa curiosité s'affadissait. Or. à mesure que de moins
en moins il s'intéressait à cette perpétuelle nouveauté, il constata que les dernières élues témoignaient d'une joie intense, beaucoup plus vive que celle des premières.
— Voilà qui est bizarre...
Un jour, l'une de ces dames s'était, en ])leurant, jetée sur sa poitrine ; il l'interrogea :
— De quoi pleurez-vous, belle cousine?
A travers ses sanglots, elle répondit :
— J'ai cru que cette minute n'arriverait jamais ! 0 cher aimé, mon bien-aimé, depuis six mois, je l'ai souhaitée tant, cette minute !
Et ses yeux exprimaient une extase infinie. Ce jour-là, il comprit.
— Elles sont Irop. et je n'ai pas le lemps de les aimer ; elles viennent trop vite, et je n'ai pas le loisir de les appeler. Elles concentrent sur moi les vœux que j'éparpille sur elles. Pendant que je les oublie après les avoir entrevues, elles s'exaspèrent de m'attendre, accumulant du désir et thésaurisant de l'espoir ; chaque jour de leur patience collabore au bonheur futur, et lorsque, à bout de forces, elles viennent ici, elles m'y apportent le fruit mûr, gonflé de rêve et doré par un long soleil. Elles me donnent plus que je ne leur peux rendre, et c'est pourquoi, mon Dieu, vous leur accordez j)lus qu'à moi.
Il secoua la tête :
— J'ai voulu trop d'amour, et je n'en faisais que les gestes.
Légèrement perplexe, il descendit dans ses jardins ; il y rencontra, comme à l'ordinaire, de timides personnes qui baissaient la tête en rougissant, et
qui, venues là pour le voir, n'osaient le regarder en face.
— Qui sont celles-ci?
— Des sottes qui vous aiment d'un amour jjlatonique, Monseigneur, et qui ne sollicitent qu'un regard.
11 leur sourit par bonté d'àmo et daigna parler à quelques-unes ; elles s'en retournaient ravies. Mais l'eunuque raillait ces créatures inutiles qui boudent contre le vrai bonheur.
— Etes-vous bien sûr, mon ami, qu'un bonheur soit plus vrai qu'un autre ?
— Je n'en connais qu'un sur la terre !
— Celui que vous ne connaissez pas ?
— Lui-même, monseigneur, et lui seul !
— Oh ! oh ! fit Dieudonat, nous approchons de la vérité. Une dame m'enseignait tout à l'heure que les réalisations valent par l'intensité du désir ; un eunuque m'enseigne à présent que l'intensité du désir est en raison inverse des possibilités...
Il s'arrêta brusquement, comme si un crocodile eût apparu dans le sentier :
— Mais... ce que je découvre là, mon Dieu, je le savais.! Voilà seize ans que, de ma bouche, j'expliquais au brave Onésime : « L'homme dont tous les désirs se réalisent est un homme privé de désirs. » Et je suis une dupe, alors? Et je suis un nigaud, aussi, puisque je ne me doute même pas de ce que j'enseigne aux autres, et qu'il suffît d'une émotion pour me rendre ignorant de tout et de moi-
même
A. pas lents et la tête baissée, comme s'il portait un fardeau, il regagna le palais. Pour la première fois
depuis son arrivée, il décida de coucher seul, et comme les servantes protestaient au seuil de sa chambre, il les renvoya en disant :
— Belles filles, allez dormir ; tout bonheur est dans l'idée.
ou SE MONTRENT LES INCONVENIENTS DE LA FUTILITE
Cette nuit-là, le prince ne dormit point, et. bien (ju'elle fût de la plus molle suavité, il la trouva singulièrement désolante, en raison de sa douceur même. Accoudé à sa fenêtre, il regardait évoluer les étoiles, et il s'amusait tristement à les appeler par leurs noms.
— Je vous donne des noms et je ne vous connais pas, pas plus que vous ne connaissez les noms que je vous donne ; je jouis de votre beauté qui passe, sans rien savoir de ce qui la constitue, car les aspects que je lui suppose ne vous ressemblent pas ; je vous combine d'après moi, sans donnée précise sur vous, ô belles étoiles, et tandis que par vous je me délecte de votre splendeur, nous restons étrangers l'un à l'autre, mystérieuses étoiles si pareilles aux femmes!
Jamais à ce point, il n'avait senti l'isolement, ni dans la cellule du monastère, ni dans l'ermitage de la montagne, et à cette heure seulement il découvrait
qu'il y a deux solitudes, celle du corps, qui est au désert, et celle de l'esprit, qui est parmi les hommes. En face de lui, la planète Mars flamboyait de rouge.
— Je t'ai vu tourner toute la nuit, astre dissemblable, et maintenant tu vas rentrer dans l'horizon, comme les autres, toi ([ui'n'as rien de commun avec les autres, pauvre planète, enfant de soleil, qui fais semblant d'être un soleil ! Longtemps, je t'ai cru plus grand que tous, uniquement parce que tu es plus petit, comme moi, et plus près de moi ; je t'admirais de briller tant, alors que tu ne brilles même pas, 6 miroir chétif que tu es, prince brodé dont les dorures n'étincellent que par reflets. Es-tu vivant ou déjà mort? On ne le sait même pas ! Je te ressemble.
Eir somme, il traversait la crise d'une mélancolie nettement spéciliée par l'adage médico-moral qui commence sur ces mots : Omne animal... » Ignorant les causes de son malaise, il abandonnait au vague son âme fatiguée, avec cette complaisance que nous mettons à mourir en partie, et il se tiépitait de voir apparaître les premières blancheurs de l'aube qui allait le dél)arrasser de sa peine en le rinçant dans la lumière.
— A n'aimer qu'une seule femme, j'aurais sans doute été moins seul...
11 se mit à chercher laciuelle il aurait dû choisir, sans remarquer que systématiquement il la cherchait au nombre des inexplorées. 11 jetait des noms au hasard : « Gaude? — Mariée... Aude? — Fiancée... » Elles s'éliminaient toutes, pour un motif ou pour un autre, et cependant une d'entre elles assurerait le Paradis, peut-être?
— Toi qui pourrais m'ofîrir une félicité qui dure, viens à moi!
Alors, il entendit un pas léger derrière lui.
— Voilà que mon vœu se réalise... Déjà !
Il n'osait tourner la tête, par crainte de se trouver face à face avec l'élue définitive de qui dépendrait son destin.
— O'ii est-elle? Comment est-elle?
A n'en pas douter, il percevait le bruit d'une haleine et sentait un regard posé sur sa nuque. Enfin, une petite toux, timidement indiscrète, et très aiguë, insista pour réclamer son attention. II prit courage, et se retourna, bien sûr qu'il allait voir l'Unique. C'était l'Eunuque.
— Pourquoi viens-tu et qui es-tu? Anoure, es-tu toi-même ou un symbole? Apparais-tu comme un conseil, Anoure, au moment où j'invoque la forme du bonheur suprême?
— Je ne comprends pas ce que dit Monseigneur. Je viens parce que tel est mon devoir, ayant vu Monseigneur tout seul, et voulant demander ses ordres.
— Je n'en ai pas à te donner.
— Monseigneur serait-il souffrant? Ou un pou las? Monseigneur s'ennuie?
— Peut-être.
— Monseigneur, i)0ur s'amuser, veut-il revoir mes fiches et les listes, avec les portraits de ces dames? Ma comptabilité accuse actuellement le numéro cinq cent quarante-neuf.
— Il n'importe, mon ami.
— En six mois, cinq cent quarante-neuf amies, c'est fort beau, Monseigneur. Et si je comptais celles qu'il nous fallut refuser...
— En as-tu donc refusé?
— Monseigneur oublie-t-il qu'il s'est formellement interdit l'adultère, et que j'ai dû, en conséquence, renvoyer bien des amoureuses entachées de mariage?
Le majordome négligea d'ajouter qu'en maintes circonstances, quand les clientes étaient particulièrement jolies, quand elles le rémunéraient de quelques privautés ou de quelques ducats, il avait pris soin de leur dénoncer les scrupules de son maître; les épouses averties se déclaraient alors demoiselles ou veuves.
Il souriait en y songeant, tandis que Dieudonat s'adonnait de nouveau à des pensées plus graves : Anoure l'entendit soupirer.
— Monseigneur est mécontent?
— Je me disais, mon ami, que les femmes sontvraiment futiles.
— Je le crois, Monseigneur.
— As-tu jamais songé à l'étymologie de ce mot-là? Futere, futilis, qui est susceptible d'être, qui doit être... Comment dirais-je? Qui existe pour être... fiitita !
— Je n'entends pas le latin. Monseigneur.
— C'est grand dommage, car tu concevrais qu'on a tort de parler des « choses futiles. » Il n'y a pas de choses futiles, mon ami, mais seulement des personnes; et tu reconnaîtras que, par définition, la futilité est l'apanage distinctif du sexe féminin.
Mais l'eunuque n'écoulait plus guère ; il regardait par la fenêtre, d'un air anxieux, et brusquement il sursauta, en criant avec épouvante :
— Là, Monseigneur, dans le petit brouillard, cette femme qui vient, regardez. Monseigneur!
— J'en aperçois une, en ellet.
— La Reine, Monseig-neur! La Reine Gaudc. (jui se (léciile comme les autres! Je la reconnais sous son voile !
Aussitôt il lit r('>flexion que, pour se lever si matin, une si noble dame devait avoir des raisons bien pressantes, et dans l'instant même il perçut le double danger d'un dilemme : fureur de la royale épouse s'il tentait de l'arrêter au passage, et fureur de l'époux s'il se prêtait au crime de baise-majesté. Il s'esquiva.
Le Prince reçut la Souveraine avec un respect excessif; atîectant de ne rien entendre aux gracieuses intentions de cette visite matinale, il parla de sa reconnaissance pour les faveurs de toutes sortes (ju'on lui prodiguait dans sa nouvelle patrie, et notamment pour les paternelles bontés du Roi son bote. A l'abri de cette gratitude, il se croyait en sûreté, mais la reine le désabusa :
— N'ayez point de ces illusions, beau cousin ; le roi ne vous aime pas tant qu'il en fait parade.
— Ob!
— Je connais son dessein qui fut tout uniment de vous apprivoiser ici, de vous y enchaîner, avec des fleurs d'abord, ou des bras enlacés, et différemment s'il le faut, afin de tirer de vous ce dont il a besoin.
^ Mes sentiments de profonde...
— Du sentiment, tout le monde en peut faire, mais vous seul savez faire de l'or, qui vaut mieux ; c'est de l'or qu'on attend de vous, mon ami... N'interromjiez pas votre Reine. Dans l'espoir de cet or, Gaifer vous appelle son lils, et tout aussi bien il vous appellera son gendre, si le rôle vous agrée : ce qui, par
LES INCONVfÎNIENTS DE LA FUTILITÉ 187
parenthèse, réjouirait ma l)elle-liile, qui vous adore, beau cousin.
Tout en parlant de la sorte, elle le surveillait du coin de l'œil. Les notes graves dominèrent dans la voix de Dieudonat, tandis qu'il répondait :
— Je vénère la princesse Aude, et je la sais fiancée à Farchiduc Galéas...
— Qu'elle déteste, qui vous exècre, et dont on fera des saucisses si tel est votre bon plaisir, à la seule condition que vous donniez ce que l'on attend de vous ; et puisqu'il vous suffit d'un geste de votre petit doigt...
- Plus jamais je ne ferai de l'or, jamais plus! Je l'ai juré! Je les connais trop, les œuvres de ce métal, néfaste puisqu'il engendre le malheur, funeste puisqu'il procure la mort! Jamais plus, jamais plus!
— Eh là ! ne vous exaltez pas ainsi et réservez vos forces, pour l'instant. Aussi bien, je ne me soucie nullement de vous voir épouser cette petite sotte; je vous réserve mieux, mon ami, puisque je vous prends pour moi.
La netteté de cette péroraison ne permettait plus aucune méprise sur le bon vouloir de la Souveraine; elle avait les yeux brillants et la bouche très rouge ; on voyait toutes ses dents, qui reluisaient, et ses lèvres mobiles se mirent à marmotter un silence plus explicite encore que ses paroles. Puis elle poussa un gros soupir, comme si le double poids de son sein avait écrasé ses poumons, et les deux poings appuyés aux coussins du divan, elle reprit :
— J'ai gagné pour votre personne un goût intense, mon ami, et cela dès la première heure. J'ai voulu voir s'il passerait, et même j'ai résisté, car je suis
uno honnête épouse. Il persiste; donc, je cède et vous prends pour moi, ainsi que je vous l'annonçais tout à l'heure. Mais vous trouverez bon que ce soit pour moi seule et que je n'admette aucun partage. Je ne vous en imposerai pas non plus : je me livre toute, etje réclame tout. Vous apprendrez entre mes bras, cousin, qu'il n'est félicité d'amour que dans le don total de soi, et tout votre passé vous semblera fadaises auprès de notre passion érudite. Inutile, après cela, d'ajouter que je renonce au Roi, qui d'ailleurs ne vaut plus grand'chose. Nous le déposerons : tout est prêt ; des gens à moi travaillent l'opinion publique ; le peuple, sachant de quelles faveurs vous gratifiez vos sujets, applaudira d'enthousiasme ; nous supprimerons les impôts, nous fonderons des hospices, nous ouvrirons des théâtres gratuits, nos deux noms seront bénis et nos initiales, entrelacées comme nos bras, décoreront les monuments. Voilà le plan, Dieudonat Premier. Choisissez entre le trône que je vous offre et la prison que vous réserve votre bon ami Gaïfer.
Le prince cacha de son mieux l'horreur qu'il éprouvait pour des perfidies si méchantes et pour une Majesté si dénuée de sens moral; l'usage des Cours, pratiqué pendant un semestre, avait suffi, à lui apprendre qu'un honnête homme doit faire bonne figure aux malhonnêtetés qu'il rencontre. C'est pourquoi, tout en affirmant qu'il était fort touché d'une distinction trop flatteuse, il avoua que son respect pour le sacrement du mariage allait le priver du plaisir avec lequel il aurait l'honneur d'être, Madame, de Votre Majesté, le très humble et très obéissant serviteur.
Sa réponse fut mal accueillie.
— Vous me la baillez belle, mon cher, avec vos semblants de scrupules et votre morale tardive ! Le mariage! Ses devoirs sont-ils plus rigoureux pour moi que pour les autres, et nous donnerez-vous à ■ croire que tant d'épouses légitimes viennent ici dans l'espérance d'y entendre un sermon de carême?
Dieudonat apprit avec stupeur que, six mois durant, il avait commis l'adultère à couche-que-veuxtu. La sincérité de sa surprise était si évidente que la Ptcine Gaude décoléra, pour étouffer de rire; elle se roulait sur le divan, comme une personne ordinaire, et sans pouvoir articuler un mot. Cette ondulation faisait généreusement valoir ses avantages naturels, et elle en prenait conscience. Mais l'amant perpétuel était dans un état d'esprit à ne pouvoir contempler qu'avec épouvante les tentations horizontales, et il souffrait d'une hilarité qui lui parut hors de saison. Enlin, la belle Gaude reprit haleine.
— 0 grand nigaud, joli nigaud, c'est donc vrai qu'on vous fit avaler ces couleuvres? Ne vous a-t-on pas assuré, pendant qu'on y était, que nous sommes toutes vierges et que vierges nous demeurions en attendant votre arrivée?
— Eh quoi? Pas un des époux outragés n'est venu me casser la tète !
— Ils avaient trop à faire de veiller sur la leur, tout endommagée qu'elle fût, et le Roi veillait sur la vôtre. Pensez-vous qu'il eût toléré une atteinte quelconque à sa Poule-aux-œufs-d'or? La fortune du pays reposait sur votre existence, faiseur d'écus, et votre vie était sacrée comme la patrie elle-même ! L'espoir de la patrie, vous êtes cela, bel ami. Tou-
190 DIEUDOXAT
cher à vous, on l'essayer, ou y penser, esL crime de haute trahison qui mérite la potence ou la hache, et la nation entière partage là-dessus les sages sentiments de son lloi. Pro(Uons-cn. Tout vous est loisible, mon co^ur! Je vous l'ai dit, n'en doutez plus, et venez vous seoir près de moi.
— Ma conscience est écrasée de lionte par l'avilissement universel que je créais sans le savoir.
— Eh là! quelles pompeuses paroles! L'avilissement universel? Si cette idée-là vous offusque, rayez-la et vous le pouvez : des exceptions ont confirmé la règle,
— Des époux se sont irrités?
— Et des fiancés, des pères, des frères, voire parfois des fils...
— Alors?
— Alors, on les a mis à l'ombre, pour leur rafraîcbir les idées.
— Personne n'a perdu la vie ?
— Peu de personnes : le Roi s'arrangeait, le Roi n'est pas méchant, mais le respect des justes lois ne s'obtient que par des exemples.
— Horreur !
— Bah! Les jaloux en prison compensent les jaloux qui emprisonnent leurs femmes, et s'il a paru nécessaire d'envoyer quelques forcenés au gibet, je ne les vois pas plus à plaindre que les malheureuses expédiées dans un autre monde par la colère de leurs maris.
— Dans un autre monde?
— Ah ça! pensez-vous donc, cousin, que pas un d'eux ne s'est vengé? Que tous ont accepté en souriant la disgrâce de leur amour trompé, de leur lion-
ncLir bafoué, de leurs foyers éteints? Que pas une n'a payé son écot et le vôtre ? Si vous aviez quelquoconnaissance du monde, et surtout si vous aviez, comme moi, feuilleté les rapports de la police...
— Eh bien?
— Sur les centaines de créatures que vous avez tenues là, heureuses et vivantes, combien sont mortes à cette heure et combien d'autres vont mourir!
— Là, vivantes et heureuses, là l
— Vous pouvez supposer tous les drames : ils furent! Toutes les formes de la rage ou du désespoir : elles sont! Des maris qu'on ne reverra plus, parce qu'ils rôdaient en armes autour de votre palais ; des épouses étranglées au retour, des enfants orphelins, des vierges enceintes, des familles déshonorées, des pères fous, des fiancés et des amants qui boivent l'oubli dans le poison, et d'aimables demoiselles qui, par furie de vous ravoir après vous avoir eu, ou par impatience d'y réussir, s'en vont chercher la paix au m de la rivière...
— Mon Dieu! mon Dieu!
— Vous êtes admiral)lc! D'inconscience ou d'innocence, mais admirable, assurément! Vous n'imaginez même pas que les jours ont des lendemains, que les causes produisent des effets, que les semailles préparent des récoltes. Vous semez, advienne (ju'advienne, et vous vous dites : « Les femmes sont futiles. » Je n'en disconviens pas, mon cher, et je veux tout à l'heure vous en administrer la preuve; mais notre futilité est la chose du monde qui se paie le plus cher, même quand elle est gratuite. Donnez de l'or ou n'en donnez pas : il ne compte guère, quoi
qu'on dise, et les larmes, mon bon ami, sont l'unique ranyon des baisers.
Cette reine bien informée se tut et tapota les .coussins autour d'elle; puis, lorsqu'ils furent à son gré pourvus de bosses et de creux, elle ajouta :
— Maintenant, beau cousin, venez près de moi, car le temps passe et c'est assez nous occuper des autres.
Mais rirrésistibje ne la regardait même plus. 11 marchait à grands pas à travers la salle, et se lamen-tait à coups d'exclamations, de phrases rétrospectives, de remords éloquents ; il arrachait ses cheveux bouclés et maudissait l'heure de sa naissance. La Majesté, pendant ce monologue errant, patientait et s'impatienta.
— Beau cousin, prenez garde; vous m'importunez, beau cousin.
Lasse enfin, elle se leva, puis avec une lenteur vraiment royale, elle remit son voile épais, et se dirigea vers la porte ; sur le seuil, elle se retourna :
— Je vous apportais le bonheur dans la gloire, et vous préférez un cachot? A votre aise !
Insensible aux menaces, il continuait d'arpenter la salle, en se frappant la poitrine :
— Assassin ! assassin !
La Reine n'était pas encore sortie de la maison que déjà le Chef des eunuques avançait la tête entre deux portières et jetait :
— La princesse Aude, Monseigneur ! Voici la princesse qui vient, comme les autres ! Je la reconnais sous son voile !
La fille du Roi entra en coup de vent, comme au théâtre.
— Gaude est ici ! Ne dites pas non ! Je l'ai vue venir! Je la surveille! Pour les autres, passe! Mais belle-maman, je ne veux pas, vous entendez, je ne veux pas ! Je vous défends ! Oh ! faites-moi la grâce, cousin, de ne pas prendre avec moi ces airs de candeur qui ne vous vont guère et qui ne me trompent pas davantage. Sous prétexte que je suis une ignorante jeune tille, ne supposez pas que je ne comprenne rien à votre manège : je sais ce qu'elles viennent faire chez vous, toutes, tant qu'elles sont. Parfaitement, je le sais ! Et si vous croyez que j'y prends du plaisir, sans cœur? Oui, sans comr, sans cœur, sans cœur !
Elle se mit à pleurer avec véhémence, poussant des cris pointus, martelant le tapis à coups de talon et battant ses grands yeux de ses petits poings à fossettes.
— Oui, sans cœur, sans cœur, là ! Parce que moi, je vous aime, et vous le savez bien, et que je ne vous permettrai plus du tout de câliner toutes ces dameslà quand vous serez mon mari, de les câliner comme il fait, toute la journée et toute la nuit, le sans cœur qui ne m'aime pas !
— Je vous aime comme la mignonne amie, la sœur cadette qui va se marier bientôt; car vous êtes fiancée, Aude, la fiancée d'un autre...
— Jamais je ne l'épouserai, ce vilain-là, qui est trop laid, et bête aussi, et qui est borgne, avec un œil crevé ! Est-ce que vous me voyez, méchant, dites, est-ce que vous m'imaginez passant ma vie en face d'une seule prunelle, devant une figure à cheveux roux, qui me regarderait avec son œil crevé? Je ne l'aimais pas dans le temps, mais, depuis que vous
êtes venu, je le déteste ! Et je l'ai dit à Papa-Roi, et Papa-Roi m'a dit que nous aurions la guerre s'il renvoyait mon fiancé ; mais je m'en moque, de la guerre où je ne vais pas, et je ne veux point de cet affreux fiancé-là, parce que j'en veux un autre, qui est bien plus joli, et qui le sait trop, le sans cœur!
Elle ne sanglotait plus, mais, larmoyante encore, elle boudait avec une moue gentille, dont elle marquait la ponctuation de ses phrases. Dieudonat, que hantaient les révélations de la Reine et qui écoutait peu, répondit :
— Oui, vraiment, j'ai agi en homme sans cœur.
— Pour sûr, et l'Archiduc est plus gentil que vous, car il fait tout ce qu'il peut pour me plaire, lui ; il me dit des compliments qui sont idiots, mais ce n'est pas de sa faute, puisqu'il ne sait pas en inventer de meilleurs, et il m'envoie des bouquets, et il m'offre des bagues, des colliers, des pendants d'oreilles, de tout, et bien d'autres choses, et je m'en moque, parce que je les voudrais de vous, et jamais vous n'avez eu l'idée du moindre rang de perles, ni même d'une fleur qui m'aurait fait plaisir! Vous trouvez ça gentil ?
— Monstrueux.
— Là ! Vous êtes un monstre et vous en convenez!
— Et vous pouvez aimer un être si méchant?
— Il faut bien, puisque je l'aime.
— Malgré son manque de cœur?
— Ça n'a rien à voir.
— Et pourquoi, petite Aude, à cause de quoi m'aimez-vous?
— Vous le savez bien, fat, et vous voulez me le faire redire.
Elle lui prit les mains, l'attira vers elle, le fit asseoir à ses cotés, sur les coussins que, tout à l'heure, la Reine avait creusés de ses formes plus amples, et elle gazouillait :
— Parce que je te trouve joli, oh! joli, si joli! Toutes, nous te trouvons joli ! Il y en a qui aiment tes yeux, il y en a qui aiment tes mains ; et d'autres, c'est ta voix qu'elles adorent, et puis d'autres...
— Et la petite Aude?
— Moi, c'est Ion nez, dont je raffole ! Et tes cheveux aussi... Quand j'ai vu tes mignonnes narines, qui faisaient ça, comme ça, j'ai compris tout de suite que j'allais t'aimer. Ensuite, au moment où je m'y attendais le moins, et c'est juste le moment où tu me faisais ta réA'érence, j'ai vu là, au-dessus de ta tempe gauche, là, une mèche de cheveux qui se tortillonnait... Oh! alors, j'ai compris que je t'aimais pour la vie !
— Petite Aude, ne seriez-vous pas un oiseau?
— Plait-il?
— En sorte que si quelque autre avait mes mignonnes narines, qui font comme ça...
— Vous êtes drôle ! Chacun a ses narines, et c'est les vôtres que je veux, celle-là et puis celle-ci...
Du bout de ses doigts roses aux ongles bien polis, elle picorait une narine après l'autre, et le bien-aimé laissait faire, occupé qu'il était à réfléchir sur les causes occasionnelles de l'amour, dont les origines sont si modestes et les conséquences si terribles. Mais la jeune princesse, impatientée de cette rêverie trop longue, Unit par lui pincer le nez, rageusement. Dieudonat essayait de se dégager, etlapucelle s'animait, les yeux brillants, les dents enfoncées dans la
lèvre, et tout son petit corps se trémoussait déjà.
— Futile enfant ! «lit le philosophe.
Mais sa voix si jolie était nasillarde, car la futile enfant ne lâchait pas le nez du philosophe.
A ce moment, l'eunuque accourut pour la troisième fois, et cria :
— Le Roi, Monseigneur, voici le Roi qui vient! La princesse lâcha le nez, car elle avait besoin
de ses deux mains pour les battre l'une contre l'autre.
— C'est bien fait, que Papa-Roi me trouve ici ! Il nous mariera tout de suite, et l'Archiduc déclarera la guerre. C'est bien fait, bien fait !
Dieudonat regardait tristement cette joie.
— Il n'y a pas à nier, dit-il, voilà bien la futilité qu'annoncent les étymologies. Mais il faut maintenant, si je le peux encore, endiguer le torrent de misères qu'elle a déchaîné grâce à moi.
On entendait, au loin, le bruit des hallebardes frappant les dalles du perron pour annoncer Te'ntrée du potentat. La petite princesse, ravie, scandait du doigt cette musique de menace, et redressait en bataille son joli buste aux seins guerriers. Dieudonat. debout auprès d'elle, attendait.
— Seigneur, mon Dieu, dans cette nuit de lassitude, et seul en face des étoiles, j'ai demandé le suprême bonheur d'amour et vous me l'avez présenté sous trois formes : la continence d'un castrat, la passion d'une femme mûre, la légèreté d'une enfant. Mais je crois comprendre pourquoi l'Eunuque est venu le premier.
xxu
La Reine Gaude avait couru chez le Roi Gaïfer.
— Gaude, ma mie, je vous vois là bien en courroux.
— Je quitte Dieudonat.
— Eu vérité? A cette heure, il est dans son palais et joue aux dames.
La Reine n'était pas d'humeur à plaisanter.
— Sire, on se gausse de toi.
Elle n'eut pas la maladresse de prétendre que le bourreau d'amour l'avait sollicitée, et bien lui en prit, car le roi savait pertinemment qu'elle eût peu résisté. Elle dit :
— Ta Majesté est dupe ! Je m'en doutais. J'ai voulu savoir. Je suis allée. Tu n'ignores pas, j'imagine, qu'un dévergondage scandaleux règne dans la maison de cet aventurier et que ses moeurs sont la honte du pays ?
198 DIEUDÛNAT
— C'est affreux, dit le roi avec tranquillité.
— Mais tu ignores, sans doute, qu'il est décidé à ne plus faire d'or, jamais plus?
— Il le prétendait autrefois, mais j'ai su changer son esprit.
— Tu n'as changé que ses mcours.
— Cela revient au même, ma mie. Vous n'entendez rien aux affaires du gouvernement ; j'ai pourri cet homme et je l'ai dans la main, car entre mille autres cadeaux, je lui ai donné une chose dont on ne se dépêtre plus : des besoins.
— Allez-y voir, beau Sire, et si tu ne me crois pas, fais comme moi : demande-lui ce dont tu as envie.
L'autocrate, inquiet d'abord, puis furieux, ceignit son épée et se précipita chez son fils adoptif. Il fut désagréablement surpris de trouver là sa propre fille, qu'il ne cherchait pas.
— Que fais-tu ici?
— L'amour, papa.
— Nous aviserons plus tard à ce détail. J'ai à régler avec celui-ci, pour l'instant, des comptes d'un autre genre! Est-il vrai...
Mais Dieudonat l'interrompit sans déférence :
— Est-il vrai, ù Roi, que j'aie causé dans ce pays tant de maux et de désespoirs?
— Il s'agit bien de cela ! Je ne te reproche rien de ce que j'ai consenti pour ton plaisir : je n'y ai marchandé ni les femmes de mon royaume, ni les hommes qui leur étaient trop proches. Laissons ces balivernes. J'ai soldé d'avance, et l'on me dit que tu refuses de payer à ton tour.
— La douleur des âmes meurtries, ô Roi, comment se paiera-t-elle ?
— Avec de l'or, et tu vas m'en donner !
— Jamais plus ma volonté ne produira un gramme d'or.
— Pour un gramme, à ton aise, c'est une montagne qu'il m'en faut!
— J'ai fait serment de ne plus rien donner qui ne fût de moi-même.
— Fort bien pour les femmes, cela, mais ton Roi réclame autre chose.
— L'expiation de mes fautes ? Je suis prêt à la .subir.
— Pas de phrases, du métal ! Regarde par la fenêtre et vois cette montagne aux cimes de granit : ordonne qu'elle soit changée en or !
— Et mes crimes, à ce prix, me seront pardonnes?
— Tout ce que tu as fait, tu pourras le refaire, et tant qu'il te plaira.
Le magicien cacha sa face dans ses mains :
— Dieu juste, qui voyez ce bas monde, vous m'avez appris chez mon père comment l'or désorganise un peuple, et vous m'enseignez à cette heure comment il déprave les âmes ; ô Dieu, Conscience suprême qui tolérez ces choses, votre nom serait-il donc Indifférence ?
— Es-tu prêt?
Les mains de Dieudonat glissèrent le long de son visage pâle, et il répondit :
— Je suis prêt.
— A l'œuvre donc ! Ta vie me répond de ton obéissance. Tes vœux se réalisent : fais ton vœu !
— Le voici : que tu t'asseyes et te taises, mauvais père, mauvais pasteur^ et que toute ta Cour vienne céans.
2U0 DIEUDÙNAT
Dans la minute môme, la rumeur d'un complot courut dans le palais. Les uns disaient : « Dieudonat s'est empare du Roi et du sceptre, avec la Reine. » Les autres : « Le Roi a fait jeter Dieudonat en prison, avec la Reine. » Tous se précipitèrent pour congratuler le pouvoir, quel qu'il fût. Ils entrèrent eu foule dans la salle d'onyx, et virent le monarque silencieusement assis; Dieudonat se tenait débouta sa droite ; Aude souriait dans un coin. Leur attitude parut énigmatique; les gens n'y découvraient aucun indice qui leur permît de savoir quel maître ils devaient saluer. Dans le. doute, ils se rangeaient contre les murs, et plus personne ne voulait se risquer le premier à des propos compromettants. Enfin, Dieudonat prit la parole :
— Hommes de ce pays! Lui, votre souverain, et moi. votre hôte, nous avons souhaité vos présences pour faire devant vous amende honorable des crimes dont nous fûmes les deux complices. Nous vous avons lésés ou insultés, par ma luxure et par sa tolérance ; nous avons scandalisé les peuples en leur donnant de haut l'exemple d'une double ignominie. Éclairés maintenant sur notre forfaiture, égoïsme libiflineux de moi, égoïsme cupide de lui, nous en faisons pénitence par un acte puhlic, et nous vous demandons très humblement pardon.
Le Roi muet s'agitait sur son siège en grimaçant avec dès rides torturées de colère; les courtisans, épouvantés par les eifets du remords sur un masque royal, ne le surveillaient qu'à la dérobée et fuyaient son regard, par crainte que, dans la suite, il ne se souvint d'avoir rencontré leurs prunelles.
Dieudonat poursuivit :
— J'ai vécu parmi vous pour y apprendre à vos dépens que l'amour est une médaille frappée de douleur au revers. A nos dépens, vous apprendrez que toute puissance est misérable, d'autant plus misérable qu'elle parait plus grande : car celui-ci est un monarque par le hasard des destinées, mais si, par un hasard meilleur, il avait été simplement portefaix sur le port, il n'aurait pas démérité plus qu'un autre; sa malchance et la vôtre le firent naître sur un trône, et parce qu'il pouvait trop, il a fait plus de mal. J'en ai fait davantage encore, parce que je pouvais davantage : plus puissant qu'un roi, je fus aussi plus détestable, car j'ai désolé deux royaumes.
Ayant articulé ces phrases que chacun pouvait, à son gré, trouver profondes ou creuses, il abaissa ses yeux vers le monarque. Alors-, on vit>Gaïfer se démener sur son séant, ouvrir la bouche pour crier, secouer furieusement la tête, en signe de dénégation, et tirer son glaive; toujours assis, il brandissait en l'air cette lame invincible, au grand péril des mouches.
— Ne te fatigue pas de la sorte, dit le magicien. Ton fer n'est pas une preuve : il ne peut rien contre la Vérité. Puisqu'une faveur du sort te permet de l'ouir une fois en ta vie, la vérité, sache l'entendre et rougis-en : tu vaudras davantage de savoir le peu que tu vaux !
Le R )i poussa des hurlements; les ducs et pairs n'osaient bouger.
— Tiens-toi tranquille, potentat! A genoux devant tes sujets! A genoux, comme moi, pour qu'ils nous pardonnent à tous deux. Quand tu me regarderas avec ces yeux troubles? A genoux! Tu t'étonnes d'obéir, parce que tu as l'habitude de commander,
mauvaise habitude pour laquelle tu n'étais pas doué. Comprends-le et humilie-toi. Ainsi j'ordonne, et je te lègue, en partant, la tâche de réparer autant qu'il se pourra les désordres qui furent notre œuvre.
Agenouillés côte à côte, le Prince et le Roi se frappaient la poitrine, mais Gaïfer, en même temps, roulait des yeux exorbités par la fureur. Plusieurs courtisans jugèrent sage de s'éclipser ; deux ministres, à voix basse, se confièrent que ce thaumaturge commettait la plus lourde faute en discréditant le pouvoir et ceux qui le représentent ; un archevêque hochait la tête avec tristesse.
C'est alors que l'Archiduc fit irruption dans lasalle, juste au moment où Dieudonat so relevait pour dire :
— Adieu, vous tous ! Je vous laisse un roi moindre et meilleur, Qiiant à moi, je m'éloigne plus chargé de peines, ô mes frères, qu'aucun de vous, puisque j'emporte dans mon cœur toutes vos peines réunies.
Déjà il se dirigeait vers la porte, mais Galéas-le- Borgne, désireux de triompher soiis les regards de la belle Aude, se précipita, l'épée nue, et barra le passage :
— Tu laisses à autrui le soin de réparer tes fautes et de payer tes crimes, et tu t'en vas, lâche ! Mais, tu ne t'en iras pas, je m'en charge, et tu expieras!
— Au fourreau, cette épée, mon ami. J'expierai en effet, mais non comme tu penses, car nous ne pensons pas de même.
L'Archiduc voulut raidir son bras qui de lui-même remettait l'épée au fourreau, mais lé bras mieux que l'Archiduc savait ce qu'il avait à faire, et rengaina. Tout au moins, le Sérénissime estima qu'il devait frapper le pommeau avec violence, pour témoigner
(levant tous de son énergie indomptable : il exécuta ce noble geste, puis redressant le torse, et coulant vers la princesse un regard de son œil unique, il commanda, d'un organe belliqueux :
— Fermez toutes les issues! Arrêtez-le!
Dieudonat répondit doucement :
— Nul ne m'arrêtera, mon ami, et on ne me fera ni rechercher, ni poursuivre, car je le défends, et toimême seras content de me voir partir.
— Content de ne plus voir ton exécrable face, oui certes, et je ne serai pas le seul!
— Telle jeune liile pourtant en serait chagrinée, puisqu'elle a pris goût au visage que Dieu m'avait donné. Je te le donne à mon tour, afin qu'elle se plaise auprès de toi. Ainsi soit-il!
Aussitôt, les traits de Dieudonat furent ceux de Galéas et le donateur apparut sous les formes de l'Archiduc : borgne et roux, avec une peau couleur de purin, et des lèvres couleur de lilas, il gardait cependant, au fond fie son œil gauche, une expression de tendpesse et d'intelligence qui rendait supportable l'aspect de ses difformités; son àme i<léalisait sa laideur, tandis que la beauté de l'autre restait agressive et mauvaise.
Dieu«lonat, qui surveillait le renouvellement de l'impérial gentilhomme, ne fut point satisfait de son œuvre ; il avait espéré mieux de la métamorphose :
— Voilà donc cette prétendue joliesse pour laquelle des créatures ont dévasté leur vie ! Il faut que nous professions pour nous-mêmes une singulière indulgence, car mon pauvre visage m'avait paru plus honorable, dans le temps où il était mien et où je le
204 DIEUUONAT
rencontrais clans les miroirs. J'étais aveugle alors et je ne suis plus que borgne : j'y gagne.
Si le prodige lui parut médiocre, les assistants montrèrent moins d'exigence : un murmure d'admiration, d'inquiétude aussi, se propagea dans la salle d'onyx; tous les pieds reculèrent, écrasant derrière eux des orteils moins rapides, et malgré les ordres de l'Archiduc, malgré les gestes exaspérés du Roi, personne ne se souciait de porter la main sur un homme dont la puissance était manifeste; le prestige du mystère médusait toutes les vaillances, et des guerriers qui n'eussent par bronché devant la pointe des lances se garaient avec épouvante, pour laisser un large passage au départ du sorcier.
La princesse Aude avait tendu les bras et s'était élancée entre les deux rivaux : elle les contemplait tour à tour, mécontente et perplexe, se demandant lequel était son adoré.
Dieudonat la regardait hésiter et souriait : le sourire de ses lèvres mauves était hideux et tendre.
Alors, elle lui dit :
— Vous êtes un vilain. Je vous déteste. Allez-vous-en. Puis elle se rapprocha de Galéas qui avait désormais les narines voulues, et Dieudonat sortit.
Dans le vestibule, il rencontra les servantes qui guettaient les nouvelles, et qui tremblaient.
— Belles cousines qui me fûtes douces, je vous dis adieu pour toujours.
Elles lui répondirent par une moue, le prenant pour Galéas qu'elles exécraient, à cause de son inimitié pour leur prince chéri : toutes avaient reconnu les vêtements de leur maître et plusieurs reconnaissaient sa voix, mais pas une ne reconnut son âme au
lond de sa prunelle. Il en eut un chagrin glacial ; une froidure descendit dans son cœur, sur lequel il les avait serrées. Tant de fois ils s'étaient ensemble donné l'illusion de fondre deux corps et deux âmes en un seul être doué d'une âme unique! Rien ne subsiste donc de ces moments sacrés, pas même l'instinct du souvenir qu'une telle communion doit laisser après soi? L'inanité des étreintes le pénétra d'horreur, et il pleura : mais les larmes ne coulaient que de son œil gauche.
— Adieu, Cléantis; adieu, Lélia ; adieu, toutes : vous ne reverrez plus le maître qui était votre ami, et qui renonce à vivre. Mais, avant que je parte, ditesmoi donc, comme la princesse, de quoi était fait votre amour, puisqu'il a suffi de modifier un peu de ma couverture extérieure pour vous détacher de ma personne entière?
Elles crurent que Galéas était devenu fou, et, acculées au mur, elles se pressaient les unes contre les autres, pour éviter celui qu'elles allaient pleurer : le prince passa son chemin.
Au vestibule, ses valets, qui déjà connaissaient l'algarade dans les moindres détails, jasaient en groupe; il s'approcha pour les remercier dans un adieu; mais ces laquais, si obséquieux la veille, le toisèrent avec insolence; ceux pour lesquels il avait eu plus de bonté que pour les autres lui marmonnèrent une injure. Un seul le suivait de loin, en rasant les murailles, et le rejoignit par derrière :
— Monseigneur...
Touché de ce courage et de ce dévouement, le Prince se retourna et fut heureux de reconnaître le Chef des eunuques.
206 DIEUDOXAT
— Mon ami?...
— J'ai entendu, là-bas, les propos que Monseigneur tenait au Roi, et j'ai vu ce que Monseigneur faisait pour l'Archiduc.
— Mon devoir, bien petitement.
— Et lorsque Monseigneur a parlé aux servantes, quand j'ai {)u comprendre qu'il trouvait l'amour décevant...
— Ilélas!
— Alors, je me suis dit... j'ai cru pouvoir conclure...
— Achève.
— Que Monseigneur se désintéresse des... que Monseigneur renonce aux... aux joies de ce monde...
— Je me repens et vais chercher la pénitence.
— Précisément, et je me disais : Monseigneur va désormais fuir l'amour et les femmes, cela ne fait aucun doute ; or, Monseigneur, qui est si bon et qui peut ce qu'il veut, vient déjà de donner une part de lui-même ; peut-être que Monseigneur daignera reconnaître le dévouement d'un serviteur zélé... par un petit souvenir... un rien... quelque bibelot dont Monseigneur n'aurait plus l'intention de faire usage...
— Je te comprends. Anoure.
— Ah! Monseigneur comblerait le rêve de ma vie!
— Pour répudier les crimes de mon égoïsme, et pour réparer les torts que Ton eut vis-à-vis de toi, je te cède ce que tu demandes. Va, et que le souhait s'accomplisse.
Aces mots, le visage d'Anoure s'empourpra; ses petits yeux enfouis dans la graisse brillèrent d'un éclat neuf. Quelque fût son contentement, l'eunuque en retrait d'emploi prit à peine le temps de crier
merci. II se sauva.dans le palais, peut-être pour vérilier la munificence du magicien, peut-être dans la crainte qu'il ne révoquât son présent.
C'est en cette occasion mémorable que Dieudonat put voir le dos d'un homme vraiment heureux ; tandis que cet objet rare s'engoufïrait dans l'ombre d'une porte, il l'examina attentivement : c'était un dos tout rond et penché en avant, comme s'il eût. fléchi sous son fardeau d'espoirs, avec une tète baissée qui se ruait dans l'aventure, à la manière des taureaux.
Alors Dieudonat, l'àme allégée d'un peu, tourna le dos à son tour et s'en alla loin des amantes.
LE PLUS rUISSANT DES HOMMES ENTREPREXll UNE TACHE . OUI RENCONTRE DIVERS OBSTACLES
— Me voilà I-aid, me voilà neutre, débarrassé de deux avantages qui m'ont servi à faire du mal...
Il sortit du palais d'Ai'mide, et descendit les marches. L'Angélus de midi sonnait dans les clochers, et le soleil piquait d'aplomb.
En traversant la Place où des foules l'avaient acclamé, mais qui maintenant était déserte, il baissait la tète vers les pavés blancs de lumière : ces cubes de grès, usés par le frottement de tant de lassitudes, enfoncés par des générations de misères, impassibles sous le faix toujours renouvelé de la détresse humaine, lui semblaient exhaler vers lui la muette confidence des pas trainés sur eux, et dans le bruissement des pierres surchauffées de soleil, il croyait entendre l'innombrable voix du passé.
— Qu'on a vécu, mon Dieu, qu'on a souffert ici! Et vous avez voulu encore que l'on souffrit par moi. Où
me conduisez-vous, maintenant? Je m'en vais, mais où vais-je? Expier, je le veux, mais comment réparer? Les jours que je vivrai désormais appartiennent à ceux qui ont pâti de mes erreurs. Mais où sont-ils? Partout et par milliers! Ils sont trop et que faire?
Sa tête était si lourde, si lasse, qu'il se réfugia dans l'ombre d'un platane, auprès d'une fontaine; il essayait de penser, et longtemps il resta le front dans la main. 11 but dans le creux de sa paume; les idées fuyaient de son crâne comme l'eau fraîche entre ses doigts.
— Allons... Au hasard, n'importe où! Car, à chercher ainsi, je ne trouverai rien... Que Dieu me guide vers mon devoir, s'il daigne.
Il se mit en marche. De rares passants commençaient à traverser la Place. Tout à coup un inconnu, richement habillé, mais dont le vêtement était gris de poussière et le front trempé de sueur, s'élança vers lui et lui embrassa les genoux en criant :
— Altesse! Altesse! Est-il possible? Pour que je trouve dans la rue Votre Sérénissime Altesse, il faut que Dieu lui-même l'ait envoyée sur mon chemin, et je suis sauvé, grâce à Dieu !
— Sans doute vous me prenez pour l'Archiduc Galéas. Je ne le suis pas, malgré la ressemblance qui vous trompe.
— Altesse, je vous en supplie, ne raillez point! Comment pourrais-je confondre avec un autre le Sérénissime Archiduc qui m'a prodigué les marques de sa bienveillance ? Votre Altesse n'a pas oublié qu'elle me fit l'insigne honneur de s'adresser à moi lorsqu'elle voulut contracter un emprunt de cent mille écus, à l'occasion du tournoi?
aïO DIEUDOXAT
— .le ne suis pas celui que vous pensez.
— Altesse, par pitié ! Je n'ai plus que peu d'heures à vivre! Au coucher du soleil, si je n'ai pas payé quarante mille écus, on me saisit : un créancier impitoyable, qui fut autrefois mon ami et qui a juré ma ruine, mène l'affaire en secret, sous le couvert d'un usurier qui se montre à sa place. Quarante mille écus! Et pour cette somme infime, que dans quelques semaines je pourrais rembourser dix fois, on m'égorge ce soir.
— Je vous atteste que s'il dépendait de moi...
— Altesse, deux miséral)les m'ont réduit à cette détresse où me voici, le vicomte d'Avatar et le prince
— Dieudonat? Que vous a-t-il fait?
— L'histoire est simple. Monseigneur. Ce vicomte d'Avatar que votre Altesse connaît peut-être, car il est reçu à la Cour...
— Je l'ai rencontré jadis chez des brigands; poursuivez.
— Il arriva nu-pieds, voilà tantôt seize ans ; il m'intéressa, ou plutôt il me charmait, par sa grâce perverse et l'élégance d'un cynisme : les natures trop droites ont un jour, dans leur vie. quelqu'une de ces tendresses bizarres pour le vice; il m'éblouissait, je l'aimais, je l'ai secouru et nourri, j'en ai fait mon plus intime compagnon et je le présentais aux amis de mon père. C'est ainsi qu'il put fréquenter la maison d'un riche Lombard, séduire sa iille unique et devenir son gendre, puis son associé, et peu après son héritier : aujourd'hui, tout-puissant sur la place, il a l'oreille des ministres et fait l'homme honorable. U ne me pardonne pas d'avoir été le confident de sa
bassesse et l'artisan de sa fortune : j'en pourrais trop dire sur sa vie ! Il me hait. Sa femme est parente de la mienne et c'est lui qui les a toutes deux conduites au Palais. Votre Altesse sait le reste.
— J'ignore absolument...
— Toutes les deux sont devenues les maîtresses de l'immonde Dieudonat!
— De...
— Pour le couple d'Avatar, ce n'était là qu'une amusette : ceux-là sont d'un monde qui joue àl'adultère, faute de mieux, et qui promène les épouses dans les cabarets où l'on soupe. Ils font la fête, eux! C'est ainsi du moins qu'ils appellent leur dépravation. Mais ma pauvre femme chérie, qui était si loyale et si pure, si bonne, si heureuse avec mon amour, comment s'est-elle éprise du prince aventurier? Par quel sortilège? On ne sait pas, on ne peut pas savoir, on ne peut pas comprendre! Elle-même n'en pourrait rien dire et elle ne conçoit que son remords, qui la ronge, qui la tue! Ah! quelle scène, lorsqu'elle est venue à moi qui ne me doutais de rien, et qu'elle s'est jetée à genoux en me contant la faute irrésistible, et en implorant mon pardon !
— Alors?
— Pour consoler la douce enfant et l'arracher à cet envoûtement maudit, j'ai dû fuir, disparaître, l'emporter; je n'aimais qu'elle au monde : j'ai tout laissé là ! Le moment se trouvait mal choisi ; les rentrées ne se sont pas faites ; la caisse d'un commerçant, c'est comme la mort, qui ne veut pas attendre. L'ennemi me guettait : ce soir, il m'exécute. Ma femme a décidé de mourir avec moi, et elle s'en réjouit, disant que c'est la délivrance. D'ailleurs, que ferait-elle sur
2i2 DIEUDONAT
terre, quaml je n'y serai plus ? Ah ! la sauver, et vivre encore avec elle, auprès d'elle, pour elle! La vie nous était si bonne ! Votre Altesse nous rendra la vie !
Dans un élan de son cœur, Dieudonat résolut de tout faire pour réparer ce désastre dont il était l'auteur, et déjà il cherchait le remède : arrêter la ruine imminente, et fournir le moyen de payer sans délai, c'était là le premier devoir. Un scrupule le troubla cependant : « J'ai juré que jamais plus je ne ferais de l'or. )) Acculé au dilemme d'être impitoyable ou parjure, et de choisir entre deux fautes, il fit promplement réflexion que par l'une il persévérerait dans les œuvres de son criminel égoïsme et sacrifierait les innocents ; par l'autre, il ne ferait tort qu'à luimême.
— Déjà ce couple a trop peiné par moi : Dieu me pardonnera un petit mal pour un grand bien, et s'il ne me pardonne pas, j'expierai selon sa rigueur, ce qui sera justice. Amen.
Aussitôt il forma le vœu que quarante mille écus fussent dans la main de l'homme qui attendait. Mais cette main resta vide, et l'homme disait :
— Votre Altesse ne m'accorde pas de réponse ?
Le sorcier, de toute sa volonté tendue, forma le souhait pour la seconde fois. Il observait la main avec anxiété; il n'y vit apparaître ni lingots, ni monnaies. Alors, une angoisse lui serra la gorge : « Mes souhaits sont irrévocables! » 11 comprit que son vœu antérieur de ne plus faire d'or s'était réalisé comme les autres, et que sa propre volonté l'avait dessaisi pour toujours.
— Hélas ! dit-il, je ne peux rien pour vous, et
cependant Dieu m'est témoin que je vous eusse aidé de tout mon cœur, au péril de mon âme! Je suis pauvre.
— Ah! Votre Altesse est pauvre? répondit le passant, qui sourit avec amertume.
Dieudonat vit les yeux de cet homme; ils étaient tiers, résignés, et il dut détourner les siens.
— Je vous jure que je n'ai, pas un sou vaillant! L'homme qui allait mourir salua sans répondre,
puis il fît deux pas en arrière.
— Soit, dit-il.
— Vraiment, ne pourrais-je rien autre?
— Rien, Altesse.
— En êtes-vous bien sûr? Cherchons ensemble! Je peux beaucoup, mais je n'ai rien, plus rien que ma personne!... Monsieur, n'accusez pas Galéas qui est étranger à mes actes ! Je ne suis pas Galéas !
— Je n'accuse personne. Altesse. Je renonce, voilà tout.
— Allez au Palais, demandez l'Archiduc ou son surintendant !
— Je quitte ce surintendant, qui m'a éconduit avec les mêmes excuses; je n'ai plus qu'à quitter l'Archiduc, qui veut bien aussi s'excuser d'être dans la misère.
Il salua de nouveau et partit ; Dieudonat le poursuivait en suppliant :
— Ne vous tuez pas ! Ne damnez pas vos âmes, songez à la vie éternelle !
L'inconnu se retourna :
— Par grâce, et puisqu'il vous est impossible de nous sauver, en acquittant vos dettes, laissez-nous donc mourir en paix.
11 s'exprimait cette fois avec un calme empreint de gravité si noi)le que son bourreau y reconnut la tranquillité (les défunts : le condamné, qui venait visiblement d'accepter son destin, portait déjà le sacre de la mort; Dieudonat, frappé de respect, baissa la tête, et le vivant cercueil s'en alla par la rue déserte.
— C'est ma faute, c'est ma faute ! Que leur sang retombe sur moi, détestable fou que je suis, détestable par les désespoirs que je sème, et fou par l'impuissance où j'ai voulu me mettre de réparer mes crimes! N'ayant fait que du mal avec de l'or, j'en ai stupidement conclu qu'il est nuisible, et je l'ai aboli pour l'heure où il eût été bienfaisant. Mon Dieu, je le savais, pourtant, que rien n'est absolu, que nulle chose n'est bonne ni mauvaise en soi-même, et que notre choix seul décide de ses vertus. Je l'ai commentée en dissertations savantes, cette vérité-là, et pas plus qu'un niais je n'ai songé à m'en servir. Quelle difîérence faites-vous donc, mon Dieu, entre l'imbécile et le sage?
Une voix, dans le vent, lui répondit :
— Rien qu'une...
Dieudonat s'apprêtait à chercher laquelle, quand tout à coup il se frappa le front :
— Je pouvais tout au moins empêcher cet homme d'aller mourir! Je n'avais qu'à lui ordonner de vivre, et je n'y ai même pas songé! Quelle différence faitesvous donc, mon Dieu?...
— Rien qu'une...
— Où est-il à présent, ce malheureux ? Où le retrouver?
Il se mit à courir dans la direction que le passant avait prise : il le cherchait, à droite, à gauche, et se
dépêchait au hasard. Le fleuve lui barra la route, mais un pont s'allongeait devant lui.
— Je veux rencontrer l'être qui va mourir pour moi, je le veux!
A ce moment, une femme penchée au milieu du pont et qui regardait l'eau enjamba la balustrade de pierre; il s'élança pour la retenir et put l'empoigner par le pan de sa robe, en même temps qu'il formulait un vœu :
- — Ne sautez pas !
Elle se laissa docilement ramener, mais elle regardait son sauveur d'un air désolé : il eut l'impression d'avoir vu ailleurs ce doux visage, ces yeux lointains, et d'avoir entendu cette même voix qui maintenant gémissait :
— Il n'y a plus de place pour moi sur la terre : je vais dans l'eau.
— Dans l'enfer!
Un cercle de curieux les entourait déjà.
— Pourquoi m'avez-vous arrêtée? Je recommencerai. Mon enfer est ici. Je ne crois pas à l'autre monde.
— Je vous prescris d'y croire et de craindre la colère de Dieu.
Aussitôt, la femme se signa dévotement et profera :
— Je crois en Notre-Seigneur et la vie éternelle. Ensuite elle devint pâle et fut prise d'un frisson ;
puis elle ajouta :
— J'ai peur, maintenant. Je n'oserai plus mourir.
— Etes-vous donc si désespérée ? Dites-en la cause, afin que je vous aide.
— J'aimais. Je me suis donnée. Je vais être mère.
-2i<y DIEUDONAT
J'ai honte. Mon père m'a chassée. Je suis toute seule.
— Épousez votre amant.
— Les pauvresses comme moi n'épousent pas les princes tels que lui.
— Il est prince? Il s'appelle?...
La foule, qui grossissait, grogna; alors seulement, la jeune iîlle s'aperçut que des gens l'écoutaient : elle se cacha la face.
— Pourquoi me faites-vous raconter mon déshonneur devant ces hommes? Par quel pouvoir et de quel droit? Laissez-moi m'en aller, puisque vous m'empêchez de mourir.
— Vous épouserez votre prince, je m'y engage. Son outrecuidance parut grotesque; un ouvrier se
mit à rire :
— C'est peut-être vous qui les marierez «le force?
— Moi-même. Je suis Dieudonat.
La gaieté se fit générale, et tout de suite on oublia la fille douloureuse. Une harengère glapit :
— Dieudonat? Tout le monde connaît sa figure! Tu n'as donc jamais regardé la tienne de profil?
— Il pouvait pas, il n'a qu'un œil.
— Et il vous raconte ça avec une voix d'eunuque î
— Je suis un castrat, en efl"et, et je ressemble à Galéas, mais je reste Dieudonat.
Alors les voix baissèrent, pour murmurer : « Un fou... »
Mais il se rapprocha de la jeune femme :
— Je reste Dieudonat pour réparer mes fautes : je réponds de vous et de notre enfant.
— Laissez-moi ! Vous me faites horreur ! Je ne vous connais pas !
— Il faut me suivre. Venez.
La malheureuse s'achemina, pour obéir, mais en tordant ses doigts entrelacés, et çlle se lamentait :
— Ce n'est pas vous que j'aime ! Je ne vous ai jamais vu! Laissez-moi!
L'ouvrier joua des coudes :
— En voilà assez, à la fin ! Si vous ne lui flanquez pas la paix, à celte petite, je vas m'en mêler et vous jeter à l'eau, moi ! G'est-il parce que vous portez de beaux hal)its, qu'on vous laissera enjôler une pauvre iille ? Elle n'a que trop connu les gars de votre espèce! Il me tourne les sangs, le magot, avec ses mines de commander!
Cette énergie obtint l'approbation du peuple. LTn tout petit bourgeois, vieillot et soigneusement rasé, s'avança derrière ses lunettes, et, regardant Dieudonat à hauteur du menton, il prononça ces mots :
— Je n'ai pas l'honneur de vous connaître, monsieur; d'après votre vêtement, vous m'avez l'air d'un gentilhomme; néanmoins, tout noble que vous soyez, permettez-moi de vous dire que si vous êtes véritablement un eunuque, on ne conçoit pas que vous réclamiez la paternité d'un enfant, ou que vous proposiez le mariage à une jeune personne; mais on conçoit fort bien qu'elle repousse vos civilités et se plaigne de votre insistance. Il faut la laisser tranquille. Voilà mon sentiment.
— C'est bon, c'est bon, cria l'ouvrier. Trottez, la belle : on se charge de l'eunuque. Allez!
— M'en aller? Où donc aller? Je n'ai plus de maison, je n'ai plus de famille ! Je voulais m'en aller dans l'eau, et maintenant je ne veux plus, parce que j'ai peur de l'enfer !
Hllle secouait ses mains au-dessus de sa tête. Des femmes l'entraînèrent. Dieudonat cherchait son devoir. Le petit bourgeois hocha un crâne sentencieux :
— 11 aurait peut-être mieux valu la laisser boire un coup.
— Y a pas d'erreur, lit l'ouvrier.
— Car, en somme, l'enfer du Bon Dieu, je veux bien croire qu'il existe...
— Mais personne ne l'a vu, tandis que celui de la terre...
— Personne n'y échappe.
— Pour sûr!
— Avec un enfant sur les bras, je la vois fraîche, dit la poissarde, e4 son gosse serait mieux dans le canal.
Le petit pâtissier grinça :
— 11 n'y est que trop, dans le canal !
On rit. La sagesse populaire devenait grivoise, comme d'usage. Dieudonat, pour ne plus entendre, se pencha vers le fleuve :
. — Si pourtant ils avaient raison, et si l'enfer n'existait pas, elle serait, dans ce grand lit d'eau, plus à l'aise que dans la rue...
Peu à peu la foule se dispersa derrière lui. Déjà le soleil déclinait à l'horizon : le fleuve glorieux se dirigeait vers cette clarté, poussant ses lourdes ondes comme une lave d'or.
— C'eût été là vraiment un beau lit funéraire!
Il regarda les flots couler, toujours pareils, toujours pareils.
— Oh! las, mon Dieu, que je suis las, et pourtant je commence à peine. Je parle de réparer, et voilà comment je répare! Un couple d'heureux, l'épouse
et l'époux, aurait pu encore bénir la vie, et je les laisse mourir; une paire de miséreux, la mère et l'enfant, traînera le boulet des années, et je les condamne à vivre : je ne savais pas ! Dans une charitable intention, j'empêche une femme de se noyer, et quand je l'ai contrainte à ne plus attenter à ses jours, j'entrevois que la tombe serait son unique refuge : je ne savais pas! Dans le repentir de mes fautes, je me sépare de ce par quoi j'ai tant péché, octroyant ma beauté à celui-là, ma virilité à celui-ci, et cette double abnégation m'empêche de sauver une existence brisée par mon caprice : je ne savais pas! Jamais je ne sais ! Je ne veux que le bien et ne fais que le mal! Les meilleurs sentiments me procurent les pires résultats. Tout m'est erreur! J'entasse sottise sur sottise. Quelle différence faites-vous donc, mon Dieu, entre l'imbécile et le sage?
— Rien qu'une, répéta la voix.
l'homme supérieur se débarrasse de ce qu'il avait dans la tète
Le pileux philosophe se retourna pour voir qui répondait : il ne trouva derrière lui que le petit vieillard propret, fort occupé pour l'instant à répandre la huée de son haleine sur le verre de ses lunettes.
— Vous dites?
— Je n'ai pas soufflé mot; je souffle mes verres et je pense en avoir le droit, oui, monsieur, le droit, sans en rendre compte.
— Je suis loin de le contester, et je regrette seulement que vous n'ayez rien dit, car vous parliez tout à l'heure avec un accent de certitude...
— Apprenez, monsieur, que personne ne m'a jamais accusé d'avoir aucun accent, et que je n'arrive pas de mon village; je connais le monde, monsieur, et pour ce qui est de la certitude, je possède tout juste celle d'un homme qui n'a rien à se reprocher. Voilà ma réponse, monsieur.
l'homme supérieur se débarrasse 221
— Rien à vous reprocher? Vraiment?
— Apprenez, monsieur, que je m'appelle Léonard Dubois, Dubois Léonard, oui, monsieur, et que j'ai tenu pendant trente-cinq ans les registres de l'État, et que personne, monsieur, jamais, au grand jamais, personne ne m'a fait l'injure de douter que je sois un honnête homme.
— En ce cas, vous savez où est le devoir?
— Le devoir, monsieur, comment ignorerais-je où est le devoir? J'espère bien qu'à votre âge, vous n'en êtes plus à chercher où est le devoir?
— Si fait.
— Je vous plains, monsieur.
— Et je m'en plains bien davantage. Ne consentiriez-vous pas à me dire, où il est, le devoir?
Le petit vieux adapta lentement ses lunettes au sommet de son nez, en accrocha les pattes derrière ses oreilles, baissa les paupières, et du bout des deux doigts écartés il assura les verres en avant de ses yeux qu'il rouvrit, non sans dignité.
— Le devoir, monsieur, c'est de faire ce qu'on doit. Je n'en connais pas d'autre.
— Ah?
— N'en doutez point, monsieur. J'ai appliqué ce précepte pendant toute ma vie, monsieur, et je compte ne pas m'en départir. Je vous en souhaite autant, oui, monsieur, je vous le souhaite.
— Mais, pour savoir ce qu'on doit faire?
— Un honnête homme n'ignore pas ce qu'il doit faire, monsieur. Voilà mon sentiment.
11 s'exprimait avec sévérité, et sans doute l'effort intellectuel lui avait fatigué le cerveau, car il retira son chaperon pour éponger son crâne, qui était une
chose allongée en forme de courge, lisse et blême. Dieiidonal ne pouvait se tenir d'admirer cet objet et de le trouver enviable. 11 dit :
— Notez pourtant, monsieur, que j'obéissais à un devoir quand je me sacrifiais afin de rapprocher la princesse Aude et Galéas ; or, ce devoir accompli me met maintenant hors d'état d'en accomplir un autre qui se révèle plus impérieux, et que j'ignorais.
En entendant ces paroles. Maître Léonard s'éloigna doucement à reculons, ainsi que la prudence le conseille, en face d'un individu qui parle sans forfanterie de rapprocher les princes et les princesses : car ce langage dénote à lordinairc plus de folie que de raison. Sur quoi. Maître Léonard, en son âme et conscience, se rappela : « 11 ne faut pas exciter les fous. » Prêt à se retirer, mais poli, il salua, et il se croyait quitte, lorsque Dieudonat le retint par la manche.
— Ne me touchez pas, je vous prie! Je n'admets pas qu'on me touche; voilà mon sentiment.
— Je ne vous ferai aucun mal, ou du moins, je l'espère, car il me faut bien reconnaître que je ne manque guère à nuire aux créatures que j'approche. Je désirerais seulement vous poser une question.
— Posez, monsieur, mais à distance ; je ne vous refuserai pas mes lumières.
— Tel que j'ai pu vous juger. Maître Léonard, d'après quelques propos éminemment judicieux, j'imagine qu'il a dû vous arriver maintes fois, au cours de votre carrière, de rencontrer des personnages malappris...
— Parfois, monsieur, même trop souvent.
— Sans nul doute, ces gens grossiers, après avoir
l'homme supérieur se débarrasse i2:23
entendu l'admirable bon sens de vos réflexions, de vos déductions, ont répliqué en comparant votre intellect à celui de divers animaux terrestres ou marins, tels que l'àne et le veau, l'oie, l'huitre et la moule, ou bien à difi"érentes parties du corps masculin, féminin, ou communes aux deux sexes, telles que le pied, le...
— Cela m'est arrivé, en elîet, monsieur, mais de si basses injures ne pouvaient pas m'atteindre.
— J'en suis tout convaincu, et, si je ne me trompe, vous vous consoliez sans délai, en pensant que vos interlocuteurs étaient de simples imbéciles.
— Des idiots.
— Vous allez donc pouvoir me dire quelle distinction vous faites, maître Léonard, entre l'intelligence et l'imbécillité?
— L'imbécillité, c'était eux.
— Indubitablement : l'imbécile, c'est toujours l'autre, mais l'homme intelligent, de haute intelligence, qu'est-ce donc, maître Léonard?
— Le contraire de l'imbécile.
— En êtes-vous bien sûr. et ne croiriez-vous pas que, loin d'en être le contraire, il en est tout bonnement l'exagération? Le vent disait tantôt qu'il y a entre eux une diiîérence, rien qu'une, et je l'entrevois depuis que je me compare à vous.
— Excusez-moi, monsieur, je suis attendu...
— Vous n'avez donc pas à vous presser, et je conclus : le penseur est celui qui pense le plus de sottises, puisqu'il pense plus que les autres. Car il faut bien le reconnaître, monsieur, les hommes de la plus haute intelligence et de l'imagination la plus vive sont exposés à commettre des stupidités mons-
224 DIEDDONAT
trueuses que les sots ne concevraient point; certaines hauteurs de l'aberration exigent des facultés presque géniales, et un dévergondage d'idées qui tout d'abord suppose la richesse des idées, et qui se trouve par cela même interdit aux âmes moyennes. Les imbéciles restent frappés de stupeur en face de ces prodiges qui les dépassent tant, et ils haussent les épaules de pitié : ils n'ont pas tort.
— Vous n'avez pas tort, non, monsieur. Mais j'ai le regret de vous fausser compagnie. Je vous salue bien. On m'attend.
— Attendez aussi, Maître Léonard ; je voudrais, en souvenir, vous laisser un présent.
— Un cadeau, monsieur?
Le petit bourgeois se rapprocha avec un visage agréable : les fous ont quelquefois de brusques générosités dont les honnêtes gens peuvent tirer profit.
— Oui, maître Léonard, un cadeau. Je connais un homme que le ciel a doté, paraît-il, de façon tout exceptionnelle, et qui médite depuis un quart de siècle ; sa mère a reçu l'assurance du génie qu'il doit avoir; il a lu des livres innombrables et retenu ce qu'il lisait : son cerveau est une encyclopédie, et si vous aviez le moindre désir de posséder ce crâne magistral, en place du vôtre, vous me voyez tout disposé à vous en faire don.
Le fligne retraité qui, vaguement, avait espéré une tabatière ou une épingle de cravate, et auquel on ofîrait des trésors spirituels, recula d'épouvante; il toisa le fou et s'enfuit.
— Voilà un sage, dit Dieudonat, voilà assurément un sage, puisqu'il refuse; le premier acte d'incontes-
l'homme supérieur se débarrasse 225
table sagesse que je rencontre dans le monde, c'est un crétin qui l'accomplit.
11 se retourna vers le fleuve, dont les eaux continuaient à descendre dans la même splendeur, avec la même certitude.
— Elles vont au but, sans erreur, et votre force les dirige, mon Dieu! Elles ont la science divine, et je n'ai que la science humaine. J'en suis excédé,^ à la fin, tant j'abuse du droit de me tromper, et je voudrais ignorer tout, pour n'être conduit que par votre sagesse, comme elles, ô mon Dieu ! comme elles et les plus humbles de la terre.
Un petit garçon, remarquant qu'il parlait tout haut, vint curieusement se poster à sa droite, et il l'examinait d'en bas avec un œil futé. II portait, en bandoulière, une sacoche d'écolier : ses mollets étaient nus, et la plume avait rayé d'encre les manches de sa blouse à carreaux. Sitôt qu'il se vit découvert par le seigneur qui parlait seul, il envoya ses regards admirer l'horizon, et malgré lui, il riait au paysage.
— Tu es gai, mon petit ami?
— Ui, m'sieu.
— Gomment t'appelles-tu?
— Onuphre.
— Quel âge as-tu ?
— Onze ans. /
— J'avais ton âge quand j'ai connu les Gutenberg, et j'inaugurais la série des cogitations néfastes...
— Si'ouplaît?
Tu rentres du collège? Ça le plait d'étudier?
— Uim'sieu.
— Beaucoup?
— Nom'sieu.
— Quel est le jeu que tu préfères?
— Courir.
— Et le jour que tu aimes le mieux?
— Jeudi.
— Pourquoi donc pas le dimanche?
— Le dimanche, il y a la messe, et puis on sort, avec papa, et puis maman, et puis ma sœur, et des hahits; mais le jeudi on s'amuse plus.
— Alors, tu aimes t'amuser ?
— Im'sieu.
— Plus qu'étudier?
— Sûr!
— Oui, oui, mais il faut travailler tout de même, n'est-ce pas? et jjréparer des examens, des concours, se faire une position, pour gagner sa vie, plus tard, quand on sera grand, quand papa sera vieux?...
La voix de Dieudonat chevrotait dans sa gorge, avec cet anxieux tremblement de l'iionnète homme qui va commettre une mauvaise action et qui la prépare. En même temps, l'écolier avait pris une ligure presque inquiète.
— Ça te fait de la peine, ce que je le dis là?
L'écolier haussa une épaule, lentement, pour exprimer quelque impuissance, et le philosophe sentit là une misère secrète : aussitôt il oublia la sienne.
— Tu as un souci? Raconte. Je veux savuir.
Un peu étonné d'obéir, le garçonnet, tout d'une haleine, confia que, sans doute, il ne pourrait pas continuer ses études; que son père, employé chez un commerçant, allait perdre sa place à cause d'une faillite imminente ; que sa mère s'en désespérait à l'avance et que bientôt on n'aurait plus de pain.
l'homme supérieur se débarrasse 227
L'entraînement de raconter, l'occasion d'intéresser, en excitant son jeune esprit, allumaient ses prunelles brunes, et gaiement il narrait l'histoire lamentable. En l'écoutant, Dieudonat se remémorait la parole sacrée : « Si vous ne devenez pas comme des enfants, vous n'entrerez pas dans le royaume de Dieu ». Et il songeait : « Le royaume de la terre, j'en ai fini ; je n'ai plus d'espoir que dans le ciel ».
Mais, tout à coup, les Crieurs-de-nouvelles passèrent en courant. Ils proclamaient le suicide d'un riche marchand et de sa femme, leurs disgrâces domestiques, auxquelles était mêlé le Prince Dieudonat, et leur ruine, et la miraculeuse disparition du Prince.
L'enfant devint tout pâle :
— Le patron de papa qui est mort...
— Celui qui vient de se tuer était le patron de ton père?
— Oui... Plus de pain... Maman pleure... Au revoir, m'sieu.
— Arrête, écoute !
— Je n'ai plus le temps, m'sieu ; maman pleure.
— Deux minutes pour gagner vingt ans de ta vie ! Onuphre, tu as entendu parler de Dieudonat, qui peut tout ce qu'il veut ?
— Oui, papa le déteste et dit qu'il a causé nos malheurs et bien d'autres.
— Ton père dit vrai : ce Dieudonat fait beaucoup de mal, et cependant il n'est pas cruel ; il réparerait, s'il pouvait. Ecoute-moi de toutes tes forces. Cet homme-l.T, mon petit ami, a étudié beaucoup, beaucoup, et il en sait plus que tous les maîtres ensemble; il a réfléchi sur chacune des sciences. Eh bien.
puisque tes parents ne peuvent plus t'envoyer au collège et puisque Dieudonat est cause de votre misère, il te donnera le fruit de son travail, si tu veux, et tu seras très savant, tout d'un coup, dès demain, si tu veux ; sans avoir besoin de rien apprendre, lu i)asseras les examens les plus difficiles, tu pourras enseigner, prêcher en chaire, ou parler au théâtre, et tu seras l'enfant prodige, célèbre dans toutes les villes, apte à tous les emplois, et tu gagneras en une soirée, si tu veux, plus que ton père en une année. Yeux-tu?
— C'est pas une farce?
— Tu auras son esprit et 1 aura le tien. Veux-tu, Onuphre?
— Je veux bien, moi.
— Puisque lu y consens, je...
Au moment de formuler son vœu, le magicien, pris de scrupules, leva ses deux mains vers le ciel :
— Mon Dieu, ne vais-je donc pas encore faire du mal en repassant à autrui ce que votre faveur m'avait donné de trop? Les biens dont l'usage ne me tente plus pourront nourrir une famille, améliorer le sort de cet enfant, qui sera bientôt un homme, et alléger son existence, autant qu'ils surchargent la mienne. Je m'en débarrasse, il est vrai, mais ne jugez-vous pas. mon Dieu, qu'il est bien temps pour moi de vivre sans pensée, et qu'il est temps aussi que je cesse de nuire en pensant de travers, tandis que cet enfant ne pourra rien de plus qu'un homme?
Le soleil venait tout juste de disi)araitre à l'horizon : Dieudonat interrogeait un ciel majestueusement désolé, car la nature est un miroir où nous ne découvrons que le prolongement de nos âmes.
l'homme supérieur se débarrasse 229
Devant l'éclatante broderie des cumulus frangés de pourpre, il songeait que les nuages sont l'haleine de la planète, une vapeur exhalée par la terre où l'on souffre, une buée de soupirs qui s'efforce à monter vers le paisible azur, et qui n'y peut pas atteindre, et qui saigne à la fin du jour.
— Oh ! m'sieu, vous voyez ?
— Quoi donc, âme légère?
— Le nuage ! On dirait un aigle en or qui attaque un ours assis ; il l'attaque par derrière et l'autre lève les pattes: il est comique, vous voyez?
— Pas encore... Mais toi, persistes-tu à souhaiter le don d'une science infuse et d'un cerveau qui comprend tout ?
— Ce serait trop chance, m'sieu !
— Pour nourrir ta mère et ton père, dis que tu les veux, tu les auras !
— Je les veux ! jeta l'enfant en éclatant de rire.
— Que donc je sois Onuphre, et tu t'appelleras Epagomène, comme il te convient désormais ; je te donne ma science et ma pensée en échange des tiennes. Ainsi soit-il !
Aussitôt, le front de l'écolier se rembrunit ; dans ses prunelles, profondes comme des puits, une eau lourde d'idées luisait mystérieusement, et ses sourcils étaient barrés d'une grave énergie.
Mais, dans le même instant, Dieudonat délivré de lui-même et de ses philosophies, cessa de prendre garde à ces sortes de choses; il pivota sur les talons, et vite, pointant l'index vers le soleil couchant, il se mit à crier :
— Non, mais, je t'en prie, regarde-le, l'ours qui
allonge les pattes! 11 ne tient plus assis! Voilà qu'il tombe sur le nez ! Il est comique : tu le vois? L'enfant répondit avec condescendance :
— Je ne le vois plus, monsieur.
Après quoi, d'un air cérémonieux, il ôta sa casquette, fit un pas vers le Prince, et le regarda droit en face :
— Que votre Noblesse ait la I)onté de m'exeuser, dit-il, si je ne puis rester davantage en sa compagnie : mon père et ma mère doivent être tourmentés par les nouvelles de ce soir, et 11 me tarde de les rejoindre. Je salue respectueusement Votre Noblesse.
Dieudonat se retenait de rire et pensait à part lui :
— Il estrisible, ce vieux gosse qui joue à l'homme.
D'une seconde pirouette, il s'en débarrassa définitivement, et l'oublia ; puis, sans plus s'occuper des gens heureux ou malheureux, il s'accouda au parapet du pont, et s'installa pour voir les nuages amusants.