‹ DieudonatChapitre 15 sur 27 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

DEBUTS DE DIEUDONAT DANS LA CARRIERE d'homme INFÉRIEUR

N'essayons pas de le dissimuler : devant ce splendide coucher de soleil, l'altruiste venait de commettre un acte d'égoïsme, et de la pire espèce : en se donnant des airs de libéralité, et en parfaite connaissance do cause, il avait cédé à son prochain une fort mauvaise affaire, qui l'incommodait depuis longtemps et il avait pris en échange une chose excellente. Ces sortes de transactions sont très recherchées dans le monde, et bien notées ; mais s'il est vrai qu'on les honore, elles honorent peu. Tout au moins faut-il ajouter que Dieudonat avait l'excuse du découragement, et que cette circonstance est la seule dans laquelle nous surprenions ce brave homme en flagrant délit d'astuce et de perversité ; ce qu'il y a de plus désolant, au point de vue moral, c'est qu'un acte

si bas soit également le seul, parmi tant de belles actions, dont il n'eut jamais à se plaindre ni à se repentir.

Bien au contraire, il entra aussitôt dans la période heureuse de sa vie.

11 avait dit à Galéas : « J'expierai, je m'en charge ». On doit supposer qu'à ce moment il projetait de se sacrifier sans réserve au bonheur d'autrui, pour se punir d'avoir sacrifié les autres à son i)ropre plaisir. Mais il allait vraiment un peu vite en besogne, et, somme toute, sa première journée de sacrifices expiatoires avait été singulièrement avantageuse, puisqu'il commençait par donner ce qui fait soufîrir.

Imaginez, en effet, quel état d'insouciance et de belle humeur s'épanouirait sur la terre, si l'on abolissait cette amplificatrice des maux que nous appelons la pensée: il donnait son intelligence! Imaginez aussi en quelle calme béatitude s'écouleraient les jours du monde, si on en retirait les drames et les comédies que suscite partout, chez les gens et les bêtes, le désir involontaire de propager l'espèce à laquelle ils appartiennent : il donnait sa virilité! Délivré d'elles deux, il se débarrassait des mille soucis qu'elles comportent, autant dire de tous les soucis.

Les regrettait-il, au moins ? Pas même, et tout regret de cette nature lui était interdit, car ces deux apanages-là jouissent il'un privilège vraiment exceptionnel, puisqu'il nous est indispensable de les posséder au plus haut point pour en déplorer l'insuffisance : d'une part, en elTet, les individus trop intelligents s'inquiètent seuls de ne l'être pas assez, et, d'autre part, les libidineux sont les seuls à se.

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plaindre de la limite que leurs forces imposent à leurs appétits.

Quant à l'abandon de sa beauté et de son œil gauche, il le comptait pour rien, sa jolie figure ne l'ayant jamais occupé, et son œil droit lui paraissant, depuis qu'il prenait l'Habitude de s'en servir à l'exclusion du gauche, tout à fait suffisant pour voir.

Grand enfant d'un mètre soixante-seize, avec le corps vigoureux de sa trente-cinquième année et l'âme sereine de ses onze ans, il s'en allait à l'aventure.

— Je voudrais voir des choses!

Et son vœu se réalisait. A l'heure du crépuscule, il était sorti de la ville; il avait dormi sous un gros arbre et s'était réveillé au soleil, juste à temps pour croquer des pommes encore froides ; puis, gaiement il était reparti, chemineau radieux, vagabond sans besoins, lancé droit devant lui, au hasard, n'ayant ni but ni volonté, insoucieux de demain et oublieux d'hier.

S'il faut en croire la pluralité des philosophes, il aurait dû ne se souvenir de rien, puisque la notion de notre identité réside en la mémoire, et qu'il avait donné les trésors de la sienne. Mais qui dira si les dieux n'ont pas établi une distinction qui nous échappe, entre la mémoire des idées apprises et celle de nos propres actes, l'une éphémère et l'autre moins aliénable, la science et la conscience?

Toujours est-il que le nouveau Dieudonat, pour une raison ou pour une autre, se rappelait confusément quelques bribes de son passé, comme on se rappelle au réveil les incidents d'un rêve : il savait son nom, son origine et son pouvoir magique, mais il n'atta-

chait à ces choses qu'une médiocre importance, et surtout n'en tirait aucune vanité ; de son existence antérieure, il gardait tout juste ce qu'il lui fallait pour jouir de l'avoir changée ; ses remords ne le tourmentaient plus : ils traînaillaient derrière lui, dans la poussière des routes ou la brume des horizons, et lorsqu'ils faisaient mine de le vouloir lanciner, il s'en délivrait à la manière des gamins qui s'évadent de l'importunilé et qui, dans un temps de galop, éventent leurs soucis et les sèment sur le chemin.

Les passereaux le virent qui gambadait dans la rosée, qui riait aux arbres, aux nuages, et qui dormait sous bois, siestait au rebord du fossé, jouait avec les scarabées et poursuivait les papillons. Lorsqu'il avait faim ou soif, il souhaitait des fruits aux branches ou une source dans le ravin, et il les trouvait aussitôt.

Il s'enivrait de paysages, savourant les lointains, avalant la lumière qui lui descendait dans le cœur et dilatait sa vie ; l'harmonieuse tiédeur des tons égayait son sang dans ses veines comme eût fait la chaleur d'un vin, et des voix chantaient en lui, à l'unisson des couleurs. Comme c'est beau, la terre, et comme on le sait peu ! Comme elle est vive en son immobilité, sous cette enveloppe d'air qui vibre ! Il la découvrait et l'inventait pour son usage. Jusqu'alors, à la regarder en penseur, il ne l'avait pas vue, n'y voyant que lui-même : à présent, il en cherchait les coins où elle cache des chefs-d'ceuvre, il la guettait au tournant des sentiers, la surprenait au revers d'un coteau, d'une haie, d'un rocher, toujours ingénieuse, toujours nouvelle ; il l'aimait d'un amour juvénile et récent : il communiait avec elle. La nuit,

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il aimait les étoiles : il ne savait plus leurs noms ni leurs distances, mais elles n'en étaient que mieux accessibles à sa rêverie enfantine : l'énorme poésie d'époiivanlements et de vertiges que font tournoyer les soleils, il n'en "savait plus rien, mais il avait reconquis la naïve admiration de ce qui brille ; couché sur le dos, il jouait à s'éblouir de cette joaillerie céleste, et il s'endormait en essayant de compter, dans leur écrin de velours nocturne, les diamants de la Sainte Vierge.

Il était libre, il était seul, et il goûtait candidement sa solitude en liberté. Il aimait la vie pour la vie, et c'était la première fois.

— Je ne veilx pas qu'on me retrouve!

Et il allait, usant l'espace, dépensant les heures, les jours, les semaines, silhouette d'ailleurs assez grotesque sous ses habits de Cour, dont le satin s'était déchiré aux ronces et moucheté de boue, et cendré de poussière; les plumes défrisées de sa toque pendaient piteusement sur son oreille, et bien plutôt on l'aurait ])ris pour un saltimbanque en détresse que pour un iils de roi faisant son tour du monde. Qui donc l'aurait reconnu ? De l'ancien Dieudonat, il ne portait plus' que des loques, et guère davantage il ne ressemblait à Galéas : sa barbe avait poussé ; ses cheveux mal peignés s'allongeaient sur son cou ; sa santé naturelle et son existence sauvage avaient purifié le teint de l'Archiduc ; les lèvres redevenaient rouges, et leur rictus s'adoucissait en bons sourires ; les menaces de l'œil vairon s'étaient veloutées de tendresse ; le front dii Borgne, plissé naguère par des courroux et des calculs, se déridait comme un lac après la tempête et brillait d'ingénuité ; toute cette

face jadis inquiétante s'ouvrait maintenant comme un franc livre où les passants lisaient la probité d'une âme heureuse.

De fait, tous lui étaient amis, tant il avait besoin d'aimer, et tant il rayonnait de bonté caressante ; parce qu'il avait renoncé à son esprit, son cœur l'emplissait tout entier, et débordait de lui, en commisérations soudaines, en désirs d'offrandes, en sympathies porpéluclles. Il abordait les gens sans les connaître, et tout de suite il les connaissait depuis des mois. Il escortait les rouliers qui dévident le long ruban des routes, et leur égayait le chemin en devisant ou en chantant des rondes, tandis que de la main il chassait à coups de fougères les taons qui ensanglantent la croupe des chevaux.

Rien ne lui plaisait tant que de donner : joie facile à ce pauvre si riche, joie doublée désormais, car sa nouvelle enfance venait d'y découvrir un jeu et des gaietés dont il ne se lassait point. Le jeu était sim-. pie et quotidien : on invite quelque charretier à partager le repas frugal, et le gaillard ne manque pas de dire, après avoir mangé : •

— Un bon coup de vin, là-dessus, voilà ce qu'il faudrait.

— J'en ai précisément caché dans ces taillis une fort ancienne bouteille...

On s'enfonce dans le fourré, on feint de chercher, on peste, on s'attarde, et lorsque le moment arrive oi!i le roulier se moque, on reparaît avec le vin! Un autre jour, c'est la tranche de lard, ou une aune de boudin fumant qui sort en triomphe du bois désert : les gens ouvrent une large bouche jiour s'émerveiller, avant de l'ouvrir pour manger.

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— Tu serais pas sorcier, des fois?

— Peut-être bien, peut-être que si...

Quant à dire quoi ni comnient, jamais le grand enfant n'y voudrait consentir, tant la farce lui semble bonne, et tant la mine est drôle de ses convives stupéfaits.

Ces compagnons d'une heure disparaissent : on ne les rencontrera plus jamais.; ils ne laissent rien derrière eux, n'ayant creusé dans la mémoire aucun sillon de peine, ni semé leur graine de souci. D'ailleurs, Dieudonat est seul bien souvent, car toujours quelque chose d'inconnu ou dé merveilleux, là-bas, le tente et l'appelle hors du grand chemin. Si la solitude cesse de lui plaire, et si l'envie le prend de voir des visages, il a vite fait d'entrer dans une métairie ou une auberge.

A la ferme, son accoutrement, tout d'abord, égayait les gars et les filles; mais il ne s'en émouvait guère et sa bonne humeur avait bientôt désarmé les malins. Dans les auberges, l'aventure était plus scabreuse ; l'Iiôte et sa prudente commère avaient méfiance d'un gars si étrangement vêtu, qui n'exhibait ni sou ni maille, et qui tendait un jam])on ou une oie grasse, pour son loyer d'une nuit dans la grange. On flairait un voleur; plus d'une fois, il dut déguerpir sous la menace des archers. Il détalait alors, sans tristesse ni rancune, se garant de la police comme on se gare de la pluie : les injures et les averses sont les accidents du voyage, et la vie est bonne quand même! En route pour ailleurs ! Dès qu'il avait dépassé le coteau, il oubliait le pays, les gens ou l'ondée : un coup de brise balayait le passé, et un rayon de soleil dorait tout l'avenir, tant l'avenir est chose courte !

Mais voilà qu'un jour il avise, sur l'iioure do midi, une garcelle assise au rebord d'un fossé : elle est toute jeune, avec la taille d'une femme et le regard d'une enfant ; sur son front cuivré par le hâle, ses cheveux châtains ont des reflets de métal, et sa face brille, patinée de soleil, vernie de sueur, et ses traits sont immobiles de chaleur,, en sorte qu'elle a l'air d'être en bronze. Sa bouche profonde et ses yeux d'émail s'ouvrent dans un étonncment mélangé de langueur, et sous l'ombre grêle d'une aubépine, elle reluit, mouchetée de lumière. Ses vaches, alentour, rousses entre le vert du pré et le bleu du ciel, paissent dans la clarté.

Dieudonat s'arrête et contemple : cette grave enfant aux yeux slupides et rêveurs comme ceux de ses bêtes, si chaste en sa brutalité, si poétique en sa rudesse, et qu'on sent presque sainte à force d'ignorance, ne serait-elle pas sortie d'un missel ou d'une légende? Elle- ressemble à la Bergère de France, qui s'éblouit quand les voix vont parler dans l'arbre...

— Bonjour, la fille!

Il se rapproche, et la candide enfant, sous le regard d'un homme, baisse les yeux comme un chien sournois, guigne d'en bas et rit en-dessous. Mais il n'y prend pas garde et se rapproche encore.

— Dis un peu comment tu t'appelles...

— Clémentine.

— J'aperçois là dans ton panier un oignon cru et du ])ain dur : c'est un maigre festin, la fille, et j'ai dans ma I)esace une poularde qui vaut mieux, avec du vin, sans compter les pommes. On va manger nous deux, hein?

Il s'installe à côté de la pastoure, qui lui fait place,

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et les provisions apparaissent : une lueur de convoitise s'allume dans les yeux angéliques de l'enfant, qui louche vers les victuailles, et lorsque ses jeunes dents s'enfoncent dans la chair grasse ou font craquer les os, lorsque ses lèvres onctueuses baisent et sucent les pilons d'or, elle cligne des paupières voluptueusement, et toute l'animalilé luimaine s'épanouit sur son visage de brute virginale. Elle boit et ses joues s'allument. Des laboureurs passent au loin. Elle croque les pommes, remue les jambes, rit en montrant le fond de sa gueulette rouge, et sur le penchant du talus ses sabots égayés cognent l'un contre l'autre. Les arbustes, derrière, font une cachette propice ; les laboureurs, là-bas, là-haut, sont des silhouettes qui ne voient rien, et des milliers d'abeilles bruissent infiniment sur le coteau planté de vignes. Si Dieudonat voulait... Mais il ne veut plus, et ne comprend même pas que l'heure du berger sonne dans la bergère.

Elle s'étend sur le dos et ses cils se rejoignent, comme des ailes diaphanes ; ils battent encore un peu. On dirait qu'elle attend : le sommeil, peut-être, ou un rêve ? Dieudonat le pense, du moins, et rien de plus; assis à deux pas d'elle, il admire avec ravissement ce bien-être éphémère qu'il a mis dans une créature de Dieu.

Mais soudain la créature de Dieu, sans dire quelle mouche la pique, sursaute en poussant de grands cris. Sa voix aiguë jaillit, perce le paysage et file en volée de flèclies, par le travers des rayons verticaux qui tombent du soleil. Épouvante ou douleur ? Cet appel de bête blessée a déchiré le calme des lointains : les campagnards courbés ont relevé la tète et cherchent.

— Au secours ! Au secours !

Dieudonat se penche vers la lille qui se démène dans l'herbe et dont les deux pieds s'agitent avec fiiri(> vers les petits nuages blancs qui stationnent dans le ciel ])leu. Du sommet des coteaux voisins, les paysans armés de fourches dévalent à grandes enjambées, et la fille hurle toujours.

— C'est la Clémentine, avec un chemineau!

Les hommes, congestionnés par la course, et le front en sueur, arrivent, entourent le couple : les jambes nues de la petite vachère se rabattent dans l'herbe, hors de ses jupes retroussées. Pas n'est besoin d'être sorcier jiour deviner ce qui vient de se passer là ; tout le monde le devine excepté le sorcier. Des coups lui tombent dru sur les reins et sur les épaules ; des poings rustiques lui écrasent la face : alors il commence à comprendre.

— Bonnes gens, je vous assure...

On ne l'écoute guère. La vierge des champs se relève, avec l'aide des femmes qui sont arrivées tard pour rabattre sa jupe, et elle geint, elle cache ses yeux derrière ses poings, elle s'efforce de pleurer, de parler, et elle bredouille des mots salés de larmes.

— Est-ce que ça y est, dis?

— Oui. dame, ça y est !

Le chemineau essaie vainement denier; sa victime n'en crie que plus fort, affirme, jure qu'elle est femme et s'en désole; les matrones l'interrogent : alors, elle raconte, elle précise, comment la chose est arrivée et comment la chose se passe; au narré des détails. les commères et les gars hochent la tèle et sitnulenl de la colère, mais leurs cœurs sont en appétit, et. faute de mieux, les coups se dépensent sur le museau de

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l'innocent; il saigne et les coups redoublent : toujours la vue du sang avive l'indignation des consciences.

Dieudonat, congrùment rossé, partiellement bleui, reçut les menottes, et d'étapes en étapes, on l'emmena jusqu'à la ville où siège la justice humaine.

Le juge était vêtu d'une robe noire bordée d'une fausse hermine où les queues s'écoulaient comme des larmes également noires, pour bien prouver aux accusés qu'on porte leur deuil par avance :~le bon chemineau put même constater que ce deuil préalable se porte très longtemps, car il attendit deux mois jdeins, tandis qu'on instruisait son cas. Il ne s'en plaignit pas, étant d'humeur docile, s'accommodant de tout et trouvant un plaisir nouveau à chaque condition nouvelle; son cachot lui rappelait vaguement certaine cellule de monastère qu'il avait habitée jadis :

— Autant que je me souviens, j'étais resté là-bas pendant sept ans. Ça devait être monotone, sept ans toujours pareils. Ici, au moins, on a de l'imprévu.

Les pompes delà justice obtinrent son admiration. Egalement il admira la perspicacité des tribunaux liumains, car on lui démontra, clair comme le jour, qu'il était bien connu et qu'il s'appelait Onuphre.

Mais l'étonnement majeur lui vint d'apprendre que la petite vierge aux yeux limi)ides n'avait ni exagéré ni menti, lorsqu'elle dénonçait l'irréparable perte de sa virginité ; déjà même la douce enfant était enceinte ! Les médecins l'attestaient, et elle pleura bien fort devant le juge; de honte, de chagrin, de colère, elle pleurait et criait, montrant le poing au malfaiteur qui l'avait grisée, forcée, battue, et elle

ressuscitait les péripéties du drame avec une si furieuse conviction que l'innocent lui-même en était tout ému.

En dépit de sa candeur, il devina bientôt que la pucelle avait probablement failli avant de le connaître, et qu'elle reniait son péché volontaire, pour le remplacer par un autre dont elle fût moins responsal)le. L'idée ne lui parut point sotte ; en tout cas, il était touché du mal que cette enfant-là se donnait pour sauver son honneur champêtre ; il eut pitié de sa détresse et approuva son énergie.

. — Pauvre petite, elle a bien raison : elle s'épargne des misères...

Il l'encourageait du regard, et, en lui souriant de bonne amitié, il confessa tout ce qu'elle lui reprochait.

— Qu'est-ce que ça peut me faire, à moi?

On ne tarda point à lui fournir ce dernier renseignement : séance tenante, il s'entendit condamner à être pendu, après amende honorable au parvis delà cathédrale.

C'est ainsi que Dieudonat, qui avait possédé tant de dames et de demoiselles, sans que personne lui cherchât noise, dans le temps où il était prince, fut jugé bon pour la potence, dès qu'il devint eunuque et pauvre.

Il sortit du tribunal, les yeux gais et le cœur à l'aise.

— Voyez-vous comme tout s'arrange ? Si je me rappelle bien, j'avais promis d'expier un tas de fautes abominables, et je n'y pensais ma foi plus ! Grâce à cette bergère, je vais régler mes comptes et tenir ma promesse, sans avoir à m'occuper de rien. Ce bon juge se charge de tout : c'est très commode... Quand me pend-on, monsieur le geôlier?

— Demain matin.

On le changea de cachot, ce qu'il constata avec bien du plaisir, à cause de la nouveauté. Dès qu'il fut seul et enfermé, il inspecta son avant-derrîîère demeure. Le logis manquait de confortable ; la lumière, qui pourtant ne coûte rien, y était ménagée avec parcimonie ; elle tombait d'un soupirail percé ))rès de la voûte; les murs de pierre gluante suintaient; pour meubles, un lit de sangles avec sa

paillasse défoncée et sa couverture brune, une cruche pleine, une écuelle vide. Il sourit bénévolement à ces clioses qui représentaient la destinée.

— On prétend que la suprême nuit des condamnés à mort est tera'ible à passer : il vient peut-être des fantômes, des diables, des remords ? Nous allons bien voir.

11 s'assit sur sa couclie et attendit avec curiosité. Rien ne venait. 11 leva son œil unique vers sa lucarne, et, d'après la teinte rose qu'il discernait dans un petit carré de ciel, il jugea que le soleil se couchait. Cet exemple lui parut bon à suivre; il s'étendit sur son grabat. Peu à peu, le pan de rose devint gris, et le gris devint bleu, pendant que le cul-de-basse-fosse devenait complètement noir.

— 11 faut bien l'avouer : si cette veillée est émouvante, comme on l'assure, je ne m'en aperçois guère jusqu'ici. Bah ! Patientons.

11 s'endormit. Les rats trottaient autour de son sommeil, et déjà il ronflait depuis quelques heures, rêvant du paradis terrestre où les bêtes se promènent en promiscuité amicale, quand un cri fantastique le réveilla en sursaut.

— Voilà les spectres!

La serrure seule avait poussé ce cri de souffrance aiguë qui grinçait encore dans la nuit. La porte s'entre-bàilla ; une lame de clarté, jaillissant de quelque lanterne sourde, coupa les ténèbres; une silhouette humaine pénétrait dans la cellule et la porte se referma.

— Comme je suis ému! Et comme j'ai bien fait d'accepter mon sort sans rien dire ! Rien n'est plus amusant qu'une porte de prison.

La lanterne fut démasquée, posée à terre, et le fantôme entra dans le secteur lumineux ; c'était une femme d'allure jeune, mais lugubre, enveloppée d'un misérable manteau ; elle vint s'asseoir sur le lit, sans mot dire, à côté du prisonnier, et se tourna vers lui.

— Est-ce que vous êtes vivante, madame?

Sans répondre, elle se mit à sourire avec lenteur; la lanterne l'éclairait en plein : sa figure eût été laide, sans la bonté de ce sourire, très doux, très humble, qui montait de la bouche aux yeux, comme un rayon de soleil gravissant un coteau après l'orage. Elle avait des yeux de chien, ronds et dévoués. Elle dégrafa son manteau, qui glissa des épaules vers les hanches : elle ne portait, en dessous, qu'un jupon de laine sur une chemise de grosse toile, liée autour du cou, et que ses deux seins bombaient; sa croupe creusait la paillasse.

Enfin, elle dit :

— Bonsoir.

Il répondit :

— Bonsoir.

Ils se regardaient avec amai)ilité, mais en silence ; elle parut en éprouver quelque embarras.

— Je suis venue.

— Je vois...

— Vous dormiez?

— Je dormais.

— Je vous ai réveillé?

— J'aurai tout le temps de me re[)0ser ; je meurs domain matin.

— Vous n'avez pas l'air triste.

— Triste? Non... Pourquoi le scrais-je?

— A cause de... demain.

— Parce qu'on doit me pendre? Eli bien? J'ai fait toutes sortes de clioses, dans ma vie, et jamais cellelà; ça change un peu. Et, puis, je vous dirai : j'ai besoin d'expier, je l'ai promis.

— Vous êtes drôle ! J'ai vu souvent des condamnés...

— Ah?

— Oui. Des masses ! Je suis la lille du geôlier... Gertrude.

— Ah?

— Oui. Mon père est le geôlier, et alors, moi je suis sa fille, vous comprenez?

— Parfaitement ; vous êtes la fille du geôlier, et vous habitez la prison.

— ^'oilà.

Le silence qui suivit dénonça les difficultés de la conversation. La visiteuse qui, apparemment, avait d'autres choses à dire, attendait qu'on l'aidât : dans l'attente, elle caressait ses genoux, d'un mouvement circulaire de ses deux paumes ouvertes, et contem- [dait la lanterne d'un air béat. Enfin, elle se décida à tousser. Dieudonat, par politesse, toussa aussitôt. Un nouveau silence se fit dans le cachot. Les rats, au bord de leurs trous, observaient.

La fille prit son courage et se tourna vers l'homme :

— Alors, comme ça, vous êtes condamné à mort?

— Mon Dieu, oui.

— C'est un moment à passer. Il faut se faire une raison.

— Gomme vous dites : ça doit être vite fait.

— Oh! oui, ça va vite. Il sait bien travailler, le bourreau, et il n'est pas méchant. Seulement, moi, j'ai beau en voir, depuis le temps, je ne peux pas m'y

faire, et ça me touille, cette idée-là qu'un homme est dans la maison, tout vivant, et que tantôt il n'y aura plus personne, rien qu'un tas.

— On appelle ça a la dépouille mortelle ».

— Juste! Alors, moi, chaque fois qu'il y a une exécution, la nuit d'avant, c'est plus fort que moi, je me tourne dans mon lit, et je me retourne, et je pense au pauvre gars qui est tout seul dans son coin noir, autant dire un chien malade, et qui attend l'heure, sans qu'une âme lui parle, tout seul, quoi! Alors, à force, j'ai inventé de venir; alors, je viens, commme ça.

— Pour lui tenir compjignie?

— Juste !

— C'est gentil (ie votre part.

— Non : c'est quelque chose, dans moi, qui me commande...

— On appelle ça « le cœur ». Vous avez bon cœur ?

— Je sais pas comment j'ai le coîur, mais je crois bien que c'est le cœur gros : n'y aurait jamais de pendus, si ça dépendait de moi. Tout de même, une femm'e, y a des petites douceurs qu'elle peut ofTrir, n'est-ce pas, si elle veut bien? Qu'on soit une princesse, on n'aurait rien de plus, et ce serait tout pareil.

— La plus belle lille du monde...

— Je donne ce que j'ai ; je suis pas une belle fille. Il toussa de nouveau, mais il comprit bien vite

que cette réponse n'était plus suffisante ; il en chercha une autre.

— Vous faites la charité...

— Ça me coûte pas grand'chose et ça leur passe le temps.

— Ça vous fait bien plaisir, un peu, à vous aussi?

— Ma foi, non, pour dire le vrai, et du plaisir, je n'en aurais pas, sans l'idée qu'un pauvre garçon n'en aura plus jamais, et qu'il en prend de moi.

— Il ne faut pas vous plaindre ; te bonheur qu'on donne, c'est autant de bonheur qu'on prend, pas vrai ?

— Juste! Je pense comme vous, et je ne changerais pas mon plaisir pour le leur.

— Plus on en donne, plus on en a."

— Juste! Et là où je suis le plus contente, c'est quand ils ont l'air bien contents. Quoi que ça, voyezvous, en en trouve qui sont comme moi, et qui n'ont pas goût à la chose; mais eux, c'est rapport à leur souci, ou bien parce qu'ils ont peur. N'y a pas à leur en vouloir, vous pensez bien? Ils pleurent quand on leur parle. Alors, moi, ceux-là, je pleure avec eux ; ça leur fait une espèce de sœur, vous comprenez?

— Une espèce d'ange.

— Faut pas dire ça, parce que, tout de même, y a péché mortel ; la fornication, que dit l'aumônier...

— Je connais.

— Mais, vous savez, on confesse, avant d'aller au gibet : alors, le péché, ça l'enlève.

— Et la consolation resté.

— Juste ! L'aumônier dit tout le contraire, et il me menace du diable si je recommence, mais je recommence quand même, et ça m'entre pas dans la tète que le bon Dieu se mette en colère quand on fait ce qu'on peut pour les gens qui sont dans la peine, et quand on ne peut pas autre chose.

— Votre père, il ne se fâche pas, lui?

— Je lui raconte rien, bien sûr ! Je lui ai dit seulement que je veux pas me marier.

— C'est vrai; vous ne pouvez plus.

— Si dame ! C'est pas les prétendus qui manquent ; seulement, une fois mariée, je pourrais plus Avenir; mon mari opposerait, probable, et venir quand même ce serait de la tromperie.

— Mentir, ce n'est pas bon.

— Ça fait du chagrin : j'aurais honte. Et puis, à mon idée, je suis plus utile ici. Et puis encore, pour tout dire, y a la maladie.

— Ah?

— Oui. Dans les assassins et les voleurs, vous pensez bien, on en rencontre qui ne sont pas honnêtes, comme partout. Ils ne racontent pas, pour profiter. Alors, ils m'ont donné le mal.

— Ah?

— Oui.

— Pauvre Gertrude...

— C'est comme ça. N'y a plus rien à faire.

— Mais, dites ? Le mal, vous le donnez à d'autres ?

— Vous êtes bête! Puisqu'ils vont mourir... Elle rit, il rit ; elle ajouta :

— Par le fait, je suis en prison, comme eux : ils n'ont plus que moi, je n'ai plus qu'eux. Voilà.

Elle ne riait plus. Ils se turent encore un instant, et elle reprit :

— Je suis venue pour dormir avec vous. Voilà.

Il se gratta la tête, un peu en arrière de l'oreille droite ; elle n'ignorait pas que ce geste est, parmi les chats, une annonce de pluie, et, chez les hommes, un signe d'indécision.

— Embrassez-moi, dit-elle; ça vous distraira.

— Avec bien du plaisir, je vous embrasserai, parce

que vous êtes une bonne créature. Quant au reste, pour tout (lire, moi aussi, il n'y a plus moyen.

— Ah?

— Non... J'ai l'air d'être un homme, quand on me voit, pareil aux autres. Ce n'est pas vrai : je ne suis pas un homme.

— Vous êtes quoi donc?

Il répondit à voix basse et très modestement :

— Un eunuque.

Le regard de Gertrude quémanda, dans la pénombre, un supplément d'explication.

— Si vous aimez mieux, je suis hongre... Jamais elle n'avait entendu parler de ces gens-là ;

ce devait être le nom d'un peuple : peuple lointain, sans doute, et prohai^lomcnt malheureux, nation de vaincus, puisque les pauvres diables s'iiumiliaient en prononçant le nom de leur patrie?... Il la détromi)a et fournit quelques aperçus élémentaires sur la condition des castrats.

— Fallait le dire tout de suite ! Je connais ça: c'est moi qui tonds les chiens et qui coupe les chats, à la porte de la prison.

Elle le plaignit sans réserve : cet amoindrissement individuel lui paraissait encore plus dur à supporter qu'une déchéance nationale; sans compter que c'était tout de même une invention saugrenue, de traiter des chrétiens comme des chapons, des bœufs, des porcs ou même des chats, puisqu'on ne doit point les manger.

— Mais... Hein ? Quoi ?... Vous m'en racontez, parce que je vous déplais. Menteur!

— Je ne mens pas.

— Cette histoire ! Vous n'étiez guère eunuque avec

la Clémentine, que vous avez violée dans un bois ! II avoua son innocence.

— On vous a condamné, et vous ne vous êtes pas défendu? Quand vous aviez la preuve? l'alibi, comme ils disent...

— C'est que, voilà... Cette pauvre petite bergère, il faut savoir qu'elle était enceinte, et qu'on l'aurait fouettée, promenée au tambour, enfermée à l'Abbaye; on lui aurait donné les aiguillettes et le bjassard ; pour lui épargner çà, j'ai dit comme elle : tout le monde est content.

Mlle Gertrude admira cette abnégation, mais elle ne se tint pas de lancer contre la vachère des épithètes indignées, et contre ses mauvaises mœurs, son dévergondage de fille qui fait le péché par plaisir, et sa cruauté, ses menteries, et contre le Fiscal aussi, qu'elle détestait, que toute la ville détestait, parce qu'il est injuste, méchant, grippesous, et content quand il fait souffrir, et détrousseur de gens, et cocu comme père et mère, tout fourré d'hermine qu'il soit ! Parfaitement ! Et son mépris ne tarissait pas, sur ce dernier grief, car les femmes, qui savent à la rigueur excuser tous les crimes, refusent leur miséricorde à la faute d'être trompé.

Jusqu'à l'aube, elle demeura, assise au bord du lit, jasant avec le condamné et parfois lui caressant les mains ou les cheveux ; ils se tutoyaient, devisant de choses incohérentes, avec une gravité d'enfants. Tout à coup, il éclata de rire :

— Dis donc, Gert-ude?

— Quoi, mon minet?

— Voilà que je n'ai plus envie d'aller mourir, à présent, plus du tout! Et depuis un gros moment,- je

me répète : « Non, ma foi, je ne veux pas qu'on me pende. » C'est ta faute.

— A moi?

— Sûr ! Pour(|uoi ne resterais-je pas encore quoique temi)s sur la terre, où il y a des braves gens, comme toi? Car tu es une bonne fille, Gertrude.

— Toi aussi.

— Ça y est ! Je demande à rester.

— Pauvre garçon...

Elle le regarda avec pitié, et leurs yeux innocents, qui s'étaient rencontrés, se mirent à rêver ensemble.

Ils se plaignaient l'un l'autre, et ne s'en cachaient pas, bien que n'en disant rien. Mais soudain, une idée naquit dans chacun de ces deux cerveaux, et les deux visages en même temps prirent une expression de joie, mais ni Gertrude ni Dieudonat ne voulurent dire ce qu'ils pensaient. Dès lors, ils parlèrent moins ; ils semblaient préoccu]>és ou impatients ; à la dérobée, ils lançaient des œillades au soupirail, comme pour y provoquer quelque signal.

Enfin, un peu de jour blanchit dans les hauteurs. Elle pensa : « C'est maintenant », et il pensa : «C'est maintenant. »

Elle embrassa tendrement celui qui devait mourir tout à l'heure, et deux grosses larmes noyèrent ses yeux canins ; puis elle se leva pour partir.

— Je suis pressée : j'ai affaire, tout de suite. Mais il la retint par le poignet :

— Gertrude, nous ne nous roverrons plus, je crois, en ce bas monde, et je veux t'y laisser un souvenir de moi. Écoute : tu es bonne et je t'aimebien. Cependant, tu ne m'as même pas demandé mon nom.

— Tu es le condamné.

— Mais encore ?

— On t'appelle Onuphre.

— As-tu entendu parler d'un certain Dieudonal?

— Un dont les souhaits se réalisent et qui a, de l'or tant qu'il veut ?

— 11 a mieux que de l'or ; toi aussi tu as mieux, car tu as ton cœur d'or, et tu as sacrifié ta santé pour consoler les malheureux. Dieudonat te cède la sienne. Ainsi soit-il ! Embrasse-moi, maintenant, et va ; mais, dans l'avenir, épargne-toi davantage pour garder ce que je te donne. Adieu, Gertrude.

A peine eut-il parlé qu'une langueur alourdit ses membres ; il eut froid jusqu'au fond îles os et la nausée emplit sa bouche.

La lille, au contraire, avait redressé le torse et relevé la nuque ; ses jarrets se tendaient sous le poids rigide de son corps, et, largement, elle respira d'aise, comme si les brises du printemps eussent traversé le cachot.

Elle ne comprit pas très bien ce qui se passait en elle, mais ils se regardèrent, elle épanouie de vivre, lui radieux d'avoir donné, et une minute de bonheur plana divinement entre ces deux âmes naïves.

Dieudonat avait dit son idée secrète, et même l'avait réalisée, mais Gertrude en était encore à ruminer la sienne :

— Faut mener ça, mais il n'y a pas un quart d'heure à perdre.

Elle courut à sa cuisine, prit son balai, cracha dans ses mains, et tira les verrous des portes.

— Je suis d'un léger, ce matin, je sens plus ma charge! Je sais pas ce qui se mijote dans mes dedans, mais y a des mois et des mois que je m'étais connue si à l'aise. Je serais-t-y guérie du mal ?

Elle sortit de la prison, le balai au |)ointf. comme elle avait coutume.

— A ce jour, faudra voir à faire plus de bruit que de besogne. Oust!

La ville dormait encore : les pavés de la rue étaient humides et sans pas. Dans le brouillard matinal, le balai de Gertrude se mit à faucher le silence, en tra-

çant sur les pierres de grands arcs de cercle, et la poussière peinait à s'enlever du sol pour retomber en gerbes lourdes.

— Ob! que je suis bien, et que je respire! Les gens se réveilleront donc jamais, aujourd'hui? Ça presse pourtant.

Elle guettait les maisons d'alentour. Enfin, là-bas, quelque part, un volet claqua sur un mur ; ailleurs, une fenêtre grinça, puis une autre ; un roulement de roues sonna au loin ; une porte fut entre-'bàillée ; quelqu'un toussa; des fenêtres s'ouvraient partout. Les commères en jupons courts paraissaient sur les seuils ; les devantures des boutiques commençaient à tourner sur leurs gonds.

— Ils y ont mis le temps !

Gertrude, pour être vue, balayait à tour de bras et se mit à chanter.

— Tu es bien gaie, la fille?

— Faut ça.

— A^ous avez un pendu, ce matin?

— Vous ne savez pas la nouvelle ?

— Quelle donc?

— Le chemineau qu'on doit pendre, c'est un innocent.

— Ah, bah?

— On vient de le déshabiller pour lui mettre la chemise des pénitents, et alors on a vu qu'il ne peut pas avoir violé la Clémentine, qui a menti, parce que lui, c'est pas un homme, c'est un eunuque, qu'on appelle, comme qui dirait un chat coupé.

— Et le juge, il sait ça?

— Le juge? Il sait rien que condamner le pauvre monde.

— Faut l'avertir.

— L'avertir? 11 s'en moque pas mal !

Gerlrucle se remit à balayer. Du coin de l'œil, elle regardait son histoire s'élancer dans la ville.

— Un eunuque qu'on va pendre pour viol !

— Non?

— Si fait ! On va le pendre !

— C'est [larli, lit Gertrude : n'y a plus qu'à attendre.

D'un groupe à l'autre, de porte en fenêtre, l'histoire courait, longeant les trottoirs, rasant les murs, sautant par-dessus les ruisseaux; elle lilait, la bonne histoire du malin, tournait l'angle des rues, s'irradiait aux carrefours, s'étalait sur les places, s'attardait au parvis des églises où sonne l'angélus, arrêtait les voitures des laitières et des boueux, épouvantait les servantes et montait avec elles dans les chambres bourgeoises, où leurs patrons et leurs patronnes s'indignaient au nom de la Justice et de la Vérité, en buvant leur café au lait.

— Est-ce qu'on va permettre qu'un innocent périsse?

— Ce n'est pas Dieu possible !

L'ingénieuse Gertrude n'avait pas tout à fait menti; elle avait simplement prévu l'inévitable. En effet, messieurs les bourreaux, tlès patron-minet, s'étaient présentés dans le cachot du condamné : garnis à l'intérieur d'une soupe bien chaude et d'un vin d'épices encore plus chaud, ils se trouvaient d'humeur charmante.

Ils parlèrent amicalement à leur client d'un jour, et rien, dans leurs propos, ne se ressentait de cette morgue qui est coutumière aux subalternes, lorsque

pour un moment, ils deviennent les maîtres. Ils plaisantèrent ce vagabond sur le viol dont il s'était rendu coupable dans les bois, et qu'il allait expier sous du bois; sans vaine pruderie, ils le renseignèrent sur les effets honorables de la pendaison ; leur rire était sonore, plein de santé, et Dieudonat, par politesse, s'efforçait de rire avec eux, mais n'en avait pas grande envie. L'idée d'être pendu avait décidément cessé de lui plaire ; son goût pour les aventures nouvelles ne l'excitait plus ce matin, plus du tout. D'abord, il était mal en point ; l'étrange maladie qu'il venait d'acquérir lui glaçait le sang et les os ; son âme immortelle en restait flapie ; il n'avait appétit à rien, ni à vivre, ni même à mourir, ce qui pourtant est la dernière fantcfisie des gens découragés : ses bras pendaient sous le poids des mains, sa tête penchait vers l'épaule, ses genoux chaviraient et sa peau se hérissait de froid, tandis que les bienveillants fonctionnaires lui étaient ses habits pour lui faire revêtir la chemise des pénitents.

Déjà son torse était à demi-nu ; il dit avec douceur :

— Je n'ai pas bien chaud...

— C'est la peur, mon camarade ; tette une goulée.

Il but, à la gourde, une eau-de-feu qui le fit tousser, faute d'habitude, et les bouri-eaux, gaiement, lui tapèrent le dos entre les omoplates. Un des aides déployait devant lui, en la faisant claquer, l'ample robe noire, qui lui parut vilaine et triste.

— Rien de tout cela ne m'amuse, et je regrette bien de vous donner une peine inutile, mais je souhaite qu'on ne me pende pas. Ainsi soit-il!

— Tu en as de bonnes, mon lieu !

Ils continuèrent leur besogne ; sa chemise était enlevée; ils le virent sans aucun voile : leur liilarité fut énorme.

— Un eunuque !

— Qui viole les filles !

— Comment que t'as fait?

— Donnez-moi la chemise, s'il vous plaît : je n'ai pas chaud.

— Savoir, dit le geôlier, si ce ne serait pas là ce qu'on appelle une erreur judiciaire?

Le bourreau se récria :

— Tu crois aux erreurs judiciaires, toi? Je donne pas dans ces bourdes-là : c'est des inventions de malandrins, pour discréditer la justice !

— Dame ! il n'a peut-être pas violé la fille, ce garçon, puisqu'il est châtré.

— Faut tout de même bien qu'il l'ait violée, puisqu'elle est enceinte.

Entre ces deux arguments incompatibles, les braves gens, fort embarrassés, réfléchissaient de leur mieux, et Dieudonat grelottait, nu comme un ver dans le cachot humide.

— La chemise... J'ai froid...

— Qu'est-ce qu'on va faire, pour lors?

Malgré les protestations du bourreau en chef, qui grognait contre le temps perdu, le geôlier courut chez le juge.

L'homme aux hermines sommeillait encore auprès de son épouse, coilîé d'un casque-à-mèche et le nez dans les couvertures : il rêvait d'une oie aux marrons, quand on vint si mal à propos lui couper sa béatitude.

— Réveillez-vous, monsieur le Fiscal !

En ce temps-là, les plus hauts personnages, voire les rois et les duchesses, qui d'ailleurs couchaient sans chemise, ne voyaient nul inconvénient à recevoir les visiteurs dans la chambre à dormir, comme nous les accueillons dans la salle à manger : les pudeurs varient. Au bruit qui se faisait autour de son sommeil, maître Touillechair entr'ouvrit un œil déjà maussade. Une chambrière lira les rideaux des fenêtres, et la lumière fut.

— Qu'est-ce qui arrive ? Qu'est-ce qu'on me veut?

Debout, au pied du lit et vaguement ému, le porteclefs cherchait des mots et ne trouvait que des idées, à cause du renflement que faisaient sous le drap les nobles formes de l'épouse, réputée pour ses adultères ; il réussit pourtant à exposer les faits.

— Que me contez-vous là? Un- eunuque! Vous êtes fou?

Le citoyen officiellement chargé d'être juste se dressa sur son séant, et son buste velu de noir s'érigea entre les courtines vertes, à côté du bloc conjugal. La majesté lui faisait défaut; il se grattait les côtes avec véhémence, et ses ongles laissaient sur sa peau jaune de longues rayures roses.

— Un eunuque ? Vous êtes sûr ?

— Je l'ai vu comme je vous vois.

Inquiété par cette comparaison, le juge abaissa son regard sur lui-même et remonta la courtepointe. Mais sa bourgeoise bouscula tout, en maugréant au creux de l'oreiller :

— Qu'est-ce là ? Allez-vous maintenant rendre des arrêts dans votre lit?

— Eb ! madame mon épouse, tenez-vous en repos, car vous errez étrangement, si vous croyez qu'un lit

n'est pas un lieu séant au travail judiciaire : nos vénérables aïeux ne pensaient pas de la sorte ; pour entendre un procès et en délibérer, les rois du temps jadis s'étendaient sur leur couche, lit de justice, et sans doute ils voulaient nous donner à entendre, par ce symbole, que la quiétude est de nécessité primordiale dans les œuvres de justice; sans doute aussi, c'est en souvenir du lit royal, et par une interprétation exagérée du symbole, que quelques-uns d'entre nous s'endorment sur leurs sièges.

— C'est bien la peine de réveiller une honnête femme pour un eunuque ! Je vous demande un peu qui cela intéresse, qu'un gars pareil soit mort ou vif, et à quoi il peut bien servir?

A ce propos révoltant, le Fiscal sursauta d'indignation, et si fort que, pour la seconde fois, il dut remonter la courtepointe.

— Madame, j'en ai honte, car vous errez de plus en plus. Notre tribunal, sachez -le, n'est le haras ni le harem où se pèsent les vertus génésiques ; les sujets du Roi, si diminués qu'ils puissent être, ont tous un droit égal à espérer que, sans distinction des personnes, nos arrêts s'inspireront exclusivement de l'intérêt social et de la moralité publique. Le problème qui se pose à nos consciences, madame, est de nature plus haute que vous n'imaginez selon vos vues étroites ; car il s'agit pour nous, non seulement de châtier les coupables, lorsqu'il s'en rencontre, mais encore et surtout démoraliser les peuples commis à notre paternelle sagesse, de les maintenir dans la confiance, et de pourvoir à ce que la sérénité de leurs esprits, la sécurité de leur existence quotidienne ne soient troublées par aucun doute, moles-

tées par aucun scandale. Je vous le dis comme je le pense, madame : malheur au juge qui forfait à son devoir essentiel et qui inquiète la conscience publique, en permettant que des erreurs notoires répandent dans la cité l'ombre même d'une suspicion contre la justice du Roi !

Il reprit haleine, et, satisfait de lui, il se tourna vers le geôlier, que la vénération immobilisait comme un terme.

— Par ces motifs, une solution se trouve tout indiquée dans la difficulté présente, et je m'étonne, mon ami, que vous ayez pu hésiter à la concevoir et à l'appliquer de vous-même, puisqu'elle est incontestablement la seule à laquelle notre tribunal puisse recourir sans déchoir.

— Je pensais bien ; mais je ne me serais pas permis, sans ordres, de relâcher un homme légalement condamné...

— Le relâcher ! Qui vous parle de le relâcher? Ce vagabond est, comme vous dites, légalement condamné, et l'on se moquerait de nous, dans les cabarets et les gazettes, et l'on crierait haro sur nous, si l'on venait à savoir que nous avons Telâché un gaillard condamné dans les formes ! Non. Puisqu'une bonne fortune nous permet de découvrir à temps telle circonstance, tel détail, qui seraient de nature, si on les divulguait, à déconcerter le respect des citoyens pour la Justice, nous devons, avant toutes choses, veiller à ce que ce détail reste absolument ignoré. C'est pourquoi je vous recommande de mettre le plus grand soin à bien enfermer votre eunuque dans la robe des pénitents, et à vous assurer qu'il ne la quitte point aux moments de sa pendaison et de sa mise en

terre ; s'il la garde bien sur le corps, personne ne saura ce qu'il y a sous elle : une robe sera perdue, c'est vraij mais nous aurons évité le désastre majeur de provoquer une perturbation des consciences, ce qui prime tout, mon ami, et justice sera satisfaite. Allez, mon ami.

Le geôlier semblait perplexe, partagé entre son admiration de la sagesse judiciaire et les scrupules de sa candeur. Mais le juge envoya, l'une après l'autre, ses deux jambes hors de la couche, et répéta :

— Allez, vous dis-je. D'ailleurs, je vous rejoins sur la Grand' Place, afin de veiller en personne à l'obseï'vation de ces mesures importantes. Je déjeune, car il ne faut pas respirer à jeun les miasmes du matin, et j'arrive.

Ayant dit, maître Touillechair cueillit sa chemise au piquet du lit conjugal, et entrei»rit posément sa toilette, avec l'intime glorification d'un homme qui, dès le réveil, a rempli son devoir.

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