CHAPITRE V
LE XVIP ET LE XVIIP SIÈCLES
Caractères généraux. — L'Ecole dijonnaise de peinture. — Le palais des Etats et les Hôtels des Parlementaires. — Les Eglises. — Portes, ponts et promenades publiques.
Le xvi° siècle a été en somme un moment décisif dans l'évolution de l'art dijonnais. Il a consommé la ruine des procédés gothiques et peu à peu introduit la Renaissance. D'autre part, il a fait surgir, au sein de la cité ducale, presque royale, qui existait seule auparavant, quelque chose de nouveau, une classe de magistrats, des hôtels de magistrats. Cependant le changement devait rester incomplet, tant que les troubles religieux ne permettraient à la noblesse de robe de se constituer d'une manière définitive, ni à un gouvernement régulier de s'organiser. La victoire de la monarchie absolue avec Louis XIV supprima ces obstacles. Siège des Etats généraux de la province de Bourgogne, du gouverneur pour le roi et du Parlement, Dijon devint, aux xvii" et xviii" siècles, une des capitales de la EVance provinciale et l'une de ses villes parlementaires les plus réputées. Ceux qui avaient la charge de ses intérêts n'épargnèrent
rien pour l'embellir. Le style officiel, dont la Cour donnait désormais la formule, pénétra sans résistance. L'on ne peut pas dire qu'une, ville nouvelle soit née ; mais l'aspect des anciens quartiers se modifia profondément.
Les grands artistes des règnes de Louis XIV et de Louis XV ne vinrent pas en Bourgogne: ils étaient retenus à Versailles, près du soleil ; du moins, ils donnèrent des conseils et des plans, envoyèrent leurs élèves. Au premier rang des architectes employés à Dijon se placent Gabriel, seigneur de Bernay et inspecteur général des bâtiments du roi, auteur de l'École militaire et du ministère de la marine (1710-1782), etXoinville, élève de Jules Hardouin Mansart, le constructeur du château de Versailles ; parmi l'es sculpteurs, Edme Bouchardon (1689-1762) et Claude Attiret (1728-1804), disciples de Guillaume Coustou et de Pigalle.
Mais il ne fut pas nécessaire d'aller chercher toujours au dehors. Au xvii° siècle, Dijon compte parmi ses enfants qui ne l'ont jamais quittée, un peintre, Nicolas Quantin (-j- 1636), qui passe pour avoir retenu l'attention de Poussin ; un sculpteur d'une fécondité prodigieuse, Jean Dubois (né à Dijon en 1626, mort à Dijon en 1694), l^i remplit les églises de statues traitées d'un ciseau mou, inégal, mais souple et facile. Le 18 janvier 1727, le maire autorise l'ouverture d'une école de peinture dirigée par le peintre Gilquin ; un décret des Etats, rendu le 22 juillet 1766, transforme cette modeste institution en une Ecole de dessin, peinture et sculpture, confiée au professeur François Devosge : les meilleurs élèves, désignés par un concours triennal, recevront un prix et iront faire à Rome un séjour de quatre ans. Et voilà fondée cette l'xole des Beaux-Arts, vite prospère, d'où sortiront des artistes épris de leur ville autant que de leur art et prêts à se servir de celui-ci pour embellir celle-là.
Des sculpteurs, il n'y a rien à dire. Il semble que le séjour de Rome leur ait été fatal, qu'à force de copier les lléraklès et les Milon, les Apollon et les Prométhée, ils aient perdu la faculté d'inventer. Les quatre lauréats des concours triennaux, Renaud, Bertrand, Petitot et Bornier, ont, à bon droit, ignoré la gloire ou même le succès. Il faut attendre jusqu'à E'rançois Rude, qui d'ailleurs a commencé comme eux par l'étude passionnée de l'antique et ne s'en est jamais affranchi complètement, pour retrouver la vieille tradition bourguignonne si vivante et si forte. Il n'en est pas de même des peintres.
En dehors de EVançois Devosge et de son fils et successeur, le médiocre Anatole (i 770-1850), se distinguent : Bénigne Gagneraux, né aux envi-
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rons de Dijon en 1756, mort à Florence en 1795, prix de Rome des États en 1777 et premier pensionnaire de la province dans la Ville éternelle, dont la carrière pleine de promesses fut brusquement interrompue par un accident fatal ; Claude Naigeon, né à Dijon en 1753, mort à Dijon en 1832, prix de Rome cinq ans après Gagneraux, qui eut le mérite, au moment de la Révolution, de sauver un grand nombre d'objets d'art et fut le vrai fondateur du Musée du Luxembourg; J.-B. Lallemant, né à Dijon en 17 10, mort à Paris en 1803, un excellent paysagiste qui apprit la peinture, tout en taillant des habits; Pierre Prudhon (1758-1823), le plus grand de tous, né à Cluny, mais boursier des Etats du Maçonnais auprès de l'École de Dijon, prix des États de Bourgogne en 1785 et par eux envoyé en Italie, où il s'éprit de Léonard et du Corrège et préluda à ses travaux personnels par l'étude liVjre des anciens.
Nul ne s'attendra à trouver chez ces peintres des qualités qui ne sont point de leur temps. Leur art, ainsi qu'on s'en apercevra en visitant les galeries du musée, est conforme par le choix des sujets, le plus souvent empruntés à l'histoire ancienne, et par la recherche de l'expression morale, à ce qu'il était dans le reste de la France. On a pu dire cependant que, s'il y a chez eux moins de fougue et de grosse gaîté que chez les grands artistes bourguignons du xv° siècle, « on y trouve en revanche toujours la même chaleur cordiale, la même sève débordante de franchise, le même amour de la nature et de la vérité. »
Pour rencontrer ce Dijon moderne, à l'embellissement duquel ils ont tant contribué, il faut se transporter d'abord au centre de la ville.
Il y avait là, avant 1681, une humble placette, la place Saint-Christophe, où n'aboutissaient que d'étroites ruelles. De 1686 à 1692, les bâtiments qui l'enserraient furent démolis, et sur leur domaine agrandi s'éleva la Place royale, aujourd'hui /)/af6' d'Armes. Exécutée d'après les plans de Noinville, elle forme un élégant hémicycle d'arcades couronné d'une balustrade ; mais elle a perdu, pendant la Révolution, la statue en bronze de Louis XIV par Le Flongre, qui la décorait. Vêtu à la romaine, le roi se tenait à cheval et sans étrier, comme on le voit sur la place Bellecour à Lyon ; un piédestal de marbre gris, dessiné par Gabriel, lui servait de support ; une inscription célébrait sa gloire.
La rue qui mène au Coin du miroir, la rue Condé, c'est-à-dire la partie basse de la rue de la Liberté actuelle, fut percée en même temps. Elle n'a guère changé d'aspect, et l'on peut répéter, presque sans y rien changer, la description qu'en faisait un contemporain : « Elle est d'égale
symétrie, le bas formé de boutiques, et au-dessus sont les logements des marchands ; les fenêtres ont des balcons de fer, ce qui ferait un bel effet, si les maisons étaient plus élevées ».
Cependant, les États ne s'en tinrent pas à ces créations. Ils livrèrent aux artistes un vaste champ d'activité, en faisant construire, sur la nouvelle place, un grand palais, le Palais des Jtlats, dont les bâtiments
Place d'Armes et rue de la Liberté.
Cliohé Neurdein.
aftectés aujourd'hui aux différents services de l'hôtel de ville, se groupent autour des vestiges du vieux château ducal.
La Révolution de 1477 avait fait de celui-ci le Logis du roi, et, en son absence, la résidence des gouverneurs de Bourgogne ; la plupart des rois de P'rance, de Louis XII à Louis XIV, y séjournèrent. Un siècle après que l'incendie de 1503 eut anéanti le bâtiment qui unissait la tour de Bar au logis de Philippe le Bon, le duc de Bellegarde, gouverneur de Bourgogne de 1610 à 1631, fit élever, pour le remplacer, la galerie qui porte son nom et où l'on voit encore, sculptée au pied du grand escalier, son épée de grand écuyer de France. Mais le local n'était pas assez vaste. Les Condés, chez lesquels le gouvernement de
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la province devint héréditaire, comme il l'était jadis dans la maison de Lorraine, étaient princes somptueux et, quand ils quittaient Chantilly pour Dijon, ils y prodiguaient les fêtes, étalaient un luxe fabuleux.
Cliché Neurdein,
Rue de la Liberté.
L'insuffisance de leur installation devint manifeste, le jour où on voulut placer auprès d'eux le siège des États et le logement des Élus. Alors un arrêt du Conseil royal, rendu le 9 août 1681, concéda à la province le terrain nécessaire à ses besoins, et l'édifice actuel fut élevé.
La partie occidentale de la façade, celle qui va du fronton du centre au bâtiment en retour d'équerre, a été construite par Noinville entre 1682 et 1720. On y trouve, au premier étage, une belle enfilade de chambres, ornées de boiseries et de cheminées, qui faisaient partie des appar-
tements du gouverneur et servent maintenant de cabinets au maire et aux adjoints: la salle de Rocroi, défoncée pour en faire l'escalier de la mairie, la salle du Dais (aujourd'hui des appariteurs), la salle de la Renommée, ainsi appelée parce qu'au-dessus d'un trophée d'armes et de drapeaux, se voit une Renommée ailée, la salle de Jason, qui possède la plus belle des cheminées, et, dans le bâtiment en retour, la salle des Etats, restaurée en 1895.
Sur les murs sont peintes les armes des principales villes du duché. Au
Le Palais des États.
plafond se succèdent, autour des figures s)'mboliques de la peinture, de la sculpture et de la musique, des groupes déjeunes enfants qui se livrent aux travaux habituels du paysan bourguignon, vendange, pressurage, greifage, réparation des tonneaux, bêchage. Au-dessus de l'entrée se dresse une tribune, portée par des colonnes et des pilastres corinthiens, et, en face, un grand tableau de Lévy représente les Gloires de la Bourgogne. On reconnaît, auprès de la Province trônant sous un portique, son sceptre à la main, les personnages de Charles le Téméraire, Philippe le Bon, Bossuet, Saint-Bernard, Lamartine, Carnot, François Rude. Partout les ors et les couleurs ont été prodigués, et l'abondante lumière que versent de grandes fenêtres ouvertes à droite et à gauche, les fait merveilleusement valoir.