‹ Dijon et BeauneChapitre 3 sur 23 · LA PÉRIODE ROMANE ET GOTHIQ.UE JUSQU'A L'AVÈNEMENT DES VALOIS · texte numérisé non relu

LA PÉRIODE ROMANE ET GOTHIQ.UE JUSQU'A L'AVÈNEMENT DES VALOIS

La Renaissance artistique du xi" siècle et ses causes. — Dijon chrétien; les églises et les couvents. — La cathédrale Saint-Bénigne et l'église Saint-Philibert. - Xotre- Damc. — Les hôtels des Abbayes.

Ce que fut Dijon pendant le haut moyen âge, aucun document ne le dit avec certitude; mais au xi" siècle, les Normands ont disparu, les moines écrivent, les architectes font oeuvre durable, la physionomie de la ville se précise.

Gouvernée depuis 1032 par des princes pacifiques et pieux, renfermant dans ses limites cette grande abbaye de Cluny qui ne séparait point les intérêts de l'art de ceux de la religion, la Bourgogne se couvre d'églises, et Dijon fait comme la Bourgogne. On sait le mot de Raoul Glaber : « Ce fut comme si le monde, rejetant sa vieillesse, eiit revêtu les églises d'un blanc manteau ». Moine de Saint-Bénigne, Raoul Glaber avait surtout présente à l'esprit la ville qu'il habitait ; et en effet, du xi' au XIV" siècle, il y eut à Dijon une véritable poussée d'art religieux.

Les institutions politiques se développaient et préparaient la grandeur suprême du duché. Les ducs, entourés de quelques grands officiers, sénéchal, connétable, bouteiller, chambrier, et de petits domestiques, prenaient figure de maîtres, et, en 1187, ils octroyèrent aux Dijonnais une charte de commune qui leur permit de s'administrer directement par l'intermédiaire d'un maire et d'échevins ou jurés librement élus.

Il ne vint cependant à l'idée de personne de construire un Palais où la majesté du souverain se fût déployée à l'aise, un Hôtel de Ville qui fût devenu l'emblème visible et l'abri des libertés acquises. Un château fort, appuyé à la muraille septentrionale du castrum, garni de tours massives et d'une enceinte de quatorze pieds d'épaisseur, sans lumière, sans air, lézardé par les tremblements de terre, fut alors l'asile des ducs

de Bourgogne. La Chambre de ville, après avoir tenu ses séances, d'abord sous le portail de l'église Saint-Philibert, puis dans les couvents, acheta en 1350 seulement une maison pour y installer ses services, la Maison du singe, ainsi nommée parce qu'au-dessus de la porte était figuré un

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Façade de l'église Saint-Bénigne.

singe jouant avec une boule enchaînée, demeure médiocre de dimensions et d'allure, située à l'angle des rues Chabot-Charny et de l'Ecole- de-Droit, et démolie en 1820 pour permettre d'élargir ces deux voies.

En revanche, Dijon possédait deux grandes abbayes, Saint-Bénigne et Saint-Étienne, et sept paroisses : Notre-Dame, Saint-Jean, Saint-Michel, Saint-Médard, Saint-Nicolas, Saint-Pierre, Saint-Philibert.

Parmi elles, Saint-Médard et Saint-Vincent sa voisine ont disparu, et

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de Saint-Nicolas rebâti au XVIT siècle, il ne reste qu'un clocher transformé en tour d'horloge ; Saint-Jean et Saint-Michel ont été reconstruits à la fin du moyen âge ou au début des temps modernes ; Saint- Etienne a subi de profonds remaniements. Mais trois édifices, appartenant tout entiers à la période romane et gothique, subsistent, intéressants à des titres divers : Saint-Bénigne, Saint-Philibert et Notre-Dame.

L'église Saint-Bénigne doit être placée la première, non parce qu'elle est la plus belle ou la plus ancienne, mais parce que, remontant aux origines mêmes du christianisme bourguignon, abbatiale autrefois, cathédrale aujourd'hui, elle évoque les plus grands souvenirs historiques. C'est sous ses voûtes que, pendant cinq siècles, chaque nouveau duc, à son avènement, vint recevoir des mains de l'abbé l'anneau qui était le signe de sa puissance, et prêter le serment de respecter les privilèges du monastère, les franchises et libertés de la commune.

L'église actuelle, entièrement construite dans le style gothique, remonte aux dernières années du xiii"= siècle et au début du xiv'. La pose delà première pierre eut lieu en effet le 7 février 1280, et la consécration du vaisseau le 27 avril 1287. Les tours et le porche ont été élevés une vingtaine d'années après.

Les dimensions sont moyennes : 68 mètres de longueur dans œuvre, 25 mètres d'élévation sous clef, 29 mètres de largeur, dont 13 pour la grande nef et 8 pour les collatéraux. La façade, tout en restant simple, ne manque pas de grandeur. Deux tours polygonales, de même hauteur et de même couverture, encadrent le pignon surmonté d'une attique et d'un fronton triangulaire et percé d'une baie avec rose et lancettes. Cependant les contreforts font saillie d'une manière excessive ; la tour septentrionale a trois étages de fenêtres, la tour méridionale en a quatre, et elles écrasent complètement le porche établi à leur pied, grossier ouvrage de maçonnerie que couronne la galerie de Gloria, ainsi nommée parce que, le dimanche des Rameaux, les clercs y chantaient le Gloria pendant que la foule amassée au dehors répondait.

Si l'on regarde le monument de la place Saint-Bénigne, cette impression plutôt défavorable s'accentue. L'architecte n'a pas su faire des arcsboutants, qui au nombre de trois de chaque côté contrebutent les murs, quelque chose de fort et d'élégant à la fois ; il les a surmontés de véritables cheminées ; et l'extrémité des transepts présente un mur nu. troué d'une baie pour l'éclairage. L'appareil est pauvre. Du moins aurait-il pu être corrigé en le décorant richement aux bons endroits. Mais à Saint-Bénigne,

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la sculpture, contrairement à toutes les saines traditions du moyen âge, ne vient guère au secours de l'architecture.

La tour du nord en est tout à fait privée ; à la tour sud, l'étage inférieur seul est pris entre deux frises, d'ailleurs trop étroites pour la hau-

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Abside de l'église Saint-Bénigne.

teur. où l'on distingue à peine depuis le bas, des cordons de feuillage, des têtes, une scène de chasse.

Seule la décoration intérieure du porche mérite l'attention, et elle offre un singulier mélange de sculptures de toutes les époques. Les murs latéraux, où sont pratiquées des niches aujourd'hui veuves de leurs statues, sont du xiu" siècle ; les vides situés au-dessous renfermaient des basreliefs du xir' ; le fond du portail, avec son cintre et ses colonnes à chapi-

teau pleines de réminiscences antiques, est de style roman. Marlet, sculpteur obscur du XVIII" siècle, a fourni VExpidsion des vendeurs du temple sculptée en bois au-dessus de la porte, et dans le cintre roman a été installée une Lapidation de Saint-Etienne en pierre d'Edme Bouchardon.

En réalité, toute la beauté de Saint-Bénigne réside dans sa grande abside escortée de deux absidioles; et, quand on l'embrasse du regard en montant la rue Michelet, on a peine à croire qu'elle appartienne au même ensemble que la façade, tant elle paraît légère! De hautes croisées à meneaux, séparées par des contreforts couronnés de pinacles et de gargouilles, évident presque entièrement le mur de clôture. Une balustrade de pierre ajourée fait le tour de la toiture à la base ; puis, à la croisée, s'élance la flèche qui a remplacé, sous l'abbé Claude de Charmes (1488- 1 510}, un humble campanile. Foudroyée, tordue, incendiée plus de dix fois, elle a été refaite en 1896, et sa fine silhouette se détache sur le ciel, escortée des statues des personnages qui ont joué un rôle dans l'histoire de l'église : Hugues d'Arc, Alix de Vergy, sainte Paschasie, saint Grégoire de Langres, sainte Chantai, Etienne Berbisey, le pape Eugène III. Le contraste qui règne entre la partie antérieure et la partie postérieure de l'église s'explique par des motifs précis. L'abbé Hugues d'Arc, le fondateur, avait réuni des sommes considérables pour son entreprise, en faisant appel à la générosité du duc Robert II et des familles nobles du duché, en dépensant largement les revenus de l'abbaye et les siens. Avec cet argent, on soigna le sanctuaire ; mais, quand on fut arrivé aux gros piliers de la croisée et aux piliers parallèles adossés aux murs latéraux, Hugues mourut, et bien qu'il eût légué par testament toute sa fortune à l'œuvre de l'église, dès lors tout languit. Sans doute il fut possible déterminer quand même, mais ce fut en allant à l'économie.

Aussi bien la même opposition se retrouve à l'intérieur qu'à l'extérieur. Le vaisseau, d'une assez belle envolée et de pur style ogival, fait bonne impression ; mais les quatre travées de la grande nef, reliées par des arcs-brisés, reposent sur de gros piliers ronds maigrement décorés de quelques colonnettes sans base, portant à même sur la corniche. et dont les chapiteaux sont entièrement nus. Surtout le triforium est d'une pauvreté lamentable ; les lancettes n'ont aucun ornement, sauf audessus de la grande porte, dans les deux travées voisines, où la pointe des arcades est tréflée. A partir du transept cependant, l'aspect se modifie. Les colonnettes se multiplient aux piliers de manière à constituer un faisceau qui enveloppe toute la maçonnerie ; les corbeilles des chapiteaux

s'agrémentent de crochets, de bourgeons épanouis en frondaisons délicates, voire même de quelques sujets symboliques : le pélican qui se déchire les flancs, le phénix qui meurt sur son bûcher. Les lancettes du triforium, qui font le tour du chœur, s'encadrent de colonnettes légères portant des arcatures trilobées. Une jolie piscine se voit dans le chœur ; les deux collatéraux se terminent par de petites chapelles.

On a dit que la nef était jadis décorée de la même façon que le sanctuaire et que les moines du xvili' siècle avaient, sous prétexte d"un retour à la simplicité des premiers âges, « livré la nef au bras séculier d'un maçon qui racla les sculptures, abâtardit les moulures, rabota le triforium, emplâtra les clefs de voûte, et donna au noble vaisseau d'Hugues d'Arc cet aspect veule. sucé, glacial ' ». Comme M. l'abbé Chomton l'a démontré d'une façon péremptoire, « la vérité est que l'église ogivale s'est achevée, ainsi que l'ont établi les documents, dans des circonstances qui forcèrent les moines à se montrer parcimonieux. Les lacunes, les défauts, qui font aujourd'hui l'objet de nos regrets et de nos critiques, remontent au XIV siècle ; les moines du XVIII° ont recommandé aux restaurateurs chargés d'entretenir l'église, de respecter les « ornements gothiques », et même ils ont commandé des outils spéciaux destinés à éviter les détériorations ; et l'on trouve dans d'autres églises du XlV siècle, et pour les mêmes raisons d'économie, par exemple à Saint- Jean-Baptiste de Chaumont, les chapiteaux lisses, sans crochets ni feuillages, et les lancettes sans trèfle ^ »

La sculpture de Saint-Bénigne n'a donc point souffert du temps et des hommes. Sa pauvreté l'a mise à l'abri aussi bien des soi-disant folies artistiques des religieux du xviii" siècle que des passions révolutionnaires. Il n'en est pas de même de son mobilier.

En 1791, il fut détruit presque entièrement, non par vandalisme, mais par manque de goût, parce que l'église devenant simplement paroissiale, on s'imagina qu'il convenait de substituer à l'ancienne décoration « une décoration simple et décente ». Les verrières du chœur, le jubé placé en avant du transept et surmonté d'un calvaire, les stalles disparurent. Perte déplorable ! Les stalles, exécutées de 1527 à 1535 par le dijonnais Boudrillet, étaient une belle œuvre de la Renaissance ; elles se terminaient à leur extrémité par « quatre chaires de triomphe » ; des singes et d'autres animaux vêtus de l'habit religieux grimaçaient aux

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