‹ Dijon et BeauneChapitre 6 sur 23 · I. Huysmans, L'Oblat, p. loo-ioi · texte numérisé non relu

I. Huysmans, L'Oblat, p. loo-ioi

guignonnes, à Cluny, à Vézelay, cette construction est surajoutée et d"un style postérieur à celui de l'église principale. A Notre-Dame, le porche est contemporain de l'église proprement dite ; il fait corps avec elle ; il la prolonge, avec cette seule différence que la voûte centrale, au lieu d'être surélevée comme dans l'église, porte ses clefs au niveau des voûtes des collatéraux. Ce n'est pas un porche dans le sens que nous attachons à cette expression, c'est un vestibule séparé de l'appartement par une

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Glicde Neurdein.

Porche de Notre-Dame.

cloison et qui l'annonce ; et, quand on entre dans celui-ci, c'est-à-dire dans le vaisseau, rien ne paraît changé que les dimensions de la pièce. La grande nef est voûtée suivant la méthode gothique primitive. Les arcs-ogifs reposent sur de grosses colonnes rondes reliées à la voûte par des colonnettes, au nombre d'une ou de trois, selon qu'elles portent un arcogifouun arc-doubleau et deux arcs-ogifs. Les chapiteaux sont uniformément fleuris d'arums et de crosses retournées de fougères, plus grosses pour les colonnes, plus petites pour les colonnettes. Une large tribune règne au-dessus de l'entrée; un triforium, étroit et plafonné, ouvrant sur la nef par une série d'arcatures brisées, qui reposent chacune sur une colonnette surmontée d'un chapiteau et d'une tète sculptée, fait le tour

de la nef, de la lanterne et du chœur; enfin, au sommet des arcs, se pressent les fenêtres, étroites, allongées, véritables lancettes.

Le chœur n'est que la continuation et l'épanouissement du vaisseau, après l'interruption obligatoire du transept; mais les collatéraux, au lieu de se prolonger sous forme de déambulatoire, s'arrêtent au point de départ de la courbe de l'abside, et se terminent chacun par une chapelle devant laquelle les fidèles peuvent s'agenouiller à l'aise, les croisillons ayant été fermés de manière à empêcher un va-et-vient gênant dans une église d'aussi faible étendue.

Tout, à l'intérieur de Notre-Dame, révèle donc l'esprit d'économie, l'entente'des besoins du culte, le souci d'une décoration sobre et correcte. Les mêmes qualités se retrouvent à l'extérieur, et l'on comprend alors de quelle manière l'architecte de Saint-Bénigne aurait arrangé les côtés et les transepts de son église s'il avait eu un talent approprié à sa fonction. Les arcs-boutants, appuyés sur de robustes contreforts, et au nombre de six de chaque côté — ce qui est beaucoup pour une si petite église et ce qui cependant ne choque point — ont rejeté toute la poussée des voûtes au dehors et permis de pratiquer sans danger l'ouverture des fenêtres dans le mur de la grande nef, au-dessus de la toiture des collatéraux. Les transepts ne se terminent point par des murs en grosse maçonnerie, mais par un pignon étroit, couronné d'un énorme fleuron, encadré de deux tourelles d'angle, éclairé par une grande rose et un ample fenestrage. Enfin l'abside se découvre, avec ses formes élancées, son escorte d'absidioles, ses deux étages de baies séparés par un étage de roses ; au delà de la ligne horizontale du transept, c'est la lanterne et c'est aussi le clocher à quatre pans, avec lanternon à chaque coin, par lequel a été remplacé, vers i86o, le vieux toit carré surmonté d'une courte flèche qui couvrait la chambre de guette.

Combiner mathématiquement les pleins et les vides, disposer les contreforts de manière à pouvoir multiplier les ouvertures sans compromettre la solidité de l'édifice, telle fut en définitive la préoccupation constante, l'idée maîtresse et savamment réalisée, de l'architecte de Xotre-Dame. Le xvil" et le xvill° siècles, ordinairement si durs pour l'œuvre des maîtres gothiques, en ont été surpris. Courtépée rapporte qu' « un si bel ouvrage fit croire au docte Spon qu'on avait alors le secret de fondre la pierre et de la jeter dans le moule », et que la voûte qu'il qualifie de « merveille de l'art », « frappa si fort M. de Vauban par la hardiesse de l'entreprise, qu'il assurait n'avoir rien vu de si beau, et qu'il disait ingénieusement qu'il ne manquait à ce temple auguste qu'une boite pour le conserver. »

I,A PÉKIODIv ROMANE ET GOTHIQUE

VioUet-le-Duc, qui a écrit sur l'architecture de Notre-Dame des pages excellentes auxquelles j'ai beaucoup emprunté', ajoute que « toute la sculpture serait digne d'être moulée et placée dans un musée » ; elle estpour lui « le chef-d'œuvre de l'école bourguignonne au xill" siècle ». Il a tout

Clii:ué Neurdein.

Nef de Notre-Dame.

à fait raison. On ne peut juger qu'imparfaitement aujourd'hui de ce qu'elle était autrefois, parce qu'elle fut en partie détruite à la Révolution. Alors ont disparu les quatre grandes statues des Evangélistes, recouvertes de dais et portées par des socles diaboliques, qui occupaient la façade, et la vaste imagerie, peinte et dorée, du portail intérieur. Mais, les fragments

1. Dictioiiimire riiisoiiii,'- tfA rr/ii/er/iirr. t. I\', p. 1,^0 et suiv.

qui restent, après ces pertes, permettent d'apprécier dans l'ensemble son importance et son caractère.

La sculpture gothique, si rare et si pauvre à Saint-Bénigne, ici envahit tout, se loge partout, non point au hasard, mais où il convient, de manière à faire valoir les lignes de la construction. Non seulement elle règne sur la façade, mais aux retombées des arcs, aux chapiteaux des colonnes, aux culs-de-lampe des tourelles, aux modillons des corniches, à la crête des contreforts.

Les belles figures, saines et calmes, du xili° siècle, la Vierge Marie et les anges aux traits suaves, dont les robes tombent chastement sur leurs pieds, n'ont pas été oubliées, et l'on reconnaît encore leur empreinte dans les sculptures du portail intérieur : au tympan de la porte centrale, le Couronnement de la Vierge, et au linteau, sa Mort; à la porte de droite, le Calvaire et la Cène ; à la porte de gauche, l'Annonciation, la Visitation et l'Adoration des Mages ; aux pieds-droits, les prophètes et les apôtres ; aux voussures, les anges. D'autre part, des feuilles d'acanthe et des bandeaux de rosaces courent sous la toiture ; et, sur le faîte des larmiers à double pente des contreforts, parmi le feuillage, se jouent des animaux de toute nature.

Cependant, ces belles tètes d'apôtres et de vierges, que nous ne pouvons plus que soupçonner, ces fleurs, ces oiseaux, évocation d'une religion douce et bienfaisante, ne sont pas toute la décoration de Xotre- Dame. Les sculpteurs ont demandé également des sujets à l'imagination tourmentée de leurs contemporains, à ces âmes populaires qui ne rêvaient que de diables hirsutes, de bêtes monstrueuses, et c'est avec une population grouillante et hurlante qu'ils ont peuplé les recoins les plus obscurs de leur église.

Nous avons déjà vu les faces démoniaques et les corps convulsionnés des statues de la façade. Voici venir maintenant, au trumeau intérieur, un masque fantastique, et, aux culs-de-lampe extérieurs, des masques plus fantastiques encore. Sous les tourelles qui garnissent les angles de la façade, rampent des êtres innommables, autrefois peints, aujourd'hui noirs, dont l'artiste a demandé le modèle à la littérature des Bestiaires, mais qu'il a construits avec une énergie farouche et une vérité singulière, en s'inspirant de l'enseignement de la nature. A la troisième fenêtre sur la rue de la Chouette, deux têtes excentriques se détachent, un Chinois et un Tartare,- celui-ci reconnaissable à ses pommettes rondes et à sa toufi'e de cheveux couvrant le milieu du front, celui-là à son chapeau triangulaire et à son visage aplati. Au transept sud enfin ricane, de sa

LA PÉRIODK ROMANE KT (iOTHIQUE

bouche lippue, de toute sa face glabre, de tous ses traits pleins d'une intelligente laideur, un bourgeois dijonnais du XIV° siècle, que l'artiste, dijonnais aussi et moqueur, a cloué là pour l'éternité : tel ce Pierre Cuignet, avocat de Philippe VI de Valois, mis en effigie sur l'ordre du

Abside de Notre-Dame.

clergé de Paris au coin du jubé de Notre-Dame, et dont on disait proverbialement : « Et n'est aucun réputé avoir vu cette église, s'il n'a vu cette grimace ».

Que valent, après cela, ce tombeau commercial en marbre noir, du XV siècle, qui sert d'autel à la chapelle de Saint- Joseph, ou la fade Assomption de Dubois, exilée du fond du sanctuaire dans la sacristie ? Seule, la petite Vierge du trumeau, de la fin du xv° siècle, représente

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dignement la sculpture bourguignonne postérieure à la construction de l'église.

Quelle que soit la richesse de la sculpture, elle ne doit d'ailleurs pas faire oublier les peintures murales et les verrières, encore que celles-ci se trouvent dans un fâcheux état. Des peintures, il ne reste que quatre fragments du xv" siècle, qui semblent appartenir à la manière flamande : à droite de l'entrée, la Vierge assise, en robe bleue et manteau rouge galonné dor ; un peu plus loin, du même côté, sainte Sabine portant sa tête comme saint Denis ; du côté gauche, la Circoncision, le Baptême, et

trois Saints, dont les noms sont inscrits en lettres gothiques au-dessus de leurs têtes : saint Guillaume évêque, sainte Venisse (?) martyre, sainte Catherine, coiffée de longs cheveux blonds et vêtue comme les dames nobles de lépoque; au transept nord, sur le fond créé par une ville de carton et des arbres triangulaires échappés de quelque bergerie enfantine, le Calvaire, vaste composition bien ordonnée et d'une exécution franchement réaliste, mais qu'il est bien difficile d'apprécier à sa valeur, depuis qu'elle a perdu son Christ en relief par la faute du temps et son ancien coloris par la faute des peintres modernes.

Quant aux verrières, celles du transept septentrional, habilement restaurées par Didron, remontent seules au xm" siècle, et leur originalité fait regretter la perte des autres. Au lieu de meneaux de pierre, elles ont des armatures de fer faites de cercles isolés ou qui se pénètrent, d'un grand effet et d'une exceptionnelle solidité. Les parties incolores sont d'un blanc très pur, et, de même qu'à Notre-Dame de Semur, les figures, dessinées d'après les procédés du xil^ siècle, ont un caractère archaïque très accusé. Les sujets représentés sont : la vie et l'apostolat de saint Pierre, la légende de saint Bénigne, l'histoire de saint André apôtre, les miracles de saint Barthélémy.

A Notre-Dame, comme à Saint-Bénigne et à Saint-Philibert, se rattachent enfin de grands souvenirs historiques. Elle était la première paroisse de la ville, et sa grosse cloche sonnait l'ouverture et la fermeture des

Sculpture de Notre-Dame.

portes, l'alarme et l'incendie, rassemblée des habitants. Le vicomtemaieiir y prêtait le serment de garder et défendre les privilèges de la commune. De ce lointain passé, deux monuments témoignent encore : le Jacquemart et la Vierge noire.

Le Jacquemart est l'ancienne horloge publique de Courtrai, offerte

Uuliu NcurJciu.

Le Jacquemart.

l'an 1.^83 aux Dijonnais par le duc Philippe le Hardi reconnaissant de la part qu'ils avaient prise à la guerre de Flandre, et dont Froissart dit « qu'il était l'un des plus beaux qu'on sçut de la ni deçà les mers ». Il n'y avait alors, pour lever le marteau, qu'un seul personnage, et tellement « dépeciez » qu'un menuisier dut être requis « pour l'apetisser et mettre à point tout à neuf ». Refait au milieu du siècle suivant « si bel et si bon qu'il n'y en avait pareil à cent lieues à la ronde », coiffé d'un bonnet à panache. Jacquemart réclama contre sa solitude. Une femme lui a

été donnée au xvir siècle, un petit enfant en 17 14, un autre en 1885. et toute la famille se partage aujourd'hui le soin de faire entendre l'heure aux habitants du quartier.

La Vierge noire, connue sous le nom de Notre-Dame de l'Apport ou de Bon-Espoir, est une vierge en bois du Xll° siècle, analogue à celles de Chartres, du Pu}^ et de Rocamadour, et qui provient sans doute de l'ancienne église de Notre -Dame-du-Marché. Habillée de manière à paraître debout, elle est en vérité assise, et l'enfant a été détaché d'un coup de hache ainsi que les avant-bras et les genoux, soit par un révolutionnaire fanatique, soit par un ouvrier chargé de donner à la statue une structure en rapport avec sa nouvelle position. La tête, cerclée du bandeau royal et recouverte du voile, est conventionnelle ; mais le corps, dont la robe collante dessine avec une précision rigoureuse les seins arrondis et le ventre plissé, est d'un naturalisme saisissant. Le nom de Bon Secours vient de ce que la Vierge noire aurait sauvé Dijon dans de nombreuses circonstances, dont la plus mémorable se place en 15 13, lors du siège de la ville par les Suisses.

Maintenant, pour savoir ce que fut en son temps Dijon chrétien, il faut joindre aux grandes églises qui viennent d'être citées, d'autres plus modestes : la Madeleine, la Chapclle-attx-Riches ; aux grandes abba3'es de Saint-Bénigne et de Saint-Étienne, les couvents qui s'élevèrent après la diffusion des ordres monastiques : les Dominicains, les Cordeliers. Puis, ce sont les hôtels des procureurs des grandes abbayes cisterciennes, le Petit-Clairvaux, le Petit-Citeaiix, le Pctit-Fontcnay, les hôtels de la Bussière, d'Auberive et du Moriniond, la maison de l'abbé de Saint- Seine, enfin, à l'angle de la rue de la Liberté et de la rue des Godrans, la maison du Miroir on du Mireust. lùrange demeure, que nul n'oubliait après l'avoir vue une fois. A celui qui n'en considérait que la partie haute, elle apparaissait, avec son pignon à escaliers surmonté d'une croix, ses fortes assises et ses créneaux masquant un chemin de ronde, comme une forteresse redoutable commandant le principal carrefour de la ville ; mais, quand les yeux s'abaissaient sur les petits tympans sculptés et l'arcature légère à colonnettes courant le long de l'étage inférieur, puis sur les hauts celliers du rez-de-chaussée donnant sur la rue par des baies en plein cintre, ce n'était plus qu'une jolie maison bourgeoise, du Xlll* siècle.

La maison du Miroir a été détruite en 1767, pour permettre l'élargissement de la rue des Godrans, et le souvenir n'en reste que dans un dessin de l'ingénieur Antoine et la mémoire des Dijonnais, qui appellent

encore son emplacement le Coin du miroir. Il n'y a plus trace de la Chapelle-aux-Riches, ni de la vaste nef des Cordeliers où de nombreuses familles avaient leurs sépultures, ni du couvent des Dominicains, démoli en 1874 pour faire place aux Halles. La Madeleine n'a conservé que le cadre de sa porte d'entrée, décoré à l'antique dans le st3'le du xvi" siècle.

La Maison du Miroir.

Les bâtiments du xiii" et du XW siècle, qui formaient le Petit-Clairvaux, présentent encore à l'extérieur leurs robustes contreforts cintrés et leurs baies profondes comme des meurtrières, tandis que l'intérieur, découpé en logements d'ouvriers, a perdu son unité. Des autres édifices conventuels, il subsiste quelques celliers enfouis dans la terre, noircis par la fumée des lampes et l'humidité, dont les colonnes rondes et trapues, surmontées de chapiteaux bourgeonnes ou feuillus, procurent une remarquable impression de solidité.

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