‹ Dimanches et fetes de l'AventChapitre 12 sur 16 · PSALM , L · texte numérisé non relu

PSALM , L

in hune mundum inlravit et per peceatum mors » (1). 0 loi terrible du péché, la nature veut que vous triomphiez. Mais Dieu permettra-t-il ce triomphe ? Ne fera-t-il rien pour prévenir dans l'âme de Marie l'invasion du péché ?

Il a choisi éternellement cette enfant de notre race maudite, pour introduire dans le monde le Libérateur ; et prévenant ses destinées glorieuses, il Ta associée au culte anticipé que les choses de l'humanité rendaient à son fils pendant les longs siècles qui ont précédé sa venue : au culte silencieux et ignoré des figures, au culte éloquent et public des prophéties. Le buisson ardent de Moïse inondé de la gloire de Dieu et conservant au milieu des flammes Thumidité de sa sève, la fraîcheur de sa verdure, le parfum de ses fleurs (2) ; n'est-ce pas Marie épousée par le Dieu d'amour, véritablement Mère du A erbe fait chair, et conservant dans Thonneur de la Maternité la sève, la fraîcheur, le parfum de sa

(l)RoM.. cap. V, 12.

(2) ExoD., cap. m.

ÉVANGILE : « MissLis est Angélus, etc. » 141

virginité? La verge cPAaron fleurissant dans les solitudes du tabernacle (1) ; n'est-ce pas Marie qui au moment où les mères d'Israël espèrent donner le jour au Messie, semble renoncer à cette gloire insigne, et qui, pourtant, dans le silence et la retraite, engendre la fleur prophétisée ? L'arche d'alliance où se conservent, près des tables de la loi, les souvenirs des bienfaits de Jehovah ; n'est-ce pas Marie tabernacle de la loi vivante, sanctuaire vénérable du plus grand des bienfaits, rincarnation ? Et cette courageuse Débora, cette fière Judith qui combattent pour le peuple de Dieu, cette belle et timide Esther qui fléchit la colère d'un roi jaloux de sa gloire, et ouvre aux enfants de Jacob le chemin de la patrie ; n'est-ce pas la Vierge puissante à laquelle Thumanité régénérée doit dire un jour : « Secours des chrétiens, porte du ciel, priez pour nous ? »

^: , Préparée, comme son fils, par les figures, Marie prend place auprès de lui dans les prophéties. Dieu la montre à nos premiers (1) NuM., cap. xviii.

142 AVENT. — IMiMACULÉE CONCEPTION

parents alors que, navrés de leur malheur, ils cherchent un point d'appui pour leur espérance. C'est sur cette seconde Eve et sur son fruit béni que le serpent concentre toute sa haine, c'est elle qui doit lui écraser la tête : El ipsa conteret capiit tiuim (1). Elle est encore enveloppée de l'ombre des temps, mais peu à peu la lumière se fait autour d'elle. David entrevoit sa beauté, et d sa langue prophétique, plus rapide que la plume d'un scribe qui se presse, il salue avec les charmes triomphants du roi des rois la majesté de la reine qu'il voit assise à ses côtés. « Ecoute, fille du Très- Haut, lui dit-il, écoute, oublie ton peuple et la maison de ton père ; le roi convoite ta beauté, et ce roi c'est ton Dieu, celui que tout le monde adorera ; et toi, tu verras les filles de Tyr t'apporter des présents, et les peuples puissants s'incliner en priant devant ta face » (2). Dans la vision multiple où lui ap-

(1) Gènes., cap. m., 15.

(2) Lingua mca calainus scribcC velociter scribentis. — Speciosus forma pra3 filiis hominum... specie tua et pulchritudiuc tua, intende, prospère procède et régna. — Astitit regina a dextris luis in vestitu deaurato circura-

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paraissent ensemble les épouses mystiques du Verbe et de l'Esprit Saint, Salomon chante, et l'humanité du Sauveur, et l'Eglise et l'âme sanctifiée, et Marie, la plus belle des femmes, Taurore de la rédemption, l'astre radieux qui reçoit, avant tous, les baisers du soleil éternel, la colombe, la bien-aimée (1). Plus rapprochés de la plénitude des temps, Isaïe et Jérémie, après avoir contemplé la source même des grandeurs de Marie, sa divine maternité, annoncent au monde le grand signe des miséricordes, la nouvelle et unique jnerveille de la toute-puissance de Jehovah, la vierge qui concevra et enfantera l'Emmanuel (2), la femme par excellence, qui toute seule, et sans autre secours que la vertu du

data varietate. — Audi, filia, et vide, et inclina aurem tuam ; et obliviscere populum tuuni, et domum patris lui. — Et concupiscet Rex decorem tuum : quoniam ipse est doininus tuus, et adorabunt eum. — Et filiae Tyri in muneribus : vultum tuum deprecabuntur omnes divitcs

plebiS (PSALM.. XLIV).

(1) Cant.

(2) Propter hoc dabit Dominus ipse vobis signum. Ecce virgo concipiet, et pariet fdium, et vocabilur nomen ejus Emmanuel (Isai., cap. vu, 14).

Très-Haut, sera mère de l'homme attendu (1). Et dès lors on entend circuler parmi les peuples des bruits mystérieux, le nom d'une femme se mêle à la tradition partout répandue du Rédempteur, la Vierge qui doit enfanter reçoit les hommages des sybilles et des vieux druides, et la voix harmonieuse des poètes invite Tenfant divin, en qui le monde espère, à reconnaître sa mère par un sourire (2).

Ainsi donc, Marie est aimée et choisie par Dieu de toute éternité. Elle est préparée dans le temps conjointement avec son fils, elle reçoit, en sa compagnie, le culte anticipé des figures et des oracles. A ce culte doit succéder le culte présentiel d'obéissance et d'amour que le Fils de Dieu lui-même rendra à sa mère, les louanges et les bénédictions de l'humanité chrétienne, les éternels cantiques des anges et des élus. Admirable chaîne, ditesvous, dont les deux extrémités se perdent

(1) Creavit Dominas novum super terram : femina circumdabit virum. (Jerem., xxi, 22).

(2) Incipe, parve puer, risu cognoscere matrem (Virgil., Eglog. IV).

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dans le sein de la divinité ! — Ne vous hâtez pas d'admirer, Messieurs. Si la Vierge prophétisée doit subir la loi commune et être envahie comme tout enfant de la race humaine, par le péché originel, la chaîne est rompue ; ses tronçons désunis s'en vont de côté et d'autre dans les deux ères qui partagent le temps, nous n'apercevons plus dans la conduite de Dieu, à l'égard de celle 'qu'il a séparée du reste des créatures par tant de privilèges, le caractère révélateur de sa parfaite sagesse : l'unité. Car, si prompt qu'il soit à purifier l'âme de Marie, il n'en est pas moins vrai que pendant un temps elle est souillée, pendant un temps elle est odieuse à son créateur, pendant un temps tout hommage doit cesser devant elle, pendant un temps il y a solution de continuité entre l'ère de préparation et l'ère de grâce. 0 grand Dieu ! prenez garde à votre sagesse !

G ; Prenez garde aussi à votre dignité ! Elle est menacée par cette longue suite de pécheurs qui précède la mère de votre fils. Le Verbe que vous engendrez éternellement, va

devenir, en prenant chair, le fils d'une femme. Vous, l'incréé, l'infini, vous vous appelez le père ; une créature finie s'appellera la mère. Père et mère d'un même fils, d'un même Dieu. Mon fils Jésus ! direz-vous tous les deux. 0 père immaculé ! je ne puis comprendre cette mystérieuse et ineffable communauté d'autorité et d'amour entre votre essence éternellement pure et un être plongé, ne serait-ce qu'un instant, dans le fleuve du péché. Si, dans l'association d'une fille de l'humanité à votre acte générateur, si, dans l'harmonie des rapports qui permettent que le créateur et la créature s'expriment de la même | façon à l'égard du même fils, il ne peul y avoir de part et d'autre égalité de perfections, c'est bien le moins, ce me semble, qu'il y ait similitude de pureté et d'innocence, et que la dignité du père ne soit jamais offensée par l'indignité de la mère.

Cette haute convenance se fortifie de la considération du moyen que Dieu emploie pour associer Marie à sa paternité. Ce n'est point du commerce vulgaire de la chair avec

ÉVANGILE : « M issus est Angelns, etc. » 147

la chair que doit naître riiumanité du Sauveur. Elle est conçue par une divine et toute chaste opération. Epouse mystique de l'Esprit de Dieu, Marie ne peut appartenir qu'à lui. Il ne faut pas que ses noces sacrées soient troublées par un souvenir amer, et qu'à l'heure où l'Esprit de lumière prendra dans son sang le sang de la rédemption, l'esprit de ténèbres puisse lui dire : Un jour celle que tu épouses était mon esclave.

41 Mais pourquoi tant tarder, mes frères, d'en appeler à celui-là même que Marie doit nommer son fils. Eternel et incorruptible gardien, vous voyez le fleuve d'iniquité qui s'achemine vers le sanctuaire de votre incarnation. Pouvez-vous empêcher qu^il ne soit submergé ? Et si vous le pouvez, le voulez-vous ? Je ne vous dirai pas que la honte de la mère rejaillit sur le fils et qu'il va de votre honneur de ne prendre chair que dans une chair toujours exempte de souillure. Je demande à votre amour filial de sauver l'honneur de votre mère. Un jour, après que vous aurez ouvert les portes du ciel, vous vous pencherez vers cette

triste terre et vous direz à la ^^ierge exilée : (( L'hiver de la douleur a passé, la pluie des tribulations ne tombe plus, les nuages de l'épreuve se dissipent, voici l'éternel printemps. Lève-toi, ma bien-aimée, et viens, viens, tu seras couronnée. Jam hiems transiii, imber abiît, et recessit ; siirge, arnica mea, et veni... veni, coronaberis » (1). De sa tombe, vierge de corruption, la bien-aimée s'envolera vers les cieux. Vous viendrez au-devant d'elle, vous la prendrez par la main pour la conduire au trône de sa gloire. En traversant les hiérarchies célestes vous leur donnerez ce commandement : Anges, prosternez-vous : voici votre reine. Les anges sont vos humbles serviteurs. Cependant s'ils allaient vous répondre : Pourquoi notre reine ? Verbe divin, vous avez choisi pour racheter le genre humain une nature plus petite que la nôtre. Nous l'avons adorée quand votre père, déchirant sous nos yeux les voiles de l'avenir, nous l'a montrée couverte d'opprobres, sanglante et défigurée. Mais en portant les péchés du (I) Cant., cap. II, 12 ; cap. iv, 8.

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monde elle était immaculée, et vous étiez là ; nous pouvions sans déchoir lui rendre nos hommages. Impossible aujourd'hui de nous humilier davantage. Celle qui vient a enfanté votre chair, c'est vrai ; mais n'aurions-nous pas pu, si vous l'aviez permis, vous faire un corps pétri des plus purs éléments ? Regardez-la et regardez-nous. Elle est née d'un sang corrompu, nous sommes sortis de la bouche du Très-Haut ; elle a été souillée par le péché, jamais il n'a flétri notre très pure essence ; un jour, elle vous fut odieuse, jamais nous n'avons cessé de trouver grâce devant vos yeux. Qu'elle règne sur les humains qui ont subi comme elle la loi du péché ; mais pourquoi notre reine ? Dans cet étrange renversement qui soumet à une nature déchue des natures toujours saintes, où est votre sagesse ? Où est votre justice ?

0 cher fils de Marie ! il faut, en vous épargnant ces reproches, épargner à votre mère ce suprême affront. Encore une fois, sauvez son honneur. Vous l'aimez avant qu'elle soit conçue et Dieu vous a constitué gardien de la

150 âVE>'T. IMMACULÉE CO>XEPTION

mère qui vous est destinée. N'allez-vous pas détourner loin d'elle les flots qui apportent à toute génération humaine le funeste héritage du péché, et nous montrer sa nature immaculée, au milieu du monde dévasté par la mort, comme une île fertile, riante, embaumée, de toutes parts baignée par le fleuve de la rédemption ? Vous pouvez ce prodige, car vous êtes le souverain dispensateur de vos mérites, vous le devez à votre amour filial, vous le devez à notre foi. Ne faut-il pas que nous sachions jusqu'où s'étend l'efficace de votre incarnation réparatrice ? Et comment le saurons-nous si elle ne produit quelque part la justice originelle, si elle ne remporte en quelque vie humaine une complète victoire sur le profanateur des naissances ? Assez de régénérations tardives ! Il est temps ; les préparations de Dieu sont au comble. Commandez. Arrière le péché qui déshonore les germes de l'humanité ! En avant les flots qui purifient ! Que votre bien-aimée soit, dès le premier instant, de sa conception, toute belle et sans tache ! Que tout soit vie, pureté et grâce dans la de-

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meure vivante de votre Incarnation ! Que Marie n'ait rien à envier aux Anges, et que sa Conception, immaculée comme leur naissance, assure les droits de sa maternité divine à Tuniverselle royauté. En toute vérité, l'ange pourra dire qu'elle est pleine de grâce, pleine en tout son être et en tout instant de son existence : Ave, gralia plena !

Mes frères, ces arguments de haute convenance qui s'appuient sur le fait de la maternité divine, peuvent impressionner la raison d'un théologien, mais ils ne suffisent pas pour faire de l'Immaculée Conception de Marie un dogme de foi. Les dogmes ont leur raison dans la révélation, et la tradition est le canal par où s'écoule, à travers les générations chrétiennes, leur sève divine. Lors même que les livres saints ne nous fournissent que des indications vagues, la voix des Apôtres, des docteurs, du peuple chrétien doit être considérée comme un écho de la voix de Dieu. Or, tous les témoignages des apôtres, des docteurs et du peuple chrétien ont été recueillis dans la grande enquête que prescrivit le Saint-Siège

avant de définir. — L'Eglise grecque est unanime dans les louanges publiques qu'elle a données de tout temps à son Immaculée. — L'Eglise latine ne s'est pas tue lorsque la scolastique, égarée peut-être par une physiologie erronée, certainement moins attentive à la tradition qu'à de fausses raisons tliéologiques, s'est fait une opinion qui l'isolait de la croyance populaire. L'Eglise enseignante a permis les disputes d'école, sans dissimuler sa croyance hautement manifestée par des fêtes et des privilèges. Elle attendait, car rien de plus propre à confirmer une vérité qui vient de Dieu que les discussions savantes des théologiens, rien de plus propre à déraciner une croyance erronée. L'Eglise, toujours sage, attendait donc, et la foi du peuple aidée de la science montait, montait toujours, tandis que la négation timide et respectueuse n'osait plus sortir des enceintes réservées. Enfin, le jour arriva, où, cédant aux instances des Evêques, des rois et des peuples chrétiens, l'Église tira, par une définition triomphale, le dogme, si longtemps vénéré, des limites

évangile: « Missiis est Angélus^ etc. » 153

où la prudence le tenait enseveli. Écoutez ce qu'elle dit par la voix de son chef infaillible : — « Par l'autorité de Notre Seigneur Jésus- Clirist, des bienheureux Apôtres Pierre et Paul et la Nôtre, nous déclarons, prononçons et définissons que la doctrine qui afiirme que la Bienheureuse Vierge Marie a été, dès le premier instant de sa conception, par une grâce singulière et un privilège du Dieu tout-puissant, ainsi que par les mérites de Jésus-Christ sauveur du genre humain, préservée et totalement exemptée de la tache du péché originel, est une doctrine révélée, et que par conséquent elle doit être fermement et constamment crue par tous les fidèles » (1).

Alors on entendit partout des cris d'allégresse, le monde catholique s'illumina et des fôtes pompeuses accueillirent d'un pôle à l'autre le dogme de l'Immaculée Conception. Nous avons été témoins de ce spectacle, mes frères. Il rappelait à notre siècle, où l'on

[\i Bulle Ineffahllis.

croyait la foi mourante, l'attendrissement et Tenthousiasme de l'Eglise d'Eplièse dont les fidèles S'embrassaient en criant : — Marie est mère de Dieu ! — après que les Pères du Concile eurent condamné Timpie Nestorius. Mais ici la définition naissait, comme d'ordinaire, de rim.minence d'un péril ; de nos jours, privilège inoui, la définition de l'Immaculée Conception est née de l'exubérance de la foi. C'est le cas ou jamais d'appliquer cet axiome théologique: « Dans les questions de foi, le sentiment du peuple chrétien est du plus grand poids » (1). Vous étiez, pour la plupart, de ce peuple chrétien, mes frères ; vous en êtes encore. \'ous croyez avec moi, vous croyez avec l'Eglise tout entière que le ^'erbe divin a fidèlement gardé la demeure vivante de son Incarnation et qu'il l'a sanctifiée par une grâce primordiale qui Ta préservée de toute souillure. 11 nous faut maintenant étudier les effets de cette grâce.

(1) In qucestione fidei commiinis fidelis populi sensus, non levem facit fidem. (Melch. Cano, De Locis Theologirisy Lib. V. cap. G).

ÉVANGILE : « Missiis est Angeliis^ etc. » 155

Toutes les beautés de Marie sont en germe dans la première grâce d'innocence et de sainteté dont nous devons considérer brièvement Texcellence, l'effusion sur la nature, l'épanouissement surnaturel, la précoce et persévérante action.

L'excellence de la première grâce dont le

divin ouvrier embellit sa demeure vivante se

peut mesurer sur l'intimité de leurs rapports.

« Il est manifeste, dit saint Thomas, que plus

un être se rapproche du principe dont il reçoit

ses propriétés, plus il participe à l'efficacité

de ce principe. Les anges ne sont mieux

doués que les hommes que parce qu'ils sont

plus rapprochés de la source de tout bien.

Mais plus rapprochée que les anges est la

Vierge bénie qui doit revêtir le Verbe de Dieu

de notre nature et l'appeler son fils; à elle

donc une grâce plénière qui l'emporte sur

toute grâce » (I); à elle de devenir le cbef-

(1) Quanto aliquid magis appropinquat principio in quolibet gcnere, tanto magis participât effectum illius prin-

d'œuvre des opérations surnaturelles de Dieu. Si nous comparons le seul germe de sa sainteté aux perfections multiples que le Créateur a répandues dans son œuvre, il les contient toutes. L'éternel et juste distributeur des grâces a condensé, en quelque sorte, tous les dons qu'il a faits et fera à ses saints, pour qu'ils devinssent le premier ornement de la plus chère des prédestinées (1). C'est toute la puissance de la rédemption qui la saisit en son premier instant (2), et lui confère une telle plénitude que les splendeurs du ciel et de la terre s'effacent devant sa splendeur (3).

cipii. Unde Dion, dicit (4 cap. Cœl. hier.) : Qaod angeli qui sunl Deo propinquiores, magis parlicipanl de bonilalibus divinis, quam homincs. Christus autem csl principium graliœ, sccundum divinitatem quidcm auctoriLative, secundum humanitatem vero instrumentaliter : unde et Joan. I. dicilur, Graliael veritas per Jesiim Chrislum fada est. Beala autem virgo Maria propinquissima Christo fuit, secundum humanitatem ; quia ex ea accepit humanam naturam. Et ideo prœ creteris majorem del)uit a Christo gratiaî plcnitudmem obtinere. {Summ. ThcoL, III p., qufest. 27, a. 5).

(1"! Ouidquid Creator singulis distributor justus contulit Marife adornanda; congessit. (Arnold. Carnot.)

(2) Redempturus humanum genus, prctium universum contulit in Mariam. (S. Bernard., Serm. De Aquœduclu).

(3) Virgo inter animas sanctorum et angelorum choros

ÉVANGILE : « Missiis esl Angélus^ etc. » 157

De cette créature bien-aimée, dont il va devenir l'image en prenant chair. Dieu voudrait faire comme une image infinie de son infinie bonté (1); c'est pourquoi, dit un pieux théologien, « il lui donne une première grâce qui commence là où toutes les autres finissent ; une première grâce plus élevée, plus parfaite, plus intense que la grâce de chacun des êtres raisonnables qui furent depuis le commencement, et qui seront jusqu'à la fin des siècles ; une première grâce, qui écrase sous le poids de son excellence les hiérarchies célestes, la foule des prédestinés et le chœur immense des créatures qu'embellit la justice » (2).'^7^^ ^/-V"

Cette grâce éminente opère en toute la nature de Marie l'effet que produisait en Adam

supereminet, mérita pingiilorum et omnium titulos antecedit, et sic spirituum hebetat dignitatem, ut sint quasi non sint. (S. Pelr. Damian., serm. De Assumplione).

(1) Fecit hanc Deus bonilytis suse infmitam imaginem. (S. Thom. opusc. De Charilale).

■2^ Quœ certe prima gralia lanta fuit, ut crediderim Mariœ primam gratiam ibi incepisse, ubi aliorum omnium gratiœ desinunt; ita ut primitivus Marianœ gratise gradus fuerit major, perfectior, et inlentior, quam gratia omnium angelorum hominum quotquot fuerunt ab origine mundi, et ad finem usque futuri sunt. Unde Maria novem Ange-

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la justice originelle, source des privilèges de lïnlégrité. Elle illumine Tintelligence, et si elle ne lui communique pas cette singulière pénétration, cette science universelle des choses naturelles que devait avoir le premier homme pour enseigner et gouverner le genre humain (1), elle la prépare à de plus hautes révélations et à une plus profonde connaissance des mystères éternels ; elle lui donne

licarum Hierarchiarum, et loti us })raedestinalorum turbre, quam dinumerare nemo polest, dona gratiœ quasi i:i arca quadam, sed cum multo prorsus cuiiiulo primo (lie conceptionis habuit: et etiam si totus contra Mariam sii,allatim justorum appendalur chorus, invenietur tiulina iiratiarum pondcribus à Mariœ parle depressa. (ContensoN, Theolog. menlis el cordis, lib. X, dissert. VI Marialogia, cap. I, specul. 2).

LKiîlisc exprime la même pensée dans la bulie de délinitlon de l'Immaculée Conception. « Quapropter illam longe ante omnes Angelicos Spirilus, ennelosque Sanctos cœlestium omnium charismalum copia de tîicsauro divinitatis deprompta ita mirifice cumulavit, ut ipsa ab omni prorsus peccati labc semper libéra, ac Iota {'Ulchra el perfecla eam innocentia? et sanclilatis plenitudiiieiu praî se ferret, qua major sub Deo nuUatenus ialelligilur, et quam prœter Deum nemo asseqni cogitando potest ».

(1) Quantum ad nolitiam rerum supernaînt-alium et llieologirorum majorem habuiL I>. Mrgo qcain .\d:ira. Ouantum > ero ad notiliam rerum materialium et civilium, majorem habuit Adam quam beata Virgo; quia inler eas

ÉVANGILE : « Missus est Angélus, etc. » 159

plus de fermeté dans la contemplation des choses surnaturelles, plus d'aptitude à Tintimité divine; elle lui rend plus faciles et plus douces les délicates et parfaites opérations de la vie mystique ; elle la prédispose à de plus fréquentes extases et à de plus sublimes ravissements ; elle l'établit plus inébranlablement dans la possession de la vérité contre les assauts des fantômes intérieurs, causes de nos illusions, de nos erreurs et de nos déceptions^Elle fortifie la volonté, la dirige et lui fait prendre ses pentes vers des vertus qui ne seront jamais égalées. Elle affranchit la liberté ; elle enchaîne les puissances inférieures, les soumet à l'empire absolu de la raison, leur défend de prévenir ses desseins, de troubler ses conseils, de résister à ses commandements, d'empêcher aucun des mouvements par lesquels l'esprit et le cœur s'élèvent

res plures sunt quas B. Virginem scire nihil referebat, et quœ in ea fuissent s-uperfluae, ut sunt plures arte^? quae sunt propriae viris, v. g. militiae, mercaturae, navigationis, cementariee, etc. Item ea quœ spcctant populorum gubernationem ad quam non erat destinata B. Virgo (S. Antonin., TheoL, part, iv, tit. xv, c. x).

vers les choses célestes pour les contempler et les goûter. En un mot, elle fait de l'âme de Marie la plus parfaite qui soit jamais sortie des mains de Dieu.

A cette âme il faut une demeure oii tant de perfections soient à l'aise, un instrument exquis dont de si excellentes facultés puissent se servir sans effort pour leurs nobles opérations. Aussi, mes frères, tandis que la grâce travaille l'âme de Marie, du même coup elle pétrit, elle sculpte (1) pour elle, selon l'expression d'un pieux auteur, un corps virginal, où la vie va faire jaillir les sources immaculées de la rédemption ; un corps digne d'être fécondé par la vertu de l'Esprit Saint et de servir de temple à la majesté du Verbe anéanti ; un corps qui pénétrera de sa vie, qui revêtira de ses charmes et de ses grâces le l)lus beau des enfants des hommes ; un corps dont la voix mélodieuse, dont les pieuses palpitations et les saints tressaillements chanteront, mieux que la harpe des séraphins, les louanges du Très-Haut ; un corps dont la mys-

(1) Sculpta a Deo ipso statua (Andrœas Mierosolym).

évangile: « Missus est Anc/elus, etc. » 161

térieuse et chaste beauté, reflétant les perfections de Tàme et la gloire même de son hôte divin, fera rêver les poètes, inspirera les artistes, séduira les vierges et ravira les saints; un corps dont les éléments incorruptibles résisteront dans la tombe, aux forces de destruction qui décomposent toute chair, et la réduisent en une aride poussière. — Mais pourquoi la tombe? La grâce marianique estelle donc moins forte que cette primitive justice qui conférait au père du genre humain les privilèges de l'impassibilité et de Timmortalité? — Non, mes frères. C'est à dessein que la chair immaculée de Marie reste ouverte aux envahissements de la souffrance et de la mort. Mais la souffrance ne sévira, plus sensible et plus profonde en cette nature d'élite, que pour devenir une source féconde de gloire et de mérites qui s'ajouteront au trésor de la rédemption ; mais la mort n'entrera que sur Tappel de l'amour, et ce sera un plus grand honneur pour la Vierge de la vaincre, par l'incorruptibilité et une prompte résurrection, que de l'avoir évitée.

La nature est parfaite. Et maintenant, — (( germes divins obéissez aux ordres de la sagesse éternelle; fleurs, épanouissez-vous, remplissez de vos parfums ce saint paradis, parez-vous de gracieux rameaux, et chantez la gloire de Dieu dans le plus beau de ses ouvrages. Obaudite me divini fruchis... fîorete flores... et date odorem et frondele in gratiam et collaudate canticum et benedicite Dominum in operibus suis » (1). La voix de Dieu est entendue, mes frères. La grâce produit son fruit dans Tàme de Marie et, par une plénière effusion, les dons de TEsprit Saint perfectionnent son ouvrage à mesure qu'elle opère. Toutes ensemble les fleurs montent, s'entr'ouvrent et envoient au ciel leurs parfums (2). Voici la foi, nourrie de la lecture et de la méditation des livres saints, abreuvée des lumières de la contemplation, affermie par la conversation des anges et les communications intimes de la sagesse divine ; la foi, que ni

(1) Eccli., cap. XXXIX, 17, 19.

(2) In beatâ Virgine debuit apparere omne illiul quod fuit perlectionis (S. Tiiom., in IV Sen/., dist. 30. quœsL 2, a. 1).

ÉVANGILE : « M issus est Angélus^ etc. » 163

l'incrédulité des hommes, ni les voiles dont se couvrira la majesté de Dieu, ni l'obscurcissement de ses perfections. dans le grand scandale de la croix ne pourront ébranler ou troubler. Voici l'espérance, qui s'empare des promesses de Dieu et concentre, dans le plus fervent des désirs, tous les désirs de l'humanité affamée de rédemption ; l'espérance, déjà préparée à résister aux épreuves et aux abandons qui assureront le triomphe de la malice des hommes. Voici la charité, qui ne veut s'attacher qu'au céleste bien-aimé,. qui se donne à lui sans réserve, qui embrasse toutes les créatures pour les lui offrir ; la charité, qui creuse, à l'avance, dans le cœur de notre future mère, ces abîmes de miséricorde où viendront se réfugier tous les pécheurs de la terre. Voici la prudence, si délicate qu'elle peut se troubler à l'approche des anges et hésiter devant les glorieuses propositions du ciel, ^'oici la justice, prosternée devant Dieu dans une continuelle adoration, docile à tous ses commandements, souple à toutes ses inspirations, tendrement abandonnée à la sage

conduite de la Providence, prête à tous les devoirs jusqu'à Toubli de tout repos, miroir le plus fidèle de cette éternelle justice qui sait donner libéralement à toutes les créatures la part du festin auquel la divine bonté les convie. Voici la fojce, magnanime et invincible sous les voiles de la faiblesse, la force, qui s'essaye dans Tombre aux combats de l'adversité, la force qui saura, quand le temps sera venu, se tenir debout sur le Golgotha, recevoir, sans murmure, de la colère divine, les coups destinés aux pécheurs et faire d'une vierge timide la reine des martyrs, du cœur de la plus tendre des mères l'autel où sera immolé, d'abord, le plus aimable des fils. Voici la tempérance, qui se détache de toute joie terrestre pour ne goûter que les chastes plaisirs de la grâce, et qui marchera bientôt d'un pas allègre et ferme dans les saintes voies de la pauvreté.

Autour de ces vertus héroïques, fleurs royales du plus beau des jardins spirituels, se pressent les touffes des mille vertus aimables auxquelles nous devons ce charmant

ÉVANGILE : « MissLis cst Aiigeliis , etc. » 165

portrait, que nous a tracé la plume de saint Ambroise dans son livre des vierges. — '< Marie était humble de cœur et prudente d'esprit, grave dans ses discours, sobre dans ses entretiens, pudique et réservée dans ses moindres paroles, appliquée à la lecture des Saintes Lettres, attentive à toutes ses œuvres, accoutumée à s'en rapporter au jugement de Dieu plutôt qu'au jugement des hommes, ne blessant personne, voulant du bien à tous, respectant ce qui est grand et surtout la sainte majesté de Tàge.... Rien d'affecté dans le regard à la fois modeste et franc de ses beaux yeux, rien de hardi dans sa parole, rien d'inconvenant dans ses actions ; son geste, son pas, sa voix tout était harmonie, et son corps était si i)ien l'image de sa belle âme qu'on croyait voir en elle l'incarnation de l'honnêteté... Imi^osante et vénérable dans sa démarche cl son abord, elle n'avait pas de meilleur ganiien qu'elle-même, et Ton cheichait à sa suite non pas tant la Iracc de son pied virginal que le degi'é de vertu qu'elle venait de franchir. Pratiquer la veilu, c'était moins

166 AVENT. IMMACULÉE CONXEPTION

un exercice pour elle qu'une leçon qu'elle donnait au monde » (1).

De qui ce portrait, mes frères ? De la mère admirable dont la sainteté fut accrue et confirmée par les attouchements sacrés de la Divinité ? — Non, mais de k Vierge cachée qui attendait Taccomplissement des promesses faites au genre humain. La grâce précoce se fît sentir en elle dès le malin de ses jours (2). Eut-elle conscience de son action à cette époque ténébreuse oi^i Tenfant, bercé dans le sein de sa mère, sommeille encore et reçoit passivement tous les bienfaits de la vie ? Je ne

(1) Eral Maiia corde humilis, verbis aravi'^, aninii prudens, loquendi parcior, legendi studiosior, intonta operi, vereciinda ^;ennono, arbitrum mentis solita non hominem sed Deum (iiuTrcro, nulliim lœderc, bcne velle omnibus, assurgere majoribii»;... Nihil torvum in oculis, nihil in verbls procax, niliil in actu inverecundum, non geslus fractior, non incessus solutior, non vox petulantior; ut ipsa corporis species simulacrum fuerit mentis, figura probitalis... Nullo ineliore custode sui quam seipsa, quse incessu, affatuquc venerabili;^ non tam vestiginum pedis tolleiel, (juam gradum virtutis attoleret: «juia cjuidquid egerit, disciplina est. Sic Maria implebat virtutis officia, ut non tam disccret, quam doceret i^S. Amdros., lib. II De Vir(jinibiiii\

(?) Adjuvabil cam Deus mane diluculo (Psal., XLV).

ÉVANGILE : « Missiis est Angélus, etc. *) 167

veux pas pénétrer ce mystère. 11 me sufOt de savoir qu'elle était miire à Tâge où les autres âmes s^éveillent à peine, et qu'au moment de sa présentation au temple sa raison de trois ans était capable de concevoir de magnanimes desseins et de dicter à sa volonté dliéroïques résolutions. Pendant que les filles d'Israël convoitent l'honneur de la maternité, dans l'espoir de donner le jour au Messie, elle veut être vierge (1). Son bien-aimé n'est pas de cette terre, et déjà la grâce fait chanter à son cœur ces paroles du cantique : « Je vous adjure, ô filles de Jérusalem, si vous avez trouvé celui qu'aime mon âme, dites-lui que je languis d'amour (2). — Je suis à lui et il est à moi, ce bien-aimé qui se nourrit au milieu des lis : Ego dileclo meo^ et dilectus meus mihi gui pascitur inter lilia » (3).

(1) Cf. Siimm. Theol. III. p., quœsL. 28, a. 4. Ulnim mater Dei vircjinilalem vouer il ?

;2) Adjuro vos, filise Jérusalem, si inveneritis dilectum meum, ut nuntietis ei quia amore langueo. (Gant., cap.

(3) Gant., cap. vi, 2.

Elle est bien à lui ! Son esprit, son cœur, sa chair immaculée, tout lui appartient. Le travail commencé par celui qu'elle a choisi pour son unique partage, s'unissant à la persévérance de ses efforts, va, de jour en jour, accroître la plénitude primitive de sa sainteté. Ces heures stériles pendant lesquelles notre nature s'oublie afin de réparer ses forces sont pour sa vertu des heures fécondes. Son cœur veille pendant que son corps repose, car le sommeil n'a point la force d'enchaîner l'activité de son amour, ni d'arrêter les incalculables progrès de la grâce, qui toujours opère en elle, et toujours ajoute la perfection à la perfection (1).

0 sage et tout-puissant préparateur! Vous pouvez venir, votre demeure vous attend. Oasis au milieu du triste désert auquel le lleuve de la rédemption va bientôt rendre la vie, elle sourit à tout ce qui l'entoure et an-

(1) Illic nuUa inlermi>;sa tempora: dormiendi non prius cupiditas, (luam nécessitas fuit ; ut tamen dum quiescerel corpus vigilaret animus (S. Ambros., lib. II De Virgi-

nibus).

ÉVANGILE : « MissLis esî Angélus^ etc. » 169

nonce l'approche des jours désirés. La terre, honorée d'une si grande merveille, exerce sur le ciel une attraction mystérieuse ; le Verbe va descendre du sein de son père. Ce qui l'attire plus que les fervents désirs de sa bienaimée, plus que le parfum des lis qui s'exhale de sa virginité, c'est son humilité profonde. Séduisante vertu que l'humilité ! Elle ne tempère l'éclat du génie que pour nous faire plus ardemment rechercher ses lumières, elle ne cache les bonnes œuvres que pour nous les rendre plus précieuses et plus chères, elle ne dissimule la sainteté que pour lui donner plus de relief. Nous l'aimons et, à cause d'elle, nous aimons mieux les perfections qu'elle couvre de son ombre. En cela, mes frères, nous imitons celui qui a menacé les superbes de sa foudre et promis aux humbles les préférences de sa bonté. Plus on se rapproche, par des abaissements volontaires, des rivages du néant, plus on est près des merveilleuses opérations de sa toute-puissance. La dernière touche de ses préparations, c'est l'humilité de celle qu'il a choisie. Marie comblée de tant

de dons, semble ignorer sa perfection (1). — « Vierge mère, fille de ton fils, s'écrie Dante, plus haute et plus humble qu'aucune créature (2) ! » — En effet, elle est si humble, que, nuit et jour, elle demande à Dieu, comme la plus grande des faveurs, d'être l'esclave soumise et dévouée de l'heureuse femme qui va devenir la mère du Messie. Ah ! Seigneur, qui avez fait de rien toutes choses, cet anéantissement est pour vous le plus grand des charmes. Déchirez les cieux et descendez ! votre heure est venue. Au grand mystère de votre Incarnation il fallait un sanctuaire sans souillure et orné de toutes les perfections par l'épanouissement d'une conception immaculée : La voilà ! c'est la Vierge pleine de grâce: Ave^gralia plena.

Saluons-la avec l'ange, mes frères. Admirons et vénérons l'insigne privilège qui la prépare au plus grand des honneurs, prodiguons-

1) Beala Virgo expressam fidem habebat incanialionis futuraî ; sed cum esset huinilis non tam alta se sapiebat (Summ. TheoL, III. p., quœst. 30, a. 1. ad. 2).

(2) Virgine madré, figlia del tuo figlio

Umile ed alta i)iu che creatura.

ÉVANGILE : « Missiis est Anr/elus, etc. » 171

' lui nos louanges, et remercioi.s Dieu de l'avoir sanctifiée au matin de ses jours.

Mais ne nous contentons pas de ces hommages, sous prétexte qu'il n'y a rien pour nous dans le mystère de grâce qui préserve Marie de notre honte et de notre malheur. J'y

^ vois un enseignement qui s'adresse à notre vie pratique et nous rappelle des devoirs trop souvent oubliés.

Nous n'avons pas eu l'honneur d'être soustraits à la loi fatale qui saisit toute génération humaine, et nous sommes nés, comme le reste des hommes, dans l'esclavage du péché. Mais, parla vertu du même sang et des mêmes mérites qui ont préservé Marie, nous avons été conçus et enfantés spirituellement dans la grâce de Dieu. Nous étions morts ; le baptême nous a donné la vie divine, et a fait de nous des êtres nouveaux. Cette régénération était dans notre nature purifiée la grâce initiale d'où devaient sortir toutes les grâces, toutes les vertus. Elle n'avait point, sans doute, en nous cette plénitude qui affranchissait Tâme delà bienheureuse Vierge des sollicita-

tions de la concupiscence ; mais en nous donnant une vie nouvelle, elle créait en nos âmes un organisme surnaturel en rapport avec cette vie : mystérieux plexus de vertus infuses, d'habitudes divines dont refficace est d'incliner l'ûme aux actes surnaturels qu'elle ne pourrait produire par sa propre énergie, de contrebalancer les forces de l'appétit et de prévenir sa domination. C'est la foi, l'espérance, la charité, ternaire sacré de vertus surhumaines, autour duquel doivent se grouper et s'affermir les bonnes et saintes liabitudes de la nature. Et pour compléter notre organisme surnaturel, l'Esprit Saint et ses dons, dont chacun est un rayon de soleil cpii éclaire le champ d'opération de chaque vertu, règle sa marche et ses progrès. Les Pères ont bien dit : « Le baptême est une fête de lumière et de sainteté ! »

Voilà, mes frères, la grûce initiale que nous avons reçue. Qu'en avons-nous fait ? — Avonsnous, comme Marie, veillé sur le germe sacré que Dieu avait déposé dans nos Ames ?

L'avons-nous fait fructifier autant que le

ÉVANGILE : « Missiis est Angélus, etc » 173

demandait notre vocation à la sainteté ? — « Marie, dit un grand orateur chrétien (Bourdaloue), quoique exempte de toute faiblesse et confirmée en grâce dans sa conception, n'a pas laissé de fuir le monde et la corruption du monde. Marie, quoique conçue avec tous les privilèges de l'innocence, n'a pas laissé de vivre dans l'austérité et dans les rigueurs de la pénitence. Marie, quoique remplie du Saint-Esprit dès l'instant de son origine, n'a pas laissé de travailler, et sans mettre jamais de bornes à sa sainteté, elle a toujours été croissant en vertus et en mérites ». Mais nous, sachant bien que le monde est un danger pour notre faiblesse, nous le recherchons, nous l'aimons, nous nous laissons pénétrer de ses maximes et enivrer de ses plaisirs. Nous, sentant bien que les passions nous tourmentent, nous avons horreur des saintes austérités qui pourraient les contenir. Nous, dont le devoir est de faire fructifier le germe divin de notre conception spirituelle, nous ne l'avons cultivé qu'avec mollesse, si nous ne l'avons pas mille fois

étoufte dans la corruption de nos péchés. Nous avons laissé notre foi se couvrir d'ombre, notre espérance fléchir vers la terre, notre amour s'égarer sur des biens périssables, nos vertus naturelles céder la place à des habitudes vicieuses et notre nature devenir insensible à la touche de l'Esprit Saint. Oh que j'ai grand'hontc de moi-même quand je compare ce que je suis à ce que je serais si j'avais su profiter de la grâce de mon baptême !

Vierge immaculée, je vous en prie, jetez un regard sur notre misère et prenez-nous en pitié. En ce jour où nous fêtons votre parfaite innocence et votre constante fidélité, obteneznous de ressaisir la grâce de notre baptême, de l'entourer d'une austère vigilance et de réparer par une culture intense de ce germe sacre les années perdues de notre vie. Nous ne serons sauvés qu'à ce prix. Il faut que nous puissions dire, comme l'apôtre, ce que votre vie nous dit mieux que lui : « La grâce de Dieu n'a pas été stérile en moi : Et gratia ejiis in me vacua non fuit ».

NOËL. — SAINT JEAN L'EVANGELISTE

ÉVANGILE : « In principio, etc. »

NOËL. — SAINT JEAN L'ÉVANGÉLISTE

In principio erat Verbum eî Verbiim erat apiid Deum et Deus erat Verbum... et r cliqua...

Mes Frères,

L'Evangile que je vous annonce n'est pas celui de la fête que nous célébrons aujourd'hui, mais il s'y rattache parce qu'il est l'œuvre et le plus bel éloge de l'apôtre dont il est dit dans la sainte Liturgie : « Jean était vierge quand il fut élu par le Seigneur, et pour cela il fut aimé plus que tous les autres. Jésus le fit reposer sur sa poitrine, et à cette

AVEÎ4T. — 12.

178 NOËL. — SAINT JEAN l'ÉVANGÉLISTE

Source sacrée, il bul les eaux lumineuses de son Evangile : Supra pecius Do mi ni Jesu recumbens, Evangelii fiuenia de ipso sacro dominici pecioris fonte polavit ».

Admirable privilège de la pureté. Elle dispose Tàme à la science intime du suprême intelligible. Lïncorruption la fait vivie dans le voisinage de Tincorruptible et Jésus-Christ lui promet la vision des mystères divins : u Beati miindo corde quoniam ipsi Deiim videbiini : Bienheureux ceux qui ont le cœur pur parce qu'ils verront Dieu ». Nulle part cette parole du Sauveur n'a j'eçu une plus admirable application que dans Tâme du saint Évangcliste. On peut résumer son éloge dans ces quelques mots : — 11 a mérité par sa pureté de nousdonnerdoctrinalcment le Verbe de Dieu, comme Marie par sa pureté a mérité de nous le donner réellement. Exposer sa doctrine c'est révéler moins la splendeur de son g<înie que la perfection de sa vertu.

Écoutez donc le profond et sublime début de son Evangile.

Dans le principe était le Verbe, et le Verbe

évangile: « In principio, etc. >> 179

était auprès de Dieu, et le ^'erbe était Dieu. Il était ce Verbe, il était dans le principe auprès de Dieu, chez Dieu, en Dieu lui-même. Tout a été fait par lui, et rien de ce qui a été fait, n'a été fait sans lui. En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes, et la lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont point comprise... Oui le Verbe était la vraie lumière qui illumine tout homme venant en ce monde. Il était dans le monde, et le monde a été fait par lui, et le monde ne l'a point connu. Il est venu chez lui et les siens ne l'ont pas reçu. A ceux qui l'ont reçu, qui ont cru en lui, qui ne sont point nés de la volonté de la chair, ni de la volonté de l'homme, mais de Dieu, il a donné le pouvoir de devenir fils de Dieu. Et le Verbe s'est fait chair, et nous avons vu sa gloire, sa gloire de Fils unique du Père plein de grâce et de vérité ».

Tout cela n'est point un récit, mes frères, tout cela n'est point un discours; qu'est-ce donc? C'est l'épopée abrégée du Verbe de Dieu chantée par une àme pure qui voit ce

180 NOËL — SAINT JEAN l'ÉVANGÉLISTE

qu'elle chante. Homère et Virgile invoquaient la muse; Jean, aigle divin, s'élève d'un vol hardi au-dessus des nuages de la nature dans la région de la lumière incréée... Vous n'entendez pas le battement de ses ailes, vous ne voyez pas le feu de ses regards, mais son cri retentit aujourd'hui dans toute TÉglise. In principio erat Verbiim... Que puis-je dire pendant qu'il parle, après qu'il a parlé ?... Pauvre aveugle que je suis, chantre impuissant, oserai-je ouvrir la bouche sur un si grand sujet? Eh bien oui, je parlerai. Comme l'aigle des évangélistes je ne ferai pas de discours, mais emporté sur ses ailes je chanterai avec lui l'épopée du Verbe de Dieu. J'expliquerai la pensée de l'apôtre bien-aimé ; et parce qu'il faut dire des héros ce qu'ils furent et ce qu'ils ont fait, je dirai du Verbe ce qu'il est, et ce qu'il a fait, invisiblement et visiblement. Si je languis en interprétant notre sublime Evangile, vous me pardonnerez, et vous voudrez bien comprendre que ma faiblesse est d'autant plus grande aujourd'hui que mon sujet est plus relevé. Puisse mon sujet grandir d'autant

évangile: « In principio, etc. » 181

tii^

plus en votre estime qu'il sera plus maltraité par ma parole.

Les espaces vous entourent et circonscrivent vos mouvements, élancez -vous par la pensée au-delà des espaces ; le temps pèse sur vous de tout le poids du passé et mesure chaque goutte de votre existence, élancezvous par la pensée au-delà du temps: le Verbe était : In principio eral Verbam. Ce vieux monde qui nous porte, a conservé dans ses entrailles les cicatrices peut-être mille fois séculaires des révolutions qui l'ont amené à sa perfection, mais avant ces révolutions le Verbe était : In principio eral Verbam. La terre n'est qu'une fraction de la masse immense dont les éclats ont rempli l'univers. Le soleil qui nous éclaire, les satellites qui le suivent dans le tourbillon général, les astres qui émaillent le firmament pendant les nuits sereines, tout était contenu dans un globe gigantesque^ une incommensurable

182 XOEL. SAINT JEAN l'ÉVANGÉLISTE

nébuleuse que le mouvement a rompue et le temps affermie ; mais avant cette matière primitive du monde le Verbe était : In principio erat Verbiim. Les anges contemplèrent avec admiration le travail de Dieu, ils furent ravis du déploiement de sa force et des manifestations successives de sa sagesse qu'ils avaient contemplées et admirées déjà dans leur parfaite nature et Tharmonie de leurs phalanges sacrées ; mais avant les anges le Verbe était : In principio eral Verbum. Notre esprit peut s'emparer des nombres et reculer par des formules qui épouvantent notre imagination rinstant premier de toute création, mais avant cet instant hypothétique qui met un terme à tous les calculs de l'esprit, le Verbe était : In j)rincipio eral Verbum. Il était, il était, il était : Erat. Ne lui cherchez pas un commencement : quand vous croirez l'avoir trouvé ce seul mot suffira pour vous confondre: Il était: Eral !

Il était Verbe. Erat Verbum. La parole éternelle du Dieu vivant qui a dit de luimême : Je suis celui qui suis : Ego sum qui

éva?:gile : « In principio, etc. » 183

sam. Ce grand Dieu que sa perfection fait unique est une nature animée qui se peuple elle-même de ses propres mouvements. Il se parle comme se parle toute nature intellectuelle ; mais aucune nature n'ayant sa perfection, aucune nature ne peut produire un Verbe comme le sien. Nous parlons, mais notre verbe se forme lentement par des opérations successives de notre intelligence. Il est possible avant d'être formé. Le Verbe de Dieu ne connaît point ces lenteurs, il éclate spontanément dans les profondeurs de l'essence divine, aucune évolution ne le prépare, il est toujours, comme son principe même, un acte infini. — Nous parlons, mais notre verbe ne peut exprimer toutes nos conceptions, il appelle à son secours une foule de mots qui ne représentent que par parties les pensées qui se meuvent en notre intelligence. Souvent même nous avons peine à retrouver ces pensées dans la troupe ordonnée des paroles qui ont la prétention de les reproduire, notre verbe est imparfait; mais le Verbe divin est la perfection même. Dieu se voit et il voit tout dans

184 NOËL. — SAINT JEAN l'ÉVANGÉLISTE

son essence, et comme cette sublime vision est un seul acte, il l'exprime par un seul verbe ; Dieu ne parle qu'une fois est-il dit au livre de Job : Semel loqidtiir Deu.s ; et en cette seule fois il reproduit tout ce qui est en lui. Nous parlons, mais notre verbe n'est qu'un accident dans notre nature; il n'est pas, il ne peut pas être notre nature même. Mais Dieu qui est et son être et son intelligence ne peut rien produire par accident, son ^'erbe reçoit toute sa nature, il subsiste comme lui ; et au lieu de se tenir devant lui comme un signe, il se tient en lui comme une personne. Voilà le Verbe : Verhum^ la raison vivante de Dieu, l'image parfaite de son être, son œuvre immanente, coéternelle, adéquate ; la splendeur de sa substance, la définition subsistante et personnelle du Père qui l'engendre.

Nous faisons sortir de nous-mêmes la parole péniblement éclose en notre esprit ; mais Dieu garde son Verbe chez lui : Et Verbum erat apiicl Deiim. Et parce que Dieu n'a pas d'autre chez lui que lui-même, c'est en luimême que son Verbe habite. Il habite donc,

évangile: « In principio, etc. » 185

il est par lui-môme, il est distinct de celui chez qui il est, et cependant il lui est uni, car autrement il ne serait pas chez lui.

Le Verbe est uni à Dieu, mais de quelle union, chrétiens? De l'union la plus intime et la plus parfaite que Ton puisse concevoir, Tidentité naturelle, car il est Dieu comme son principe : Et Deiis erat Verbam, Dieu par essence et non par participation. Dieu sans diviser l'être, Dieu sans multiplier la nature. Dieu sans nuire à l'unité. Dieu sans introduire la rivalité des perfections ; le même Dieu que son Père sans se confondre avec lui. Et Deiis erat Verbum.

^^oilà, Chrétiens, le Verbe qui était au commencement en Dieu. Hoc erat in principio apud Deum. Admirez-le, adorez-le, et soyez attentifs à ce qu'il va faire.

Il aime son Père et son Père l'aime. Mais ce double amour est fécond et de ces embrassements procède celui que nous appelons l'amour même, l'Esprit Saint, Dieu aussi comme les deux adorables personnes aux-

186 NOËL. — SAINT JEAN L^ÉVANGÉLÏSTE

quelles il doit la vie. C'est assez, le mouvement intime de TÈtre divin se termine à cetle opération sacro-sainte. Dieu se contemple en son Verbe, il Taime en son Esprit et par son Esprit. Il est heureux. 0 vous qui êtes sans avoir reçu l'être, nature infinie peuplée de trois personnes vivantes, incomparable famille où l'unité fait le nombre sans se diviser, où le nombre se résout dans l'unité sans se confondre avec elle, jouissez de votre béatitude. On ne peut rien vous en ravir, on ne peut rien y ajouter. Vous n'avez besoin de personne ni d'aucune chose, restez ce que vous êtes, c'est assez et tout est bien.

Mais d'où vient, chrétiens, que ma faible voix s'élève aujourd'hui pour chanter un si grand mystère? d'où vient que vous êtes rassemblés autour de moi pour m'entendre? Oui vous a mis en ce monde ? Et ce monde qui Ta mis dans l'espace? Et l'espace, qui a ouvert son vaste sein? Ecoutez : « Omnia per ipsiim facta siint et sine ipso factiim est nihil : Tout a été fait par lui et rien de tout ce qui est n'a été fait sans lui ».

ÉVANGILE : « în principio, etc. » 187

Dieu qui était heureux en lui-même et de lui-môme a voulu se répandre, communiquer à d'autres que lui son être, sa perfection, sa béatitude. C'est pour cela que nous sommes et que nous trônons au sommet de la nature inférieure. Mais Dieu n'a pas agi sans son Verbe : Sine ipso faciiim est nihil. îl ne s'en est pas servi comme d'un instrument, comme d'un ministre, mais il Ta appelé, et tous deux ils ont agi avec la même puissance. Egaux selon la nature, ils sont égaux dans leur opération extérieure. Dieu a tout fait avec son Verbe et par son Ver])e. Per ipsum, car en lui donnant la vie il lui a donné tout ce qui est en lui, son omnipuissance avec toutes ses autres perfections \per ipsum, car tout ce qui est fait doit être conçu ; l'artiste ne produit que ce qu'il a vu dans les profondeurs de son esprit. Il lui faut une idée, un type qu'il cherche, qu'il saisit, qu'il contemple, qu'il caresse, qu'il fixe dans son œuvre. Ainsi Dieu, dit saint Thomas, il ne cherche pas, sans doute, « mais il ne fait rien que par un concept de son intelligence : Deus nihil facit nisi per concepliiin

188 NOËL. SAINT JEAN l'ÉVANGÉLISTE

sui inlellecliis » (1). Or ce concept de Dieu c'est sa sagesse éternelle, son Verbe, son Fils. Il est donc impossible que Dieu fasse quelque chose autrement que par son Fils. Avant de produire il faut qu'il passe par lui. Car le Verbe est la raison éternelle et vivante de toute chose. Dieu regarde donc son Verbe et il prononce son fiai. Voilà pourquoi il est dit que tout a été fait par le Verbe.

Vous avez lu sans doute le poème de la création écrit par Moïse: Quelle page magnifique ! On y entend les explosions du Verbe de Dieu sur le chaos que les eaux enveloppent : Fiai! Fiat! Fiai! Et l'on voit la lumière se séparer des ténèbres, le firmament s'étendre sur le globe en formation, la terre sortir des eaux, les plantes germer en son sein et la couvrir d'un manteau de verdure, les astres briller au ciel, les êtres vivants s'agiter dans les eaux et traverser les vastes plaines de l'air, les montagnes et les vallées se peupler d'animaux de toute espèce, le roi du monde, enfin, l'homme apparaître pour commander à la

(1) Exposit. in Joan., Cap. I., Lcct. 2.

évangile: (( In principio^ etc. » 189

création et lui servir d'interprète. — Et Moïse n'a pas tout nommé, cherchez dans les hauteurs des cieux, cherchez dans les profondeurs des ahîmes, cherchez dans le monde visible et dans le monde invisible : tout ce qui existe, tout ce qui vit est un effet de cette cause transcendante qu'on appelle le Verbe de Dieu : Omnia per ipsiim fada sant^ et sine ipso faclam est nihil.

Et tout ce qui a été fait était vie en lui. Qaod faclam est in ipso vita erat. Les êtres, leurs espèces, leur nombre, leur ordre, leur harmonie, leur perfection, tout était vie dans le Verbe de Dieu. Car il voyait tout, il comprenait tout, et son voir et son comprendre ne sont pas distincts de sa vie et de son essence. « Toute créature en tant qu'elle est en Dieu est l'essence créatrice elle-même. Si donc, dit le docteur angéiique, on considère les choses dans le Verbe divin, non seulement elles vivent, mais elles sont la vie même ».

Tout a été fait par le Verbe. Mais dans ce monde qu'il a créé, que fait-il ? Il répand à grands flots la lumière : Et vita erat lux ho-

'r^'num. Toutes ces beautés de ia nature et en re toutes ces beautés, la vie, ce qu'il ; a de plus beau : tout nous illum.ne, car toJt nous parle de Dieu.

Les cieux nous racontent sa gloire, le firnian^ent se montre à nous comme l'œuvre de ses mains. Le sole.l et les astres, les mers

et les montagnes, les vallées et les plaines, la verdure, les fleurs et les fruits, les animaux de londeetdel'air.desforêtset deschamps, tout

"ousdU:- Nous ne non. sommes pas faits nous-mêmes ; c'est lui qui nous a faits : Venez adorons-le et chantons ensemble : - „ Q ^ orbe (liv.n, que ton nom est donc admirable Pa-' toute la terre: Qaam admu-abile e,t 'wmen laum i,-i iiniuersa terra „ !

-Mais, la plus éclatante lumière c'est notre "«tm-e et notre vie à nous : ce corps dont la niagn.flquearchitecture révèle „n artiste divincette âme qui porte l'empreinte lumineuse de' ^a face de Dieu ; ces nobles facultés qui sont un rellet des perfections de Celui qui est dans 'es ce... : la splendeur du Père ; ces principes '••î"n^!s qui éclairent notre raison et notre

ÉVANGILE : « In principio, etc. » 191

conscience, et dans notre vie naturelle, la vie surnaturelle, la vie divine elle-même, communiquée originairement à l'humanité par le souffle de Dieu : voilà la lumière : Et vita eral lux hominam.

Mais la lumière luit dans les ténèbres : Lax in tenebris lacet. Le péché a amassé des nuages autour de nos âmes, et à travers ces nuages nous ne voyons plus qu'amoindries et décolorées les manifestations de Dieu. Si au lieu de dissiper courageusement ces ténèbres^ nous les rendons plus épaisses par nos crimes, Dieu a beau se montrer et dire dans la nature : c'est moi! — dans notre corps: c'est moi ! — dans notre raison: c'est moi ! — aux saints rivages de notre cœur : c'est moi ! sa voix n'est ni entendue ni comprise : elienebrœ eani non comprehenderiint. Et notre vie pleine d'impiétés, livrée aux passions, tout entière à une sacrilège indépendance s'écrie: Non est Deus.

C'est ce qui est arrivé, hélas ! Je vous l'ai montré assez longuement dans ma dernière instruction, pour qu'il soit utile de revenir sur ce lugubre tableau. Le monde ancien n'est

192 NOËL. SAINT JEAN l'ÉVANGÉLISTE

que ténèbres. Et cependant Dieu n'a pas épargné la lumière. Aux révélations de la nature^ de la raison, de la conscience, il a ajouté d'autres révélations. Il a envoyé des hommes chargés par lui de nous annoncer sa vérité. Depuis Moïse jusqu'à Jean-Baptiste quelle longue suite de révélateurs î Jean-Baptiste est le dernier. Il vient rendre témoignage à la lumière ; mais il n'est pas la lumière. Comme toutes les voix qui se sont élevées dans Pantiquité il a rendu témoignage, un témoignage à la vraie lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde: Eral lux vera qiise illuminai omneni Iwminem venientemin hune nuinduni. Car lout homme reçoit Tempreinte lumineuse du ^^erbe (.'ans sa raison, du Verbe qui est la face de Dieu : Signalum csl super nos lumen vullus lui, Domine. Tout homme peut se préparer par la lumière de la raison aux lumières de la foi dont le Verbe est la source éternelle. Toiw homme, non pas seulement aujourd'hui, mais toujours : Omnem hominem venienlem in hune mundum. Toujours, car toujours il était dans le monde : In mundo eral.

ÉVANGILE : « In principio, etc. » 193

Eh bien, chrétiens, le monde qui a été fait par lui ne l'a pas connu : Mandas per ipsam fadas est, mandas eam non cognovit. Ils ont reçu des dieux mensongers, des passions glorifiées, des vices adorés. Temples, autels, sacerdoces, victimes, foule empressée d'adorateurs, tout cela à Moloch, à Baal, à Jupiter, aux idoles muettes, sourdes, impuissantes, mais lui ! lui le créateur, ils ne l'ont pas reçu : El sai eam non receperant . Il était dans le monde: In mando erat, mais ils l'ont chassé, chassé ignominieusement. Sa propriété c'était surtout le peuple qu'il avait choisi. Il y est venu par ses prophètes : In propria venit. Mais le peuple infidèle a tué les prophètes, torturé les oracles, et le temps venu, il ne rêve plus qu'un Messie grossier comme lui, tout autre que celui qui lui fut promis pendant plus de vingt siècles. Cependant, çà et là, de temps en temps, on voit apparaître quelques âmes fidèles nées de Dieu et non de la chair et de la volonté de l'homme, appliquées par la foi au vrai sens des oracles, recevant déjà le Verbe de Dieu comme la vraie

194 XOEL. — SAINT JEAN l'ÉVANGÉLISTE

lumière, et s'élevant par Fintime pénétration de sa vie jusqu'à la dignité d'enfants de Dieu : Qiioiqiiot aiitem receperant eiim, dédit eis poieslalem fîlios Dei fieri ; his qui crednnt in nomine ejiis, nerjiie ex voluntate viri, neque ex volonlate carnis, sed ex Deo nati sunt.

Mais ce n'était pas assez. Le Verbe de Dieu voulait un plus grand peuple. Ces âmes éparses comme les épaves d'un immense naufrage ne pouvaient honorer assez sa haute majesté, ni contenter son amour sans rivages. Il supplie son Père, il lui demande — quoi donc? D'emlDellir le monde afin que sa lumière soit plus vive? — Non. — D'envoyer encore des prophètes? — Non. — Mais de venir luimême, dans notre chair. Caché jusqu'ici, il veut être visible Le Père cède à ses ardents désirs, et le plus étrange, le plus touchant des mystères s'accomplit. Le Verbe se fait cliair : Ei Verbiim caro faciiim est. C'est la seconde partie de l'épopée du Verbe de Dieu.

évangile: « In principio, etc. » 195

Cette seconde partie de l'épopée du Verbe de Dieu est exprimée en peu de mots ; mais par ce peu de mots nous savons tout ce qu'il est et tout ce qu'il fait visiblement en ce monde. « Le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous. Nous avons vu sa gloire, la gloire qui convient au Fils unique du Père, plein de grâce et de vérité ». Ces paroles nous révèlent la vérité du mystère de l'incarnation et sa miséricordieuse destination.

Le Verbe incarné est Dieu et homme tout ensemble: deux natures, la nature divine et la nature humaine en une seule personne que nous appelons le Christ Jésus : Voilà la vérité du mystère.

Jean, tout ému encore des palpitations du cœur divin sur lequel sa tête s'était reposée, entendait nier autour de lui cette vérité, et son esprit prophétique entrevoyait dans l'avenir la suite des erreurs acharnées à défigurer le mystère de l'homme-Dieu. C'est pour

196 NOËL. SAINT JEAN l'ÉVANGÉLISTE

les confondre qu'il a composé son évangile ; mais, au début et en quelques mots, il les frappe toutes d'un coup mortel.

A ceux qui prétendent que la divinité ne peut se compromettre, sans déchoir, dans une union avec notre nature, que le corps qui s'est manifesté dans l'œuvre sanglante de la rédemption n'est qu'un fantôme, que le genre humain n'a eu sous les yeux qu'un simulacre de vie humaine, de souffrance et de mort, rÉvangéliste répond par cette énergique parole : « Le Verbe s'est fait chair : Verbum caro facliim est. Cette chair vraie et vivante a habité parmi nous: Ei habitavil in nobis. Nous l'avons vue de nos yeux, entendue de nos oreilles, touchée de nos mains, et c'est par ^cs réelles manifestations que nous avons vu la gloire d'un Dieu plein de grâce et de vérité.

Arius viendra plus tard. D'une main sacrilège, il dépouillera le Christ de sa divinité, en réduisant le Verbe à la condition d'une créature tirée du néant et inférieure au Père de toutes choses. — Mais déjà le chantre du Verbe a protesté contre ce blasphème. Celui

ÉVANGILE : (( In principio, etc. » 197

qui se fait chair est en Dieu depuis que Dieu est Dieu ; il est Dieu comme le Père qui l'engendre éternellement: Dieu créateur et non pas créature. Fût-il le plus parfait des êtres, il ne serait pas plus fils de Dieu que nous s'il était créé ; mais c'est déjà sa gloire de Fils unique de Dieu qui se manifeste dans le touchant mystère de son enfance: Gloriam quasi Linigenili a Paire : gloire qu'il affirmera luimême quand il dira : (( Moi et le Père nous sommes un: Ego et Pater anus siimiis.

Veut-on, avec Nestorius, diviser la personne du Christ? Ne voir en lui qu'un prophète, temple de la divinité et instrument privilégié de son énergie infinie ? Un saint, fils d'une Vierge, conservant sa personnalité humaine, sous l'influence constante el toujours victorieuse du \'erbe Fils de Dieu? Deux personnes distinctes, dans une même parole, une même action, une même œuvre? — Non, s'écrie l'Évangéliste : 11 y a entre le Verbe et la nature humaine qu il épouse une union plus intime et plus profonde que l'union d'influence, d'affection, d'autorité, de puis-

198 XOEL, — SAINT JEAN l'ÉVANGÉLISTE

sance et de dignité, u Le Verbe s'est fait chair : Verbiim caro faclam est ; et le fils qui a reçu sa chair d'une Vierge et nous apparaît plein de grâce et de vérité, n'est point une autre personne que le Fils de Dieu dont nous voyons la gloire.

Le Verbe incarné est un homme-Dieu, vrai Dieu et vrai homme. — Arrière l'Eutychien qui s'imagine qu'en lui les deux natures peuvent se mêler ensemble et devenir une seule nature composée de divin et d'humain ; nous donnant ainsi un être innommé et innommable qui ne serait ni Dieu ni homme; un être méconnaissai)le pour son Père des cieux et pour sa mère de la terre, un être incapable d'aucun acte rédempteur à cause de l'altération simultanée de sa divinité et de son humanité. Le Verbe, être infini, se refuse à devenir la partie d'un tout; le Verbe, être complet et immuable, se refuse à servir de forme à la matière ; le Verbe, être incommunicable, se refuse à prendre rang parmi les espèces créées. L'intégrité de sa nature est sa gloire, et c'est cette gloire, gloire qui convient au Fils

ÉVANGILE : « In principio, etc. » 199

unique de Dieu, que nous voyons en lui. Et vidimus gloriam ejiis, gloriam quasi aniçjeniti a Paire. Tout en lui est vérité, et la nature divine, et la nature humaine, unies, sans confusion, sans changement, sans division, sans séparation, par une grâce ineffable : Vidimus... plénum gratise el veritaîis.

Telle est, chrétiens, la vérité du mystère : deux natures en une seule personne. Un Dieu, un homme et un seul Jésus-Christ : voilà ce qu'est le Verbe de Dieu dans la seconde partie de son épopée, sa vie visible.

Mais pourquoi rÉvangéliste dit-il : Verbum caro factum est : Le Verbe s'est fait chair, et non pas : Verbum homo factum est: Le Verbe s'est fait homme ? — C'est à dessein, mes frères. Jean sait bien que la chair doit être dans la personne du Verbe incarné le sanctuaire, l'instrument, la conjointe d'une âme intelligente et libre, afin qu'il puisse mériter le salut du genre humain. Cependant il ne nomme que la chair parce que ce mot révélateur nous fait plonger le regard plus avant

200 NOËL. — SAINT JEAN l'ÉVANGÉLISTE

dans les profondeurs du mystère et nous en manifeste mieux la sublime et miséricordieuse destination.

Le Verbe s'est fait chair : caro^ afin que le fini soit représenté sous tous ses aspects dans les noces sacrées de Dieu avec sa créature. L'âme de Thomme ne représente que le monde supérieur des intelligences, sa chair est une réduction savante et harmonieuse du monde inférieur de la matière. Les mouvements des astres, les rapides fluides qui traversent l'espace, les feux souterrains qui travaillent le globe, les admirables soulèvements de l'Océan, le cours des fleuves, des rivières et des ruisseaux, les ondulations des montagnes et des collines, les plantes, les animaux de la création, tout cela est dans la chair : dans les sourdes évolutions de ses molécules, dans les courants qui la font tressaillir, dans la chaleur qu'elle dégage, dans les palpitations de son cœur, dans la circulation de son sang, dans les lignes harmonieuses qui la circonscrivent et la dessinent, dans sa vie végétative et animale, dans ses instincts et ses penchants.

évangtle: « In principio, etc. » 201

Par la chair unie à l'esprit l'homme est toute créature, disent les saints Pères : Homo est omnis creatura. Donc, en affirmant que le Verbe s'est fait chair, l'Evangéliste exprime énergiquement que la rencontre du fini et de l'infini est aussi profonde, aussi complète qu'elle pouvait l'être.

En s'abaissant vers la chair, le Verbe toutpuissant a fait comme ces forts qui, pour soulever un grand poids le prennent au plus bas. Il a pris le monde à l'endroit le plus vil afin de le mieux soulever vers l'infini.

Le Verbe s'est fait chair, caro, afin de nous révéler en sa personne la dignité de la chair corrompue par le péché. 11 y a tant d'instincts dépravés qui se cachent en ses replis ; elle est si hostile à notre vertu, si remplie d'infirmités et de douleurs que nous sommes tentés de croire qu'elle vient d'un mauvais principe et qu'on ne peut que l'exécrer et la maudire. Mais le Verbe nous montre qu'elle n'est point si méprisable, puisqu'il la juge digne d'être le tabernacle de la divinité.

202 NOËL. — SALNT JEAN l'ÉVANGÉLISTE

Le A'erbe s'est fait chair : caro, parce que les sens jouent dans notre vie intellectuelle, morale et religieuse un rôle important. Le langage du monde extérieur et le ministère des hommes n'ayant plus assez de puissance pour élever notre âme vers Dieu, le Verbe divin se rapproche de nous et se fait voir par la chair. Sa gloire transpire à travers le voile dont il a couvert son infinie majesté, sa parole et ses attouchements opèrent des mer- A'eillcs, sa bouche sublime nous révèle les secrets du ciel et nous rappelle toutes les vérités et tous les devoirs oubliés, ses traits s'illuminent des perfections de sa sainte âme, ses actions édifient. 11 combat toutes les séductions, il corrige toutes les erreurs, et ainsi s'accomplit cette remarquable parole que le prêtre chante avant le sacrifice: « C'est pour nous élever jusqu'à l'amour des choses invisibles que Dieu se fait connaître visiblement: Ut dum visibiliier Deum cognoscimas, per hnnc in iiwisibiliiim amorem rapiamur.

Par sa chair il se prouve, par sa chair il instruit, par sa chair il nous donne l'exemple

évangile: « Inprincîpioy etc. » 203

de toutes les vertus, par sa chair il est pour nous, tout ensemble, gloire, vérité et grâce : Et vidimus gloriam ejus plénum gratiœ et veritaiis.

Le Verbe s'est fait chair: caro; car puisqu'il vient pour réparer notre chute, et répondre en notre nom aux exigences de la justice divine, il faut bien que nous lui donnions quelque chose de nous-mêmes. Que lui donnerons-nous, sinon notre chair et notre sang?

L'homme n'a que cela à transmettre aux enfants qui naissent de lui. C'est par sa chair que Jésus-Christ est fils de la race humaine ; c'est dans sa chair qu'il reçoit les flots du sang que notre premier père a corrompus et avec eux la responsabilité de tous nos crimes. Responsable de nos crimes dans sa chair, il en portera la peine dans sa chair. Par elle il se donne le pouvoir de mourir, pour répondre à la sentence qui pèse sur l'homme pécheur, et offrir à la justice divine une victime qui mérite notre pardon en subissant notre châtiment.

Le Verbe se fait chair: caro^ afin de nous

204 NOËL. — SAINT JEAN l'ÉVANGÉLISTE

manifester au plus haut degré son amour. Le sang, ce fleuve empourpré dont les ondes fertiles vont porter la vie du centre aux extrémités de notre corps ; le sang, si précieux et si nécessaire à qui veut vivre ; le sang, Jésus- Christ veut le répandre pour nous jusqu'à ce qu'il n'en reste plus dans ses veines sacrées, afin que chaque goutte qui tomhe à terre puisse nous dire : u Je vous aime » !

Mais vous avez fait plus encore, ô Verhe adoré ! Vous avez pris notre chair, pour nous la donner, pour résider perpétuellement au milieu de nous, pour vous immoler tous les jours devant nous et pour nous, pour devenir notre nourriture, pour entrer en nos âmes et les faire vivre de votre vie dans la plus intime union qui se puisse concevoir. Le mystère de votre incarnation se consomme dans nos tabernacles, sui* nos autels et au plus intime de l'àme qui reçoit votre Eucharistie, la plus grande largesse de votre amour et la conclusion sublime de votre épopée.

Et maintenant, saint Apôtre qui avez chanté

évangile: « In principio, etc. » 205

si glorieusement cette épopée, je vous remercie en mon nom et au nom du peuple qui m'en- If tend. En interprétant votre parole, j'ai publié votre gloire. Demandez à Jésus pour nous un cœur pur, afin que nous puissions le voir dans le sein de son Père et dans le mystère de sa chair comme vous l'avez vu. En ce temps de la sainte enfance, prenez-nous par la main, conduisez-nous près de la crèche et faites-nous dire avec vous :

0 cher petit enfant Jésus, nous croyons que vous êtes la splendeur du Père, l'image de sa substance, vrai Dieu devrai Dieu, créateur de toutes choses et lumière du monde... Vous ;. êtes venu parmi les vôtres et ils ne vous ont point connu, ils ne vous ont point reçu... Mais estez au milieu de nous, nous vous connaissons, nous vous entourons de nos hommages, nous vous protégerons contre tous vos enneis, ô Verbe fait chair ! 0 cher petit enfant ésus, laissez- nous contempler, toucher et aiser votre front adorable où habite la sagesse ternelle qui a conçu le dessein de notre salut ! — 0 cher petit enfant Jésus, laissez-nous

206 >OEL. SAINT JEAN l'ÉVANGÉLISTE

contempler, toucher et baiser vos lèvres charmantes qui ont répandu sur le monde la doc- ' trine de vie I — 0 cher petit enfant Jésus, laissez-nous contempler, toucher et baiser vos mains, vos pieds, votre côté sacré d'où sont tombés les flots de sang qui nous ont purifiés de nos péchés ! — 0 cher petit enfant Jésus, laissez-nous contempler, toucher et baiser cette chair sainte et virginale que nous avons le bonheur de recevoir dans nos communions! — Et puis, la tête appuyée sur votre cœur, comme ^^[^e apôtre bien-aimé, nous attendrons en paix leffusion de votre grâce et de votre vérité qui nous préparera à l'effusion de votre gloire de fils unique du Père, par laquelle nous serons éternellement comme vous les vrais enfants de Dieu. Ainsi soit-il.

Évangile : « Postquam consummaii suni, etc.

FETE DE LA CIRCOlNCISION

« In illo lempore : Poslquam consiimmati « sunl dies oclo, iil circumcidereiur puer : « vocatum esi nomen ejiis Jésus, quod voca- « tum est ab Angelo, priusquam in ulero « concipei^elur : En ce temps-là, après que « huit jours furent éeoulés, le temps vint de « circoncire Fenfant. On lappela Jésus^ « nom qui lui avait été donné par l'ange « avant qu'il fût conçu dans le sein de sa «■ mère ». (Luc, cap, ir).

Mes frères,

Parmi les noms que reçoivent les enfants des hommes, il en est qui expriment des souvenirs, des désirs, des qualités, des accidents,

210 FÊTE DE LA CIRCO^XISION

il en est qu'on emprunte à leur famille ou aux circonstances de leur naissance : ces noms-là tout le monde peut les donner. Mais il en est d'autres que Dieu seul impose, parce que, seul, il connaît le mystère de notre prcklestination, et que, seul, il peut le résumer en un seul mot dont il pénètre et fera connaître, en temps voulu, le sens profond.

Tel est le nom que reçoit l'enfant-Dieu le jour de sa circoncision. Ce sacrement de la loi ancienne est un signe de salut en même temps qu'un signe d'alliance, et, selon la remarque de saint Bernard, « il convient mieux à ceux qui doivent être sauvés qu'à celui qui doit sauver les autres : Circumcisio qiiippe mag'is salvandi qnam saluatoris esse videhir ». Cependant le fils de Marie n'est pas appelé sauvé, mais Sauveur: Vocaiiim est nomen ejiis Jésus. Pour nous faire pressentir Timportance de ce nom. Dieu n'attend pas le jour où Ton doit l'imposer, mais, par une double révélation, il le fait connaître d'avance à la bienheureuse mère de l'enfant et au juste craintif qui doit être son protecteur. « Vous concevrez

ÉvG. : « Poslquam consiimmaii siini, etc. » 211

€t enfanterez un lils, dit l'ange à Marie, et vous l'appellerez du nom de Jésus ». Et au juste Joseph : « Ne crains pas de garder près de toi ton épouse Marie, car ce qui est né en elle est le fruit de TEsprit Saint, et elle enfantera un fils, et tu rappelleras Jésus : Et vocabis nomen ejiis Jesum.

0 mystérieux enfant ! Quelle est donc la signification du nom prophétique que Dieu veut vous donner ? — C'est le nom de votre mission ; — c'est le nom de votre gloire. — Jésus est le nom de votre mission, car l'ange dit à Joseph : « Il sauvera son peuple : Ipse salvnm faciel populiim siiiim^ » et votre peuple ce n'est pas seulement la nation juive, c'est l'humanité tout entière. — Jésus est le nom de votre gloire, car l'ange dit à Marie : « Votre Jésus sera grand et il régnera éternellement : Hic erit magnus... et veçjnabit in seterniim ».

Méditons ces deux pensées, mes frères, sous l'œil bienveillant de la très sainte mère dont le cœur tressaillit en entendant tomber de la bouche du messager céleste le nom mystérieux de son cher fils. Ave^ Maria.

Celui qui devait restaurer l'ordre divin renversé par la faute de notre premier père : celui dont la venue a été préparée par quarante siècles d'expérience, d'oracles, de désirs, de bouleversements et de catastrophes nous apparaît dans rÉcriture et les traditions sous divers aspects et divers noms. C'est le vainqueur du serpent, le promis de Dieu, sa bénédiction, son Messie, le désiré et Tattente des nations, la sagesse incréée, le juste, le saint. Mais le nom que Dieu lui destine, le nom qu'il portera, le nom qu'on inscrira officiellement sur sa tète couronnée d'épines à l'heure où il expirera, c'est le nom propre de sa mission : Roi Sauveur : Hic est Jésus Bex.

Avant que l'ange le prononce, les prophètes le chantent dans leurs oracles. — « J'ai été établi roi sur la montagne sainte de Sion », s'écrie le Psalmiste, interprète du Fils éternel

ÉVG. : « Postqiicun cnnsammati siinl^ etc. » 213

de Dieu, et le Seigneur m'a dit : « Demandemoi, je te donnerai les nations pour héritage » (1). Ce roi divin, David Fentrevoit dans ses visions prophétiques. II l'interpelle, il le presse : a Arme-toi, dit-il, de tes attraits et de ta beauté. Avance, que les chemins te soient prospères et règne » (2). — Et Isaïe : u Un enfant nous est né, un fils nous est donné !... 11 sera assis sur le trône de David et gouvernera son royaume aujourd'hui et toujours » (3). — Et Jérémie : « Le jour arrive, dit le Seigneur, je ferai sortir de David un germe de justice. Le roi régnera et fera régner la justice sur la terre » (4).

0 Prince attendu ! Est-ce donc toute votre mission d'entrer de plain-pied dans ^héritage que Dieu vous a promis, et de le gouverner avec une souveraine justice ? — Non pas, chrétiens, celui que les prophètes annoncent est roi parce qu^il est Jésus, parce que sa

l PSALM., 11.

i2) PsALM., XLIV.

(3) IsAÏ, Cap. IX, G, 7.

(4) Jeiœm., Cap. xxiii, 5.

mission est de sauver son peuple. — « Nous l'avons attendu, disent les oracles, c'est lui qui nous sauvera : Expeclavimiis et salvabit nos (11. — Peuple, le roi qui va venir à toi est le ju^te Sauveur : Ecce rex tuas véniel iibijustiis el salvator (2). — Dites à la fille de Sion : le voici qui arrive : Ecce salvator Unis venil. On t'appellera le peuple saint, racheté par le Seigneur : El vocabant eos populus sanctus, redenipli a Z>om//zo (3). Venez, peuples joyeux, venez boire l'eau de la grâce aux sources que vous ouvre le Sauveur : Haiirielis agitas in qaudio de fonlibiis salvaloris » (4). — Voilà les oracles, mes frères. Dieu les accomplit en donnant au fils de Marie le nom de Jésus.

Eh quoi, cet enfant pauvre et sans prestige qu'un ouvrier présente au couteau de la circoncision, c'est le roi Sauveur, si pompeusement annoncé par les prophètes!.. Tais-toi, juif charnel ; Jésus n'est pas le roi sauveur que rêve ton ambition. Tu voudrais des richesses,

(1) IsAÏ, Cap. XXV, 9.

(2] Zachar., Cap. ix. 9.

(3^ IsAÏ. Cap. Lxu, 11, 12.

(4i Ibid Cap. xii, 3.

ÉVG. : « Postqaam consiimmati sunt. eic. » 215

des honneurs, l'empire du monde. Les peuples q^ui t'environnent et grandissent autour du petit coin de terre où tu végètes, sous le sceptre asservi d'un étranger, sont pour toi autant d'ennemis de tes grossières espérances. Il te faudrait pour contenter tes désirs un chef illustre et puissant selon le monde, capable de te donner une revanche sanglante sur toutes les nations dont Dieu s'est servi pour te châtier et soumettre par les armes l'univers entier. Peuple aveugle, tes malheurs et ta dispersion ne t'ont pas corrigé de tes vues ambitieuses. Tu rêves encore aujourd'hui l'universelle domination, et ne pouvant l'obtenir par de glorieuses conquêtes, tu espères y arriver par la ruse, le vol, l'exaction, le pouvoir de l'argent. Garde tes illusions et laisse-nous comprendre autrement que toi le mystère du salut.

Nous autres chrétiens, nous croyons que le chétif enfant dont le couteau de la loi fait couler le premier sang est vraiment le roi Sauveur promis par les oracles. Fils de Marie, il est humble et presque misérable d'aspect.

mais la foi nous dit qu'il est le Fils de Dieu, son Verbe fait chair et par conséquent roi par droit de naissance.

Comment ne serait-il pas roi, celui qui prend éternellement Têtre, la vie, la puissance dans le sein même du roi des rois et à qui nous devons tout ce que nous sommes ? Nous sommes ses créatures. Non-seulement il était au commencement avec son Père, Dieu comme lui, agissant avec lui, et faisant jaillir du néant toutes les merveilles du monde, mais toutes choses ont été faites par lui. « Pourquoi, s'écrie le grand Augustin, pourquoi TEcrivain sacré dit-il : In principio Deus creavit cœlum et îerram : dans le principe Dieu créa le ciel et la terre, et quel est ce principe ? — C'est le \ erbe : In principio id est in Verbo ; parce que Dieu a tout fait par son Verbe : quia omnia fecil Deus Verbo. Dieu se parle éternellement et engendre sa propre vie et les perfections et l'harmonie de sa vie en son Verbe et par son \'crbe ; de même, il parle et produit dans le temps le monde, la vie du monde, les perfections et l'harmonie du monde dans son

ÉVG. : « Postqiiam consammati sunt, etc.» 217

Verbe et par son Verbe. S'il y a des hommes et des peuples en ce monde, et pour ces hommes et ces peuples une magnifique et riche nature, à chaque instant prodigue de ses biens, nous le devons à la parole de Dieu, au Verbe de Dieu. Or, nous le croyons, nous le confessons : le fils de Marie est le Verbe de Dieu ; on ne peut pas être plus maître, plus roi qu'il ne Test, en vertu de son éternelle et féconde génération.

Il est roi encore par droit d'investiture. Dieu qui le voyait dans sa chair humiliée, longtemps avant qu'il l'eût prise, lui a fait dire par son prophète : « Demande-moi et je te donnerai les nations pour héritage : Postula a me et dabo libi génies hseredilalem liiam. — Or, dans l'anéantissement de l'incarnation et dans les honneurs divins que le Verbe anéanti rend à son Père, n'y a-t-il pas la plus éloquente et la plus puissante de toutes les prières? Et-Dieu peut-il refuser à son Fils ceux dont il exalte la nature en sa personne et dont il divinise le culte en ses hommages.

Mais, écoutez : le Fils de Dieu doit être roi

par un droit plus touchant et plus décisif pour nous. — Comment cela, mes frères ? — En ajoutant au droit de naissance et d'investiture le droit de délivrance et de salut. Il est beau pour un roi d'être le fils d'une race illustre et d'hériter sans conteste de tous ses droits à la souveraineté. Mais combattre Tennemi de son peuple, rompre ses légions, les disperser, les mettre en fuite au prix de mille blessures, au péril de sa vie : enfin, délivrer son peuple, le sauver de la mort et revenir à lui empourpré de son propre sang, couronné des lauriers de la victoire et plus maître que jamais de tous les cœurs par le prestige de son courage et de son dévouement, n'est-ce pas ce qu'il y a de plus royal ?

C'est ainsi que Dieu veut que son fils soit roi. ^'oilà pourquoi il lui donne le nom du Sauveur : Jésus. — Mais de qui et de quoi nous sauve-t-il ? — Du péché, le plus grand ennemi du genre humain. Par le péché, l'homme a offensé 1 infinie majesté de Dieu, brisé les liens de grâce et d'amour qui l'unissaient à son créateur; il est tombé, par ce fait^

ÉVG. : « Poslqiiam consummali siini^ etc. » 219

au pouvoir de Tesprit maudit dont il imitait Tinarratitude et la rébellion. Gomment Tarracher à cette fatale domination ? Comment le rapprocher du souverain bien dont il s'est violemment séparé ? Comment laver l'outrage qu'il a fait à son seigneur et à son maître ? Il appartient à Dieu seul, mes frères, de répondre à ces questions. Or, la réponse de Dieu la voici : 11 s'est résolu à ne rien sacrifier de son droit ; il lui a plu que sa justice infinie fût manifestée dans le monde à l'égal de ses autres perfections ; il a décrété que l'humanité ne serait sauvée que par une réparation égale à Toulrage fait à la majesté divine par le péché, et cela dans l'immolation sanglante d'une seule victime, volontairement et librement substituée au genre humain prévaricateur.

Hélas I où trouver dans la création cette victime, et dans cette victime la matière d'une peine qui égale le péché ? Il se détourne du souverain bien, il le nie, et autant qu'il est en lui, il le détruit, car il voudrait le réduire à l'impuissance et le voir disparaître, pour le

remplacer par quelque bien subalterne auquel il a rivé les désirs de l'âme humaine. La majesté qu'il outrage, dit saint Thomas, lui donne une sorte d'infinité qu'aucune satisfaction d'un être fini ne peut compenser. Quel bien, en effet, pourrait sacrifier le pécheur qu'il soit possible de comparer au bien infini qu'il a méprisé et que Dieu soit tenu d'accepter ? Quel à bien que Dieu ne soit en droit de lui reprendre pour le punir de son crime avant qu'il ait satisfait? Et quand bien même un innocent, s'il s'en trouve, voudrait répondre pour les coupables, quel bien possède-t-il dont il ne doive déjà riiommage à son créateur ? Non, aucune créature ne peut rendre à Dieu l'honneur que le péché lui enlève. L'immense hécatombe de la nature entière ne nous donnerait pas la mesure des exigences de la majesté divine.

C'est donc en vain que l'homme prévaricateur cherche à se racheter par une substitution sacrée qui inonde de sang les autels, en vain qu'il multiplie les hécatombes, en vain qu'il égorge son semblable dont il a fait une hostie de la divinité, en vain qu'il donne au

ÉvG. : « Postqiiam consiimmati sunt, etc. » 221

sacrifice expiatoire des propositions tragiques et cruelles dont le souvenir nous épouvante, en vain que le peuple de Dieu lui-même offre des holocaustes pour le péché ; près des autels ensanglantés, il faut chanter avec les vrais Israélites : « Gieux, répandez votre rosée ; nuées, pleuvez le juste : que la terre s'entrouvre et germe le Sauveur : Borate cœli desuper^ et niibes ptuani JListum. Aperiatur terra et germinet salvatoretn.

Les cieux se sont ouverts pour laisser passer le juste, et la terre lui a donné la matière du sacrifice qu'il doit offrir pour notre délivrance. Regardez-le, mes frères : c'est l'enfant Dieu, l'enfant de la circoncision.

0 cher petit enfant, vous seul pouvez nous sauver, car en vous seul Dieu trouve ce qu'il aurait en vain cherché dans les autres victimes : l'innocence dévouée pour toucher son cœur, le péché à châtier pour exercer sa colère, l'infini pour réparer l'offense faite à sa majesté et pour satisfaire rigoureusement aux exigences de sa justice.

Le fils de Marie est saint et innocent : sanc-

liis^ innocens, et bien que confondu avec les pécheurs, en subissant comme eux la loi commune, il en est séparé par sa pureté immaculée : segregaius a peccatoribiis. Jamais être plus pur n'a réjoui l'œil de Dieu ; jamais victime ne fut plus capable de toucher son cœur par les charmes de son innocence. Elle ne subit aucune contrainte, mais elle va elle-même au-devant des coups. En entrant dans le monde, le Verbe incarné dit à son Père : « Me voici pour remplacer les hosties qui n'ont pas su vous plaire » ; quand son heure sera venue, les bourreaux obéiront à son amoureuse volonté : oblaliis est quia ipse volait. Son sacrifice procède d'un libre et joyeux dévouement.

C'est Finnocent qui se dévoue, et, en même temps, c'est le pécheur universel. Pourquoi Dieu le frapperait-il s'il ne voyait en lui le péché qu'il faut expier ? Aussi en reçoit-il la marque dans sa chair innocente. La circoncision est comme le signe sensible du décret éternel qui le condamne à la souffrance et à la mort. S'il ne contracte pas la souillure du

ÉvG. : « Postquam consummali siint, etc. »

péché, il en prend la ressemblance en se faisant marquer comme les pécheurs : In similitiidinem carnis peccati ; il en accepte l'effroyable responsabilité. Toute la dette du genre humain passe à son compte, si bien que Dieu ne voit plus en lui que le péché vivant : Eum qui non nouerai peccatam pro nobis peccaium fecit. C'est pour cela qu'il va le frapper et le broyer : Attritiis est propter scelera nostra.

Voilà précisément ce qui nous sauve, mes frères, car cet innocent, ce pécheur universel est le Fils de Dieu. En échange de la gloire que le péché a ravie à son Père, il lui rend, par son immolation, un hommage où elle se retrouve tout entière. L'outrage du genre humain se mesure sur la dignité d'un Dieu offensé ; son expiation se mesure sur la dignité d'un Dieu immolé. Infinité d'un côté, infinité de l'autre ; la balance est parfaite. Il faudra bien vous rendre, justice de mon Dieu, et laisser tomber entre les mains blessées que vous tendra le Sauveur le décret fatal qui nous maudissait.

Toutefois, mes frères, Dieu n'attend pas que le sacrifice de son Fils soit consommé pour lui donner le nom de Sauveur. Il le mérite déjà dans lacté légal qui fait couler son premier sang. (( Telle est la force de la circoncision, dit Tapôtre, que par elle on s'oblige à accomplir toute la loi : Tesiificor omni homini circiimcidenti se qiioniam debitor est iiniversœ legi faciendcv » (1). Dans l'efPusion précoce de son sang, le Fils de Dieu donne à son Père les arrhes de sa parfaite obéissance au décret vengeur qui le condamne à la souffrance et à la mort. Le sang de la circoncision est la première goutte du fleuve sacré qui doit noyer dans ses flots les iniquités du monde. Un jour, ô divin enfant, on le verra couler de votre chair déchirée par les verges, de votre front couronné d épines, de vos pieds et de vos mains percés de clous, de votre cœur traversé par la lance d'un soldat, et quand vous aurez poussé ce cri suprême : consummatum est^ on pourra lire au sommet de votre croix : « Voilà le Roi Sauveur : Hic est Jésus rex ». (1) Galat., cap. V, 3.

ÉvG. : (( Poslqiiam consammali siint^eic. » 225

Saluons-le, mes frères, et chantons avec l'Eglise : « Heureuse faute qui nous a valu d'avoir un tel Sauveur : 0 felix ciilpa qiise ialem meriiil habere redemptorem ». Vous le voyez, ce cher Sauveur, dès les premiers jours de sa vie mortelle, dans le mystère de la circoncision, entrer en lutte avec le péché. C'est le prélude d'une bataille effroyable, dans laquelle sa gloire semblera sombrer avec sa vie. Rompu, déchiré, sanglant, martyrisé, il expirera sur le cadavre de l'ennemi ; mais bientôt, sortant du tombeau^ il reviendra vers les siens et leur rappellera la promesse qu'il leur a faite de vaincre le monde : Confîdite, ego vici miindiim ». Le prophète Ta vu dans son triomphe. « Quel est, s"écrie-t-il, celui qui vient d'Edom et de Bosra avec des habits teints de sang ? Qu'il est beau dans sa parure, et comme il s'avance avec force et majesté ! — C'est le Verbe qui annonce la ju-stice et qui vient pour défendre et sauver. — Pourquoi donc, ô Verbe, ta robe est-elle rouge, et ton vêtement comme les habits de ceux qui foulent la vendange ? — J'étais seul au pres-

soir ; aucun homme d'entre le peuple n'est venu m'aider : mais j'ai renversé l'ennemi dans ma fureur, je l'ai foulé aux pieds dans ma colère, et son sang (avec le mien) a jailli sur mes vêtements et ils ont été souillés. Le jour de ma vengeance est dans mon cœur ; peuples, voici l'année de la délivrance )>. — 0 roi Sauveur, salut ! Vous êtes beau dans la splendeur de votre éternelle génération, et je suis ravi de pouvoir vous appeler le Fils de Dieu, le rayonnement du Père, l'image vivante de sa substance infinie, le premier-né de toute créature, l'héritier de toutes choses, le maître et le dominateur de l'univers ; mais quand je contemple votre chair ensanglantée, quand je vous vois revenir triomphant du combat de la mort, couronné de gloire et d'honneur par votre passion et pour le salut du. monde, je vous trouve plus beau encore, et je suis plus ravi de pouvoir vous appeler Jésus ! Jésus ! mon Jésus ! — C'est bien le nom de votre mission. Laissez-moi dire encore que c'est le nom de votre crloire.

ÉvG. : (( Postquam consummali sunt, etc. » 227

Dieu devait une récompense à son Fils pour raccomplissement de sa mission de délivrance et de salut. 11 la lui donne dans le nom même qu'il lui impose. C'est de l'Apôtre saint Paul que je tiens cette vérité : Ecoutez-le : (( Le Christ Jésus, qui avait la nature de Dieu et pouvait se dire son égal, s'est anéanti en prenant forme et nature de serviteur, et en se faisant semblable aux hommes, si bien qu'on le prit pour l'un de nous. En cet état, il s'est encore rabaissé lui-même, se faisant obéissant jusqu'à la mort, la mort honteuse de la croix. C'est pourquoi Dieu Ta exalté, lui donnant un nom au-dessus de tout nom, afin qu'au nom de Jésus tout genou fléchisse dans leciel, sur la terre et dans les enfers » (1).

Il y a des noms d'hommes qui nous rappellent de grandes qualités, de grandes vertus, de grandes actions, de grands événements ; mais que leur gloire est donc peu de chose

1^1) pHiLipp., Cap. II, G-10.

en regard du glorieux nom de Jésus, de ce nom de force et de douceur, de justice et d'amour qui a pris et prend encore tous les jours possession du monde, possession des âmes, possession de Dieu.

L'histoire nous montre, mes frères, de grands monarques envoyant leurs capitaines dans les pays voisins de leur empire, ou vers des contrées inexplorées pour en prendre possession. On y plante leur étendard, on y proclame leur puissance, on y inscrit leurs noms sur des monuments. Ils ont la force, on se soumet à leur pouvoir : pouvoir circonscrit, qui ne parvient jamais à réaliser Tuniverselle domination que rêvent les ambitieux, pouvoir éphémère, que les révoltés de la liberté outragée renversent du jour au lendemain. Une seule force a pu soumettre le monde et y établir un empire universel et durable ; c'est la force d'un nom.

Point d'armes aux mains des conquérants qui doivent fonder et étendre le royaume de la rédemption, mais sur leurs lèvres le nom du Sauveur Jésus ! On leur a donné toutes les

ÉvG. : « Poslqiiam consiimmali sunl^ etc. » 229

nations à conquérir : Omnes gentes, et ils ne sont que douze pauvres gens auxquels vient se joindre un persécuteur converti. Mais la grandeur de l'œuvre ne les effraie pas, tant ils sont sûrs de la force triomphante du nom royal qu'ils proclament. Ecoutez-les : — « Certlssime sciât domiis Israël, quia et Dominum eiim, et Christum fecit Deus^ hune Jesnm^ qaem cracifixistis : Sachez, maison d'Israël, que le Jésus par vous crucifié. Dieu l'a fait votre maître et lui a donné une royale onction. — Vous voulez être sauvé. Eh bien, il n'y a de salut qu'en lui. Pas un autre nom, sous le ciel, n'a été donné aux hommes qui soit pour eux le nom d'un Sauveur » (1). Ainsi parle l'Apôtre saint Pierre. — Et ce vase d'élection que le Sauveur a purifié pour qu'il portât son nom aux gentils, Tapôtre saint Paul : « Prœdicamus Jesam et hanc crucifîxam, nous prêchons Jésus et Jésus crucifié. — Dieu a tout mis à ses pieds : Omnia subjecit suh pedibus ejus. Il faut qu'il règne : Oportei illum regnare » (2).

(1) AcT.,Cap. IV, 10-12. —(2) I Cor., Cnj). xv, 25.

Les pouvoirs publics ont beau leur dire : — Nous vous défendons de prêcher et d'enseigner au nom de Jésus : nous vous défendons de prononcer ce nom. Ils prêchent, ils enseignent, ils proclament le nom béni du Sauveur ; ils le transmettent aux héritiers de leur libre éloquence et de leur divine mission ; et depuis plus de dix-huit siècles, on entend, chez les civilisés, les barbares et les sauvages, au centre et aux extrémités du monde, ces cris apostoliques : Jésus est maître î Jésus est roi ! Jésus est Sauveur ! Nous prêchons Jésus crucilié ; il faut qu'il règne : Oportet illnm re(jnarc !

CommenI, mes frères, ces hérauts du Fils de Dieu peuvent-ils espéier que le nom d'un crucifié prenne possession du monde? — Comment ? — Mais parce que le nom de Jésus est plus fort que toutes les armées des conquérants. 11 commande à la nature. Au nom de Jésus, les apôtres et leurs successeurs disent à toutes les infirmités et à la mort même : (( Levez-vous ; Surge ! » et ils sont obéis. A défaut de ces prodiges, ils font parler le mi-

ÉVG. : « Postqiiam consiimmati sunî, etc. » 231

racle de leur courage et de leur sang. Pour le nom de Jésus, ils bravent la faim, la soif, la nudité, la misère, le froid glacial, les chaleurs dévorantes, les longs voyages, les tempêtes, les veilles, les fatigues, les périls de toutes sortes ; et, si Ton attente à leur vie, ils la livrent joyeusement pour le nom de Jésus : Tradideriini animas suas pro nomine Jésus. Aussi, voyez où en est aujourd'hui leur conquête : partout Jésus a des sujets ; partout la croix, son étendard, se dresse avec cette inscription : Hic est Jésus Rex ; partout s'élèvent des temples où Ton chante, où Ton adore le saint nom de Jésus. On peut dire de lui comme du créateur : Seigneur, notre maître, que ton nom est donc admirable par toute la terre : Domine ^ Dominus noster, quam admirabile est nomen luum in universa terra !

Et remarquez, je vous prie, que, dans cette prise de possession du monde, il n'y a ni empires renversés, ni villes détruites, ni pillages, ni carnages, ni peuples condamnés au sacrifice de leur liberté et au lourd tribut de la conquête. Le roi pacifique n'ambitionne que la

possession des âmes : c'est assez de son nom pour les soumettre. Son nom est la révélation succincte des secrets du ciel, le résumé d'une doctrine sainte qui ne s'impose à l'esprit humain que pour le délivrer de toutes les erreurs ; son nom est la promesse d'une grâce qui, après avoir purifié l'âme de ses souillures et efTacé en elle toute trace de damnation, s'attaque à la racine même du péché, à ces odieuses convoitises doii procèdent les mouvements désordonnés qui sollicitent et finissent par pervertir notre volonté ; d'une grâce qui tempère la rigueur des peines dont le péché a peuplé la terre, d'une grâce qui pénètre l'àane, y fait fleurir toutes les vertus el l'enlève jusqu'aux sommets delà perfection.

Le croyant qui dit : Jésus ! confesse parce nom sacré toutes les vérités de la foi : le mystère de la vie divine, le Père qui nous a donné son Fils, le Fils qui s'est fait semblable à nous, l'Esprit Saint que le Fils nous a légué pour achever l'œuvre de notre salut et de notre sanctification, l'origine divine de l'humanité, sa déchéance, sa restauration, son

ÉvG. : « Poslquam consiimmall siint, etc. » 233

éternelle et surnaturelle destinée, la loi nouvelle et les institutions saintes qui sont devenues la règle de notre vie.

Le pécheur qui dit : Jésus ! voit se dresser devant lui l'arbre sanglant d'où coule le fleuve qui le doit purifier de ses fautes. Il s'humilie et ouvre son âme confiante à l'immense miséricorde qui s'est manifestée dans le sacrifice de l'homme-Dieu.

L'âme tentée qui dit : Jésus ! attend de celui qui fut tenté comme nous en toutes choses, pour mieux nous ressembler, une mystérieuse onction qui la fortifie dans la lutte et lui assure la victoire.

Le pauvre qui dit : Jésus ! se rappelle le dénûment volontaire de son divin roi : les misères de sa crèche, les austérités de sa vie d'ouvrier, les privations de sa vie publique et le suprême dépouillement de la croix. Il trouve moins dur et moins amer d'être pauvre en si haute et si sainte compagnie.

L'affligé, le souffrant qui dit : Jésus ! voit se dérouler sous ses yeux les humiliations, les opprobres et les maux infinis qu'a endurés

riiomme de douleurs. Il comprend qu'on ne peut pas marcher par une route de plaisir et de joie sur les traces de ce divin chef, et il se console en pensant que les immenses souffrances de son Sauveur ont été la cause de son immense gloire.

Le juste qui dit : Jésus ! entend dans ce nom béni comme un cri d'appel qui le convie à la perfection de toutes les vertus. Il se laisse emporter par la grâce et configurant sa vie à celle du divin modèle dont il copie la sainteté, il }>eut s'écrier : « Ce n'est plus moi qui vis, c'est Jésus qui vit en moi ».

Nom glorieux de mon roi Sauveur ! Je ne saurais dire toutes les voies par lesquelles vous prenez possession des âmes. Elles sont à vous et c'est pour elles que vous prenez possession de Dieu.

Vous connaissez, mes frères, la puissance d'un nom sur le cœur des rois et des princes de la terre, quand ce nom leur rappelle quelque grande affection, quelque grand dévouement et quelque grand service. Il leur suffît de l'entendre pour qu'ils ouvrent leurs mains

ÉvG. : « Poslqiiam consiimmali siint, etc. » 235

libérales et répandent leurs faveurs. Or, le nom de Jésus est le nom du Fils unique du roi des rois volontairement immolé, pour rendre à son Père une gloire égale à celle que le péché lui a ravie. — Comment Dieu pourrait-il résister à la puissance de ce nom, et refuser quelque chose à ceux qui l'invoquent ? Lorsque Moïse, son serviteur, le conjurait d'épargner son peuple infidèle, il pouvait lui dire : « Laissez-moi tranquille : dimitle me ». Mais en entendant le nom sacré du bien-aimé qui s'est sacrifié pour sa gloire, il faut qu'il €ède : Jésus est aussi fort que lui. Aussi le Sauveur nous a-t-il dit, avant de consommer son sacrifice : « Tout ce que vous demanderez à mon Père en mon nom, il vous l'accordera ». Vous entendez : Jésus n'excepte rien, rien des maux dont nous voulons être délivrés, rien des biens que nous pouvons légitimement désirer, rien des grâces nécessaires à notre sanctification et à notre salut. Par la puissance de son nom, nous sommes certains de tout obtenir. Voilà pourquoi TEglise nous apprend à terminer nos prières par cette for-

mule : Per Domimim nostrnm Jesiim Chrisliim. Mais c'est surtout le bien suprême, l'éternel repos en Dieu, Téternelle vision et jouissance de Dieu qu'il faut demander par Jésus : Car il en a pris possession, non seulement pour lui-même, en faisant triompher son humanité sainte à la droite du Père, mais pour tout le genre humain qu'il appelle à sa suite. « Par le voile déchiré de sa chair, il nous a ouvert la voie nouvelle et vivante qui conduit au ciel : Initiavil nobis viam novam et ■ vivenlem, per velamcn, id est carnem siiam. — Nous n'avons qu'à suivre avec confiance les. traces de son sang pour arriver à la porte du vrai saint des saints : Habenles [îduciam in. inlroilii sanctorum, in sanguine Chrisii » (1). Et pour que cette porte s'ouvre devant nous, il nous suffira de pousser ce cri de foi et d'amour : Jésus ! Jésus ! doux Jésus ! Et alors nous entrerons dans l'éternelle demeure où nous continuerons à chanter sans fin la gloire du Roi Sauveur, pendant que les réprouvés, qui se sont tus sur la terre, rempliront les

(1) Heb., Cap. X, 19, 20.

ÉVG. : « Poslquam consiimmati sunt, etc. » 237

abîmes de cette plaintive confession : IVon est in alla aliquo salas. — Et ainsi sera accomplie cette parole de l'Apôtre annonçant l'universelle gloire du nom de Jésus : In nomine Jésus omne genii flectatur cœle^tiiim, terrestrium, et infernoi''um.

Nous n'attendrons pas, mes frères, les suprêmes révélations du désespoir pour comprendre la puissance et la gloire du nom de Jésus. C'est en lui que chacun de nous cherchera son salut et sa perfection ; c'est par lui aussi que nous demanderons le salut des sociétés ravagées par l'incrédulité et le vice et menacées de guerres intestines qui les extermineront plus sûrement que le choc des armées sur les champs de bataille. Peuples, défiezvous des noms de Sauveur qui courent le monde. Ni les ambitieux couronnés, ni les hommes de fer, ni les renards politiques, ni les charlatans à prestiges, ni Talliance armée des Etats, ni leur intervention pacifique dans les querelles de la misère et de la richesse, du travail et du capital, n'empêcheront les sociétés de s'effondrer, si elles n'ont recours à

Tunique Sauveur, le roi Jésus. Il a fait ses preuves en transformant le inonde à l'heure où l'antique humanité achevait l'expérience de ses égarements et de sa corruption. Il a remplacé par une doctrine élevée et pure les triviales et monstrueuses erreurs qui enténébraient l'esprit humain ; il a soumis les instincts révoltés et les passions déchaînées au joug d'une loi sainte. Plus que par sa doctrine el par sa loi, il a, par ses exemples et par sa grâce, ramené le genre humain sur la voie de ses destinées éternelles. Nous lui devons tout ce qu'il y a de juste et de saint dans la vie des sociétés humaines. C'est à lui seul qu'il appartient de rajeunir et de féconder ces germes de vie, à lui seul de conjurer les périls de mort, « car, sous le ciel, aucun autre nom que le sien n'a été donné aux hommes qui soit pour eux le nom d'un Sauveur: iXec enim aliud nunien est siib cœlo daliun hominibuSy in (jiio oporleal nos saluos fieri ».

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