‹ Dimanches et fetes de l'AventChapitre 6 sur 16 · TROISIÈME DIMANCHE DE L'AVENT · texte numérisé non relu

TROISIÈME DIMANCHE DE L'AVENT

In illo lempore miserunl Jiidœi ah Jerosolijmis sacerdoles et leuitas ad Joannem, iil inlerrogarenl eiim : ta qiiis es ? Et reliqiia. (JoAN.^ cap. i).

Mes Frères

Les Pères de rÉglise se sont appliqués à sonder les intentions des pi'êtres et des lévites dont il est parlé dans FEvangile de ce jour. Etaient-ils de bonne foi ? Cherchaient-ils sincèrement le Messie ? Ou bien voulaient-ils surprendre dans ses paroles Thomme étrange dont rinfluence toujours croissante ébranlait

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leur crédit? Je n'en sais rien. Duel c[ue fût leur dessein, je ne pense pas qu'ils aient voulu contribuer à notre édification. Abandonnonsles au jugement de Dieu, qui pénètre les plus secrètes pensées et tournons nos regards versle saint Précurseur.

Il ne répond que par d'énergiques dénégations à toutes les questions qui tentent sa modestie. On lui demande s'il est le Christ. Il ne refuse pas de répondre, il ne déguise passa pensée, mais il confesse ouvertement qu'il n'est pas le Christ : El confessas est el non neqnvil : Et confessas est qaia non sam ego Christas. Êtes-vous Élie? — Non. — Êtes-vous prophète? — Non. — Mais alors qui êtes-vousdonc ? Que dites-vous de vous-même? — Je suis la voix de celui ([ui crie dans le désert : Rendez droit le chemin du Seigneur, Ego voxclamantis in deserto: diligiie viam Domini. — Pourquoi baptisez-vous si vous n'êtes ni le Christ, ni Élie, ni prophète ? Je baptise dans l'eau ; mais il y en a un au milieu de vous que vous ne connaissez pas : c'est lui qui doit venir après moi ; il est au-dessus de moi, et ja

k\\yG.:((MiseriiniJiidœij ad Joannem, eic.)) 67

ne suis pas digae de délier la courroie de sa chaussure. Ciijiis non siim dirjmis ut solvant ejiis corrigiam calceamenîi (1).

Si Jean-Baptiste n'eût été qu'un homme vulgaire, il eût pu tromper la bonne foi du peuple ou tomber dans les pièges de la synagogue. Mais au moment où l'opinion publique lui olTre un piédestal, au moment où Ton fait appel en son cœur à la passion dont tout cœur d'homme suit si facilement la pente, il se rapetisse, il s'abaisse, il nous donne à tous une magnifique leçon d'humilité. Ne vous attribuez pas la gloire qui n'est point en vous, couvrez d'une ombre discrète les vertus et les privilèges dont il a plu à Dieu de vous honorer, ne reconnaissez pas d'autre grandeur que la sienne et prosternez-vous devant elle dans un sentiment profond de votre indignité. Voilà ce qu'il nous dit. Paroles austères en même temps que sublimes, bien dignes d'être offertes à la méditation des âmes chrétiennes.

Cependant, mes frères, je vois quelque chose de plus grand dans notre Evangile : J'y

[\, JoAN., cap. XI, 19-28.

vois la transfiguration du ministère sacerdotal en ses deux actes essentiels: la parole et le 1 sacrement. Debout entre les temps anciens et i les temps nouveaux, Jean-Baptiste annonce la fin du sacerdoce judaïque et proclame Texcellence du sacerdoce chrétien. Appliquezvous, je vous prie, à ces considérations.

Les deux actes essentiels du ministère sacerdotal sont la parole et le sacrement. La parole instrument de la vérité, le sacrement instrument de la grAce, cette énergie surnaturelle qui s'ajoute à la nature humaine afin de la rendre digne d'entrer en rapport avec la divinité. C'est un grand spectacle que nous donne l'humanité religieuse et qui confondra éternellement les prétentions de ceux qui ne demandent la lumière qu'à leur raison, et la force qu'à leur courage ; de ceux dont toute la religion se résume en cette orgueilleuse formule : Dieu et moi ; pas d'intermédiaire entre ma nature et son être sublime. —

ÉVA'SG.iaMiseruniJadœiy adJoanneni, etc. » 69

De tout temps, et chez les peuples les plus barbares, nous entendons une parole qui n est pas la parole de Tliomme ; nous voyons des signes mystérieux ayant pour but de consacrer la nature humaine, de l'initier au culte de la divinité et de lui donner, selon la parole d'un ancien, « comme le principe d'une vie meilleure ». Le prêtre, à quelque culte qu'il soit asservi, raconte au peuple les secrets du ciel et en répand sur ceux qui les demandent les bénédictions. Memphis, Babylone, Athènes et Home ne conservent, au sein de Terreur et de la corruption, une attitude religieuse que grâce aux deux actes essentiels du ministère sacerdotal, la parole et le sacrement. — La parole est dépravée, le sacrement est infirme ; mais tous deux ils rendent témoignage d'une tendance universelle de la nature humaine, cherchant Dieu, et se reconnaissant impuissante à entretenir avec lui le commerce sacré dont elle a besoin.

L'histoire accuse les prêtres des cultes antiques d'ambition, de ruse, d'exploitation déloyale et sacrilège des instincts populaires, et

riiistoire a raison ; mais en signalant un abus elle affirme une loi ; en réprouvant un crime elle constate une vérité générale : à savoir que Dieu n'a pas fait riiomme pour qu'il marchât vers ses destinées éclairé seulement par la lumière incertaine de sa raison, appuyé seulement sur les forces chancelantes de sa volonté ; que Dieu a ajouté aux lumières de la raison les lumières de son Verbe, aux forces de la volonté les forces de sa grAce. Au faîte de tous les pouvoirs et de tous les ministères. Dieu a placé le pouvoir et le ministère sacerdotal armé de la parole et du sacrement. Nier ces deux choses c'est refuser à Dieu le droit et la puissance d'entrer en rapports intimes avec des êtres dont il est le père et le maître, c'est outrager la nature humaine dans sa plus haute, sa plus légitime, sa plus universelle tendance.

Parole et sacrement ; ces deux choses ont été altérées par Tiguorance et les passions humaines. C'est pourquoi le Seigneur offensé de l'erreur et de la superstition, est intervenu d'une manière solennelle. Son peuple, sorti

î:vAXG.: «MiseruniJadœi^adJoannem^eic. » 71

des flancs généreux du père des croyants, venait d'échapper à la servitude de TEgypte, aux t^treintes d\in peuple barbare, comme parle l'Ecriture : In exihi Israël de Egypto domiis Jacob de populo barbaro. Le peuple égyptien déjà célèbre par ses lois et ses gigantesques travaux, était cependant un peuple barbare. Barbare, car il avait prostitué aux idoles les iidorations qui n'étaient dues qu'à Dieu. Barbare, car ses traditions et ses rites avaient été défigurés par un sacerdoce infidèle, et avaient reçu l'empreinte du génie funeste qui depuis l'origine du monde tix)uble Fliumanité dans ses actes religieux. Barbare, car le commerce sacré que tout homme doit entretenir avec la divinité n'avait plus lieu chez lui qu'entre des âmes avilies et une nature déshonorée. Dieu appela donc son peuple au désert- Il fit passer sous ses yeux les traditions et les rites primitifs à travers les feux purificateurs du Sinaï. Il chargea son serviteur Moïse d'instituer un sacerdoce sans tache ; et à ce sacerdoce il donna sa parole et ses sacrements. La révélation mosaïque était donc sous la garde

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d'un sacerdoce vénéré. Sans y rien changer Dieu renrichissait de temps à autre par des oracles qui calmaient les impatiences de son peuple, trop empressé de voir s'accomplir les grands événements dont il portait le germe en son sein. Debout au seuil du sanctuaire, couvert de Tépliod, du rational et de la mitre, le prêtre attendait les enfants d'Israël, que des solennités sagement distribuées dans le cours de l'année attiraient vers Dieu. 11 expliquait la loi, il prenait dans ses bras les enfants pour les consacrer au Seigneur, il immolait les victimes, il brûlait les holocaustes, il aspergeait de sang les pécheurs qui demandaient le pardon de leurs fautes, car sans le sang il ne pouvait pas y avoir de rémission du péché : Non sine sanguine fit reniissio peccaioriun.

11 en fut ainsi jusqu'aux jours de Jean-Baptiste. Les siècles du désir et de res})érancc touchaient à leur fin ; de nouveaux temps allaient commencer et avec ces nouveaux temps un nouveau sacerdoce. Dieu, qui prépare toujours d'une manière savante les grands événements, trouva bon de consommer le sacerdoce

ÉVAXG.: ^(MiserLinfjLidœi^adJoanneni,elc.y> 73

antique et d'essayer le sacerdoce nouveau dans la personne du Précurseur de son Fils. Semblable à l'étoile du matin qui brille au firmament pendant que le soleil se balance invisible sous la courbe de l'horizon comme pour prendre son élan vers le sommet des cieux ; semblable à Tétoile du matin, dernier reste d'une nuit consolée i)ar des légions d'astres froids et pâles, et miroir de l'astre glorieux qui va paraître, Jean-Baptiste se lève et brille à l'aurore du Nouveau Testament. La Judée est pleine du bruit de sa renomm^ée ; les souvenirs de sa prédication vigoureuse et austère se transmettent d'une région à l'autre, de tous les pays on accourt à son baptême, et la synagogue agitée par de sinistres pressentiments plutôt que par de religieuses espérances lui envoie demander qui il est : Tu qui s es ?

Il n'est pas prophète, dit-il, c'est-à-dire, qu'il n'a pas reçu mission d'entrevoir et d'annoncer dans le lointain le Désiré des nations, mais il le voit près de lui et le montre du doigt. Conmie Isaïe il a reçu le feu sacré,

et comme Jérémie il a été appelé et sanctifié dans le sein de sa mère, non pas par une vertu anticipée du Rédempteur, mais par son mystérieux attouchement. Ses premiers tressaillements sont une prédication qui révèle la présence même de celui dont les prophètes diraient : il doit venir. A son égard il est plus que prophète, il est révélateur. David chantait son glorieux fils que Dieu lui montrait dans les lumières de l'inspiration. 11 chantait la nuit et le jour, mais ses oracles inaccomplis tombaient douloureusement dans le vide des siècles. Les figures qui réjouissaient son <;œur paternel ne disparaissaient que pour le laisser dans une solitude désolée où il ne rencontrait plus que le souvenir importun de ses iniquités. L'ivresse de ses larmes succédait à l'ivresse de ses transports prophétiques. Mais Jean-Baptiste est l'heureux témoin des mystères qu'il annonce. 11 voit devant lui le lils glorieux de David, il le voit et son cœur est inondé d'une joie que n'ont j)oint connue les ])rédica leurs de l'avenir. Voici, s'écrie-t-il, au milieu de ses discours^ voici l'agneau de Dieu

ÉVANG.: «2IiseriiniJudœi,adJ()annem, clc. » 75

qui enlève les péchés du monde. Ecce agnus Dei qui tollll peccatiim mundi. Ne le laissez pas passer sans incliner vos cœurs et sans préparer vos âmes. Dirigite viam Domini.... paraie vias Domini... Le voici ! le voici ! Ecce ! Ecce ! Daniel, le clironologiste de la Providence, a compté avec une scrupuleuse exactitude les soixante-dix semaines d'années qui doivent s'écouler jusqu'à la venue du Messie. Mais les juifs trompés par des désirs charnels ont oublié son calcul. Jean les met sur la voie, car son œil abreuvé de la lumière divine a découvert celui qui se cachait dans Tombre d'une vie humiliée. Il est au milieu de vous, dit-il, et je ne suis pas digne de délier les cordons de sa chaussure : Médius stelit vestrum.

Tu quis es f Jean, qui es-tu ? Il n'est pas Élie, c'est-à-dire, il n'est pas en chair et en os le prophète dont la mémoire est si aimée du peuple juif. Elie s'est enfui dans la solitude pour éviter le contact d'une génération corrompue. Il a rempli le désert de ses prières et de ses miracles. Il a vécu dans les austérités

de la pénitence. Mais il attendit l'âge d'homme pour commencer sa vie solitaire et mortifiée. Jean tout petit enfant a quitté la maison paternelle et S'est séparé des humains. En compagnie des hêtes fauves auxquelles il demandait ses vêtements, nourri à Faventure comme les mendiants, il se préparait à sa manifestation. (Juiand il parut, on reconnut en lui Tesprit et la vertu d'Elic ; mais déjà il avait surpassé ce prophète vénéré. 11 était mur à l'âge où l'autre commençait à peine, car il n'eut point d'enfance, il fut toujours homme ; la tradition se tait sur ses premières années parce qu'il n'en connut point les misères et les faiblesses. Tempiis siletiir infantiœ eo qiiod infaniiœ impcdimenla nescivil (1).

Ta qiiises? Jean qui es-tu .^ 11 n'est pas le Christ. Il le confesse, et bien loin de revenir sur cette confession, il la répète avec une sainte énergie: confessas^ cl non negavit et confessas est. Il n'est pas le Christ, mais entre toutes les figures qui le précèdent et l'annon-

' (1) S. AmbroisE; in Luc, lib. 2.

KVANG. : ((Miserunt Jiidœi, adJoannem, etc. » 77

cent il est la plus parfaite. Prophétisé comme lui, figuré comme lui, comme lui annoncé par un ange, comme lui porteur d'un nom céleste, comme lui répandant la joie à sa naissance, comme lui croissant en grâce et en sagesse, comme lui préparant dans l'ombre et le recueillement sa manifestation, comme lui entrant dans la vie publique à l'âge de trente ans, comme lui commençant sa prédication par la pénitence, comme lui entouré de disciples et de foules avides d'entendre sa parole, comme lui en butte à la jalousie des pharisiens, comme lui démasquant leur hypocrisie, comme lui tombant dans la lutte, victime d'une haine implacable et d'une méprisable faiblesse : voyez comme il ressemble au Christ. Cependant il n'est pas le Christ, il le confesse et le reconfesse. Confessas est... et confessas est.

Ta rjuis es? 0 Jean, qui es-tu donc? Voici le témoignage que nous te rendons : si tu n'es pas prophète, tu es plus que prophète ; si tu n'es pas Elie, tu possèdes son esprit et sa vertu; si tu n'es pas le Christ, tu en es la

figure la plus vive, la plus saisiSvSante, la plus accomplie. — Voici le témoignage que te rend le Sauveur: « En vérité, je vous le dis, entre tous les fils de la femme, il ne s'en est pas élevé de plus grand que Jean-Baptiste : Inier nalos miilieriim non siirrexit major Joanne Baptisla ». 0 Jean, quel témoignage î Ni les patriarches, ni les prophètes, ni les rois, ni les sages, ni rien de tout ce qui fut grand au monde n'égale ta grandeur. Mais toi que dis-tu de toi-même : Qiiid dicis de le ipso ?' Ecoutez, chrétiens, écoutez le témoignage ([uc se rend à lui-même le Précurseur : Je suis la voix de celui qui crie dans le désert : rendez droit le chemin du Seigneur, Erjo vox clamantis in deserto :dirigiic viani Doniini. Je suis celui qui baptise dans l'eau : Ego aiileni baptizo cupia. C'est-à-dire : je suis un prêtre muni de la double puissance de la parole et du sacrement. Je suis le dernier des prêtres de l'antiquité. Filsd'Aaron et de Lévi, à terre vos vêtements flottants et somptueux devant la tunique de peaux de bêtes qui me couvre, à terre l'éphod et le rational devant ma cein-

ÉVANG.: nMiseriiniJudœi,adJoannem,e[c.)) 79

lure agreste, à terre vos tiares et vos mitres^ devant ma tête nue, à terre vos signes sacrés devant la piscine où je baptise. Taisez-vous^ n'étendez plus vos mains pour bénir; j'ai dans la bouche la dernière parole et entre lesmains le dernier sacrement des siècles préparateurs. Car, entendez-le bien, celui qui devait venir est arrivé. Préparez sa voie, c'est-à-dire^ que votre âme soit disposée par la foi à recevoir sa parole bénie ; lavez-vous dans le baptême d'eau, c'est-à-dire, que votre âme soit préparée par la pénitence à recevoir la grâce de la régénération, dans les feux de l'Esprit Saint, ^"oici venir le grand-prêtre de Dieu, le prêtre éternel et avec lui une nouvelle parole, de nouveaux sacrements, un nouveau sacerdoce. Vrai Melchisédecli je te salue, et avec toi je salue la génération sacrée qui doit te succéder jusqu'à la fin des siècles. Je la vois, je la vois dans toute la splendeur de son ministère, et je ne suis pas digne de délier les cordons de sa chaussure: Non sum digniis ut solvani ejus corvigiam calceamenii.

Mes Frères, je viens d'abaisser le Précurseur du Christ devant ses successeurs. En ai-je le droit ? N'est-ce pas contredire aux paroles du Sauveur que je citais tout à l'heure: Inler natos miilieriim non snrrexii major Joanne Baptisla. Je ne le pense pas, et vous serez de mon avis si vous comparez dans la personne et le ministère de Jean-Baptiste le sacerdoce ancien au sacerdoce nouveau. Jésus-Christ devait à son parent et à son iimi le témoignage qu'il a rendu de lui, mais c'était sans préjudice de la race nouvelle et spirituelle qui devait perpétuer dans le monde sa présence adorable et son action salutaire.

Depuis que Jésus-Christ a fait entendre sa parole, depuis que sur la croix il a offert son sacrifice, le sacerdoce est transfiguré. Il n'est plus permis aux prêtres assaillis par les questions de nos pharisiens modernes de répondre

ÉVANG.: ((Miseriint Jiidœi, ad Joannem , eic .» 81

à ces paroles : Ta qiiis es ? Oui es-tu ? par les énergiques dénégations de Jean-Baptiste. Le prêtre n'a point usurpé ses grands honneurs et ses grands pouvoirs, il les a reçus de Dieu, maître de toute gloire et de toute puissance. Hier il n'était rien, rien que le fils oublié d'une famille obscure, sans nom et sans pouvoir; il s'est couché près du marchepied de l'autel, comme pour mieux protester de son néant, la voix d'un père a encouragé son âme tremblante, il s'est approché, il a été oint et bénit, il a touché les vases du sacrifice et voilà qu'il se relève avec un nom au-dessus de tout nom, un pouvoir au-dessus de tout pouvoir.

Déjà l'antiquité avait élevé le prêtre, en son estime, au-dessus des majestés couronnées. Le roi personnifiait la puissance et la gloire humaine, le prêtre personnifiait la plus sublimie des idées, l'idée de Dieu, le plus noble des sentiments, le sentiment religieux. La vénération publique lui faisait une existence privilégiée d'où l'on écartait les charges et les soins profanes, afin qu'il fût tout entier

AVEXT. — G.

à ses fonctions sacrées. « C'est la loi, disaient les anciens, que le prôtre soit plus haut de nature que le reste des hommes, et qu'il ait comme un caractère divin, afin que, placé en qualité de médiateur sur les confins des deux mondes, il apaise la divinité et la rende propice aux humains, et que ceux-ci reçoivent par son ministère les bienfaits que Dieu leur destine >>.

Si telle était l'opinion des anciens, que devons-nous penser du prêtre depuis que le prêtre éternel l'a transfiguré? Approchez-vous de lui, et demandez-lui : qui es-tu : Tu qiiis es ? Es-tu prophèle ? — Pourquoi serais-je prophète? Nous n'avons plus besoin d'oracles. La réalité promise s'est manifestée au monde dans une incomparable lumière ; aujourd'hui nous l'embrassons, nous la tenons, nous en jouissons dans les amoureux transports de notre foi. — Ta qui s es? Oui es-tu ? Es-tu Elie. — Pourquoi scrais-je Elie? Son heure n'est pas encore venue. Attendez la suprême catastrophe qui doit le ramener sur la terre. — Tu qnis es ? (>ui es-tu? Es-tu le Christ ?

Ah! chrétiens, voici la grande et souveraine

évANG. : « MiserunlJiidœi^ ad Joannem, etc. » 83

question ! Qne va répondre le prêtre? — Eh bien, il confesse, et loin de revenir sur cette confession, il confesse de nouveau avec une ferme conviction, avec une pieuse reconnaissance, avec une sublime fierté, qu'il est le ChYi^i: Confessas est, el non negavit et confessas est qaia sani eno Chrisias. Un pareil aveu n'est-il pas le fait d'une ambition coupable et tiacrilègc? Non, chrétiens, non. Le prêtre se connaît. Il sait que comme vous il est né misérablement dans l'iniquité, il entend les appels sinistres de ses passions, il voit l'abîme de ses misères, il est convaincu qu'il est indigne, plus que vous, peut-être, oui plus que vous de porter un fardeau qui serait redoutable aux anges eux-mêmes. Cependant il confesse de nouveau qu'il est le Christ : Confessas est, el non negavil, el confessas est qaia Mim ego Chrisias. Admirable substitution î Le prêtre éternel voulant exercer dans les cieux l'office de sa perpétuelle intercession et séduire constamment le cœur de son Père par le spectacle de ses blessures et de ses plaies, le prêtre éternel a laissé sur la terre un homme

84 AVEXT, TROISIÈME BLMANXIIE

comme nous. Il ne s'est pas contenté de lui dire comme aux anciens : va à ce peuple : vade ad populum isium; mais il Ta saisi au plus intime de son èlre. Il a marqué son âme d'un signe mystérieux auquel on le reconnaîtra éternellement. Son caractère sacerdotal n'est pas seulement une chose sainte et salutaire, c'est une chose tenace, ineflaçable, perpétuelle et incorruptible comme l'esprit dans lequel elle est imprimée, c'est le serment de Dieu écrit dans l'Ame humaine. — « Tu es prêtre, pour toujours ». — Le prêtre est marqué, et en le marquant, le Christ a transfiguré son âme et élevé ses puissances. Après cela il lui a dit : Va, enseigne et baptise, je suis avec toi jusqu'à la consommation des siècles. Ecce ego vobisciim sam usqiie ad consammationem sœcLili. Les fils d'Aaron et de Lévi pouvaient dire ces paroles de saint Paul : Pro Deo legatione fungimar. Les continuateurs du sacerdoce de Jésus-Christ ne se contentent pas de dire : Pro Chrislo legatione fungimur. Et cependant c'est une personne auguste et sacrée que la personne d'un ambassadeur. — Je suis

ÉvAxc: ((MiseraniJndœl, ad Joannem, eic. » <S5

le roi de France, disait avec fleiié un de nos ambassadeurs à un prince qui l'insultait. — Je suis le Christ, peut dire le prêtre à ceux qui lui demandent qui il est. Je suis le Christ, non seulement parce qu'il nVenvoie, mais parce que j'ai reçu son onction. Christ veut dire : oint, sacré. N'ai-je pas été comme lui oint et sacre? Ecoutez donc, je le confesse et reconfesse: Oui je suis le Christ : Sam ego Chvisiiis. Il est avec moi. Il est en moi. — Jésus a dit: Ego el Pater iiniim siimus: Moi et le Père nous ne sommes qu'un, et moi je dis : Ego el Chrlsliis iiniim siimiis : Moi et le Christ nous ne sommes qu'un. — Jésus a dit : Qui videl me videt et Patrem. Oui me voit, voit mon Père, et moi je dis : Qui videl me videl et Christnm : Oui me voit voit le Christ. Je suis un autre Christ: Sacerdos aller Christiis. J'ai dans ma bouche sa parole, dans mes mains ses sacrements.

Ainsi donc. Chrétiens, le prêti'e de la nouvelle alliance c'est le Christ lui-même faisant entendre ses saintes et puissantes clameurs pour rassembler autour de lui les âmes qui

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veulent se baigner dans les lumières de la foi. Il crie au désert, Ego Chrishis damans, in deserto. Le désert c'est la solitude dépeuplée de tout ce qui charme et séduit les sens ; ruisseaux, fleurs, ombrages, concerts de la nature, rien de tout cela dans les plaines arides que dévore le soleil. Ainsi la vie du prêtre. Il a renoncé aux atlections qui émeuvent en vous la chair et le sang, il a renoncé aux plaisirs qui délassent votre esprit et votre cœur quand ils ne le corrompent pas. Sans se compromettre il ne peut pas aimer ce que vous aimez, il ne peut pas être ce que vous êtes, il ne peut pas faire ce que vous faites. Le désert, la solitude austère, c'est sa patrie; c'est de là qu'il vous appelle. Quand vous n'y êtes plus avec lui il se recueille, il prie, le silence le prépare à pousser plus vigoureux et plus pénétrants les cris qui vous appellent de nouveau.

« Efjo Chrlstiis damans in deserto. Je ne me contente pas de crier comme les anciens: Ouvrez vos Ames, celui qui doit venir arrive, préparez sa voie ; mais cette voie je

ÉVANG. : <( MiseruntJiidœi, adjoanncm, etc. » 87

vous la montre: La voici! c'est FEvangile, tout plein des vérités que Téternei témoin des choses divines a apportées du ciel : Vérités sur les perfections cachées de Dieu et sur les mystères de sa vie intime, vérités sur les ineffables opérations de sa puissance et sur les bienfaits de son amour, vérités sur les relations de notre esprit, de notre volonté, de notre conscience avec la mystérieuse conduite de sa Providence; vérités sur les fins que Dieu se propose et sur le but de notre vie ; vérités dont l'ensemble doit nous éclairer mieux que ne le pourraient faire toutes les sciences humaines, sur notre origine, notre nature, notre état, nos devoirs, nos destinées. Si je vous demande d'humilier votre raison devant des mystères qu'elle ne peut pas comprendre, de vous prosterner devant l'humanité sainte dont le Verbe s'est revêtu pour rapprocher de vous la divinité et vous racheter, de ne chercher qu'en lui votre joie, votre gloire et votre salut, d'imiter les vertus dont il vous a donné Texemple, de faire violence à vos passions, de mépriser le monde: ses maximes,

ses opinions, ses préjugés et ses plaisirs, de marcher clans les âpres sentiers de Tabnégation, de l'austérité et de la pénitence, ce n'est pas moi qui parle. Ma doctrine n'est pas mienne; c'est la doctrine du Christ qui m'envoie, — je ne parle que comme il m'a dit de parler; — qui m'écoute l'écoute, qui me méprise le méprise; — Je suis le Ciirist : Ego Christas damans in deserio ».

Vous entendez, mes frères, le prêtre est le Christ parlant; c'est encore le Christ agissant; non i)lus à la superficie de la nature humaine, comme le sacerdoce judaïque, comme Jean-Baptiste lui-même, mais jusqu'aux intimes profondeurs de l'âme. Dans les sacrements de la loi ancienne tout venait de l'àme instruite par le signe; dans les sacrements de la loi nouvelle, le signe opère ce qu'il indique, l'Ame est atteinte, pénétrée, purifiée, illuminée, transformée par sa vertu. Or, regardez bien, je vous prie, ce signe, ce sacrement est entre les mains et dans la bouche du prêtre ; c'est avec cela qu'il peut confesser et reconfesser qu'il est le Christ :

ÉvANG. : « Miserantjiidœi, adJoannem^ etc.» 89

Confessas est, et non negauit, et confessas est qaia sani ego Christ as.

« Voyez, dit-il, ce que je fais: un enfant est engendré dans le péché, je lui dis : Je te baptise, et il vit à la grâce Plus tard, il a besoin de lumière et de force, je lui dis : Reçois l'Esprit Saint, et le divin Paraclet prend possession de son âme. Vous-mêmes, vous venez à moi, la mort dans le cœur et les bras chargés de chaînes, je vous dis : Soyez pardonnes, je vous absous ; et vous vous relevez joyeux et libres. — Mais, c'est à Tautel qu'il faut me voir. Là, j'immole tous les jours la divine victime qui a été offerte sur le Calvaire. Examinez l'instrument béni dont je me sers pour sacrifier. Je ne dis pas : « Ceci est le corps, cela est le sang du Christ », mais « Ceci est mon corps, cela est mon sang ». Est-ce que je parlerais ainsi si je n'étais qu'un homme ? Et quand bien même j'aurais Taudace de prononcer ces étranges formules : « Je te baptise; reçois r Esprit-Saint ; je Vahsoas ; ceci est mon corps ^ ce calice est le calice de mon sang^

esl-ce qu'elles produiraient leur effet si le Christ ne les prononçait pas en moi et par moi, s'il n'était pas le premier et principal agent des mystères de grAce que je célèbre? Tl m'emprunte comme un voile sous lequel il dérobe sa gloire, afin d'exercer son perpétuel sacerdoce. Il est en moi, il me pénètre. En vérité, je vous le dis, et je ne me rétracte pas, mais, je le répète avec conviction et fierté : Je suis le Christ : Confileor, et non nego et confiteor qiiia siim ego Chrisliis ».

0 vénérable dignité des prêtres I 0 vere veneranda sacerdoiam dignitas ! Le siècle léger paraît ne pas la comprendre, mais on s'aperçoit bien vite qu'il en a gardé le sentiment et le souvenir à la profonde stupeur qu'il éprouve et à la violente indignation qu'il manifeste, lorsqu'il voit un prêtre tomber. Qui s'inquiète du brin d'herbe que le pied d'un animal a foulé, ou du grain de sable qu'emporte la vague ? Mais quand le chêne se brise avec fracas, tout le monde regarde le géant foudroyé ; quand une montagne s'effondre,

ÉVANG. : « MiseranlJadsei, ad Joannem , elc. » 9Î

toute la science est en émoi. A TefTet que produit la chute d'un prôtre on peut juger de sa grandeur.

La haine môme de ses ennemis est un témoignage de son éminente dignité. Ils se gardent hien de lui demander : qui es-tu ? Car ils savent aussi bien que nous qu'il est le Christ. C'est pour cela qu'ils cherchent à le déconsidérer en inventant contre lui une foule d'accusations aussi ridicules qu'odieuses et en s'efTorçant de tarir par des lois sacrilèges les sources du sacerdoce. Dans le fait, le prêtre n'est coupable à leurs yeux que de leur rappeler l'éternel Pontife dont le pardon inefficace pour leurs âmes corrompues, les accuse d'ingratitude et de trahison devant Dieu et devant les hommes. S'ils pouvaient atteindre le prêtre divin et le supprimer, il leur serait indifférent qu^il y eût des prêtres dans le monde. Les lamas, les talapoins, les bonzes, les brahmanes, les muphtis, les derviches, les rabbins et même les ministres des sectes protestantes ne les gênent guère ; mais, dans le prêtre catholique, ils voient Thomme de Dieu, le

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Christ lui-même : Voilà le secret de leurs haines et de leurs sinistres projets. Sans le vouloir, ils justifient cette belle parole de saint Ephrem : « Oh ! qu'il y a de profondeur dans le formidable et admirable sacerdoce de la loi nouvelle : 0 quam macjnam in se continct profanditalem, fonnidahile et admirabile saccrdolium ! »

Formidable ! Le sacerdoce ne peut pas Têtre, ne Test pas pour vous, mes frères. Mais est -il autant admiré et respecté qu'il le mérite ? — X'avez-vous pas les yeux trop ouverts sur les imperfections et les défauts qui peuvent déconsidérer le prêtre dans Testime des délicats ? — N'étes-vous pas trop attentifs à ce qui vous semble répréhensible dans la conduite des représentants du Christ. — N'avez-vous pas la funeste habitude de généraliser des fautes qui ne sont, dans le sacerdoce, que de tristes exceptions. — Savezvous garder dans vos relations les respectueux égards, dans vos conversations la sage discrétion, dans vos jugements la prudente réserve qui conviennent aux enfants de la

ÉVANG. : « MiseraniJudœi, adjoannem, etc. » 93

famille chrétienne envers ceux que l'Eglise appelle des anciens et des pères? Je charge vos consciences de répondre à ces questions et me contente devons rappeler à l'esprit de foi. Si vous vous laissez conduire par cet esprit, vous ne voudrez voir dans le prêtre que la splendeur de son caractère, l'élévation de ses fonctions, la magnificence de son pouvoir.

Vous écouterez sa parole, non parce que ses harmonies naturelles chatouillent vos oreilles et flattent votre dilettantisme littéraire, mais parce qu'elle est la parole du Christ. Vous ne vous contenterez pas d'aller chercher en lui un homme de bonne compagnie, mais vous irez lui demander la grâce de Dieu et serez à ses pieds comme aux pieds du Christ. Et, si vous rencontrez quelque àme ténébreuse et vide, vous lui direz : « Il y a en ce monde quelqu'un que vous ne connaissez pas assez : Médias stelit vestrum qiiem vos nescilis ». Allez à lui, demandez-lui la lumière et la force, car c'est le Christ ; il vous donnera la parole et la grâce du Christ.

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