CHAPITRE
'est une petite chose et qui ne bouleverse rien, dans le monde, la mort
d'un petit garçon
Dingley avait rassemblésur la tête d'un petit homme né de lui toutes les tendresses de son cœur. Aussi pénétra-t-il dans ces régions de la souffrance où l'homme de génie et l'imbécile ne se distinguent plus. Son aversion de la littérature fut, un temps, si profonde, son sentiment de la vanité littéraire si absolu, qu'il crut que son imagination était morte, et qu'il n'écrirait plus jamais. Les journaux s'amoncelaient sur le billard sans qu'il prit la peine d'en ouvrir un seul : l'univers ne l'intéressait plus. Assis au fond du parc, dans un fauteuil de bois, devant une fourmilière, il se morfondait dans les mêmes pensées :
« J'ai pensé en vain, j'ai rêvéen vain; j'ai écrit en vain. Art misérable et qui ne souriait qu'à ma joie! Partout, dans mes contes, du trompel'œil, dupittoresque, delagaîté, delà brutalité, de l'esprit! Nulle harmonie à ma tristesse... »
Mais le romancier s'illusionnait sur sa puissance à souffrir. Déjà il travaillait inconsciemment à s'évader de sa douleur. Ses dégoûts de son œuvre étaient justement les voies hypocrites qui le ramenaient à penser et à vivre. Par des fissures aussi invisibles que les trous d'un rocher d'où l'eau suinte, ses soucis habituels réapparaissaient dans son esprit.
Sa femme devina cette désagrégation de sa douleur avant même qu'il l'eut soupçonnée.
Par un soir, où sa détresse jaillissait d'elle comme un cri, elle était vznuz s'accouder au balcon de sa chambre, devant les masses immobiles des feuillages qui retenaient tous les bruits *— hors la voix d'un rossignol : chant doux et fort, simple et varié, inextinguible, unique, qui crée le silence et qui exile. Notes ardentes, gouttes d'eau glacées qui tombaient sur son cœur
Soudain, des paroles troublèrent ce concert du silenceet de l'oiseau : au-dessous du balcon, Dingley disait à l'Hindoue :
— Achève-moi, je te prie, l'histoire de la belle Harribakti.
Aussitôt montèrent vers M" Dingley les sons aigrelets du patois de Calcutta :
— — La Princesse sortit du palais toute
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nue. Ses cheveux retombaient sur elle comme les branches du saule. A mesure qu'elle avançait le long du canal, sur les deux rives pous-' saient des bambous plus serrés que la trame d'un châle de Kachmir. Personne ne vit ainsi la vierge nue, mais la déesse ou le dieu —
Et tandis que la servante hindoue développait une histoire aux longs plis où son maître enroulait sa tristesse. M" Dingley, irritée d'entendre cette voix qui emportait le romancier si loin d'elle et de lui-même, au fond d'une I nde inhumaine où la vie des hommes comptait pour peu de chose, celle d'une femme pour moins encore et celle d'un enfant pour rien, abandonna lebalcon, et, retiréedanssonappartement, seule (le rossignol même s'était tu), elle murmura avec une pitié indulgente pour tant d'inaptitude à souffrir :
— Des contes ! Il peut écouter des contes î
Jamais Dingley ne fut plus innocent que ce
soir et jamais il ne fit plus de mal à personne.
Les mots les plus cruels sont dits par des
enfants.
N événement qu'elle avait prévu, mais
l^^i ^^ ^'^^ ^^ pensait guère tenir un rôle, ' ^n montra mieux encore à M" Dingley que la douleur n'avait rien changé aux sentiments profonds de son mari.
Lucas Du Toit avait été pris. Blessé d'une balle au genou, il suivait sa troupe dans une vieille calèche démantibulée ; l'essieu de la voiture s'étant rompu, on l'abandonna dans une ferme en ruines aux soins de son cocher Cornélis. C'est là qu'une colonne anglaise le découvrit.
M" Dingley reçut un matin la visite de M*^ Du Toît; sa femme l'accompagnait; ils venaient prier Dingley de s'entremettreauprès des juges, en faveur de leur fils. M" Dingley les emmena dans le parc, près du romancier qui se tenait penché sur cette fourmilière dont il observait la vie. Sitôt qu'elle aperçut Dingley, Madame Du Toît s'élança vers lui et commença un long, un incompréhensible plaidoyer. Le romancier l'écoutait avec l'embarras qu'il éprouvait toujours à voir le désordre d'un sentiment qui ne se domine pas.
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Spectacle odieuic, cette femme qui pleurait, bafouillait et n'arrivait pas à exprimer clairement ce qu'elle attendait de lui !
Elle avait saisi les mains de Dingley et, se laissant tomber à genoux dans la fourmilière, elle s'acharnait à le convaincre :
— Vous direz. Sir, qu'on ne l'a pas pris
les armes à la main Depuis des semaines
il ne se battait plus. On doit avoir pitié d'un
enfant Son père a toujours été un loyal
sujet de la Reine. Lucas est parti contre notre
volonté. Un mot, un seul mot de vous Ils
ne vous refuseront pas sa grâce
Dingley écrasait rageusement du pied les fourmis en fuite. Sa femme, devinant son irritation, intervint :
— Mon ami, nos excellents voisins voudraient un mot de vous pour les juges de leur fils. Sans doute, si vous écriviez quelle fut la conduite de M. Lucas Du Toît envers vous, montreraient-ils plus d'indulgence.
Mais elle fut épouvantée par la dureté du regard que son mari arrêta sur elle ; et comme Madame Du Toît recommençait ses supplications passionnées :
— Madame, interrompit Dingley sèchement, je regrette de ne rien pouvoir pour
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Monsieur votre fils. Il est entre les mains d'honnêtes gens qui le jugeront selon leur conscience et la loi.
— Sir , fit timidement M. Du Toît.
Mais sa femme s'était relevée et d'un geste
imprévu et violent l'entraînait par le bras :
— \znzz, Prétorius, on n'émeut pas ces gens-là !
M^* Dingley, atterrée, vit disparaître, au détour de l'allée, les fermiers malheureux. Elle considéra xin moment avec stupeur Dingley qui s'était rassis dans son fauteuil de bois, et, pour la première fois de sa vie, violant cette réserve qu'elle s'imposait de ne jamais peser sur les volontés de son mari :
— Vous connaissez, dit- elle, la douleur de perdre un fils. Dix lignes de vous peuvent sauver un homme jeune créé pour la vie. Ne les écrirez-vous pas? Vous qui savez utiliser les plus menues histoires de votre existence, négligerez- vous la plus tragique? Faites aux juges le récit de la nuit que vous avez passée sur le Veld dans la maison en ruines —
Un vent silencieux venu de la mer passait dans les branches des arbres comme à travers les cordes d'une harpe détendue. Dingley répondit :
— Du Toît s'est conduit envers moi en gentilhomme. Si l'occasion s'était présentée, j'aurais volontiers risqué, pour lui, ma vie» Mais vous posez mal le problème • Pourquoi voulez-vous qu'une aventure personnelle et qui n'intéresse que moi intervienne dans les affaires de l'Empire?
En quelques phrases violentes où l'on sentait l'irritation du citoyen anglais contre une campagne interminable et sans gloire, il lui représenta la déloyauté de la colonie, les Afrikanders du Cap et du Natal impatients de la servitude, prêts à rallier l'ennemi. Si l'on ne faisait aux rebelles l'application impitoyable des lois, c'en était fait dans l'Afrique Australe de la domination britannique.
Et tandis qu'il parlait. M" Dingley qui ne pouvait ni douter de la bonté de son cœur, ni admettre les raisons de sa conduite, se demandait dans quelles régions inconnues d'elle il trouvait le courage de se montrer à ce point insensible. Entre l'âme d'un homme et celle d'une femme, quels abîmes secrets !
Aucune parole pour les combler.
Elle abandonna Dingley à ses méditations.
Le romancier resta seul dans la paix de ces
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^ands arbres, une minute troublée par cette scène pénible et ridicule. Depuis la mort de son fils, ses idées qu'il ne parvenait plus à retenir flottaient à la dérive — algues insaisissables et sans forme qui échappaient à sa prise. L'aventure de Du Toît se présentait comme un fond solide où ancrer son esprit.
— Très injustement, pensait-il en ramenant du pied avec un soin délicat les aiguilles de pin sur la fourmilière, j'ai dû apparaître odieux à ma femme et à ces gens. Et pourtant j'ai pour ce jeune homme une sympathie fraternelle.
Nous sommes dominés l'un et l'autre par les mêmes sentiments. 1 1 a cru que son pays devait avoir la prépondérance en Afrique comme // moi-même je pense que l'Angleterre doit tenir le premier rang dans le monde. L'existence réduite à la vie personnelle ou familiale ne vaut pas la peine d'être vécue ; elle ne prend une réelle grandeur que si elle s'accroît de l'orgueil de contribuer à la vie d'un vigoureux ensemble — nation, race ou empire. Sortir de soi-même, oublier ce petit monde que l'on est pour soi, s'humilier et s'agrandir à la fois dans une entreprise qui dépasse et qui exalte les forces d'un individu, là est le secret du bonheur.
J'aime ce Boër, étudiant d'Oxford, parce qu'il est accouru défendre une civilisation qu'en fait il avait reniée. Certes, il était plus semblable aux officiers de l'armée qu'il combattait qu'aux hommes incultes de son commando, mais, en venant se battre, il a obéi à ses plus profonds instincts. 11 a vu, dans la défense de ses vastes plaines, la plus belle raison de vivre. 11 a joué, il a perdu. Peutêtre je pourrais le sauver, mais en implorant pour un rebelle l'indulgence des juges, je rendrais à mon pays un mauvais service. Et ce garçon mérite mieux que de la pitié! Je lui donnerai le seul présent qu'il soit en mon pouvoir de lui offrir sans l'humilier : ma pensée dans un vers. Un jour, sous les chênes d'Oxford, les étudiants, ses anciens camarades, promèneront, en me lisant, la mémoire d'un jeune homme qui eût mérité de naître anglais
Quand Dingley revint à la villa, il trouva sa femme occupée à écrire ; il en fut surpris, car depuis la mort d'Archie le monde était dépeuplé, et ses amis pour elle n'existaient plus. Sans marquer son étonnement, il ouvrit les journaux que le courrier du Cap venait d'apporter. A la deuxième page, il lut :
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« Ce matin, à 8 heures 45, Lucas DuToît et son cocher Cornélis ont été fusillés. On les conduisit hors de la ville, sur le plateau qui s'élève en face des montagnes du Drackenberg. Les condamnés s'embrassèrent; Du Toît refusa de se laisser bander les yeux.
Quand les soldats le couchèrent en joue, il donna lui-même avec son chapeau le signal du feu. Cornélis tomba le premier. Du Toît s'abattit sur lui, le couvrant à moitié. L'exécution s'est passée sans incident. »
Sur les maigres détails de la dépêche qu'il venait de lire, Dingley, le journal à la main, reconstituait la scène, dans sa complexité vivante, quand sa femme s'approcha de lui :
— Excusez-moi, mon ami ; je n'ai pu me résigner à ne rien tenter pour l'homme à qui vous devez le bonheur d'avoir vu votre fils vivant.
Elle lui tendit une lettre qu'elle venait d'écrire, en faveur de Du Toît, au président de la Cour martiale.
— Trop tard, répondit-il, Lucas Du Toît a été fusillé ce matin.
— Oh! fit-elle, en cachant sa tête dans ses mains, tandis que des larmes montaient à ses yeux, — offrande à la mémoire du héros
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et que sa jeunesse n'eût pas dédaignée ! Sans plus rien dire, elle se perdit dans ces domaines de la tristesse où les liens qui nous lient aux êtres les plus chers se dénouent par enchantement, où Tamour le mieux éprouvé paraît s'éteindre, où Ton ne perçoit plus de limites au désespoir. Puis, effrayée des ravages qu'elle découvrait dans sa tendresse — pour rafraîchir son cœur brûlant et quand la nuit fut tombée — elle s'en alla vers Rosendaal, visiter ses voisins, par cette allée de hêtres bordée de sauges sauvages, où, dans un soir pareil, la vieille Madame Du Toît lui avait confié que Dieu était juste et que Lucas ne pouvait mourir. Incomparable soir où l'ombre d'un enfant excité à ses jeux fuyait derrière les arbres ! Cris de joie enfantins suspendus aux feuillages ! Où, dans le monde, une semblable allée?...
Quand elle fut à la lisière de ce parc opulent des splendeurs de l'été et de ses propres tristesses, elle aperçut Rosendaal éclair^ des derniers feux du couchant. Derrière ces vitres embrasées, les Du Toît étaient penchés sur des cendres. De quels regards l 'accueilleraient-ils, quand elle ouvrirait la porte ? Cette visite était impossible I Sa place n'était plus
là-bas, dans cette chambre, au milieu de ces gens. Elle n'ouvrirait plus d'un geste familier cette humble porte fermée
Du moins voulut -elle qu'un témoignage attestât à ses voisins son passage et son amitié. Sur un banc, oubliés par elle, les poèmes de Shelley étaient restés un jour* Elle y chercha les strophes ardentes où le poète glorifie, dans les Américains ^Espagnols soulevés contre leur métropole, la révolte de tous les cœurs fiers :
Chevauchez, libres, ô cavaliers,
dans vos vastes plaines.
Vous pouvez couronner vos fronts
de violettes et de roses, de toutes les fleurs
divines d'espérance et d'éternité.
Pour maintenir le livre ouvert à cette page, elle y posa des sauges et le laissa ainsi sur ce banc où la vieille Madame Du Toît avait coutume de venir s'asseoir. Quelques jours plus tard, la vieille femme trouvait les fleurs fanées et les vers que la rosée avait presque eflPacés ; ils ne rallumèrent aucune espérance dans son cœur, comme si, avec Lucas, était morte la liberté de la Patrie.
Que dire encore ?..• Le lendemain, une
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voiture emportait Dingley et sa femme loin de Dossieclipp. Quand ils passèrent devant la ferme de Rosendaal, silencieuse et triste sous le soleil , comme une machine à battre arrêtée^ ils aperçurent le petit David sur le bord de la route. M" Dingley détourna la tète, et le romancier pensa :
— Voilà, pour moi, dans cette guerre, le véritable vainqueur.