CHAPITRE IV
ount-Nelson HôtcJ, J'aubcrgc luxueuse et vulgaire qui domine, de ses terrasses et de ses jardins, la triste Cape-Town et sa rade salie par les déchets des navires, était, au moment où Dinglcy y séjourna, le point le plus sensible de l'univers. Officiers, propriétaires de mines, sportsmen, amis ou parents d'hommes qui se battaient, grandeurs de naissance, d'emploi ou d'argent accourues en Afrique par devoir de service, inquiétude, curiosité, intérêt, les noms les plus éclatants de l'Angleterre étaient rassemblés là.
En apparence, la vie qui animait cet hôtel n'était nullement différente de celle que menaient, dans le même temps, les touristes cosmopolites de la Côte d'azur, des Baléares, du Caire ou de Thérapia (mêmes gardenparties, mêmes flirts, mêmes bals, mêmes concerts) ; mais sur cette agitation élégante passait continûment le souffle des nouvelles tragiques; pas de jour où une dépêche n'an-
nonçât à quelque hôte de cette auberge — l'Auberge des Cœurs silencieux, ainsi que l'appelait Dingley — la mort d'un parent ou d'un ami ; personne qui ne sentît une menace sur sa tète; et tous ces gens gardaient un air tranquille et détaché, comme si la guerre n'intéressait le cœur ni la bourse de personne.
Cette volonté des hôtes de Mount- Nelson de ne rien laisser paraître de leurs sentiments intimes, Dingley l'admirait, comme le plus beau spectacle qu'il eût encore vu, et, là où sa femme ne découvrait qu'une convention hypocrite, il reconnaissait la force d'âme de sa race, et combien la haute société anglaise, par sa maîtrise de soi, est une aristocratie véritable et digne de commander.
Parmi tant de visages d'une sérénité hautaine, celui de Mabel Hazlîtt, la fiancée du lieutenant O'Reilly, lui parut le plus séduisant, parce que l'énergie s'y cachait sous un air enfantin. Elle n'avait d'autre beauté que ces yeux violets des paysannes d'Irlande où luttent l'esprit et le rêve, et leur teint éclatant, fleur d'un climat pluvieux. Si, pourtant; elle
avait une autre beauté Un soir, pendant le
dîner, on lui remit un télégramme : O'Reilly venait d'être tué dans un engagement des
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troupes de French avec Botha. Elle pâlit, mais elle ne quitta pas la table ; et les jours suivants on la revit, toujours exacte aux repas : nul, dans son attitude, ne put soupçonner sa douleur.
Une résolution si fière excita chez Dingley un de ces enivrements spirituels qui étaient, pour lui , la première joie de la vie. On ne trouvait qu'en Angleterre cette forme de courage! Les femmes là-bas étaient pour Thomme de bons compagnons ; partout ailleurs, dans Tunivers, des outils de volupté. Le cas de Mabel Hazlitt devait jouer, désormais, dans l'esprit du romancier, le rôle d'une mesure pour apprécier les actes et les paroles des hommes : la première application qu'il en fit, ce fut à Cecil Rhodes.
ONGTEMPS on a pu voir dans les boutiques de Piccadilly et du Strand une photographie qui représente Rhodes et Dingley sur le pont d'un steamer. Parmi tant de passants qui arrêtèrent sur cette image des regards curieux de surprendre les paroles que ces deux hommes pouvaient se dire, lequel sut percer le silence, par où la photographie la plus humble participe, en
quelque degré, à la beauté du mystère?
C'était rheure où une population dégradée — Anglais, Allemands, Hollandais, Italiens, Cafres, Matabélés — force des villes neuves, s'enivrait dans les tavernes pour la nuit.
Dingley allait partir ; Rhodes était venu lui serrer la main.
— Vous souvenez- vous, Dingley, lui dit-il, des années que nous avons passé à Oxford, et quel pauvre fellow j'étais ?
— Oui, répondit le romancier. J'ai pensé souvent à nos années de collège. Vous étiez le plus terne, le plus ennuyeux des camarades. Qui diable vous aurait cru du génie?
— Vous croyez au génie? répliqua Rhodes.
Voilà bien une idée de littérateur! 11 n'y a pas d'hommes à génie, il y a des hommes à bonheur. J'ai été un homme heureux. Vous connaissez mon histoire. Raisonnablement, je devais mourir, à vingt ans, à Londres, de phtisie. Ma famille m'expédie ici pour prolonger, quelques mois, ma vie. Je guéris.
Deux, trois affaires me réussissent. Et pendant des années, tout m'a réussi, incroyablement réussi . Ce n'est pas à dire que je fusse particulièrement intelligent, actif, ambitieux. Non. Mes bévues elles-mêmes me ser-
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valent.... Un jour, une de mes combinaisons avorte. Depuis, tout me claque dans la main.
La faillite du bonheur ! On me lâche. Fini; le charme est rompu. . .Vous expliquez ça, vous ?
— Peut-être avez- vous raison : ce qu'on appelle génie n'est, sans doute, que du bonheur. Moi aussi j'ai été un homme heureux; j'ai connu le temps où mes pensées s'ordonnaient sans effort dans mon esprit. Un trésor était en moi ; je n'avais qu'à me pencher pour y prendre ; je le croyais inépuisable, et aujourd'hui, il me semble que je n'ai plus un penny en poche.
— C'est cela, c'est cela, reprit vivement Rhodes. Chaque homme possède une réserve de bonheur; moi, j'ai vidé la mienne.
Dans la fièvre du départ, les passagers s'arrêtaient pour jeter un regard sur ces vigoureux champions de leur race, les deux puissances d'esprit et d'argent les plus considérables de l'Empire.
Auprès de Rhodes, gras et vulgaire dans son complet à carreaux, lourd commis-voyageur, aux joues tombantes, à la bouche triste, tordue en arc de cercle sous des moustaches coupées au ciseau, Dingley éprouvait une impression qu'il n'avait jamais ressentie de-
vant personne : il se sentait un petit garçon ! Souvent il s'était demande si la volonté d'un homme pouvait agir sur la marche du monde.
Bien qu'il n'admirât rien tant que la confiance d'un Anglais dans sa force et dans son pouvoir de créer sa destinée, il était averti qu'il n'y avait là qu'une superbe illusion ; mais pareil à l'Arabe qui reconnaît la force inflexible du destin et s'emporte dans l'action avec frénésie, comme s'il ne sentait pas sur ses épaules le joug de la fatalité, il aimait l'efFort pour l'efFort, satisfait que, par une coïncidence heureuse, cette dépense d'énergie s'accordât avec le succès de sa nation. Rhodes ébranlait cette philosophie
— Il y a vingt ans, à Oxford, j'étais un pauvre fellow, poursuivit Rhodes avec une singulière expression de tristessedans ses yeux bleus J e suis redevenu un pauvre /e//otc? / Pour me guérir, il me faudrait une autre Afrique.
Mais il n'y a plus d'Afrique poin: moi ! Plus de crédit! mon médecin m'accorde six mois.
La tristesse de ses yeux s'accentua, les rides qui, partant du coin de ses lèvres, contournaient son menton, se creusèrent, et son visage eut une telle expression de douleur enfantine que le romancier, contre son habi-
tude, se laissa entraîner à de banales paroles d'espoîr.
— Oh! mon cher, répliqua Rhodes, pas de phrases avec moi ! Rien de niais comme un homme qui bluffe sur ses chances de vivre !
En termes précis il expliqua comment sa maladie lui était revenue ; et tandis qu'il par-* lait, Dingley , devant cet homme qui ne s'intéressait qu'à sa décrépitude et regrettait platement la vie comme un commis de magasin amoureux, sentait s'évanouir son admiration et n'avait plus que de la pitié pour cette bête malade. Quelle misère secrète sous la graisse des héros! L'image de Mabel Hazlitt lui revint à l'esprit : une petite Anglaise avait plus de force intérieure ! C'est un destin pourtant, qu'il faut savoir porter, d'être la conscience la plus claire de cet amas de pensées, de sentiments, d'aspirations, de désirs, qu'est uneracç! Pour lui, il était soulevé par un âpre sentiment d'orgueil à penser qu'il avait donné à l'Empire son bien le plus précieux. Par la mort d'un petit garçon, sa mémoire, désormais, était mieux liée à ce coin de l'univers qu'à l'Australie, Terre-Neuve, l'Inde ou l'Egypte, tous les endroits de la terre qu'il avait illustrés par un
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livre. Rien ne vaut pour clouer la mémoire j^d'un homme sur un point du monde un illustre malheur Byron à Missolonghi !
Un jour, Cape-Town serait assise, reine splendide, au pied de ces montagnes violâtres arrêtées à mi-chemin du ciel , un des points capitaux de Tunivers, phare dressé à la pointe d'une de ces épaves que sont les continents!
11 aurait entendu un des airs les plus rudes du chant qui avait bercé sa jeunesse. Que compterait dans son histoire la mort d'un petit garçon, la petite goutte de sang bue par une terre avide ? La tombe d' Archie, pli pareil à ceux qu'un vent léger fait sur le sable, serait -elle oubliée?
Ainsi le hérault de l'Empire faisait front à sa douleur. Mais si les lourds steamers continuent leur course, en apparence insensibles à la violence du vent et des lames, ils n'en sont pas moins ébranlés par la tempête jusqu'à leur dernier boulon. Dingley se sentait vieilli, impuissant à retrouver l'inspiration perdue; il se rappelait le triomphant départ de Southampton, l'espoir qui l'avait poussé à prendre la mer. Que rapportait-il de l'Afrique barbare ? Des images de guerre, quelques propos de soldats, des souvenirs de fatigue.
— expériences médiocres comparées au spectacle inattendu de sa détresse. Et il laissait i^ là-bas, derrière lui> avec la tombe de son fils, ' son plus beau secret : le bonheur.
Mais quand il aperçut les falaises de la Grande-Bretagne, qu'il sentit sous ses pieds le sol de Tlle maîtresse, que le train l'emporta dans une campagne verte, grasse, mouillée, où d'anciennes demeures de pierre et de briques gardent, au milieu d'arbres centenaires, les reliques d'un passé fastueux, et où paissent des vaches ; qu'il distingua, dans le ciel noctume, le rayonnement qui marquait l'emplacément de Londres ; que sur les ponts, dont les arches chevauchent les toits de la ville, dans le fracas du fer et de l'acier, il vit, au-dessous de lui, la plaine des maisons basses, d'où émergent de hauts immeubles pareils à des forteresses et à des tours, les rues au fond desquelles les foules se hâtent dans la tristesse du soir ; qu'entre les pylônes d'un pont passèrent la Tamise, les warfs et les docks lointains, il eut l'impression que ces falaises, cette campagne et ses trésors, cette ville, sa richesse et sa misère, et ce fleuve, tout cela était à lui ; et, quand la locomotive stoppa dans Charing-Cross, il sauta sur le quai avec l'or-
gueîl de se retrouver lui-même, intact, supérieur à la vieillesse et au mauvais destin, ivre de rejoindre, dans la plus puissante agglomération dthommes de sa race, son public et sa gloire.