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CHAPITRE TROISIEME

Mount Nelson Hôtel, l'auberge luxueuse et vulgaire, qui domine de ses terrasses et de ses jardins la triste Capetown et sa rade salie par les déchets des navires, était, au moment où Dingley y arriva, le point le plus sensible de l'univers. Officiers, brasseurs d'affaires, propriétaires de mines, sportsmeu attirés par la guerre comme par une partie de polo, misses et clergymen qui s'en allaient distribuer aux Tommy des pipes, des brosses à dents, des

bibles et du chocolat, amis ou parents d'hommes qui se battaient, grandeurs de naissance, d'emploi ou d'argent accourues en Afrique par devoir de service, inquiétude, curiosité, intérêt, les noms les plus éclatants de l'Angleterre, la société la plus hétéroclite était rassemblée là.

En apparence, la vie qui animait cet hôtel n'était en rien dilVérente de celle que menaient dans le même moment les touristes cosmopolites de la Côte d'Azur, des Baléares, du Caire, de Darjeeling ou de Thérapia. Mômes garden-parties, mômes flirts, mômes bals, mêmes concerts. Mais sur cette agitation élégante passait le souille des nouvelles tragiques. Pas de jour (|u'une dépèche ne vînt annoncer à quelque hôte de ce caravansé-

rail, « l'Auberge des cœurs silencieux », ainsi que l'appelait Dingley, la mort d'un parent ou d'un ami. Personne qui ne sentît peser une menace sur sa tête. Mais tout ce monde gardait un air tranquille et détaché, comme si la guerre n'intéressait le cœur ni la bourse de personne. Dans cette volonté de ne rien laisser paraître de ses sentiments intimes, Dingley se plaisait à reconnaître la force d'âme de sa race, et combien la haute société anglaise, par sa maîtrise de soi, est une aristocratie véritable et digne de commander. Pourtant il n'avait pas l'intention de laisser sa femme et son fils dans cette atmosphère d'orage. Mais ce n'était pas chose aisée de découvrir une villa aux environs de Gapetown, quand, depuis bientôt dix mois,

tant d'étrangers accourus de toutes parts s'abattaient sur ce point du monde. Aussi reçut-il avec plaisir une lettre de Lucas du Toit — le jeune fellow d'Oxford rencontré sur le bateau — l'informant qu'à Dossieclipp, tout près de la ferme de Rosendaal où habitait son père, un de leurs voisins, qui se rendait pour quelques mois en Europe, offrait de lui louer sa villa, ses chevaux, ses voitures et ses domestiques blancs et noirs.

« Le pays est sévère, ajoutait le jeune homme. Nous sommes sur les premières pentes des montagnes du Drakenberg.

Mais l'air est pur et sain, la maison confortable, et môme assez plaisante. Dites, je vous prie, à Mistress Dingley que ma mère et ma grand'mère se mettent à sa

disposition pour lui faciliter la vie clans ce pays inconnu. Master Archie ne s'y ennuiera pas; mon petit frère David, qui est à peu près de son âge, sera pour lui un excellent compagnon. Quant à moi, je ne sais encore si j'aurai le plaisir de vous rencontrer ici, car des affaires assez pressantes vont m'éloigner quelque temps. »

Dingley se rendit à Rosendaal.

Cette ferme, que les du Toit occupaient depuis deux siècles, était une de ces fermes boers comme il en avait vu des centaines à ses précédents voyages. Des champs verts bien irrigués par une source puissante jaillie d'un Uopje voisin, des parcs d'autruches et de moutons, enclos de murs de pierres sèches et de fils de fer

barbelés, des huttes de serviteurs hottentots entouraient la maison du maître — un vaste cube de briques couvert de tôle ondulée. Et le maître de cette demeure, M. Prétorius du Toit, était lui aussi un de ces hommes que le romancier avait rencontrés cent fois et sous toutes les latitudes — dans l'Inde, au Canada, en Egypte — un de ces individus vigoureux en qui se conservent fortement les caractères de la race originelle, mais sur lesquels on surprend, comme sur un arbre fraîchement greffé, le l)on travail de la vieille sève anglaise.

Tout séduisit Dingiey dans la villa qu'il était venu voir: l'agrément de la demeure, la tranquillité du séjour, le voisinage des du Toit. Il s'entendit avec le proprié-

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taire du lieu, et dès que la maison fut libre, il revint y installer sa femme et son petit garçon. Puis il partit pour le front de l'armée — gai départ! qui lui rappelait le meilleur temps de sa jeunesse, celui où reporter mal payé il faisait prix pour quelque lointain voyage avec le capitaine d'un voilier.

Quand il atteignit lo front de l'armée, il éprouva la déception la plus vive.

L'ennemi fuyait sans combattre devant les troupes de lord Roberts ; Pretoria allait être prise ; on télégraphiait à Londres que d'ici une semaine la campagne serait terminée.

— Diable ! diable 1 se disait-il avec un désespoir comique, voilà que le bal est lini ! Une magnifique occasion perdue de voir enfin autre chose que des mitrail-

lades de jaunes, de nègres ou de cuivrés. Des blancs contre des blancs, cela ne se voit plus tous les jours!

Mais il fut bientôt rassuré.

Avant d'abandonner pour toujours sa capitale le président Krûger convoqua, une dernière fois, ses fidèles dans le temple calviniste du faubourg nord de la ville. Au milieu d'un recueillement profond, le vieillard monta dans la chaire, de son pas puissant et lourd. Il fit le signe de la croix, appuya les mains sur ses cuisses, et, penché sur son auditoire, il commença avec une grande douceur :

— Citoyens, mes amis, mes frères...

Puis, après un temps de silence, penchant toujours plus la tête, comme s'il eût voulu leur parler à l'oreille :

— Vous êtes tous des lâches ! criat-il.

Et, d'une voix éclatante, dans une de ces improvisations où le souffle de Dieu semblait vraiment l'animer, il lança l'imprécation sur son peuple et fit honteàtous ces gens de désespérer du Seigneur et de fuir comme Israël devant les Amalécites.

Le peuple sortit bouleversé.

A la porte, entouré de son état-major, du haut de son cheval, le général Botha attendait.

A mesure que les gens quittaient le temple, Botha les désignait du doigt.

Aux uns, il disait : « Viens ici. » Aux autres : « Tu peux t'en aller. »

Deux jours plus tard, Pretoria était prise, une guerre nouvelle se propageait dans

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tout le Veld comme un immense incendie. Les troupes anglaises ne trouvaient plus devant elles que des bandes qui se disloquaient et se reformaient sans cesse, harcelant les colonnes, coupant les voies ferrées, dynamitant les ponts, arrêtant les convois ; une poussière de commandos familiers avec tous les rochers du Vaal, sous les ordres de chefs hardis dont les prouesses ont rempli tous les journaux de l'univers, et que l'imagination populaire a personnifiés dans un nom : le légendaire, l'insaisissable De Wet.

Pendant plusieurs semaines, Dingley accompagna les Hussards de Garland lancés à travers le Veld à la chasse des commandos boers.

« Un cheval qui saigne, écrivait-il à sa femme, l'irritation des hommes contre un ennemi invisible, un coup de vent sur les sables, la recherche d'un gué, les discussions entre les cavaliers pour reconnaître à la marque des fers quel régiment a déjà passé là, le vol des oiseaux de proie, les dialogues des chevaux au piquet, les propos des officiers, et, dans les rares engagements qui coupent d'un peu d'émotion la monotonie des jours, le plaisir de contempler la paix traîtresse du paysage, les kopjes couverts de rochers, de broussailles et de chardons argentés, où l'obus qui éclate fait fleurir un léger nuage pareil à un pommier en fleur, voilà les aliments de ma vie. Je vérifie une fois de plus combien les faits

que peut saisir l'observateur le plus attentif sont, en vérité, peu de chose, et je ris de penser qu'on pourra croire que j'ai découpé dans mon expérience les scènes de la vie de mon héros, à la manière d'un journaliste de province qui taille avec ses ciseaux dans le « Times » ou le a Daily Mail » . La vie ne donne jamais que des détails menus, inestimables pourtant ! et nous autres, pauvres artistes, nous devons promener à travers de médiocres aventures notre imagination qui reste, en dernier ressort, souveraine. » J'ai repris la vie sous la tente avec le même plaisir qu'autrefois. Sous cette toile, entre ces quatre piquets, on a tout le confort désirable. Rien ne ressemble moins à l'hôtel. Ici tout vous appartient.

On emporte tout avec soi, sa maison et sa cantine : c'est l'intimité du home et la liberté du voyage.

» Nous chevauchons à travers des étendues pierreuses, où le clergyman attaché à la colonne veut reconnaître les traits des paysages bibliques. Dans la même journée le pôle antarctique nous envoie ses vents glacés, le désert un simoun brûlant, les tropiques la queue de leurs orages, et le soir tire, pour nous distraire, un éblouissant feu d'artifice. Ces marches pendant des semaines, au milieu de ces aridités, ont une sobre grandeur. Les richesses invisibles de ce pays, où l'or court comme une eau souterraine, ajoutent une qualité mystérieuse à sa désolation inexprimable. Pas un de nos

cavaliers qui ne le sente obscurément, mais nous donnerions tous un filon d'or pour une source d'eau claire! De fois à autre nous rencontrons sur le Yeld une colonne poussiéreuse, éreintée comme la notre. On s'arrête, on fraternise, on se communique les nouvelles. Hier nous avons croisé lord D... et ses Écossais Gris. Les Écossais et nos Hussards ont fait un match de foot-ball. J'ai le plaisir de vous apprendre que nos Hussards l'ont emporté [)ar trois points. C'est le seul engagement sérieux que nous ayons encore eu et la première grande victoire que j'aie, ma chère, à vous apprendre.

» L'ennemi demeure à peu près invisible. Ces fermiers boers ont pour le corps à corps une insurmontable répulsion.

une peur ignoble de risquer leur peau, un amour furieux de la vie — plat sentiment de civilisé et qui dégoûte chez ces barbares. Cette semaine, par une chance assez rare, nous avons eu un engagement et même reçu quelques schrapnells.

J'étais caché dans une tranchée d'où j'ai eu la satisfaction de voir venir sur moi un obus. Cela vous apparaît de loin comme un point noir, un tout petit point noir qui vous arrive dans l'œil. On ressent un léger malaise; on s'imagine que le pointeur vous voit distinctement et vous vise. Idée complètement absurde, car on est généralement séparé par des kilomètres et, dans le cas dont je vous parle, j'étais entièrement à l'abri... »

(Ce que Dingley ne disait pas, c'est que

précisément cette fois l'engagement avait été assez vif; que l'ennemi avait tourné la colonne et qu'il avait fallu déguerpir. Il a raconté plus tard dans un récit assez plaisant par la sincérité et la vie, les impressions qu'il ressentit ce jour-là : « On ne peut s'imaginer, dit-il, si on ne l'a soi-même éprouvé, l'état d'esprit du soldat qui s'avance sous le feu d'un ennemi invisible. Il a l'air de courir à l'assaut ; la vérité c'est qu'il fuit. On pense : le danger est partout. Nulle raison d'échapper ici plutôt que là. Alors on avance, on avance, poussé par le sentiment que l'unique moyen de se délivrer de l'épouvante c'est de culbuter l'adversaire. Ce jour-là, j'étais fourbu, et pourtant nous n'étions pas restés plus de deux heures

à cheval. Quant à nos homnnes, les uns après les autres, sitôt que le danger fut passé, tous ils s'écartèrent pour satisfaire un besoin pressant. Et j'ai vérifié sur le vif l'exactitude d'un mot fameux de je ne sais quel officier de l'Empire : « On ne saurait s'imaginer combien, dans ce siècle de batailles, il y avait de héros qui faisaient dans leurs chausses...) La lettre continuait paisiblement :

« Sous mon casque, derrière mes lunettes qui me protègent assez mal d'une poussière infernale, l'histoire de mon voyou s'organise. Barr, le fils d'une vieille nation de marchands, donne l'exemple du courage chevaleresque à son adversaire. Il dynamite les fermes, mais il est paternel pour les enfants et les

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femmes. Il est propre; j'admire le soin avec lequel il se débarbouille dans les flaques d'eau de pluie. Il prend conscience, dans le rang, de la solidarité qui lie les êtres. Décidément, pour un voyou de l'East-End, la Providence m'apparaît tous les jours davantage sous l'uniforme d'un sergent recruteur. Mais voici oia je m'embarrasse : la guerre finie, quand il aura couru le Veld en tous sens, il reviendra dans Londres ennobli, purifié.

Qu'en ferai -je alors de cet honnête homme? Un saluliste, un gardien de square? Qu'il finisse comme il voudra, peu importe ! Il aura connu quelques heures, quelques jours d'éclat dans sa vie. N'est-ce pas suffisant pour un homme ?

» C'est une de ces minutes heureuses que vint chercher ici un gentilhomme français, M. de Villebois-Mareuil, dont j'apprends la mort à l'instant. Il était accouru au Transvaal défendre la cause des Républiques, dégoûté, m'a-t-on dit, du régime anarchique de sa patrie, ou poussé par un désespoir d'amour. Sa fin ressemble à un suicide. C'est, en tout cas, un sacrifice inutile. Un pareil type d'aventurier est encore ce que la France produit de mieux aujourd'hui, mais je ne sais rien de plus triste que de l'énergie gâchée... Ce Monsieur de Villebois nous haïssait. On lui prête pourtant le regret de ne pas être né chez nous. Certes, chez nous il eût trouvé son emploi I

» Comment vivez-vous ? que fait Archie ? que devient-on à Rosendaal? »

Mistress Dingley répondit :

« Votre course dans le Veld, votre agitation, mon ami, et tout ce que vous vo^ez, et tout ce que vous entendez ne vous apportent pas, je vous l'assure, l'émotion que me donne, à moi, la seule attente de vos lettres. Je vis plus que vous dans ma solitude. Croyez-moi, pas un des faits que vous prenez tant de mal à recueillir ne vaut un sourire de votre fils, et votre gloire ne paiera jamais une seconde de mon inquiétude.

» Ici, nous avons eu un drame dont

je suis encore bouleversée. Vous vous étiez trompé sur son compte. Votre ami Lucas du Toit n'était pas de votre jungle. Il est parti, voici trois jours, dans le nord de la Colonie, rejoindre les commandos boers. Il s'est sauvé, de nuit, comme un voleur, emmenant un domestique et les deux meilleurs chevaux de son père. Sa mère l'a entendu s'en aller. Elle aurait voulu se lever, le prendre, le retenir dans ses bras ! Mais elle est restée sans bouger, par crainte de réveiller son mari dont elle redoutait la violence.

» La pauvre femme est inconsolable.

L'honorable M. Pretorius jure cjue, s'il tenait son fils, il l'étranglerait de ses mains. Seule, dans lu maison, sa grandmère prend parti pour le fugitif. Elle a

passé son enfance et sa jeunesse dans ces énormes chariots traînés par vingt paires de bœufs, dont vous nous parliez une fois, et que nos colons refoulaient à travers les solitudes de l'Orange et du Vaal. Elle a bercé son petit- fils au récit de sa jeunesse errante. Elle savait qu'il allait partir, et ne l'a point retenu. Sa sérénité m'épouvante. « Dieu est juste, m'a-t-elle « dit, et Lucas ne peut mourir. »

» Je suis trop près de ce drame pour le juger froidement, et je ne puis que compatir à la peine de nos malheureux voisins. Les pauvres gens s'ingénient à me faire oublier la solitude. Le pelit David est pour Archie un délicieux compagnon dont vous aimeriez l'air hirsute et l'indépendance sauvage. Tous deux se

sont d'abord regardés avec une méfiance comique, mais ils se sont vite entendus pour taper sur les Cafres, et, dans le sentiment de leur supériorité sur ces pauvres négrillons, ils sont devenus bons camarades.

» Où vous trouvera cette lettre ? Vous la lirez avec joie et vous l'oublierez tout aussitôt. Vous êtes si sûr que vous nous aimez, que vous nous négligez toujours.

Que de fois, quand vous êtes près de moi et que vosyeux son arrêtés surlesmiens, je vous sens à des milliers et des milliers de lieues! C'est notre sort à nous, femmes des génies vagabonds, de ne vous posséder qu'à moitié. Votre femme et votre fils, que vous aimez plus que tout au monde, sont pour vous un univers trop étroit,

hors duquel votre imagination vous emporte. Cette fois, vous êtes vraiment parti. Mais je ne veux pas vous attrister de mes plaintes. Découvrez des histoires à ravir pendant cent ans l'imagination des hommes. Un mot de vous, me disant que vous reviendrez bientôt, sera pour moi le plus beau conte. »

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