CHAPITRE Ier
Origine du Châlonnois. — Période romaine, — Établissement des Romains. — Prédication du Christianisme, — Apparition des Barbares. — Invasion, — Bataille d’Attila. — État du pays et du diocèse. — Hagiographie locale.
Le Châlonnois, avec le Vermandois et le Soissonnois, faisait partie, à l’époque celtique, de la confédération qui reconnaissait la suprématie des Rémois ; je ne crois pas devoir entrer dans de nouveaux détails pour démontrer que Châlons était d’une origine moins ancienne que les autres villes de la seconde Belgique ; il me semble avoir étudié suffisamment cette question ailleurs et d’après des textes formels. Ce fut vers l’an 27 de notre ère qu’ Auguste partagea la Gaule en quatre provinces : la Narbonnaise, l’Aquitaine, la Celtique et 1a. Belgique. Cette organisation fut modifiée dans le courant du IVe siècle, date approximative de l’établissement des neuf provinces; Reims alors devint le chef-lieu de la seconde Belgique. Bien évidemment Châlons n’existait pas encore, du moins à l’état de ville ; la bataille où Tétricus livra ses légions romaines à Aurélien, dans les champs Cathalauniens, le Clades Cathalaunica cité par Eumène, dans son allocution à Constantin, ne sont pas des
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indices de la présence d'une ville : .celle dénomination, indiquant un pays, et non une cité, est demeurée aux plaines au milieu desquelles les maisons qui devaient constituer Châlons s’agglomérèrent sans doute, et nous retrouvons en effet cette désignation topographique dans le récit de la bataille d Attila.
Le remaniement du VP siècle, en complétant 1 organisation administrative, eut probablement pour résultat etablissement d'un gouverneur à Châlons ; ce centre de population , devenu alors plus considérable, reçut le nom de Durocortorum Cat/mlaunomm, pour le distinguer, ainsi que je 1 ai dit ailleurs de a métropole Durocotorum Remorum : une preuve frappante de o risine romaine de Châlons comme cité, — car je ne songe pas a mettre en doute son existence antérieure comme agglomération d'habitants, - preuve qui m'avait échappé jusqu ici, reside dans les noms de ses quatre portes , de Jupiter, de Mars, de Gérés et d’Apollon, souvenir irréfragable du castrum romain.
' L'administration romaine servit, en Belgique comme partout, de modèle à la division ecclésiastique ; à Reims, résidait le gouverneur de la seconde Belgique; c’est aussi à Reims que s établit le métropolitain, tandis que les gouverneurs secondaires, comme les évêques, allaient prendre la direction des cites formant la province. Je tiens à bien faire remarquer quela mameie quelque peu nouvelle dont je présente ces faits ne se trouve nullement en contradiction avec ce que j ai precedemmen e a bli pour la question de la prédication du Christianisme : je maintiens, au contraire, ce système qui me semble chaque jour le plus vraisemblable: Saint Memmie et ses premiers successeurs étaient missionnaires dans le Châlonnois , et évangélisaient avec le pouvoir épiscopal un pays qui, peut-etre, n e an pas encore constitué en cité romaine, ne possédai pas de heu assez important pour nécessiter la résidence dira gouver-
"Tusqu'au VI' siècle, les habitants des « Campi Cathalaunensm confondus avec les «Rem» n’ont donc d'autres annales quel histoire de ceux-ci ; je garderai le silence pour eviter les repe 1-
rn ,1e crois devoir rappeler que la cite romaine était une circonscription territoriale : la cité de Châlons comprenait l’etendoe du diocese. Je
ÜÔteraUussi que, quand je parle du ÇIMonnoa. ,e veux parler de Cha- Ions et de ses environs « l Ager calhalauncnsis. »
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lions, et surtout les erreurs des écrivains qui veulent absolument percer ce voile impénétrable. Dans les premiers temps qui suivirent, nous savons seulement le nom de quelques autres centres de populations situés dans le Châlonnois : Château-sur- Aisne dans l’Argonne, qui devait plus tard prendre la désignation chrétienne de Sainte-Ménehould , Carkonne , qui devait devenir Vitry ( Victry) sur les bords de la Marne, le Châtelet. Il ne paraît pas que César, retenu d’abord dans le Beauvoisis, puis entraîné par la guerre contre les Belges , ait paru dans notre pays; quelques historiens, — peu sérieux il est vrai, — assurent cependant qu’il envoya des troupes du côté de Férebrianges, et qu’elles y établirent un système de fortifications dont le Mont-Aimé, le Mont-Aoust et la Fortelle étaient les points principaux. Mais ceci, je le répète, n’est qu’une conjecture ; ce qui est plus probable, c’est que, sous la domination romaine, une station ou camp fut établi au-dessus de Carkonne, sur une montagne dominant le cours de la Saulx : cette colonie prit le nom de Vitry, peut-être de la légion établie dans nos pays, et de nombreuses habitations vinrent se grouper à l’entour.
On retrouve encore de nombreuses traces du séjour des Romains dans le Châlonnois; le long des voies romaines principalement, la charrue fait apparaître à chaque instant de ces briques recourbées dont l’origine n’est pas douteuse; je citerai particulièrement les environs de Sainte-Ménehould où ces débris se rencontrent continuellement. Sur le territoire de la commune de Malmy-en-Dormois, à l’extrémité nord du village, j’ai reconnu une villa romaine, et y ai trouvé de nombreux fragments de poterie : dans la commune limitrophe deBerzieux, sur la voie romaine qui va de Reims à Trêves, j’ai reconnu également la position d’un établissement assez considérable, et j’ai pu rapporter, sans exécuter de fouilles, d’importants fragments de poterie assez riche. Les Romains comprenaient la nécessité de civiliser et de peupler ces vastes plaines Cathalauniennes, en y laissant des détachements de vétérans qui adoptaient ainsi la vie de colon, tout en étant prêts à reprendre les armes au besoin: mais ils comprenaient surtout l’importance des voies romaines qui mettaient les villes en rapports plus fréquents les unes avec les autres, et c’est sur leur parcours qu’ils plaçaient de préférencedes postes militaires. Quatre voies principales traversaient 1 ancien territoire du diocèse de Châlons. La première se ren-
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dait de Lyon (Lugdunum) à Boulogne-sur-Mer ( Bononia ) par Troyes, Arcis, Châlons et Reims, en suivant le tracé conservé pour la route actuelle ; la seconde, selon la table Théodosienne, venait de Langres ( A ndeman tunum) à Reims ( Durocortorum ) par Bar-sur-Aube, Corbeil ( Corobilium ), Compertrix et Châlons ; la troisième se dirigeait de Pmims à Metz, en traversant quelques localités de la partie septentrionale du diocèse, et passant par Suippe, Wargemoulin, Royon, au-dessous de Berzieux, franchissait l’Aisne près de Vienne-la-Ville, gagnait le gué des Marotines et le canal de Biesme pour se relever sur Verdun; la quatrième, la plus considérable, se séparait de la précédente aux Deux-Maisons, à peu de distance de Reims, passait entre les deux Mourmelons, à La Cheppe, où l’on croit reconnaître un poste porté sur les tables géographiques sous le nom de Fanum Minervæ , puis à gauche de Somme-Vesle, où ce lieu porte encore le nom de « la Romanie, » à droite de Somme-Yèvre, à la Maison-Rouge, la Croix-Saint-Georges, Hurtubize , laBarraque-des-Gardes, la Maison-du-Val, près de Nettancourt (Ariola) et poursuivait sur Bar-le-Duc ; trois chemins secondaires se rattachaient à cette voie; deux partaient de la Maison-du-Val, l’un pour gagner le Châtelet entre Saint-Dizier et Joinville, l’autre pour joindre la voie de Langres à Reims à celle de Reims à Metz ; le troisième prenait à la Barraque-des- Gardes, et revenait directement sur Châlons par Charmont, Possesse, Bussy-le-Repos , la Motte-Héridon , le Fresne , Coupéville , Longevas et le village de Saint-Memmie (1). De toutes les constructions qui ont dû être élevées le long de ces chemins , il ne subsiste que le retranchement improprement appelé camp d’Attila; ce retranchement forme une enceinte elliptique de 2,000 mètres environ de circonférence, appuyée à sa face orientale sur les bords de la petite rivière de la Noblette : les remparts en terre sont entourés presqu’entièrement de fossés ayant encore 6 mètres 50 centimètres de protondeur, sur une largeur égale au fond et de 26 mètres au niveau du
(1) Voyez l’excellent travail de M. Savy, sur les voies romaines du département de la Marne : Congrès archéologique de France, tom. xxil. — J’ajouterai que dans la partie du diocèse limitrophe à celui de Troyes, on rencontre de nombreux tronçons de chemins de la Barbarie, dans la direction de Reims à Sézanne.
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sol : quatre ouvertures étaient pratiquées aux quatre points cardinaux, suivant les règles de la stratégie romaine. Je m’étonne que jusqu à ce jour les historiens les plus sérieux se soient obstinés à voir dans cette position un campement de Barbares établi nécessairement à la hâte. Comment en effet supposer raisonnablement qu’Attila, battu déjà une fois dansles Plumes de Méry, poursuivi de très près par les troupes galloromaines, ait eu le loisir de construire un retranchement aussi considérable ? Pourquoi aller chercher bien loin des explications au moins spécieuses , quand la situation du camp sur la A°ie romaine de Reims à Bar-le-Duc, et sa construction romaine nous indiquent surabondamment son origine et nous prouvent qu Attila se servit de cette fortification romaine, mais ne l’éleva pas (1) ?
Tandis que les populations de la Champagne se voyaient aux prises avec les maux qu’apportent toujours les conquérants, un grand évènement s accomplissait. Trois étrangers pauvres, couverts d humbles vêtements, mendiant sur la route leur misérable nourriture , parlant un langage tout nouveau pour des hommes habitués à gémir et à supporter péniblement le joug des vainqueurs, prêchant la résignation, l’humilité, la douceur, apparaissaient sur les marches du Rémois : d’eux d’entre eux demeurèrent dans la capitale de la seconde Belgique, tandis que le dernier poursuivait seul son chemin à travers ces plaines désolées et désertes , et s’arrêtait enfin dans le Châlonnois ; c était saint Memmie : ses compagnons étaient saints Sixte et Smice ; ils venaient apporter aux peuples du Nord la bonne nouvelle dont les nations du Midi jouissaient depuis près de deux siècles ; ils venaient prêcher le Christianisme (environ l’an 180 après Jésus-Christ). J’ai raconté ailleurs le succès de saint
H ) Les nombreuses monnaies exhumées au camp de La Cheppe appartiennent principalement aux règnes éphémères de Tétricus et Yictorin • on en a trouve en quelque sorte par poignées. Notons aussi que la présence des pièces gauloises a la légende REMOS, qui y sont presque aussi fréquentes qu a Reims même, prouve que pendant longtemps des transactions commerciales ont ete faites sur ce point entre Romains et Gaulois. — Je noterai en passant que ce retranchement porte , dans les titres anciens et meme sur la carte de Cassini, la désignation « le vieil Chaalons » en 1493 puis « le vieux Chaalons;» mais je n’oserais suivre dans leurs prétendus éclaircissements les nombreux écrivains, nos contemporains surtout, qui
H 1 Améke‘T~té5Ur CeUe ma“ère- - V°ïeZ Hh,°he d’AtlU“’ P»
INTRODUTION.
Memmie dans le Châlonnois. Il alla convertir ensuite le Peithois (1), gouverné alors par un magistrat nommé Attila, fonda une église dans la ville de Perthes, et y laissa pour ministre Léger ( Leodegarius ), un des prêtres instruits par lui-même dans le collège des clercs, qu’il s’était hâté de former au village de Buxières (depuis appelé Saint-Memmie) .
Léger continua l’œuvre du maître et acquit une réputation de haute sainteté : il opéra divers miracles, mourut fort âgé et fut enseveli dans l’église de Perthes. Saint Memmie, après une excursion évangélique dans le pays de Liège, revint à son monastère, et y mourut dans un âge très avancé , avant d’avoir eu la consolation de voir tout le pays confié à ses soins converti à la vraie foi. Ce changement ne s opéra que lentement , mais cependant on peut, sans craindre de se tromper, avancer qu à la lin du troisième siècle le paganisme n’existait plus dans le Châlonnois.
À ce moment déjà les populations du nord menaçaient la Belgique : à la même époque les premiers flots de l’invasion étaient venus se heurter contre les frontières du Perthois qui, pendant deux siècles, devait être sans cesse foulé sous les pas des immenses armées des barbares. Les Allemands, poussés euxmêmes par d’autres envahisseurs, avaient passé le Rhin et s’avançaient dans les plaines du Châlonnois, sous la direction de leur roi Crocus, quand ils furent atteints et battus par les troupes réunies de Tétricus et d’Àurélien; de nombreuxblessés, selon la tradition, se réfugièrent à Château-sur-Aisne. C’est a cette époque que remonte la fondation de Saint-Dizier [fanum sancti Desiderii ) ; Crocus ayant saccagé Langres, des habitants
(h Je me permettrai de faire remarquer qu’à cette époque le rôle de 1’évêaue n’était nullement celui que nous pouvons nous figurer aujourd’hui • il V avait au temps de la prédication du Christianisme, des eveques missionnaires «episcopi vacantes » qui parcouraient les pays où la vraiereliaion n’avait pas encore fait de prosélytes, quelquefois meme des diocèses nLrvus d’évêques. Saint Memmie appartenait évidemment a celte categorie et son excursion dans le Liégeois en est une preuve. A mesure que les’ choses se régularisèrent, ces évêques disparurent : il se maintinrent uîus longtemps en Bretagne; soumis aux évêques résidents par le 9e canon ii concile deP Tours, an 567; iis furent plutôt tolères qu autorises a dater du concile de Vernon, an 755. (Yoy. Anciens évêchés de Bretagne, diocese le Saint-Erieuc, par MM. Anatole de Barthélemy et G. de Bourgogne, tome i. introduction, XXYII et XX Y III).
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de cette ville se retirèrent dans les forêts qui couvraient alors le pays, emportant avec eux les reliques de saint Dizier; ils s’arrêtèrent sur le bord de la Marne, élevèrent une chapelle en son honneur et groupèrent leurs cabanes à l’entour (264). La tradition veut qu’une autre colonie soit venue s’établir à Yitry ; les juifs, chassés de Jérusalem après la conquête de Titus, se dispersèrent dans toute l’Europe; quelques-uns vinrent aussi à Châlons et un plus grand nombre à Yitry, où ils avaient une synagogue dès 279; lés premiers demeurèrent jusqu’à leur expulsion par saint Alpin, tandis que nous retrouverons les seconds jusqu’au jour du fameux massacre de 1317.
Les barbares repassèrent encore sur notre territoire en 366, et furent battus par le rémois Jovin. En 409, les Huns firent leur apparition. A leur premier passage, ils négligèrent le Cathalaunois pour ravager le Rémois; mais quand Attila eut été forcé de lever le siège d’Orléans et de battre en retraite poursuivi par l’armée d’Aétius, il se hâta de gagner la seconde Belgique où il savait trouver de vastes plaines dans lesquelles sa cavalerie pourrait manœuvrer aisément; il revient par Troyes qu’il épargne sur les éloquentes prières de l’évêque saint Loup, et se jette dans le Perthois; il s’empare de la ville de Perthes, qu’il pille et livre aux flammes, passe devant Yitry sans oser l’attaquer, dit-on, à cause de ses fortifications, et, remontant vers le nord la voie romaine de Reims à Bar-le-Duc, il vient occuper le retranchement romain de Fanum Minervœ (La Cheppe), où il trouve un abri sûr pour les chariots et l’immense butin qu’il emportait, tandis que ses bandes étaientdisséminées autour de ce camp, clans ces plaines interminables qui commencent à Ehâlons, s’étendent de Reims à Sainte-Ménehould, et se prolongent assez avant vers les Ardennes. Attila avait pris une excellente position : suffisamment protégé par les hauts remparts de terre, il avait au moyen de la voie romaine, une retraite presque assurée et se trouvait appuyé aux deux petites rivières de la Noblette et de la Suippe qui couvraient ses derrières. Aétius, qui, depuis le combat de Méry, avait abandonné son ennemi pour essayer de le gagner de vitesse, arrivait presqu’en même temps par Yertus, Epernay, traversait la Marne, redescendait vers les champs Cathalauniens en passant au-dessus de Châlons, et appuyait les derrières de son camp aux rivières de la Yesle et de la Suippe.
,] (J introduction.
Je ne veux pas raconter ici les détails de ce gigantesque combat qui se termina par la défaite d’Attila : on se battit devant le camp, à Suippe, à La Croix-en-Champagne, à Saint-Remy, à Bussy : le soir de ce grand jour, des bandes hunniques s étaient enfuies jusques à Poix et à Heilz-le-Maurupt; Attila restait dans ses retranchemens avec ses meilleurs soldats et son butin; il dut cependant songer à la retraite, mais Aétius, abandonne par les Visigoths, ne put achever son œuvre de destruction en le poursuivant: seuls les fédérés francs ne quittèrent les derrières de l’armée hunnique, qu’ils harcelaient sans cesse, que quand
ils l’eurent vu repasser le Rhin.
Il fallut ensuite toute l’énergique volonté de saint Alpin, évêque de Châlons, pour remettre un peu d’ordre dans son diocèse qui venait d’être si profondément saccagé. Il n’y avait plus en effet d’autre autorité debout que l’autorité ecclésiastique : seuls, les prêtres étaient demeurés inébranlables devant le péril, tandis que les fonctionnaires romains s’enfuyaient à la hâte. C’est de ce moment aussi que l’organisation ecclésiastique se constitua fortement dans notre pays, et c’est à cette cause évidemment qu’il faut reporter l’origine de la puissance de 1 eveque dans notre diocèse, à saint Alpin, dont le nom se trouve aussi mêlé aux récits de cette terrible invasion, puisque la legende nous apprend que, comme saint Loup, il eut le bonheur de sauver, par sa parole, Châlons du pillage, et d’obtenir d Attila la liberté d’un grand nombre de paysans emprisonnés provisoi rement au Mont-Aimé. Saint Alpin mourut l’année même qui suivit la retraite des Huns, après avoir jeté les fondements de sa cathédrale; il renditle dernier soupir à son château de Baye.
En ce temps, sept pieuses et nobles sœurs, filles de Sigmai, comte du Perthois, illustrèrent le diocèse : Lutrude, Emme, Hould, Pusinne, Francile, Libérie et Ménehould, instruites pai un prêtre nommé Eugène résolurent de se consacrer à Dieu, et reçurent le voile des mains de saint Alpin, qui était venu a Peines consoler les habitants au milieu de leurs ruines. Lutrude se retira dans un domaine de sa mère, et y bâtit une chapelle en l’honneur de saint Maurice; Pusinne se fixa à Bausion, dans le diocèse d’Amiens; Francile et Libérie demeurèrent dans le Perthois. Ménehould, Emme et Hould se rendirent à Château-sur- Aisne, et se dévouèrent au soulagement des malades que multipliaient dans la nouvelle bourgade les exhalaisons des marais
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environnants. La renommée des vertus deMénehould se répandit, et quand elle quitta Château-sur-Aisne pour n’y plus revenir, elle y laissa la religion chrétienne fortement établie : c’est à ce moment que le bourg prit le nom de la pieuse vierge; c’est à cette époque également que la tradition fait remonter la fondation de l’Hôpital, par un juif converti, à l’instar de ceux créés à Châlons par saint Alpin. Sainte Ménehould mourutfort âgée, à Bienville-sur-Marne, le 14 octobre 500. Durant son séjour à Château-sur-Aisne, elle se retirait souvent au hameau du Pont, qui commençait à se former surles bords de l’Aisne (aujourd’hui la Neuville-au-Pont), et avait un oratoire sur la Côte-à-Vin — où se trouve actuellement une chapelle; — on raconte même qu’un jour, pendant les grandes chaleurs, plusieurs personnes étant montées sur cette côte et se trouvant tourmentées de la soif, Ménehould frappa la terre de sa quenouille et en fit jaillir une fontaine. Ce lieu a toujours été un pèlerinage révéré; encore de nos jours, bien qu’on semble ne plus vouloir croire à ces naïves et touchantes légendes, on entretient, sous la niche voûtée delà fontaine, une statue de cette vierge, que le peuple appelle sa bonne Vierge de Côte-à-Vin, et chaque année on célèbre la fête de sainte Ménehould, quoiqu’elle ne soit pas la patronne delà paroisse. C’est à cette même époque que vivait près de Châteausur-Aisne, saint Thiébaud, dont une fontaine a également conservé le nom; sainte Gergoine, qui a laissé le sien à une ferme voisine, et sainte Cohière, qui l’a attaché à l’un des deux villages de Braux. C’est dans ce beau pays de bois et deriantes vallées de l’Argonne, qu’il faut chercher les souvenirs religieux et les mystiques légendes, les noms de ces pieuses vierges, de ces saints solitaires dont on ne retrouverait les noms dans aucune hagiographie.
J’ai dit que ce dut être saint Alpin qui le premier donna une organisation régulière au diocèse. La hiérarchie ecclésiastique alors était mal déterminée : l’incertitude des limites des circonscriptions épiscopales, la rareté des centres habités, les difficultés des communications, l’expliquent suffisamment. A la tête du clergé, on trouvait l’évêque qui ne reconnaissait alors d’autre supérieur que son métropolitain. Il n’y avait originairement dans chaque diocèse qu’une église proprement dite, où l’on s’assemblait pour écouter les instructions de l’évêque, qui baptisait, confirmait, confessait et célébrait l’office solen-
INTRODUCTION
nei : les autres églises n’étaient que des chapelles ou des oratoires ; mais tant que les divisions paroissiales ne furent pas en usage, les cérémonies n’avaient lieu qu’à l’église -mère, l’église par excellence, Saint-Jean, à Châlons. L’évêque seul avait alors la conduite de ses diocésains : les prêtres, qui le secondaient dans son ministère, résidaient auprès de lui, faisaient partie de sa famille , devaient aller partout où il les envoyait : nul n’était encore affecté a une localité particulièie. On appelait presbytères ces corps de pretres institués , ce semble, par les apôtres eux-mêmes, et qui se transformèrent dans la suite en chapitres. Ces presbytères devaient être consultés sur toutes les affaires importantes, et on trouve la preuve de ce concours dans les décrets du concile de Jérusalem, dans saint Paul, dans saint Jérôme; les mandements épiscopaux en portent également la trace, quoiqu’ alors, comme de nos jours, les évêques s e soient refusés à reconnaître la nécessité de cette intervention. Quand le siège vaquait, le presbytère gouvernait l’Eglise — la chrétienté. Sous la domination romaine, l’évêque était élu dans l’église vacante par les évêques voisins, en présence du peuple, qui pouvait refuser son approbation, et le choix était ensuite soumis au métropolitain. Les questions de discipline étaient décidées dans les synodes diocésains qui remontent à la plus haute antiquité dans notre diocèse, et qui se tenaient au mois de mai dans le chef-lieu.
Les églises cathédrales furent primitivement organisées suile modèle de celle de Jérusalem. Cette première des chrétientés était régie par les apôtres , revêtus du caractère épiscopal , et au-dessous d’eux, on voyait sept diacres, ministres chaiges d’exécuter leurs ordres et de gérer les affaires temporelles. Il y eut de même, à Châlons comme dans les autres sièges primitifs, des diacres épiscopaux qui devinrent dans la suite des archidiacres, chefs du clergé diocésain, mais qui conservèrent jusqu’au Xe siècle au moins leur titre de diacre de l’évêque. Venait ensuite le prêtre, depuis appelé archiprêtre , qui avait la direction spirituelle du presbytère.
La discipline antique astreignait les clercs à vivre en commun , soit près de l’évêque, dans l’église cathédrale , soit dans les églises secondaires formées peu à peu dans les localités principales : autour des églises s’élevait alors le cloître, où l’on pratiquait la vie régulière, en instruisant les ministres du
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culte , en priant, étudiant , copiant les livres; les clercs , quand ils n’étaient pas en mission, chantaient dans le chœur une psalmodie qui , successivement abrégée , devint le bréviaire spécial à chaque diocèse. Dans les grandes églises , l’évêque tenait à honneur d’avoir autour de lui un assez grand nombre de clercs pour que , divisés en chœurs égaux , il y en eût assez pour ne laisser jamais cette psalmodie interrompue. Le testament de saint Remy, archevêque de Reims, nous donne du reste le détail de la hiérarchie ecclésiastique à cette époque reculée : Prêtres, diacres, sous-diacres, lecteurs, portiers, jeunes clercs.
Aux églises se rattachaient encore les écoles et les hôpitaux. Dans les campagnes , ainsi que je l’ai déjà dit, le système religieux fut assez long à s’établir. Comme après les cathédrales et les baptistères , les plus anciennes églises furent celles que l’on érigea sur les tombes des martyrs et des saints, il y en eut un très petit nombre dans notre ancien diocèse; elles reçurent les noms de martyria , de confessiones , d’où plus tard et par analogie titre de tel saint. Beaucoup de ces lieux bénis ne furent originairement que de simples autels où l’évêque venait quelquefois dire solennellement la messe; ils n’étaient point encore desservis par des ministres fixes , et le prélat se contentait d’y envoyer un de ses clercs pour y présider de temps en temps la réunion des fidèles. Ce ne fut qu’après l’année 451 , en exécution du 6e canon du concile de Chalcédoine que l’on commença à attacher des prêtres à résidence fixe aux villages, autels et oratoires.
Le diocèse de Châlons rfa pas à enregistrer les noms d’un grand nombre de saints ; j’ai cité ceux qui avaient résidé près de la ville de Sainte-Ménehould. Cette pieuse vierge et ses sœurs , Léger , et quelques évêques que nous verrons paraître tout à l’heure, composent la liste de l’hagiographie locale avec l’illustre Memmie et sa sœur sainte Pome. Je crois cependant devoir joindre à cette nomenclature de pieux personnages que la tradition ne fait paraître en Champagne qu’au IXe siècle : je me permets cette proposition nouvelle, parce qu’il me semble invraisemblable d’admettre l’émigration de ces saints voyageurs à une époque relativement récente. Je veux parler de saint Gibrien et de ses frères Hélan, Trésain, Germain, Verari ou Yran, Abran, Pétran, et leurs trois sœurs, Frauda, Promptia etPossenna, qui vinrent d’Hybernie allant en pèlerinage pour
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l’amour de Notre-Seigneur , et se fixèrent dans le Châlonnois, Gibrien à Côle, Yran à Matougues (1). Je ne m’expliquerais pas cette apparition à une époque où la Grande-Bretagne était paisible et où les voyages étaient moins fréquents entre cette île et la France. Je crois tout au contraire qu’il faut faire remonter ce mouvement au Ve siècle, au moment où les Saxons s’emparaient de la Bretagne et que les chrétiens d outre -Manche fuyaient en foule dans les Gaules et principalement dans 1 Armorique 5 il est très admissible qu alors un certain nombre de ces exilés se soient avancés plus loin et que quelques-uns arrivèrent ainsi jusque dans le diocèse de Chalons . mais une preuve presque évidente du séjour de ces missionnaires en Armorique, c’est que l’on y trouve aujourdhui plusieurs localités rappelant leurs noms ; un saint, dont la légende est rapportée dans quelques ouvrages, s’appelle saint Gébrierr, on connaît ensuite en Bretagne une paroisse Saint-Helen, une paroisse Saint-Vran , une paroisse et plusieurs lieux consacrés à Saint-Abraham ( Abranusl ), la trêve de saint Péran , et la grotte de./ saint Péran en Trézilidé ; c’est donc une complète contradiction avec la légende qui fait massacrer Gibrien par les Normands, mais je n en insiste pas moins, paice que 1 arrivée de ces saints Anglais au IXe siècle est contraire à toutes les données del’histoire.Bien plus, Flodoart, qui raconte ces détails, ne dit pas un mot qui puisse faire penser que Gibrien et ses compagnons fussent ses contemporains.