CHAPITRE II
Période Mérovingienne. — Etablissements des Francs. — Clovis — Prise de Viiry par Clovis. Royaume d’ Asistrasie, — Révolte de Mundéric, gouverneur du Perthois. contre le roi d Austrasic. — Guerres de Sigebcrt et de Chilpéric, en Champagne. — Le duc Loup. — - Accroissement de Sainte-Ménehouid. — Mouvement religieux. — Martyre de Saint-Louvent. Abbayes de Montiérender, — de Beaulieu, — de Saint-Pierre-aux-Monts, — de Moiremont, — de Saml- Memsnie. — Division politique du diocèse à la fin de la période Mérovingienne.
Depuis longtemps déjà les Francs étaient fortement établis sur les bords du Rhin et avaient repoussé en partie de la première Belgique les troupes romaines, quand un grand mou-
(1) Flodoard. ïïlsi. eccl. Rem. Lib, IV, cap. IX.
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vement se prépara contre ces anciens conquérants du monde. Les Bourguignons occupaient les montagnes du Jura jusqu aux bords du Rhône, les Goths dominaient l’Aquitaine ; la seconde Belgique demeurait fidèlement dévouée aux Romains, quand les Francs s’ébranlèrent pour venir conquérir la Gaule, appelés, suivant le témoignage formel de Grégoire de Tours, par les évêques catholiques : Saint Àvite de Tienne écrivit même à leur chef, cum pugnatis, vincimus ! en effet les prélats n avaient aucune confiance dans les Romains, redoutaient les Buigundes, presque Barbares, et les Goths, ardents ariens. Clovis compiit le parti immense qu’il pouvait tirer de cet heureux concours de circonstances; quittant un jour Tournai, il traversa la forêt d’Ardenne qui couvrait alors les marches de la Champagne, depuis Reims jusqu’à Trêves et jusqu’aux Vosges, franchit le Châlonnois, battit Siagrius qui gouvernait la seconde Belgique, s’empara de Vitry et du Perthois , et continua sa marche victorieuse jusqu’à ce que, vainqueur sur tous les points, il eût définitivement assuré son triomphe à Tolbiac et qu il revînt, dans notre pays, recevoir à Reims 1 eau sainte du bapteme d’abord, et fonction sacrée des rois, descendue des eieux à la prière de saint Remy. A sa mort, la France lut divisée en quatre monarchies pour ses quatre fils : le Châlonnois se trouva compris dans le royaume d’Austrasie. Châlons, gouverné par ses évêques, demeura assez tranquille au milieu des guerres perpétuelles de ces temps à demi-barbares. Dans le Perthois les évènements étaient plus tristes. Un bâtard de Clovis, Mundéric , avait reçu l’apanage de ce petit canton; mais mécontent de sa part, il prit les armes et se révolta contre son frère , le roi Thierry. Assiégé dans Vitry, il résista sept jours, et trompé par un des officiers de Thierry qui vint lui faire des propositions pacifiques, il sortit de son chateau pour être pris et massacré par les soldats qui 1 escortaient, mais non sans s’être détendu et sans avoir fait périr de sa lance Arégésille qui l’avait trahi. Le Perthois fut alors complètement réuni à l’Austrasie (531). " Bientôt après, les guerres que se firent Sigebert, successeur de Thierry, et Chilpéric , roi de Soissons, ensanglantèrent de nouveau ces malheureuses contrées : Châlons, Vitry furent pris et repris par les deux rivaux, Sainte-Ménehould fut ravagée; Sigebert, vainqueur à la fin, repoussa Chilpéric au-delà de ses limites, et lui enleva son fils
INTRODUCTION
Théodebert, qu’il tint prisonnier jusqu’à la paix dans son château de Ponthion (567), récemment bâti par son père. Deux ans plus tard, Sigebert y convoqua une assemblée des grands du royaume, pour régler diverses questions importantes, puis il se fit couronner à Yitry ; mais, pendant qu’il était encore sur le pavois, au milieu du forum de la ville, deux officiers de la reine Frédégonde percent la foule et viennent présenter une lettre au roi : Sigebert la lit et reçoit aussitôt deux coups de poignard (575).
C’est à ce moment que paraît le premier duc de Champagne, nommé Loup , qui remplissait les fonctions de gouverneur, mais avec assez de puissance pour qu’un jour, ayant appris que les ducs Ursin et Berthefried en voulaient à sa vie, il rassemblât une petite armée et vînt entre Ponthion et Saint-Dizier offrir le combat à ses ennemis. A cette nouvelle, la reine Brunehaut qui était alors à Ponthion, monta à cheval, et, venant résolument se placer entre les combattants, les força à se réconcilier. On connaît les tristes luttes de Brunehaut et de Frédégonde, et le tragique dénouement qui y mit fin. Brunehaut résida souvent à Ponthion et a laissé de nombreux souvenirs : bien des ruines portent encore aujourd’hui le nom de châteaux de Brunehaut, et plus d’une route , du côté de l’Argonne surtout , s’appelle la chaussée de Brunehaut. Après la mort de cette malheureuse reine, Clotaire II triompha aisément de ses faibles successeurs, et, vainqueur de Sigebert II dans les champs Cathalauniens, il réunit toute la monarchie sous son sceptre.
Seule la bourgade de Sainte-Ménehould prospérait malgré ces luttes, protégée par sa position au milieu des bois ; en 592 , Drogon , fils de Pépin d’Héristall et sixième duc de Champagne , avait relevé ses ruines , fortifié le château des Roches, y avait ajouté un donjon : un autre retranchément occupait en arrière la petite montagne du Châtelet, et à l’abri de ces deux citadelles, la bourgade s’éparpillait joyeusement dans la verdoyante vallée de l’Aisne, sans trop s’inquiéter de l’enceinte de palissades qui l’entourait.
Le mouvement religieux, si prononcé déjà dans le Midi de la France, commençait cependant à se faire sentir dans notre diocèse sur le siège duquel, depuis quelques années, se succédaient d’éminents prélats. Le VIe siècle avait vu deux frères également distingués par leur naissance, leur sainteté et leurs
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mérites ; saint Elaphe, dix-septième évêque, né à Limoges et l’un des principaux conseillers du roi Sigebert Ier, mort en Espagne, où la reine Brunehaut lui avait donné une mission politique (580), et saint Lumier, qui continua l’œuvre d’Elaphe et fortifia la foi dans le Châlonnois. Félix Ier vint apres lui et vit pendant sa longue prélature bien des maux fondre sur le pays (589-650). De 609 à 612, les annales du diocèse mentionnent deux disettes, une peste, une inondation, sans parler des nombreux passages de troupes qui étaient à cette époque l’occasion des plus affreux brigandages. Les moines accoururent à la voix de ces ministres de Dieu : déjà nous voyons le monastère de Saint-Memmie solidement établi, et Dagobert II augmenta ses privilèges après avoir visité en personne le tombeau du saint : en 660, des bénédictins, venus des îles de Lérins, occupaient depuis plusieurs années l’abbaye de Sam t- Pierre-au-Mont de Châlons , et allaient bientôt les premiers introduire la culture des lettres dans le diocèse. Au même moment un pieux évêque écossais, saint Rouin (Bodingus), quittait la Lorraine, où il était venu prêcher laioi, et se retirait au milieu de la forêt d’Argonne dans un lieu appelé Vaslogim ; il défrichait quelques arpents et bâtissait des cellules pour lui et les moines qui l’avaient accompagné. Le seigneur de ce pays, Austregise, mécontent de ce nouveau venu, vint lui reprocher d’avoir occupé ses terres et le chasser ; mais, étant tombé subitement malade, il fut guéri miraculeusement par saint Rouin: il lui concéda alors un vaste domaine avec le droit d’y construire un monastère (640). Saint Rouin bâtit aussitôt une abbaye au sommet d’une côte d’où l’on apercevait une immense étendue de prairies et de collines boisées et lui donna le nom de Beaulieu. Peu après, le nouvel abbé se rendit à Rome pour obtenir l’approbation du souverain pontife ; il revint à Beaulieu, en confia la direction au bienheureux Richard, et alla mourir dans un petit ermitage à une lieue plus loin. Saint Bercaire, gentilhomme d’Aquitaine, après avoir fondé 1 abbayr d’Hautvilliers, se dirigea du côté de Saint-Dizier, et, s arrêtanl dans la magnifique forêt du Der, y choisit un emplacement pour la colonie qu’il amenait : Childéric lui fit de généreuses donations. En même temps saint Réole, archevêque de Reims, donna à Bercaire un emplacement à Episcopivilla sur la Marne in pago Pertensi. Enfin, en 707, un comte Nanterrus, sur lequel
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du reste les chroniques sont muettes, voulant à son tour laisser une éclatante preuve de sa piété , fonda, dans la vallée de l’Aisne, aux pieds de la forêt d’Argonne, un chapitre de douze chanoines au lieu appelé Mauri Mons ; une église s’éleva bientôt sous le double vocable des saints Calocerle et Parlhenier, un village se groupa à l’abri du cloître nouveau, et bientôt l’abbaye de Moiremont fut régulièrement constituée.
C’est ici le moment de jeter un coup-d’œil attentif sur la géographie des pays qui composaient l’ancien diocèse de Chatons, car il faut savoir, ainsi que M. J. Desnoyers l’a ingénieusement exposé dans sa Topographie Ecclésiastique de la France, qu’il existe une corrélation rigoureusement exacte entre les limites du diocèse et celles des cités gallo-romaines qui leur correspondent; or c’est précisément sous la période mérovingienne que ces antiques divisions existent encore et nous sont le plus complètement connues. Le diocèse représente effectivement la cité gallo-romaine, c’est-à-dire la ville principale avec le territoire en dépendant et qui constituait le grand pagus gaulois ; les pagelli, auxquels on a , par l’usage, appliqué le nom général de Pagi, ne correspondaient qu’aux parties entourant, à proprement parler, la cité et aux autres subdivisions du grand pagus. Telle était la seule division suivie par l’église et dans laquelle il faut encore mentionner quelques subdivisions moins importantes et inégalement employées, Yager, le finis , le terminus, etc. Remarquons de suite que la composition du territoire de Châlons -est demeurée celle du diocèse jusqu’en 1789 :
1° Ager cathalaunensis (diplôme de Charles-le-Chauve , an 853), comprenant Châlons, la banlieue et les champs cathalauniens (jusqu’à la Suippe, probablement) : alors Pagus cathcu
launensis (865).
2° Pertisus pagus, le Perthois, ayant onze lieues de l’est à l’ouest, et dix du nord au sud , avait pour limite au nord YAger cathalaunensis , au sud le Va 11 âge, à l’ouest la Champagne proprement dite, et à l’est le Barrois.
3° Ponticus pagus, le pagellus du Ponthion renfermé dans le précédent.
4° Stadmensis pagus, le pagus d’Astenay (pays de Sainte- Ménehould), démembrement du Perthois qui s’étendait jus-
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qu’aux pays d’Argonne, duDormois (1), et àl 'Ager cathalaunensis .
5° Dervensis saltus, le Der, compris dans le Perthois.
6° Vertudiscus pagus, pagellus de Vertus.
7° Camisiacus pagus, médiocre territoire entre le Perthois et le Barrois, ayant sans doute le ruisseau duBusson dans ses limites.
8° Pays des Caturici.
Avec le temps, il n’est plus demeuré de ces diverses subdivisions que l’Astenay, l’AVer cathalaunensis, le Perthois et le pays de Vertus, qui furent précisément les titres des quatre archidiaconnés de l’évêché, Astenay (depuis Sainte-Ménehould), Châlons, Perthes (depuis Joinville), et Vertus.
En présence de cette division, les Mérovingiens adoptèrent une subdivision civile dont il ne reste que bien peu de traces dans notre pays, les duchés et les comtés correspondant assez régulièrement aux pagi et pagelli, les vicairies, les centaines, les décanies quelquefois, et les bénéfices ou fiefs.