‹ Diocèse ancien de Chalons-sur-Marne histoire et monumentsChapitre 20 sur 128 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Abbayes du diocèse de Châlons (I j.—-Montier-en-Der.--Sainl-I)rbain. — Saint-Pierre-au-Mont.

Huiron. — Moiremont. — Saiut-Sauveur. — Andecy. — - Saint-Jacques. — Monstiers. Trois-

Fontaines. — - Haute-Fontaine. — Cheminon. — La Ckarmoie. — Saint-Meramie. — Toussaint . — Chatrices. — Notre-Dame de Vertus. — Montcetz.— Mathons.

Cinq ordres se partageaient en 1789 les abbayes du diocèse de Châlons; d’abord le plus riche, celui des Bénédictins, qui remplissait l’Europe de ses monastères et des admirables travaux de ses membres. Institués au VIe siècle par saint Benoit, les Bénédictins surent dès cette époque s’occuper à la fois des exercices de piété, de la culture de la terre, de l’enseignement du peuple et des travaux historiques. L’ordre se divisa en plusieurs congrégations, celle du Montcassin en Italie; en France, celles de Cluny (910), de Saint-Vanne, de Verdun (1600) et de Saint-Maur (1627), à laquelle les deux précédentes furent subordonnées et dont le chef-lieu était Saint-Germain-des-Prés, à Paris.

L’ordre de Citeaux, sorti de celui des Bénédictins, futétabli d’abord par Robert, abbé de Molesme, en 1098, et définitivement

(1) Je donne quelques détails sur l’abbaye de Beaulieu quoiqu’elle ait appartenu définitivement au diocèse deVerdun, parce que pendant longtemps elle fut indivise entre cet évêché et celui de Châlons, et que d’ailleurs ses biens étaient en grande partie contenus dans ce dernier diocèse. Je crois donc devoir retracer ici un rapide historique de cette importante abbaye bénédictine, ne pouvant naturellement m’étendre à ce sujet dans le chapitre que je consacre à nos établissements monastiques. Elle fut fondée par un gentilhomme nommé Austrasin, qui donna à saint Rouin une étendue de douze lieues de bois (640) ; sur ce vaste territoire, les moines travaillèrent avec ardeur au défrichement, et au XIIe siècle dix-huit villages remplacèrent la

constitué par saint Bernard; il a fourni quatre papes. Le. chef-lieu était à Liteaux, près de Dijon. Les femmes y étaient admises.

L’ordre des chanoines réguliers de Samt-Augustin existant dès le VIIIe siècle et relevant de Sainte-Geneviève de Paris , 1 ne faut pas les confonde avec les Augustins, religieux mendiants. . p

L’ordre de Prémontré, de la réforme de Saint- Augustin, lon-

dé en 1120, à Prémontré, près de Laon, par Vorbert, chapelain de l’empereur Henri IV; il y avait des couvents de femmes de la même règle. Enfin l’ordre de Saint-Etienne de Grandmont Ces ordres remplissaient dans notre diocèse dix-sept a b bayes et un nombre considérable de prieurés.

Ordre de Saint-Benoît.

j — Abbctye voyale de Montiev-en-Dei .

L’abbaye de Montier-en-Der est le principal monastère de la province, l’un des plus anciens et sans contredit le plus considérable par l’étendue de ses possessions et par les services qu’ont rendus au pays les pieux cénobites qui s’y vouaient au service de Dieu. Ce sont les moines du Der, Dervensis saltus qui ont transformé ces sauvages contrées couvertes de bois don la forêt du Der actuelle n’est qu’un faible débris : ce sont eux nui ont défriché cette terre, semé les premiers grains, lait entendre dans ces déserts la parole de Dieu et civilisé cette partie

de la Champagne. . . , i.„

L’abbaye de Montier-en-Der doit son origine a un des plus

illustres saints de la France, au VIP siècle, à saint Berch aire fils d'un seigneur de l’Aquitaine et filleul de Nivard, archevêque

forêt • les habitants de ces localités demeurèrent sous la justice du monastère et asl’reints è la garde en temps de guerre. L’abbaye fut brulee en 1 300 nar le comte de Bar, en 1401, en 1591, par les Retires, enfin rebâtie en 6^0 elle valait 12,000 livres à l’abbé et 7,000 aux vingt religieux qu l’habitaient en 1701 ; elle prétendait avoir titre de comte, avec bailliage o-ruerie. Triaucourt était son chef-lieu temporel.

Beaumer, dans ses mémoires historiques sur la Champagne, place a lo t

nans l’évêché de Châlons les abbayes de Beaulieu, de te Chalade et prieuré de Béchamps qui tous trois appartenaient au diocese de Verdui .

de Reims. Berchaire commença, pour se conformer à une vision qu’il avait eue un jour en revenant d’Epernay,par fonder l’abbaye de Hautvillers. Quand ce monastère fut complètement établi, Berchaire le donna à Réole, neveu de saint Nivard (666), et, reprenant son bâton et son manteau, s’enfonça vers le Saut du Der, contrée à peine chrétienne et qui n’était alors parcourue que par les chiens et les piqueurs des rois mérovingiens qui avaient sur la lisière de la forêt un château de chasse appelé Puteolus. Berchaire cependant fut accueilli tout d’abord par une pieuse et noble dame, nommée Yalhile, femme de Vaimer, qui lui céda, pour la construction d’un monastère de religieuses, des terrains à Mangevillers et à Flassigny: pendant qu’on élevait les bâtiments, Berchaire rencontra dans la forêt huit jeunes filles et huit jeunes gens emmenés par des soldats; il les racheta aussitôt et plaça les jeunes filles dans son nouveau couvent, appelé dès lors Puelmontier ( Puellarum monasterium). Mais il ne se contentait pas de ce premier établissement près duquel cependant il s’était bâti un oratoire; il voulait une abbaye d’hommes et choisit, dans ce but, un canton de la forêt où l’on prétendait voir les plus effrayantes apparitions : c’était une vaste place marécageuse couverte de joncs et de bruyères. Notre pieux ermite demanda aussitôt à ChildéricII la concession de ces terres, et non-seulement l’obtint, mais obtint encore le château de Puteolus, avec les débris duquel on commença immédiatement à édifier les cellules des huit jeunes gens qui venaient d’être délivrés (1). L’église fut dédiée aux apôtres saint Pierre et saint Paul. Le monastère, nommé d’abord Puteol, s’appelait, en 632, monasterium beatorum apostolorum Petri et Pauli (2). Les moines se mirent immédiatement à l’œuvre, coupèrent le bois, défrichèrent la terre et montrèrent bientôt aux yeux étonnés des habitants, des champs couverts de riches moissons. Les paysans accoururent autour de l’abbaye; Puteol fut abandonné , et sa population se fixa au lieu qui a porté depuis le nom de rue Saint-Remy à Monstier; d’un autre côté les religieux affluèrent et il fallut construire à Louze [Lutoza) de nouvelles cellules avec une église sous le vocable

(t) Diplôme royal du T des nones de juillet b72.

(2) Charte de Thierry, an 682.

de saint Martin ; Childéric approuva encore cette nouvelle fondation et la dota d’une vaste portion de la forêt; enfin Berchaire fit élever sur les bords de la Voire un petit couvent (1) qui subsista longtemps — mais ce n’était plus au XVIL siècle qu un ermitage voué a saint Maurice — et sur le même rivage une église de saint Sulpice autour de laquelle se forma depuis le village de Thilleux.

Puis, quand Berchaire hérita de ses parents, il donna à son abbaye du Der vingt et un villages situés en Aquitaine (673). Pendant que le vénérable abbé se trouvait ensuite mêlé aux grands événements qui s’accomplissaient alors en France et notamment aux persécutions de saint Léger , qu il accueillit même dans le Der, le monastère se développait tranquillement et grandissait chaque jour, recevant constamment quelquesuns de ces malheureux qui se réfugiaient à l’ombre du cloître pour fuir une société barbare et cruelle. Grâce à ce concours, Berchaire agrandit ses travaux agricoles, fit creuser des ruisseaux , notamment le canal qui passe devant le couvent et se jette dans la Voire à Planche-Celerier, construire des usines et multiplier les fermes. Les nouveaux colons se livrèrent avec ardeur à la culture, desséchant les marais, défrichant le sol, et demeurant toujours sous la juridiction de l’abbaye dont 1 im portance morale croissait d’autant. Bientôt cependant, Berchaire allait faire défaut à ces établissements qu il avait heureusement assez fortement consolidés; mais il n eut pas le temps de continuer les fondations d’un nouveau monastère à Vecqueville, sur un terrain donné par une noble dame nommée Ama. Peu après, saint Berchaire était frappé au Der d’un coup de poignard, par un de ses moines, Daguin, son propre filleul, et expirait au bout de quelques jours, le 27 mars 685, mais il eut au moins la consolation de penser que son abbaye pourrait prospérer sans lui. Sous son successeur Synaulius, l’évêque de Châîons.Berthœnd, renonça à ses droits sur Monstier-en-Der et Puelmontier, ne se réservant que ceux de bénédiction, d ordination et de consécration du Saint-Chrême (15 février 692). Presqu’en même temps, le pape Jean VI prenait l’abbaye sous sa protection d’une manière spéciale (701). Pendant les années qui

(1) « Monasteriolum sancti Mamilii. >

suivirent, le Der, comme les autres parties de la province, fut fréquemment visité par les armées; les guerres vinrent affaiblir sa population , décourager les agriculteurs , et bientôt, sous l’influence fatale des événements, les moines du monastère en arrivèrent à négliger jusqu’aux prescriptions de leur règle et prirent les armes pour guerroyer à leur profit. Le zèle de quelques fidèles ne se ralentit pas cependant; une dame Erbsenna donna au monastère tout ce qu’elle possédait dans le pays de Biaise, à Brachey, Roschifaii, Galdrisi et Aurisi (juillet 761). En 804, Bozon, comte du palais, aumôna aux religieux des droits de pontage et de saline à La Noue ( Olonna ) et quelques biens à Horricourt.

Charlemagne parvint cependant à rendre quelque éclat à Saint-Pierre du Der. Il intervint directement pour lui faire restituer diverses possessions enlevées par des laïcs, à La Noue, Givaucourt, Rachecourt, Vaux-sur-Blaise , Gigny et Guindrecourt. Malgré ses efforts, la décadence du monastère était si complète que quand le pape Etienne IV vint couronner l’empereur Louis à Reims, en 816, celui-ci attribua à l’église de Reims, pour soixante ans, les revenus du Der.

Un pieux religieux, qui étonnait par ses vertus la cour de Louis-le-Débonnaire, allait heureusement régénérer l’abbaye du Der. Hatton, abbé de Stavelon, reçut du roi la mission de rendre Monstier à son premier état. Il obéit, mais trouva le monastère à demi-renversé, privé de ses biens et habité seulement par quelques clercs. Une commission, composée de l’archevêque de Reims et de ses suffragants, fut chargée d’examiner s’il y avait utilité à rétablir l’abbaye, et sur sa réponse affirmative (février 819), Hatton fit venir une colonie de bénédictins de Stavelon. Le roi dut encore intervenir pour aplanir quelques difficultés soulevées par les clercs séculiers et ajouter un certain nombre de terres aux possessions des nouveaux moines. Quelques années après la mort d’Hatton, on voit à la tête de Monstier-en-Der un personnage important dans l’État, Pardulus, vice-gouverneur de Reims, puis évêque de Laon (846) et l’un des Missi dominici impériaux. Il obtint de Charles-le-Chauve une confirmation des biens du monastère, diplôme dans lequel cent dix-huit évêques prononcent la sentence d’excommunication contre quiconque oserait y porter atteinte. Pardulus fonda encore en 868 le prieuré de Yille-en-Blaisois et donna au Der la

chapelle de Saint-Martin de Gignicourt (Dommartin-le-Saint- Père). L’abbaye s’était singulièrement relevée depuis Hatton et avait été plusieurs fois gouvernée par de hauts dignitaires.

Je citerai entr’ autres Adalgarius, chancelier de Charles-le- Chauve. Mais sous son successeur, Adalnc, elle eut de dures épreuves à supporter. C’était l’époque où les hommes du nord envahirent la France et vinrent ravager les marches campanolorraines. Les moines de Monstier ne les attendirent pas et se retirèrent en Bourgogne avec les reliques de Saint-Ber-

chaire; quelques-uns allèrent renouveler le monastère de Saint-

Chef, près de Vienne, où la règle bénédictine était assez mal observée, et tous revinrent dans leurs forets quand le calme renaquit. Malheureusement l’invasion recommença presqu’ aussitôt : nos moines reprirent le chemin de la Bourgogne. Mais en partant, le feu prit à leursbâtiments qui furent entièrement consumés, tandis que, selon la tradition un morceau de la vraie croix, oublié au milieu du trouble, demeurait intact ainsi que le voile d’or qui l’entourait. Le Der demeura desert jusqu’en 925. Cette fois les bénédictins devaient s y rétablir definitivement, mais ils donnèrent encore une fois le spectae e des plus honteux désordres. Au Xe siècle, les moines se mariaient publiquement, donnaient les fermes du monastère a leurs enfants et vivaient dans la dissolution sous la conduite de l’abbé Beuzon qui s'empara même du chartrier. Les seigneurs des environs, réunis à l’évêque, expulsèrent ce miserab e qui dut se retirer avec ses compagnons. Il fut remplace par Alberic qui se rendit dans le Der avec une colonie de religieux de Saint- Fvre de Toul (9361. Un gentilhomme bourguignon, Adson, l’avait suivi et prit après lui la direction du couvent (960). De ce moment les abbés purent plus librement exercer leur autorité. Jusque là ils étaient changés tous les trois ans : ces élections fréquentes entraînaient les plus regrettables abus. Alberic exerça ses fonctions pendant vingt ans et Adson pendant trente-deux. Ce dernier s’occupa activement de rassembler les biens epars de son monastère. Les plus puissants barons de la province se plurent à l’enrichir. Adson, comte de Rosnay, lui donna Flornov Trois-Fontaines-la-Ville, Villiers-au-Bois. Herbert II, comte de Troyes, prouva également sa libéralité. L’évêque de Troyes, Valin lui céda les autels de Sommevoire et de Braux. Adson, du reste’ était un des abbés les plus remarquables de son époque,

et il vivait dans une grande familiarité avec le pape Silvestre II (Gerbert), qu’il avait connu archevêque de Reims.

Adson, conseil des évêques, ami du roi, fut appelé plusieurs fois en Italie où il jouissait d’une assez grande réputation pour que le chroniqueur Richer mentionnât sa présence à la fameuse discussion entre le pape et Attrik de Magdebourg, après qu’il fut allé introduire la réforme à Saint-Bénigne de Dijon (1). Il ne revint plus en France ; surpris par la mort à bord du navire qui le ramenait, son corps fut jeté à la mer (18 des calendes de juillet 992). Son successeur Bérenger, sans s’occuper des sinistres rumeurs qui couraient au sujet de l’an mil, fit construire l’église abbatiale sur le plan arrêté par Adson, et l’évêque de Châlons vint la bénir en décembre 998; sous son gouvernement et pendant qu’il se trouvait à Dijon, une troupe de bandits vint attaquer le monastère , niais elle fut victorieusement repoussée par les moines auxquels s’étaient joints une vingtaine de leurs serfs.

Durant les années qui suivirent, l’abbaye grandit en richesses et en influence ; spécialement protégée par les comtes de Brienne, elle se vit faire de larges concessions par eux. Seul des seigneurs des environs, Etienne, premier sire de Joinville, s’empara de ses biens et répondit par la menace aux prières des moines. L’abbé Dudon Ier s’adressa alors au roi Robert qui lui donna raison pendant que dix évêques excommuniaient Etienne ; ce dernier céda, puis après avoir épousé la belle-fille d’Ingelbert de Brienne, il devint aussi l’un des protecteurs du Der. Geoffroy Ier de Joinville renouvela cependant ces attaques en s’emparant de Notre-Dame de Joinville, mais Roger III, évêque de Châlons l’excommunia, et lui fit restituer l’église ; ce prélat donna alors au Der les paroisses de Hauteville, Perthes, Saint-Louvent, Arzillière, Saint-Genest , Gourzon (1030); d un autre côté le pape Léon IX contraignit Odon, abbé de Saint- Germain d’Auxerre et Guillaume, comte de Nevers, à rendre à l’abbaye certains biens quelle possédait en Nivernais du chef de saint Berchaire. Monstier-en-Der à ce moment occupait un

(I) Adson ne fut pas seulement un pieux abbé, mais encore un savant éminent qui a laissé de remarquables ouvrages , notamment son livre sur Y Antéchrist , composé à la prière de Gerberge, femme de Louis d’Outremer.

rang éminent; dirigé par Brunon , frère du comte de Vignory, il comptait parmi ses moines Fromond, fils de Vuiter de Moeslain, et d’autres puissants seigneurs. Brunon, en outre, convertit Hugues de Beaufort qui lui donna le Chénoy, Anglus (1051), et fonda un prieuré dans son château de Beaufort; Hugues se fit ensevelir à Monstier où reposait déjà un grand nombre de gentilshommes des environs. Puis, quand en 1060, le comte Thibaut Ier, comte de Champagne et avoué du Der, vint avec Adèle, sa femme, visiter le monastère, il fut frappé du manque de vin dont les moines cependant avaient besoin pour se soutenir dans leurs gigantesques travaux de défrichement, et leur accorda une exemption de toute taxe sur les produits des vignes d’Epernay et du Barrois. Peu après le concile de Meaux eut à s’occuper encore de sauvegarder les privilèges de l’abbaye, et excommunia Walter de Brienne et Geoffroy-le-Jeune de Joinville, l’un des avoués du Der, pour lui avoir enlevé des biens. L’abbé Roger songea à placer le monastère plus spécialement sous la protection du Saint-Siège (1098), et à cet effet, il obtint de Pascal II une bulle confirmative de ses biens, et reconnaissant aux abbés le droit de ne pouvoir être forcés par aucun évêque d’assister à un synode ou de se rendre dans la ville épiscopale pour cause quelconque. Les évêques comprirent que l’abbé du Der devenait sinon leur égal, du moins trop puissant pour leur être soumis, et ils se plurent dès lors à se montrer encore plus généreux ; Philippe de Troyes donna à Monstier les autels de Longeville, La Neuville et les dîmes de Sommevoire ; Henry de Toul approuva la donation faite de Dommartin-le-Franc par l’archidiacre Etienne; Hugues et Guillaume, de Châlons, aumônèrent les églises d’Ambrières et de Matignicourt. A la même époque, Guy de Vignory, frère de l’abbé Roger, donna Guindrecourt ; le comte Henry de Champagne abandonna l’usage de sa forêt de Wassy (1114); Hulduin, fils de Hugues de Champagne, offrit le fief de Doulevant et un autre sis à Dommartin-le-Franc; Ayrard de Brienne, à son lit de mort, en récompense de ses mauvaises actions et pour être inhumé dans l’abbaye, renonça aux redevances quelle lui devait pour ses biens de Droyes ; enfin le comte de Champagne vendit à Roger son avouerie, en ne conservant que le droit de convoquer pour la guerre les serfs des moines. Roger mourut en mars 1125.

L’abbaye du Der ne cessa pendant tout le cours du XIIe siècle de voir croître le nombre de ses possessions : elle acquit à titre gratuit l’église d’Ambonville (diocèse de Langres) en 1134, celle de Rosnay (diocèse de Troyes), en 1140; la dîme de Frampas, achetée en 1166 à Pierre, chevalier de Valle sécréta-, le comte Henry-le-Libéral abandonna, en 1177, la moitié des profits qu’il retirait de la vente des animaux aux foires de Barsur-Aube ; Geoffroy, sire de Joinville, vers 1188, renonça à ses droits d’avouerie sur les villages de l’abbaye, sis le long de la Biaise, et Hugues de Reynel sur le village de Guindrecourt. En 1196, Rotrou, évêque de Châlons, pria Evrard, abbé du Der, d’envoyer quelques-uns de ses moines régir l’église de Gignyaux-Bois ; Garnier, évêque de Troyes, lui donna également à administrer l’église de Saint-Loup, près Rosnay, et 1 hôpital qui en dépendait.

Pendant ce temps, les moines de Monstier faisaient fièrement respecter leurs prérogatives ; Guy de Joinville, évêque de Châlons, voulut empiéter sur ces immunités, mais le pape Alexandre III intervint, rendit raison à l’abbé Gaulthier et fit chasser du monastère quelques-uns des religieux qui voulaient résister aux ordres de leur supérieur ; en même temps , il déclarait que lui seul avait le droit d’excommunier l’abbaye, qu’il prenait sous sa protection, ainsi que les paroisses de Monstieren-Der, de Robert-Magny, dePlanrupt et de Braucourt. L’évêque Guy, revenu à de meilleurs sentiments, reconnut, au moment de partir pour la croisade , la juridiction abbatiale sur les églises du bourg de Monstier, de Robert-Magny, de Planrupt, de Frampas, de Champaubert et de Braucourt, ajoutant que l’élection des curés et les investitures appartenaient au monastère.

L'abbé Yuiter (1183-1191), établit dans son abbaye une école qui acquit assez d’importance, et ce fut lui probablement qui fit exécuter un très beau cartulaire in-quarto contenant 184 chartes de l’année 672 à l’année 1164 et existant encore aujourd’hui.

Le mouvement de donations, que je signalais tout-à-l’heure, se poursuivit énergiquement au XIIIe siècle ; sous 1 abbé Raynaud II (1201-1215), on trouve, parmi les donateurs, Gauthier de Brienne , roi de Sicile, qui renonce à ses droits sur les églises du Der, Gauthier de Yignory, Guillaume de Nully, Geoffroy de Ville-H ardouin, Hugues de Rethel qui accorda des biens

à Sommevoire, Wassy, Voillecomte, Champcourt. Mais à cette même époque l’esprit monastique avait singulièrement dégénéré; les moines observaient à regret la règle de saint Benoît , et déjà, en 1215, l’abbé Ancher avait institué des prières pour invoquer l’intercession divine; les habitants deMonstier, de Ceffonds et de Sommevoire s’insurgèrent contre les religieux, s’emparèrent de leurs biens et les menacèrent d’attaques plus sérieuses. Cités devant Jean, archidiacre de Châlons , ils furent condamnés à mille livres d’amende. Mais aussitôt après, l’évêque Guillaume de Champeaux ordonna une sévère réforme qui rétablit l’ordre et la ferveur dans l’abbaye. Les donations ne cessèrent pas : les dîmes de Crepy, Juvansigny, Villeret, Sommevoire, des biens à Beaufort, cédés par Simon de Tégny, le prieuré de Champfort, érigé par Gauthier de Yignory, beaufrère de l’abbé Rodolphe (1220-1236), la forêt de Curmont attachée à ce nouvel établissement avec des terres, prés, partie du four de Biaise ; les dîmes de Nully, Tremilly, Thilleux ; des terres à Vanvey ; partie du village de Droyes ( donnée par le comte Henry de Champagne, en 1259). Vers le milieu du siècle, le comte Thibaut de Champagne se dessaissit, moyennant diverses sommes d’argent, de tous les droits qu’il avait conservés sur le Der et ses vastes possessions.

Avec le XIIIe siècle finit la période d’accroissement de l’abbaye et elle eut bientôt de cruels moments à traverser ; les Anglais n’épargnèrent pas le Der; sous Jacques de Saint-Martin (1356-1368), le prieuré de Rosnay fut pillé et Brocard deFenestrange, qui régnait à Wassy, répandit la terreur parmi les moines et leurs serfs; Michel de Frampas, alors garde de la forêt de Wassy, se mit à la tête d’une troupe de bandits et brûla jusqu’à trente-deux maisons appartenant au monastère dans plusieurs villages; le roi Charles V, par des lettres-royaux du 13 mars 1365, mit un terme à ces exactions en menaçant leurs auteurs des plus grands châtiments , mais l’époque des troubles n’était pas terminée et une charte de Charles VII, du 6 février 1448, par laquelle il permet aux moines de quêter par toute la France, nous apprend dans quel état de dénûment étaittombée l’abbaye royale du Der; cette tentative ne produisit aucunrésultat eton ne put même consolider les bâtiments qui s’écroulaient; la peste succéda à la guerre, et, en 1462, l’abbé Simon de Goix périt victime de son dévouement.

En 1499, l’abbaye fut mise en commende et le premier titulaire fut François de Dinteville, fils du surintendant des finances de Charles-le-Téméraire, évêque d’Auxerre et maître des requêtes ; il fit reconstruire le réfectoire, la maison abbatiale, le chapitre et le portail de l’église; à cette époque, les moines ne pouvaient même plus coucher dans les bâtiments claustraux. L’abbé de Dinteville résida dans son monastère après avoir échoué dans une mission que François Ier lui avait confiée près du pape ; il signala son passage en affranchissant, moyennant certaines conditions les mains-mortables deMonstier-en-Der, Ceffonds, Flancourt, La Grève, Jagée, Puellemonstier, Droyes, Robert-Mesnil, Planrupt, Maurupt, Thilleux et Billory.

Pendant les guerres de religion, le Der ne fut pas trop malheureux; en 1563 cependant, des reitres séjournèrent pendant quatrejoursà Monstier et commirenttoutes sortes de désordres. En ce moment des membres de la famille de Lorraine s’y transmettaient la crosse abbatiale ; Louis de Lorraine, à la fin du XVIe siècle, fit agréger son monastère à la congrégation de Saint-Denis. Depuis ce moment , les annales de l’abbaye ne renferment plus rien d’intéressant, si j’en excepte les querelles perpétuelles que les abbés soutinrent contre les évêques de Châlons ; jouissant depuis longtemps du droit de ne pas se soumettre à la visite de ces prélats, ils voulurent maintenir ce privilège.

En 1627 cependant, dans sa longue tournée pastorale, Monseigneur Henry Clausse fut admis à Monstier pour bénir l’église et le cloître qui avaient été souillés pendant les dernières guerres. Mais ce ne fut qu’une exception toute spéciale et Monseigneur de Juigné s’étant présenté au portes de l’abbaye, il ne fut admis qu’en rochet ; on le reçut avec les plus grandes prévenances tout en évitant de lui rendre les honneurs auxquels il aurait eu droit ailleurs comme évêque diocésain.

L’abbé Armand de Troisville, le 19 février 1659, introduisit au Der la réforme de Saint-Vanne. Détruite presqu’en partie en 1734, l’abbaye fut aussitôt relevée ; depuis 1713, le cardinal Ottoboni, abbé, y avait créé une académie des belleslettres pour tâcher de réveiller le goût du travail parmi ses oisifs et paresseux religieux.

Au moment où la révolution vint surprendre l’abbaye de

/J38 première partie.

Monstier-en-Der, elle possédait douze prieurés : Beaufort, Brienne, Larzicourt, Perthes, Rosnay, Ville-en-Blaisois, Vanvey , Saint-Léger-sur-Brienne, Wassy, Villiers-au-Bois, Flammerecourt et Champcourt; l’abbé exerçait presque les droits épiscopaux, pouvant accorder dispenses, censures, et ne relevant que du pape; il était seigneur de vingt-un villages, Monstier-en- Der Droyes, Planrupt, Frampas, Champaubert, Braucourt, Robert-Mesnil, Yaux-sur-Blaise , Ragecourt, Douleyant-le-Petit Ville-en-Blaisois, Mertrud, Dommartin-le-Saint-Père, Baudrecourt, Sommevoire, Rozières, Thilleux, Ceffonds, Sauvage- Mesnil, Louze et Epothémont, et il nommait à quarante cures et huit chapelles dans les diocèses de Châlons, Toul, Lan-

gres et Troyes. „ . .

L’abbaye était exempte de corvées , giste et joaste ; elle jouissait du droit d’asile ; elle possédait des biens considérables a Biaise, Daillecourt, Bouzancourt, Doulevant-le-Chateau, Beurville Charmes, Courcelles, La Neuville, Moeslains, Joinville, Rupt Vignory, Aulnoy, Chaumesnil, Crepy, Juvansigny, Lassicourt, Soulaines, Thil , Ville-Hardoin , Margene, Anglure, Precv-Saint-Martin , Precy-Notre-Dame, Avngny et Landricourt. Les revenus annuels de l’abbaye s’élevaient à 125,000 livres, plus une vente de bois de 60 à 80,000 livres tous le cinq ans; la bibliothèque contenait 10,000 volumes ; le trésor était aussi riche que celui d’une cathédrale. Il y avait sept offices claustraux aumônier, chambrier, trésorier, infirmier, prévôt, chantre et cuisinier, et parmi leurs titulaires figurèrent souvent des Choiseul, des d’ Anglure, des Châteauvillain, etc.

Et il a suffi d’un jour pour disperser tout cela. Les batiments seuls subsistent encore; on remarque la magnifique salle du chapitre, longue de 40 mètres sur 12 mètres 50 centimètres de largeur et qui date du XIV* siècle; elle était voutee et soutenue par de belles colonnes; l’église du monastère sert aujourd’hui de paroisse.

Les archives de l’abbaye, fonds excessivement riches, sont conservées au dépôt départemental de la Haute-Marne; on y remarque notamment deux magnifiques cartulaires dont la publication serait un bienfait pour l’histoire du moyen-âge. La bibliothèque de la même ville possède le Necrologe de Monstier et une histoire des monuments de l'abbaye, par Dom Baillet, l’un de ses moines.

Page 1