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IV. — Abbaye de Saint-Sauveur de Vertus

Le comte Thibaut Ier, de Champagne, étant dans son château de Vertus avec la comtesse Adélaïde, y reçut saint Arnould, abbé de Saint-Médard de Soissons, qui se rendait au concile de Meaux (1080). Ce fut un jour de fête pour la ville, et Thibaut

/j£g PREMIÈRE PARTIE.

voulut en consacrer le souvenir d’une manière mémorable ; à cet effet, il fit reconstruire l’église paroissiale et décida les ondations de deux abbayes, Notre-Dame et Saint-Sauveur, données

la première aux chanoines de Saint-Augustin, la seconde aux bénédictins. Ceux-ci furent établis à T extrémité du taubourg principal, à mi-côte du Mont-Chenil, où se trouvait « le giste des chiens» du comte de Champagne, dans une magnifique position d’où l’on domine au loin la plaine elles coteaux chargés de vignes elles forêts qui encadrent ce vaste horizon; seulement Thibaut se conserva le droit de mettre ses chiens au monastère, droit qui fut plus tard converti en une redevance annuelle de 3 liv. 2 s. Pendant que l’on construis»; les batiments conventuels, les moines furent loges au chateau dans une maison qu’ils conservèrent comme lieu de reluge en temps de guerre 11 est difficile de parler sûrement des événements

accomplis 'pendant le moyen-âge à Saint-Sauveur, les incendies et les ennemis ont eu le soin de ne rien laisser subsister, c’est à peine si l’on trouve dans les archives quatre ou cinq pièces anciennes. L’évêque Guillaume de Champeaux intervint en 1120, pour rétablir l’accord entre Saint-Sauveur et Notre-Dame; les chanoines percevaient la dîme sur les moines. En 1179, le comte Henry confirma de nouveau tous es biens de l’abbaye et y ajouta quelques privilèges, a la condition pour les moines d’admettre les chapelains du comte a Provins, aux bénéfices du moulin à foulons de Vertus.

Parmi les donations des seigneurs, je citerai celle de Guy, seigneur de Germinon et de Trécon, qui, au moment de partir pour la croisade, donna à l’abbaye une rente annuelle dun S de seigle « de cent sols de Provins (1187). Du reste, voici l’énumération des possessions du monastère .

La seigneurie du Mont-Chenil, avec tous les droits seigneurs seigneurie d’Étrechy, avec tous les droits seigneuriaux et la perception de 6 deniers par boisseau de vignes ; par arpent de mrre un picotin d’avoine, un de seigle, une pinte de froment et 4 deniers; une poule en plumes par moine, plus un pressoir banal loué en 1699, trois poinçons de v,n.

La ^efgneurie^du °vffiage d’Ulmoy, près Heilz-le-Maurupl, aliénée de bonne heure.

Les prieurés de Grauve, Loisy-en-Brie et Villeneuve.

Les dîmes d’Aulnay-aux-Planches, Morains, Fromentières, Gionges, Fulaines, Villers-au-Bois, Soulières, Élrechy, V oipreux, Chevigny, Avise, Grauve et Montgrimont, Saint-Mard-les-Rouffy, Sainl-Pierre-aux-Oies , Contault, Maison-Vigny, Champaubert, Pierre-Morains ; en partie de Trécon, Villeseneux, Conflans, Plivot, les Istres, Bury, Coolus et Compertrix, etc.

Le four banal au château de Vertus.

Deux foires établies par les comtes de Champagne, a la sainte Croix en mai, à la saint Michel en septembre.

Les religieux de Saint-Sauveur avaient l’usage dans les iorèts de VVassy et de Wandy, plus, dans celle de la Charmoie, le droit, par charte de la comtesse Blanche (1222), de laiie couper tous les jours une voiture a deux chevaux de bois long ou court de toute essence, sauf de chêne ou de hêtre, mais près du lieu de la coupe en exploitation; si la coupe est au-delà de la Charmoie, de manière que la voiture ne puisse aisément revenir le même jour, ils pourront taire leur chargement endeçà, jusqu’au chemin qui va de la Charmoie a 1 ancienne fontaine du côté de Vertus ; si le bois blanc manquait, on pouvait prendre à son défaut du hêtre ou du chêne; en ontie, les moines, tous les ans, enlevaient, avec la permission de 1 abbé de la Charmoie, trois gros chênes. Dans la .suite, ce singulier privilège fut échangé contre la propriété de 160 arpents de haute-futaie, près de Chaltrail. Plus tard, en 1258, une sentence arbitrale des abbés de Toussaints et de Notre-Dame de Vertus, adjugea à Saint-Sauveur un cens de 4 septiers, seigle et avoine, sur le moulin de Pocancy, aumôné depuis longtemps déjà par le seigneur de Saint-Mard. Enfin, en 1269, le comte Thibaut amortit tous les biens de l’abbaye, et le pape Grégoire X donna une bulle confirmative en 1271 .

Une pièce assez curieuse des archives de 1 abbaye est la déclaration faite, le 1 1 avril 1461, devant le garde des sceaux de la prévôté de Vertus , par laquelle « le nomme Jeansonnet » Châlons, demeurant audit Vertus, se reconnaît homme de » l’église de Saint-Sauveur de morte-main et de lor-mariage » et déclare « promettre de payer douze livres tournois pour îa- » chapt dudit droit, tout en demeurant taillable de ladite église » et redevable d’un denier tournois porté et payé à 1 église le » jour de la Trinité de notre Seigneur. » Plus tard le roi Jean,

pour remercier les moines du secours qu’ils lui avaient fourni pour les guerres de Flandre, les prit sous sa protection et leur reconnut le droit d’exercer toute justice (1354). Nous en trouvons d’ailleurs des preuves assez fréquentes. Jusqu’à la révolution, les audiences des officiers de l’abbaye se tinrent près de la croix du Montchenil, à côté du carcan. Il y avait également justice et potence à Etrechy, sur la place (1321), et à Voipreux.

L’abbaye eut de pénibles moment à traverser. En 1 380, les Anglais vinrent une première fois à Vertus « et li eut une » grande escarmouche devant le chastel et grand foison de » blécés. Si logea le comte de Bouquingnan en ladite ville, et la » nuit la ville de Vertus fust arse, fort l’abbaie pour ce que le » comte y estoit logé. Le lendemain l’ost se délogea et vint pas- » ser par devant le chastel de Moymer. » (Froissard, tom. II, cap. 53). Sous le règne de Charles VII, Vertus fut plusieurs fois pris et repris. En 1426 notamment, Saint-Sauveur fut brûlé par les ennemis et pendant quelques années les bâtiments claustraux furent abandonnés, les moines dispersés et les biens singulièrement compromis. En 1520 enfin, les religieux purent revenir habiter la fondation du comte de Champagne et élire un abbé qui fut le dernier régulier, Simon Thomas, curé de Saint-Ferjeu. Ce nouvel abbé rétablit rapidement les affaires du monastère. Les fermes furent en grande partie restituées, les vignes remises en exploitation, les bâtiments réparés, l’église restaurée, et au bout de peu d’années dix prêtres et trois novices habitèrent les cellules. A la mort de Thomas, tout changea de face (1559). Le nouvel administrateur fut un abbé commendaîaire, Étienne Boucher, qui s’empressa de peu s’occuper de son bénéfice, mais d’en prélever soigneusement les revenus. Les protestants vinrent bientôt après renouveler les scènes déplorables du siècle précédent. Quand, en 1568,1e prince de Condé avec ses bandes occupa Vertus et saccagea une fois de plus fabbave qui sortait à peine de ses ruines, les moines se dispersèrent encore, mais pour la dernière fois. L’abbé Boucher ne s’occupa pas des intérêts matériels du couvent qu’il avait obtenu, mais bien seulement de percevoir les revenus auxquels il ne larda pas à ajouter le bénéfice de Notre-Dame de Vertus, également dépourvu de religieux. Après lui, l’abbaye demeura pendant trois générations à la famille Colbert, qui, persévérant

dans le même système , vit bientôt tomber les bâtiments en ruines. En 1602, le clocher s’écroula et Oudart Colbert s’empara du métal des cloches, n’en donnant en échange que deux petites, puis, sous prétexte de réparer la tour effondrée, travail auquel il n’employa que 800 livres, il fit abattre pour 1 800 livres de bois à la Charmoie. Le successeur d’Oudart, Nicolas Colbert, ne fit pas mieux, et malgré l’ordre reçu de son oncle d employer 2000 livres à la restauration de l’église abbatiale, il en fit profiter son église cathédrale de Luçon (1661).

Heureusement le siège de Châlons était alors occupé par Monseigneur de Vialart qui, pendant son long épiscopat, s occupa sans cesse des intérêts de son diocèse. L état du monastère de Vertus ne pouvait manquer de le peiner. N ayant pu obtenir du nouvel abbé, Jean Martineau , conseiller au parlement de Paris, le rappel de quelques religieux, Monseigneur deâialarts adressa en secret au pape qui investit, per desertionem, trois moines d’offices claustraux. Ces derniers vinrent prendre possession de leurs charges sans que l’abbé ait été prévenu (1676) et qu’il pût résister. Il nomma un de ces religieux, qui appartenaient à la congrégation de Saint-Vanne, son grand vicaire, etreconnut son titre de prieur ; de plus, il leur concéda une portion des revenus. Louis XIV homologua ce traité en vertu duquel cinq ou six bénédictins demeurèrent à Saint-Sauveur jusqu à la suppression des ordres monastiques. Peu à peu, grâce à la sage administration du prieur, des biens assez nombreux rentrèrent en la possession du monastère, notamment les seigneuries d Etrechy et de Voipreux. Les batiments claustraux s étaient également relevés rapidement, formant deux ailes et une maison abbatiale, entourés de vastes jardins clos de murs, et s’élevant par terrasses étagées sur les flancs du Mont-Chenil; un aqueduc alla chercher l’eau dans un caveau creusé dans le rocher à 392 mètres au-dessus du couvent. A la place de l’église on construisit, dans la partie occupée par le chœur, une chapelle rectangulaire, petite, mais voûtée et d’un bon style.

La ville de Vertus a gardé un bon souvenir de ces pieux et savants bénédictins qui faisaient également profiter 1 agriculture et les lettres. Durant un siècle, il n’y eut aucunes plaintes formulées contre eux. Ils dotèrent même le pays, en 1758, d’un établissement d’une haute utilité. Rentrant dans la pensée du fondateur de leur ordre, les moines de Saint-Sauveur

ouvrirent un collège où Dom Mabille enseigna le latin, le français et les mathématiques pendant plus de trente ans. Mais ces nombreux services ne servirent pas à préserver l’abbaye dans la tourmente révolutionnaire. En 1790, il y avait à Saint- Sauveur un prieur, Dom Thévenin, un sous-prieur, Dom Delré, un régent du collège, Dom Mabille, un procureur, Dom Bruley, et deux moines, Doms Dandigny et Chambarat. L’avant-dernier prieur, vieillard plein de vertus et de science, Dom Lefebvre, avait quitté son poste pour exercer les mêmes fonctions à Saint- Vanne. Emigré en 1790, il commit l’imprudence de rentrer en 1792, lors de la prise de Verdun par les Prussiens. Jeté en prison aussitôt, il n’en sortit que pour monter à l’échafaud avec ses frères qui avaient imité son exemple.

Les moines de Vertus ne furent pas tous aussi nobles de conduite. L’un d’eux dénonça ses confrères. Les six autres cependant demeurèrent inébranlables dans leurs devoirs, et se séparèrent. En 1792, les bâtiments qu’ils abandonnaient furent transformés en magasins militaires, vendus, en 1793, comme biens nationaux et démolis presque aussitôt. L’abbatiale, construite en 1788, a seul subsisté et domine encore fièrement la ville.

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