‹ Diocèse ancien de Chalons-sur-Marne histoire et monumentsChapitre 25 sur 128 · II. — Abbaye de Cheminon · texte numérisé non relu

II. — Abbaye de Cheminon

Philippe, fils du comte de Champagne et évêque de Châlons, mourut en 1100, après avoir fait jurer à son frère, le comte Hugues, de fonder dans son diocèse un monastère pour y perpétuer sa mémoire. Hugues ne voulut pas retarder l’exécution de sa promesse, et choisit Cheminon, près des frontières du Barrois, pour bâtir une abbaye qu’il destinait cette fois aux moines de Citeaux, ayant déjà établi les bénédictins à Montiérender, à Montiéramey, à Molesme, etc. Il fit donc venir du célèbre couvent de Saint-Nicolas-d’Arroise, près de Péronne, qui demeura chef d’ordre jusqu’au XIVe siècle, une colonie de chanoines réguliers, sous la direction du frère Alard. Cheminon

(1 ) Le fonds de cette abbaye est d’une très-grande richesse et renferme les détails les plus curieux pour l’histoire du moyen-âge dans nos pays : je ne m’étends pas cependant sur ce sujet, conservant ce précieux dépôt pour en faire l’objet d’une publication spéciale.

était dans la forêt de Luiz, sur le ruisseau de Bruxenelles; comme ces bois se trouvaient partagés entre le chapitre de Compiègne, Isambard, chevalier de Yitry, Dodon, fils de Hubert, chevalier, Richer de Ponthion et Lambert de Belesme, vassaux du comte de Champagne, ce dernier les décida à se dessaisir de leurs fiefs pour son pieux dessein, et céda au monastère tous les bois et toutes les eaux qu’il pouvait avoir, avec haute, moyenne et basse justice, « cum aqua, lignis, banno et justitia, seu ceteris usibus inperpetuum », selon les termes de la charte de fondation. Les années 1101 et 1102 furent employées à construire les bâtiments et à commencer l’église ; le comte Hugues y déploya beaucoup de zèle et obtint, peu après, une bulle du pape Pascal II, qui approuva la création de l’abbaye, et reconnut pour ses fondateurs le comte Hugues, l’évêque Philippe et la comtesse Adélaïde, leur mère (octobre 1103). L’église ne fut terminée qu’en 1110, et sa dédicace donna lieu à une cérémonie solennelle. Hugues s’y rendit avec toute sa cour; il y remit entre les mains du cardinal-légat, Richard d’ Albano, le diplôme par lequel il plaçait Cheminon pour toujours sous la protection de saint Pierre et la juridiction immédiate du Saint-Siège, à charge d’une rente de dix sols, monnaie de Châlons, que les moines durent payer à l’église Saint-Jean-de-Latran de Rome. Le comte publia encore deux autres chartes en faveur du monastère; par l’une, il lui abandonnait la seigneurie de Beaumont, et par l’autre, il ordonnait la fondation du village de Cheminon pour fournir à l’abbé des vassaux et des serviteurs. Peu après il se fit Templier, et laissa ses états à son neveu Thibaut-le-Grand.

En 1113, le siège de Châlons fut donné à Guillaume de Champeaux, et ce prélat, quoiqu’ancien chanoine régulier, tourmenta les frères de Cheminon au sujet de leur exemption de sa juridiction, à tel point qu’ils durent s’adresser au pape, alors à Beauvais. Guillaume, cité par Callixte II devant un tribunal composé de six cardinaux et de quatre évêques, reconnut ses torts, et le souverain pontife, pour lui témoigner sa satisfaction, déclara que, tout en conservant au Saint-Siège la propriété, la protection et la juridiction immédiate de Cheminon, il abandonnait à l’évêque de Châlons l’institution des clercs de l’abbaye, la distribution gratuite des saintes huiles, et le droit d’approbation épiscopale pour les prêtres nommés par l’abbé à des bénéfices.

C’est à cette époque que saint Bernard parut, et qu’avec lui l’ordre de Citeaux prit un si vif éclat. L’abbaye de Cheminon, quoique dirigée par le même prieur, avait vu des moines se relâcher quelque peu de leur régularité première, et de plus avait beaucoup souffert de la guerre de Louis VI contre le comte de Champagne; l’exemple de saint Bernard entraîna les religieux, et ils s’adressèrent au pape pour obtenir leur union à l’ordre de Citeaux, sous la filiation de l’abbaye de Trois-Fontaines (1137). Saint Bernard se trouvait alors à Rome, et amena ces négociations à un bon résultat; dès lors le prieur prit le titred’abbé, et Cheminon vitsesbiens s’accroître chaque jour par les libéralités répétées des comtes de Champagne, de Dampierre, de Rethel et de Flandre, des seigneurs de Baïerne, d’Amance, d’Estrepy, de Garlande, du Plessis et de Ponthion. Henry Ier, comte de Champagne, rapporta de Terre-Sainte, pour l’abbaye, des reliques et «ung beau calice de vermeil très » bien travaillé, et où il est escript plusieurs fois autour du » pied : DIEV RECOVRS. » (1).

L’étendue des possessions de l’abbaye porta ombrage à celle de Trois-Fontaines ; aussi, de nombreuses contestations s’élevèrent entre elles, et il est curieux de suivre sur les pièces contemporaines les rivalités de ces deux établissements : ces contestations furent encore plus nombreuses avec le prieuré de Sermaise dont les propriétés étaient limitrophes de Cheminon. En 1220, Jean, abbé de Trois-Fontaines, visita Cheminon, et y trouva cinquante moines avec quarante novices ; il déclara qu’à l’avenir ce nombre ne pourrait être dépassé, et, dans la suite, un de ses successeurs le réduisit à vingt moines et huit novices seulement (1335); le procès-verbal de la visite de Jacques de Pontaillé, abbé général de Citeaux, en 1503, nous apprend qu’il y avait à Cheminon «vingt et un religieux de » chœur, y compris l’abbé, quatre moines (sic), un convers et » dix-huit, tant oblats que serviteurs domestiques. »

Les habitants de Cheminon supportaient avec peine le joug de l’abbé, et cherchèrent à plusieurs reprises à s’en affranchir; une première fois, ils se prétendirent libres du droit de mainmorte (1269), ce qui leur fut concédé en 1308; en 1374, ils

(1) Inventaire manuscrit du mobilier de l’abbaye, dressé en 1503.

refusèrent la dîme des arbres à fruit, et obtinrent, à ce sujet, une ordonnance du bailli de Vitry qui les en exemptait totalement pour cinq années, et leur accordait dans 1 avenir dix arbres francs par arpent; puis ils voulurent s’emparer de portions des forêts, dont ils avaient simplement l’usage (1405). ils s’agitèrent encore en 1482 et en 1489, et chaque fois les moines perdaient quelque chose de leurs privilèges. Aussi 1 abbaye était-elle singulièrement déchue de sa splendeur, et d’après le procès-verbal de la visite faite en 1 503, les ornements et les meubles étaient dans un pitoyable état.

Cependant, un arrêt rendu sur l’ordre du rois Louis XII, qui défendait aux habitants d’attaquer les prérogatives de l’abbaye, sous peine de cent marcs d’argent d’amende, mit fin à ces démêlés. L’introduction de la réforme acheva de la relever et de lui rendre le rang quelle avait occupé. Le dernier événement, digne d’être rapporté depuis, est 1 incendie qui îéduisit en cendres tout le monastère, le 17 avril 1628. Un orage affreux,

« magna tempestas, dit la chronique, cœlo horribiliter tonante » éclata dans la journée, et la foudre mit le. feu au clocher de l’église ; la flamme se communiqua promptement au reste des bâtiments, construits en grande partie en bois, et tout fut dévoré en un moment. On se hâta de réédifier l’abbaye sur un nouveau plan, et elle fut consacrée le 17 avril 1633; il n en reste plus que quelques vestiges insignifiants. A la fin du siècle dernier, Cheminon comptait huit religieux, et rapportait dix milles livres à l’abbé.

L’abbaye possédait les biens les plus vastes et les plus variés dans tous le Perthois; elle avait des portions de dîmes surdes terres et des cerises dans presque tous les villages de cette circonscription, et surtout y occupait une place importante ; je n’insiste pas sur ce sujet qui serait vraiment trop long à traiter ici, et qui doit être réservé, d’ailleurs, pour la monographie que je prépare.

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