LE DIEU DU VIN
L'immortel dont la gloire illustre notre sol. Le dieu si naturel que des fous l'ont cru fol, Le roi qui lie en lui l'ardeur avec la grâce, Tu vas, dans un instant, l'admirer face à face.
Afin de visiter l'île claire où, jadis,
La noble Lysione et l'exquise Syrtis
Dirigèrent les jeux de son adolescence,
Il a gravi, d'un pas qu'un cymbalier cadence,
Les monts qui, revêtus de sinople vivant,
Opposent au délire injurieux du vent
l(i DIONYSOS ET LES NYMPHES
Leur grandeur taciturne, immuable et féconde. Et sur un des plus beaux sites de notre monde, Jamais l'arche du ciel n'eut un plus doux éclat.
Contemple les attraits du tils de Séméla :
Elancé, souple et droit comme un jonc de l'Euphrato,
Il est chaussé de hauts cothurnes d'écarlate
Et porte, à la façon de la reine Artémis,
L'agrafe d'émeraude et la blanche exomis.
Nus, le bras dextre et la moitié de la poitrine
Brillent d'une clarté brune d'aventurine,
Ainsi que, sous la mitre au double ruban bleu,
Le visage superbe et délicat du dieu.
Des yeux noirs la magie est fière et réservée ;
Et la bouche, aux deux coins tendrement relevée,
A la rouge fraîcheur d'une coupe de vin.
Ecoute : un bruit confus de voix sort du ravin, Monte de la bruyère et court dans le feuillage ; Et j'entends la syrinx aigrelette et sauvage
Répondre à des tambours pleins d'une brusque ardeur.
Les thyades ont vu Dionysos. En chœur,
Les longs cheveux épars sous la couronne verte,
Les regards éperdus, la gorge découverte,
La tunique haussée au-dessus des genoux,
Klles viennent, dansant avec des rires tous
Aux sons des tympanons qui de sueur ruissellent.
Non sans froideur, le dieu baisse les veux vers elles;
Puis, d'un geste où le feu de l'émeraude luit,
Il les force soudain à se cacher de lui ;
Et, suivi seulement du joueur de cymbales,
Il descend jusqu'aux prés foulés par des cavales.
Au bord du Biblinos dont miroitent les eaux,
Il reconnaît ici les touffes de roseaux.
Là les nymphéas blancs, en amont la tour jaune,
En aval le petit temple de Perséphone
Et plus loin les autels d'Hermès et d'Apollon.
A chaque pas, il trouve à travers le vallon
Lis fleurs qu'il y trouvait dans son adolescence.
11 se rappelle, après plus de vingt ans d'absence.
Qu'il planta cette vigne et greiî'a ces figuiers. Il se souvient d'avoir, au détour des sentiers, Vu s'enfuir autrefois, de même qu'à cette heure, Le lézard ou l'hermine ou le faon qui s'épeure. Le fleuve n'a changé ni de chant ni de jeu. Il semble qu'éternels, divins comme le dieu. Les eaux, les végétaux et les bêtes de l'île Conservent comme lui leur charme juvénile.
Mais où sont Lysione au maintien élégant, Et Syrtis au sourire embaumé d'origan ?
Le iils de Séméla s'est assis sous la treille Où, jadis, en cueillant une grappe vermeille, Syrtis, par un beau jour tout pareil à ce jour, Pour la première fois lui dit des mots d'amour Et c'est aussi parmi ce pampre qui rayonne Qu'il reçut le premier baiser de Lysione. Ce sont de ces bonheurs qu'on ne peut oublier Et, cependant qu'avec langueur le cymbalier
Frappe l'un contre l'un les deux disques de cuivre, Longtemps Dionysos, le dieu du vin, s'enivre Dune chose plus forte et douce que le vin.
Et l'on sait à Naxos que, lorsque l'ombre vint Et que les lleurs du ciel commencèrent d'éclore, L'immortel fils de Séméla rêvait encore.