L'ÉTRANGER
Au bord de l'Eurotas dont leau berce le cygne, Le sol rouge est planté de ceps chargés de fruits : Et, parmi ces raisins aussi bleus que des nuits, Une nymphe se dresse et vers moi fait un signe.
« Arrète-toi, passant que la ronce égratigne.
Prends. C'est pour toi qu'est la vendange et que je suis. »
Mais je baisse la tête, et, tremblant, je m'enfuis.
— Que la grive, que le renard pillent la vigne î
Et que ce soit le céramiste ou le berger
Qui coure sur la nymplie et devienne son maître !
Sparte ne me doit rien : je suis un étranger :
Tel est mon ciel natal qu'on ne peut sans danger Révéler quelles Heurs sa lumière voit naître ; Et, s'ils savaient mon nom, le pâtre et l'imager
M'insulteraient sans doute et me tûraient peut-être.
[VRESSE
Voici qu'en magnifique arroi
Je m'évade d'un affreux songe.
Quand j'avais peur, c'est d'un mensonge
Que je viens d'écarter de moi.
Apportez les corbeilles pleines De raisin lourd, d'amour léger !
Je ne suis pas un étranger :
Tous mes aïeux sont des Hellènes.
A la place du rêve noir, Un désir rose et bleu se lève. Si le jour physique s'achève.
Four mon cœur ce n'est pas le soir
Le long de la rive fleurie, Que résonne le tympanon !
Les imagers savent mon nom ; Les bergers savent ma patrie.
Parce que jadis il m'a vu, Vers moi nage et vole le cygne Et la nymphe me l'ait un signe Parce qu'elle m'a reconnu.
La voix de la forêt natale Répète mes jeunes aveux.
Au bruit du tympanon je veux Mêler le bruit de la cymbale.
En ce crépuscule d'été Mon printemps ivre se réveille.
Apportez la double corbeille Où tient la double volupté !
Tous deux charmants, tous deux ensemble,
L'amour léger, le lourd raisin, Je vais les ravoir dans la main ;
Et c'est de bonheur que je tremble.