UNE PREMIERE JOURNÉE
C'Aaît alors Tosage en Albion
Qu'on appelât les choses par leur noihr*
Voltaire,
Pourquoi n*as- tu pas visité Londres, ô Mercier ! une^ description de cette capitale , écrite avec ta plume , aurait fait un digne pendant à ton tableau de Paris. TeS; observations y eussent été plus nombreuses et plus singulières peut-éft^. Ton nouveau livre y eût été mîeui^ accueilli que Pautre nç Ta été par tes compatriotes. Les. Anglais auraient pardonné à ton cynisme, en faveur de IWiginalité de ton esprit et\^de Tindépendance de tes opinions ! Viens donc parcourir avec nous cet immense chaos; ou bien puisque la mort t^enchaîne dansJe tom^ beau, prête noiis,pour un moment, tes bizarres inspi<* rationSa Aujourd'hui, nous. avons besoin, comme toi, de faner dans la rue et d* écrire sur la borne.
Le licencié s^était levé de bonne heure : la mauvaise construction de son lit ^autant que la curiosité , Pavait empêché de dormir longriemps. Il avait déjà fait une: visite à Toffîce de notre auberge et commandé le dé-, jeûner, an moment où je m'aperçus qu'il a'étalt plu& dans sa chambre. Teus bientôt de ses nouvelles pai* un»
24 BIORAMA
domestique qui vint frapper doucement à ma porte , et me dire , d'une voix eanarde : Nine o' dok ; the frencH gentleman is wayiing foT you inihe breakfasiing room. Je me hâtai de descendre, GommenI , dis-je à fflon ami , vous avez déjà faim ! je n'ai jamais le courage de manger en sortant du lit. £h! mon Dieu , me répondit il, je ne suis pas plus affamé que vous! La fumée du charbon de terre m'a donné une telle migraine , qu'il me semble que si j'étemuais f je lancerais ma tête à quinze pas devant moi ; mats, c'est par raisen que je vous fais déjeuner si matin. Nous avons àt Courir dans Londres ; et nous ne J>ourrions nous y conduire sans un plan : il faut aller en acheter un tout de suite. Et là-dessus il fit uite tartiné de beurre, et apiprocha de lui une des tasses qu'on avait servies sur un plateau de tâle. — Dites donc , garçon y qu'est-ce que cè^ liquidé brun qu'il y a dans ce vase de fer-blanc? Le garçon ébahi de nous voir mettre du sucre sur nos tartines en place de sel, ne répondit pas d'abord; il failul réitérer la question. — Thafs coffee^ sir\ C'est du café, Monsieur! je sais que lesFrançaisraimentbeaucoup. —.Vous auriez bien dû savoir aussi qu*il s'y connaissent; à Paris, cela s'appellerait de la rinçure de café, et tiion pas du cafë véritable. Amirau avait raison : ce n'est pas seulement pour lé café des auberges qu'on peut faire cette remarque. Partout ou nous en avons pris, il a toujours été si amer et si peu parfumé , que ce n'est qu'en le sucrait outre mesure et en le mêlant à uni& double quantité de lait, qu'il est devenu potable.
Il y a (oin èé Cheapside chez le libraire du Stranâ oà nous devons acheter la carte de Londres. Nous croyant sârs de notre route , après noui^ Tètre fait indiquer par le garçon de Tàubergé , nfous partons avec confiance ; mais à peine arrivés auprès de Saint-Paul , nous reconnaissons que le cicérone a éïi si confus ou que nous IV vous si mal compris , que nous sommes obliges de redemander notre chemin*. A qui $^ adresser pour cela ? toutes les personnes qui passent en foule à c$të de nous, paraissent si pressées, qn'eHes Éous accueilleraient mal si nous les faisions arrêter un moment. D^ailleurs on nous a recommandé de nous méfier des passans et de ne jamais rieil demander que dans les boutiques; mais Ton nous a également beaucoup parlé de Tinsolence des boutiquiers; ils se moqueront de notre accent franger. Parlons plutôt à cette marchande de noisettes, qui est assise au coin de la rué... Comme elle nous tournait le dos, ce ne fut quVn arrivant devant elle , que le licen-^ cié s^aperçut qu^elte avait une pipe à la bouche. Un éclat de rire, qu'il ne put retenir à cette vue, Tempécha de lui adresser la parole. Je lui parlai donc le premier; mais je ne pus obtenir aucune réponse ; elle nous regardait d'un a!r méprisant , et continuait à fumer. Que diable ! dis- je, à voix basse, à moq ami, cessez donc vos éclats de rire ; ils sont de toutes les langues du monde , et cette fçmme en comprend la signification. Vous sereài cause qu^elle ne répondra pas ou quelle nous dira des injures, et Qou3 fera prendre une fausse route; d'ail-
StG D 10 RAMA
leurs, ayez pîtîé d'elle, ne voyez- voas pas comme elle est pâle! elle est sans doute sujette aux vapeurs; )^ai entendu dire à un docteur de ma connaissance, que la fumée de tabac était un bon remède pour cette maladie. » 11 se rendit à ces raisons, et prenant enfin sur lui de redevenir sérieux, il répéta la question que j avais déjà faite une première fois, mais il ne put s^ empêcher de ricaner plus fort que jamais, en la voyant ôter froi* dément sa pipe de la bouche , cracher comme un mate* lot chiqueur , et nous dire , 9vec cinq ou six des jurons les plus énergiques de la langue anglaise ; Sirand? passez à gauche et puis tout droit ; et puissent tous vos compatriotes et vous mêmes aller par le même chemin!
Ces derniers mots nous inspiraient un peu de défiance; mais nous n'étions plus les maîtres de délibérer. La foule qui passait sur le trottoir où nous étions, était tout à coup devenue si considérable , quUl eût été difficile d'aller dans un autre sens qu'elle ; ainsi , moitié violence, moitié persuasion, nous nous laissâmes entraîner.
Malgré tout ce que nous avions entendu dire de Timr niense population de Londres , et particulièrement de la foule qu'on rencontrait sur les trottoirs du Strand ou des environs , il était aisé de voir , à la direction uniforme qu'elle prenait , à la qualité des personnes qui la composaient, et aux propos qui se croisaient dans presque toutes les bouches , qu'elle était mue par une curiosité momentanée. La rue; était encombrée à-peuprès comme celles qui conduisent^ à la Grève le sont
^Parîs, une heure avant une exécution. Je soupçonnai que cVtait vers un spectacle de ce genre que la canaille de Londres se portait. Au bout d'un quart-d'heure il n'y eut plus moyen d'en douter : il n'y avait plus de courant régulier dans la foule, elle était seulement agitée de quelques ondulations en sens divers , autour d'un e'chafaud , surmonté de deux poteaux réunis ensemble par une traverse , d'où pendaient deux cordes à noeud coulant. Il était élevé au niveau de l'entresol d'un édifice, qu'à son aspect sévère , à l'épaisseur de ses murs noircis par le temps et par la fumée , et aux barreaux de fer qui grillaient toutes ses fenêtres, il était impossible dç ne pas reconnaître pow une prison. Un de nos voisins , homme de très-bonne mine et d'un très-grand flegme , nous apprit , en rassurant sur son nez une paire de besicles montées en écaille brune , que nous étions àtwzïit N'eç^gate et qu'on allait pendre deux voleurs. J'avais une certaine répugnance à assister .1 un spectaicle pareil; mais, outre qu'il eût été impossible de nous éloigner de l'endroit où nous nous trouvions engagés , il fallait mettre à profit l'occasion d'observer en grand les seniimens du peuple de Londres. L'avocat voulut la faire tourner également à son instruction dans la jurisprudence criminelle d'Angleterre; il demanda à notre voisin flegmatique l'exposition de la tragédie dont le hazard nous forçait à voir la citastropKe. — Rien de plus simple, nous répondit celui-ci : Les deux hommes qu'on va pendre , sont nés , ont vécu , et radurront ensemble.
a& BIORAMA
Us sonteoiisiiis, 6t depuis plusieurs années ils ëtaîentasn^ Ckocie's pour exploiter les poches et les goussets dansle^ rues de Londres. Ils ont voulu s^ aviser de porter pldf liaut leur ambition; ils sont entrés chez un banquier ^ pour s'approprier ^s billets de banque et des guinées i \ea garçons de bureau les ont tenus en respect avec leur& espingoles, jusqu'à ce que les constables soient arrivés {>our. les arrêter. Us ont été condamnés à mort , parce quHl à été prouvé qu'ils avaient volé, chacun, plus dç S livres sterling à la fois. 5 livres sterling! répètai-je avec ëlopnement ; comment Ton pend pour 5 livres sterling! -—Non pas pour 5 livres seulement, mais pour 5 livres et un shilling.^ Zounds ! et que deviendrions-nous sauf eela? que deviendrait surtout notre gouvernement! lea voleurs se multiplieraient outre mesure, et le gouvernement se ruinerait pour les nourrir ou les faire transporter à Botany-Bay. Savess-vous qu'il en coûte au. Roi deux cent livres sterling par chacun de ses sujeU qu'on déporte ! et cependant il y a des jurisconsultes as^ez fous pour vouloir étendre jusqu'au vol de 2$ livres sterling le bénéfice de la déportation. Qu'arriverait-il , si on suivait leur avis ? Les vols se multiplieraient par la perspective de l'impunité ou d'une pum^ lion très-douce. Botany-Bay deviendrait déplus en pFus populeux, et lorsque notre Roi se serait ruiné pour cela, la colonie , âuivantiescandaleui^ exemple des Américains , se révolterait un beau jour , battrait nos tro^pe^ de débarquement ^ élèv^raU une marine rivale de la no^
DE LOKDHES. $9
h'C, cl ces fiers républîcams, ci-devant Éléw», ofi des^ cehdans éé$ filous des trois royaiitnea , préndrMent ia-^ solemment le titre à^tsquire , cMtait les piiiSTespéctaMes ' gentlemen d'AngIeten*e.
À ces mots , il assura de nouveau ses lunettes , que les ondées dé la foule avaient de nouveau dérangées , eft nous engagea ë tourhér nos regards dxx côté dé Tédha^ Taud : la porte do Teutresol de iVi^djfaA? était ouverte et les cooâanrués sortirent lentement , enl^ deut files de xronsl^bles et de guichetiers, tls étaient tous deux'blonds %. paraissaient fort jeunes; leur figure ^tait intéressante; leurs traits, auiuoins, autant que nouspouvions en juger, àladiâtaùceoùnousétioïiSyétaiéat assez distingués. Leur maintien n^avàit ni PefFronterie révoltante, ni la làdhe 'humiKtéqu^olBre généralement celui desmalfaiteui^s bois de rAngteterre. Les valeurs anglais adnt si accoutumés à ridée de la mort , par la fréquence des supplices , ou bien par la firoideuT nationale du caractère, qu^rk vont tdus à Péchàfaud avec indifféreiice. Les moyens mécaniques employés dans rexéc«ition , ne ressemblent {>as non plus à ceux usités sur le Continent. Ce n^est pas surtottt la vieille méthode qui a é^' renouvelée à Naplès par lés amateurs des anciennes coutumes. A Londres, 1ei>oilrreau ne donne pas croc en jambe au patient; il ne le latice pas du haut d^une échelle, pour le laisser ini^pendu à une potence; il ne lui danse pas sur les épaulés, pour lui disloquer les vertèbres du cou.,. Au»sitèt que les deux jéunes^condanméa «ocent reçu bs der-
3o DIORAMA
nières exhortatîoQs des mîaîstres qui les avaient accom* pagnes, on leur passa, au cou , le nœud coulant qui pendait au niveau de leur poitrine ; à un signal donné une trappe glissa sous leurs pteds, et aussitôt quUls furent demeui'és suspendus, en tombant verticalement, le bourreau leur mit sur la tête un bonnet de coton blanc et Tenfonça jusqu^au menton , pour dérober au peuple les convulsions horribles qui agitent quelquefois les traits de la face pendant Tagbnie des supplicies.
QuUlest biâarreet incompréhensible danstous les pays du monde cet être collectif qu^on appelle peuple ! Avide d'émotions fortes, sa sensibilité paraît tout à la fois exquise pour les savourer, obtuse pour en plaindre Tobjet. Impassible à lldée de la mort quand la victime la subit avec calme, sa pitié est cependant reveillée' tout à coup par une circonstance indifférehite en elle-même, mais ,oà il croit trouver Tindice de la douleur. A Londres .les mêmes spectateurs qui avaient vu froidement mourir Thistlewood et ses complices, poussèrent des cris d^horreur, et assaillirent à coups d^ pierre les bourreaux . qui dépeçaient leurs cadavres pàlpitans. A Paris, la populace ,qui avait le plus insulté aux courageuses victimes ,de la Montagne, demeura morne, silencieuse , en voyant la désolation d^une femme faible; elle fut attendrie par les cria plaintifs qu^elle poussa sur Téchafaud. Cette im- .pression fut le premier moteur de la réaction salutaire qui amena le 9 thermidor..... Mais la pitié du peuple n^a pas été toujours aussi bien dirigée. Plus d^ un ambi-:
DE LONBIiES. 3|
tîeux a su le rendre esclave, ta déployant devant lai la robe ensanglantée de Cësy!
La foule ne tarda pas à se dissiper aussitôt que Texé* cntion fut finie , et nous pûmes bientôt nous remettre en route pour arriver chez le marchand de cartes. Ainsi que nous Tavions craint d^abord, la vieille femme nous avait fait prendre une> fausse route ; mais TAnglais aux besicles nous remit complaisamment dans notre chemin. Il avait affaire au Tem^e , ( c'est Tëcole de droit de Londres ) nous descendîmes avec lui les rues de Old Baikytl de LudgatetLHL II nous laissa enfin au bout itFkèt Street ^vH d-une espèce d^arc de triomphe qu^on nomme Temple Bar , et qui forme la limite entre ja cité de Londres et la ville àt FFesUninskr.
Le Sirand est une des rues dont nous avions le plo$ entendu parleç. Ce n^est ni par sa largeur ni par la beauté des maisons qu^elle est célèbre, c'est par Tactive industrie dont elle est le foyer ; c W par le mouvement qn^on y voit sans cesse. Peut-être quelques parties de la cité le surpassent pour Tactivité mercantile ; le luxe de ses boutiques n^est certainement pas égal à celui d' Oxford'TOW^ de Piccadily^ de BondStreet^ mais il réunit ^ autant que possible les avantages de ces deux quartiers et a de plus celui de sa position centrale. Le Strandtsl tout à fait au milieu de Londres. Par le nombre infini de traverses qui y aboutissent, et par ses deux extrémités, il établit la communication entre les trois grandes divisions dont une capitale se compose toujours, le quartier
32 Dion AMA
dulate, le quartier de Tii^astrlè , et celui -des classes moyennes. •
On voit, diaprés cela, que le ^idnar^ti^ est Panalogue de noh*e nie Saint*-HoaoFé. C^ tpoavera la resseiDibiance parfaite si ) ^ajoute que c^est la partie de Londres où Ton rencontre le plus de vodeuns et de filles ; les uns €t les autres y sont si effrontés , qu^ils exercenl leur mdustrie en plein jour.
Il était déjà trois heures quand nous eûmes fait >eHi* {>lette de la carte de Londres : ccNBime le licencié éprou- \*ait depuis quelques momens que notre d^euner avait été fort léger, nous entrâmes dans un Beefsienk hmse de Ckaring Cross où pour nos sept sintlings nous fîmes un dîner à Tauglaise. £n France bien des mylords vont pour ce prix dîner cbez V«ry ou chez les Pi^vençaux. Dans Londres on ne peut avec j» peu d^argent se présenter que dans une.gargotte. A la vérité bien des gens ne font pas ik des gangottes anglaises. Elles brillent peu pat les apparences., mais IW y .peut concilier Tabondance et la bonne qualité des viandes avec Yéconùfnie. Plus d'un Ecossais jouissant de 25 ou 3o,oûo francs de rentes va dîner dans le^ Be^fsteak house en attendant que, devenu membre ministériel du parlemesit britannique,. il ait son couvert mis tou$ les joues ou chez les. ministres ou chez l'oratemr de la Chambre des communes.
Aussitôt qu^on eut desservi notre table^ j'y déployai lia carte quenous avions adietée;*elt n^i^^nous rentÎBiP^^n
De lOMttRBSi^ 33
ttarcke dplrès avoir suffisamment étudié là rolite qui devait nous conduire à Hyde-Park , à travers le beau quartier de Londres ; tt ensuite nous reconduire vertt notre auberge ^ en passant par un des théâtres-royaux ^ t>à nous comptions finir tkotre soirée. Ce n^est pas ici le lieu de décrire TefTet que produisit en nous la vue de l'ouest de la capitale ; les maisons , les rues et les places méritent que je leur consacre un chapitre à part. Je me bornerai, pour le moment, à faire utie observation qui sera appréciée, j'en suis sûr, par tous les jgentlefnm qui ont Thabitude de faire des promenades diurnes dans les rues de Londres, immédiatement après leut" dîner»
Il est bieû surpreâatit que dans uâe ville où Ton a jpoussé si loin Tindustrie pour les avantages particuliers v on ait négligé tant de choses qui sont d'une utilité jpoblique. Que, par exemple, certains besoins pour la satisfaction desquels on a dans toutes les maisons dés endroits et des machines d^un luxe si bien entendu ^ paraissent être complètement oubliés dans les lieux oà le public circule et où, par conséquent, il peut à chaque instant avoir ces besoins à satisfaire ! En Flandre , en Be^ique et dans tous les pays où le houbloû et la drèche sont en honneur , le public qui court dans les rues n'a jamais à souffrir long-temps le besoin d'évacuer les produits de Faction diurétique de la bière* Des baquets, enfermés dans des guérites^ sont placés de distance en di^ance. la même précaution a été prise dans les plus
34 BIDRAMÂ
beaux jardiûs de notre capitale, et cependant leurspleit* deur poQvait en légitimer Foubli. Dans presque toutes les rues de Paris il y a des allées ou des inodores. Dans Londres rien ou à peu près rien de semblable ne s^offre pendant le jour à Fimpatience d'un promeneor qui fait sa digestion*
Dans les quartiers marchands, la foule est telle qu^il est impossible de s^arréter dans les rues. Ailleurs, toutes les portes sont fermées, et les maisons sont séparées des trottoirs par un fossé profond et bordé d^une grille de fer. Dans les squares , on risque toujours d^alarmer la pudeur de quelque lady qui se promène sentimentalement sur la pelouse du jardin. Ce n^est qu^à côté de quelques cabarets à bière qu'on trouve des guérites) mais elhs sont tou jours occupées ; et les cabarets sont très - clair semés dans le beau quartier de la ville. Cependant Ton fait partout un usage abondant de la bière , du genger-beer , du soda-water et autres liqueurs que les médecins ordonnent contre la gravelle.
Or, tout en pestant contre le porter que nous avions bu copieusement à notre dîner , tout en courant sans avoir la certitude de rencontrer un lieu où nous pus-* sions donner un libre cours... à notre douleur; tout eu maudissant les politiques temporiseurs qui disent toujours, laissez couler Peau : sans s'enquérir si la chose est possible , nous arrivâmes à Covent-gardenrmarket, et nous bénîmes le ciel en apercevant auprès des arcades
!)E tONbfe«S. 33
\^i rentourent, phisicars gentkmen accomplissant, à lâ faveur des premières ombres de la nuit^ Popératlon que nous brûlions de commencer.
Le théâtre n'était pas encore ouvert : le nombre ded personnes qui attendaient à la porte était encore trèsborné ; mais la foule ne tarda pas à arriver. Quoiqu^il n^ eût ni gendarmes pour maintenir Tordre; ni bar-^ rières pour faire former la (fueue^ les poussées, les coupd de coudes et les coups de poings n'étaient pas plus fré-^ quens qn'àla porte denos théâtres, uti jour de représentation suivie. La foule était considérable et compacte; led portes étaient étroites^Fon donnait une tragédie de Shakespeare, et cependant aucune femme n'eut les côtés enfoii-^ cées, aucunhomme n'eut les bras cassés où les jeuxpochés! Tout le monde entra , et , qui plus est , trouva à se placer dans la salle, parce que l'administration a la délicatesse de ne faii:ie distribuer juste qu'autant de billets qu'il y a de places dans le théâtre. Mais ce qui noud surprit bien plus que le bon ordre qu'on avait observé, ce fut d'entendre un constable placé à la porte , crier à chaque instant : Bewareofyourpockêis, gentlemen; iheré m tlùeves in the crospd; prenez garde à vos poches, il y a des voleurs dans la foule ! Quand ce cri frappa nos oreilles pour la pi-emière fois , notre premier mouvement fut de saisir les basques de nos habits , le second de regarder autour de nous pour chercher les voleurs que le constable venait de nous dénoncer. Il n'y avait encore que deux dames et quatre ou cinq jeunes geuï
36 DIOR A» A
qtt^à leur mme on ne pouvait pas certainement prenne pour des filous. G^est donc nous quHl veut désigner , me dit vivement le licencié ! peut-être le^ Anglais sont les seuls auxquels il s^adresse, en disant gentlemen ! sautons sur son bâton pour le faire expliquer!... Un jeune homme placé à côté de nous, et qui sans doute compre* sait le français , Tarrêta , et lui fit entendre que Pavertissement qui nous avait tant choqués ne signifiait rien! que c^était une des mille et une vieilles coutumes auxquelles on n^avait pas encore renoncé en Angleterre. G^est abominable! lui répondit-il après Tavoir remercié des éclaircissemens qu'il nous avait donnés. G'est une des choses qui sont les plus faites ppur déconsidérer les mœurs anglaises aux yeux des étrangers. Quelle opinion voulez- vous que nous ayons de vous, puisque toutes les fois que nous sommes dans un rassemblement , un magistrat vient nous avertir de nous défier de nos voisins ! Gomment vos législateurs ont-ils pu oublier que SI rintérét de la morale et de la société exige qu^on punisse les criminels, Tendeur la plus dangereuse pour toutes les deux, est celle qui tend à feiré tToire que le nombre des crimes est plus grand quUl ne Test en réalité ? Les voleurs sont la plaie des grandes villes et dei» grands chemins. Mais à quoi bon en parler toujours? S'ils soflt effrayés par les cris du constable, ils se dérobent aux poursuites de la justice ; s^ils volent malgré le» menaces et, pour ainsi dire, sous ses yeux, ils.se pervérvertissent davantage, puisqu'ils pèchent avec plus de pré-'
DE lOlfDRÈS. 3j
méditation etajoutent le mépris à la faute. Les théâtres de Londres sont si chers, que la foule qui se presse à leurs portes, ne peut jamais être composée des classes infimes de la société. Si néanmoins il y a réellement des voleurs dans cette foule, il vaudrait bien mieux que les officiers de police gardassent le silence , pour les sur-*
veiller et les arrêter plus sûrement Ce beware of your
pockets^ nous avait tellement étonnés, et, disons mieux^ avait à tel point soulevé notre indignation , qu^en arri* vaut au parterre nous fûmes plus occupés de le discuter que d'observer la salle. La voix glapissante du constable Tavait crié si fort à notre oreille au moment où nous passâmes auj^rès de lui , que moitié assourdissement , moitié difficulté de comprendre le langage qui se parlait sur la scène, nous perdîmes presque toutes lei paroles de la tragédie qu on représenta.
MIM««
38 PIORAMA
tM%i¥mfV¥*/*iwi(»évv ¥ %nnMVY V *Miv*iiVV%i¥vv%nfvvv¥yt§uymÊU ^ ^
UN FRANÇAIS COMME IL Y A BEAUœUP D'ANGLAIS.
Il faut s'identifier an pays qu'on habite ; •î je finissais mes jours à Siam , je mour" irais une queue de vache à la main^
Voltaire.
En rentrant à Tauberge, le licencié trouva une lettre d^ùn de s^s anciens amis de collège qui habitait Londres depuis quelques mois. Il fallut toute la confiance que j^avais dans Amirau pour Ten croire sur parole lorsqu'il m'assura que Tauteur de cette lettre avait été élève en France, et qui plus est, y avait publié plusieurs ouvrages assez bien écrits. Tous les mots en étaient français, mais les tournures de phrases étaient tellement an^ glaises, qu'on eut dit qu'elle avait été composée d'abord en anglais, et puis traduite mot pour mot en français. Le Docteur Dutlason^ tel était le titre et le nom du person* nage , écrivait à son condisciple qu'il se sentait vraiment heureux de le savoir dans Londres , et que , pour le rapprocher de lui autant que possible , il avait été aussi Ibrtuoé que de trouver dans la même mabou où il Io->
DE lOKDRES. 3^
f^iXf nn appartement quUl jugeait devoir être à sa con« Tenance. D^ailleurs, ajoutait-il , vons êtes sans doute pressé de vivre dans une partie respectable de la ville: Mettez demainjnatin vos effets dans un hacknej-coach, et gagnez le n^. 7 de Great Russel Street , Govent- Garden. Pardieu, me dit* Amirau, après avoir beaucoup ri du style du docteur, je ne savais comment quitter ce taudis ; voilà un logement tout trouve. Je suis sûr ^Hl ne sera pas trop cher : le -docteur est rangé ; de toutes ses bonnes qualitésTTéconomie est la dernière qu^ FAngleterre pourra pervertir.
Le lendemain, aussitôt que nous fûmes réveillés, nous fîmes nos paquets, réglâmes les comptes avec Thôte, et BOUS nous mîmes en route vers Great Russel Street. Le jeune homme chez qui nous allons, me dit le licencié en s'asseyant dans la voiture , n^est pas la moins amusante des curiosités que nous avons à voir dans Londres ; c^est Fauteur de la lettre que je vous montrai à bord du paquebot. Son caractère est un mélange de presque tous les autres caractères, et offre par conséquent les con<* trastes les plus bizarres. Avide de la gloire littéraire, il n^a pas mis son nom à des œuvres estimables , et signe journellement de petits articles scientifiques. Ambitieux au point de mépriser sa profession , il persévère pour-* tant à en faire son principal titre à la considération pu^ bllqae. Quoique exerçant une profession de laquelle le libéralisme est presque inséparable, il est aristocrate comme un comte du St .-Empire , et tient à très-grand
4o DIORAMA
hoDnfiir àt se Tattacber par soo nom et par les anupa et sa famille^ à une ancienne maison dont le ehef actael «si duc et pair de France. Comme îl est giand amateur 4e métaphysique , il prétend explique» aisément ces contradictions avec Tiafluence alternative de sa raison et de son instinct; tl déroute ceux qui essayent de disputer avec lui en leur reprochant de prendre toujours des idées acquises pour des idées innées , en leur par-* tant de la force des habitudes, des préjugés qu^eUes noih donnent, et de mille Jiutres subtilités pareilles. Mais le plus curieux des travers de son esprit est la facilité avec laquelle il s'engoue pour quelques idées ou pour quelques objets nouveaux. II s'^est tour à tour engoué dans les lettres, les sciences et les arts, pour tant de choses, que queiqu^un qui Tentendrait parler un quart d^heure, le prendrait pour un savant universel, £n gé« néral, ces goûts ont passé presque aussi vite qu^ila étaient venu^^ et ne lui ont par conséquent donné que des connaissances fausses ou superficielles. Il en est deux cependant pour lesquels il paraît avoir été plu9 constant ; Tun est Tétude du blason. Il en a tiré deiai ressources prodigieuses pour connaître à fond la généalo*» gie de toutes les grandes familles chrétiennes, et Ton m'a assuré qu'il est toujours distrait lorsqn^ilvoit passer une voiture dont les panneaux sont chargés d'armoiries. Mais un goût qu'il a poussé aussi loin qu'aucun autre , aussi loin peut-éire que la science des écussons^ c'est l'Angloraanîe. C'est en conséquence de celui-là, qu'il est venn
DE LONDRES. {i
9^établir en Angleterre. Oblige de soutenir des disputes presque journalières contre des Français et même contre quelques Anglais, qui ne Teulent pas convenir avec lui que la France soit en tout inférieure à la Grande-Bre-* tagne , il doit connaître le fort et le faible de la ques^ tion , et il sera pour nous un Qcerone excellent, parce que tout ce qu'il y a de remarquable en fait de mœurs, d'institutions ou demonumensdoit lui être parfaitement familier. Nous serons rarement de son avis , mais les contradictions qu'il éprouvera de notre part le rendront plus amusant et plus original. Si la lumière naît de ces discussions, libre à vous d'en faire vos profits; quant à moi, il est certains préjuge'sde^atriotisme que je chéris, certaines préventions desquelles il me serait très-pénible de me départir. Vis-à-vis des Anglais, ce n'est pas avec les lois de la saine justice qu'il faut procéder, mais seulement avec le rigorisme du talion.
Les fiacres ne vont guère plus vite dans Londres que dans Paris; cependant nous approchions de Covent* Garden, lorsque Amirau eut fini de parler. Dès que nous fumes arrivés devant le nunféro que le docteur nous avait indiqué, je m'élançai hors de la voiture , et j'allai fi*apper à la porte. Un long intervalle s'écoula et per^ aonne ne vint ouvrir; le licencié frappa à son tour et ne fut pas plus heureux. Le cocher qui s'impatientait en vojant que nous étions si longs à Be payer et à retirer nos effets , s'approcha alors de la porte , et saisissant le marteau à pleine main , firappa à coups redoublés ^t
42 DIORAMFA
de manière à ébranler la maison. Une doiâestlqne vînt ouvrir aassitôt, et nous fit monter au parloir où le doc^ teur nous attendait. Amirau s^élançait vers lui pour Fembrasser; il.le retint doucement à distance, et se con* tenta de lui tendre la main et de la secouer à plusieurs reprises. — De grâce, mon cher ami, lui dit-il, renoncer à cette habitude française d^ embrasser des personnes du même sexe que vous. Ici Ton ne baise que sur la bou-* cbe,, c^est pourquoi les baisers ne sont' que pour les femmes. Les Anglais et les Anglaises seraient scanda* Kses s^ils voyaient deux hommes s'embrasser. Toucher dans la main et la secouer, c'est la seule démonstration permise à la plus vive amitié. Alors il s'avança vers moi,^ cl me fît la même cérémonie après toutefois que le licencié m'eut présenté à lui en forme, c'est-à-dire, lui eût décliné mon nom, mes titres et ma profession.
Je suis trop poli pour commencer mon entrevue par une querelle , reprit Amirau en s'asseyant au coin du feu; je renvoie à un autre jour la discussion relative aux baisers masculins et aux idées anglaises à ce sujet. Pour le moment^ je veux vous iemander une explication , et TOUS serez^ je l'espère, à même de me la fournir, tant vous êtes initié à tous les mystères des coutumes bri« tanniques. Vous devez avoir entendu frapper à trois reprises différentes. D'où vient, s'il vous plaît, que la domestique n'est iPenue ouvrir qu'après avoir été appe-» lée trois fois. La raison en est bien simple^ répondit le docteur. La première et la seconde fols vous avez frappé
eomme des domestiques » ce n^est qu^à la suivante que vous avez frappé en gens comme fl faut. — Ce quMl y a de plus curieux, c W que c^est le cocher de notre fiacre qui a frappé cette troisième fois. — C'est à votrenom quHl en agissait ainsi» Pour lui-même il se serait bien gardé de le faire, sous peine d'être rudement rabroué par la personne qui lui aurait ouvert. Il y a en Angleterre trois espèces de coups de marteau; Tun qui est simple est relui des domestiques et de tous les gens de boutique ; Fautre qui est double est celui de la poste aux lettres ; enfin le troisième qui est celui du gentry et de la noblesse est au moins d'une douzaine de coups forts et précipités. Les domestiques de la maison où Ton frappe se hâtent en propoi^tion du nombre de coups qu'ils ont entendus. — On m'avait parlé de cet usage, dit Amirau en riant et haussant les épaules ; je l'avais lu dans les livres qu'on a écrits sur l'Angleterre ; j'avais pris tout ceU pour des mensonges de voyageurs. Je ne voulais pas croire qu'un peuple libre poussât jusqu'à de pareilles minuties la manie des distinctions. — Allons, vou^ vtîl^ encore avec vos idées françaises d'égalité. Voudriez-* vous, pai* hasard, qu'on fît attendre un homme commis il faut, comme un domestique et comme un garçon boutiquier. — Je voudrais qu'on les introduisît tous avec Bue égale promptitude. Les afl^ires pour lesquelles ces^ 4emiers courent ordinairement sont plus pressantes ^ue celles des premiers, et leurs épaules ne soât pas moins sensibles à la pluie, leur nez pas moins sensible
44 DIGRAIHA
an froid, leurs yeux n« sont pas plus agréablement af-^ feclés par ta vive clarté du soleil, quand il y a du soleil dans Londres. — Eh bien! on se hâte pour eux autant que possible , mais quand on entend frapper à coups redoublés, les domestiques doivent se hâter encore plus. . • ZoiRidsî mon ami, avec quelles dispositions vous arrives en Angleterre : je parie cependant qu'avec la meilleure entvie de quereller, vous n'aurez rîen à dire contre ce que je prétends vous montrer aujourd'hui. Allons déjeuner à un Coffee-Room qui est près d'ici , et nous irons ensuite nous promener à Hyde-^Park peur voir les chevaux et les équipages. Alors il nous pria de l'excuser pour un instant, tandis qu'il allait s'habtllér. Un nomenl après, nous le vîmes rentrer revêtu d'un costume que nous prîmes pour un habillement complet de Dandy; mais il nous apprit que nous nous y connaissions mal» iW un habillement véritablement à Tanglaise, nous ditif y mais je ne le mets que pour aller en soirée ou en visite d'après-dîner» Celui que vous me voyez maintesalit ft été fait eil France; seulement, il a été modifié de manière à s'approcher autant que possible des modes anglaises. Ce chapeau était jadis retapé à Igi Morillo; je m'exposai un jour à la pluie pour laisser abattre les ailes^ el le lendemain il était Bolivab ou plutôt victime comme le marquis de iondondery les porte aujourd'hui. Mon habit était à queue de morue, à taille haute et à collet bas ; j'ai haussé le collet en le dédoublant ^ rt j'ai retranché un pied de la longueur des basques»
txs clieveox à laBer^^mi sont abhorrés en Ang^etem: j^ai abattu mes papilloUes et mes repentirs à coi^s de ci^aux. Poar in^babiller le soir, j^tii un pantalos pliant de tricot anglais, un habit vert dragon lait par on tailleur de Bond Sir€€t^ €t des bottes molles ^à b ff^ellingtOH. En ^utre , je substitue à la cbaîne de ssa montre un ruban ponceau à liserés bleus, qui «st la €ou* leur de Tordre de'Watterloo. — Par ma foi, si swtre raiHiage repond à votre plumage, dis-jé^alors au dodteuT, içVst-à-dtre, si votre accent est en harmonie avec votue ^costume-, vous devez être bien heureux , car je ne crak |ias que personne puisse alors vous prendre pour a Français.
Le docteur ne nous avait pas ti*op promis en noua assurant que nous admirerions sans restriction «t lea équipages et les chevaux anglais. Amirau lui-même^ le difficile Âmirau , en fut si charmé , qu^il porta la complaisance pour son ami jusqu^à lui en faire 1 eloge.
Nous sommes accoutumés en France à voir dam k valeur ou la beauté des chevaux^ une difierenœ oar*respondante à la condition de leurs maîtres. £n Angleterre , à moins qu\>n ne «oit un maqu^non très-habîle^ Tégalité la plus parfaite paraît régner entre toutes. Ton» paraissent également beaux et bons : chevaux de âdlfi ou de voiture , de diligence ou de charrette , tous i»09j| vigonreux et -de race excdlente. Jamais ils ne sont tm* pâtés de graisse^ ils conservent toujours des formea^ cvdtes et nerveuses. Les chevaux qui transportent k
46 filOftÂMA
charbon de la rivière dans les rues de londres , n^ônt pas, je crois, leurs pareils dans le monde ; nos chevant de brasseur seraient des pygmées auprès d'eux. Malgré leur haute-taille , leurs jambes sont assez fines , leur tête est sèche , busque'e , et d'une forme élégante , leur poil est court et luisant comme une glace* Les chevaux de posite furent ceux qui nous étonnèrent le plus , par rapport aux souvenirs que nous avions conservés de leurs analogues ei^France. Ceux que nous eûmes à la diligence qui nous conduisit de Douvres à Londres ^ étaient superbes; et depuis, ceux que nous avons revus aux mille diligences ou chaises de poste qui passent journellement dans Piccadilly , nous ont toujours paru anssi beaux.
Les voitures anglaises sont toutes dignes des dhevaux qui y sont attslés. Les Parisiens peuvent chaque jour en voir quelques échantillons , dans le bois de Boulogne Qu aux Charaps-Elisées ; mais ce dont je voudrais pouvoir leur donner une idée , ce sont les diligences qui font le service des grandes routes de l'Angleterre , de la ville de Londres, et de sa banlieue. Comme ils seraient dégoûtés de leurs lourdes guimbardes ! comme ils se* raient dégoûtés surtout de leurs sales coucous, s'ils voyaient le luxe des stages qui font le même semce au delà de la Manche! L'espace est on ne peut mieux em-« ployé dans une diligence anglaise , puisqu'elle porte jusqu'à vingt et vingt-quatre personnes; mais on laçons-* truit d'une manière si industrieuse, qu'elle réunit l'élé-^
De toNDtiËs: 4;
pxkce à la solidité. Il y a dans Londres un très-grand nombre de stages qui, toute la journée, traversent la ville dans divers sens , ou qui vont du centre vers les divers points de la circonférenœ , et les villages environnans. Le trajet par ces stages est de beaucoup moins cher que par les fiacres , et il est bien autrement rapide. £n général , tout ce qui concerne les moyens de transport est poussé en Angleterre à un degré étonnant de perfection. L^ abondance du fer , et l'excellente trempe qu^on y sait donner , a permis d^appliquer partout la Suspension sur des ressorts. Charrettes de maçon, fourgons d'écurie , voitures de jHonniers , tout est sus* pendu. On prodigue même les ressorts au transport des objets qui ne craignent pas le cahot : la Compagnie des Indes a une centaine de fourgons destinés au débarquement du thé , et tous ces fourgons en sont munis; j'en ai vm même à des voitures de roulage qu^on nomme vans ; cela leur permet d'aller en poste , et de former im roulage accéléré. La propreté avec laquelle les <;hevaax et les voitures sont tenus n'est pas moins remarquable que leur bonne qualité; le vernis des vottores, la peinture des chaînettes, brillent toujours comme si elles sortaient de chez le charron ; les har- Hois des chevaux , et des chevaux de toutes les espèces y Bont toujours cirés avec le plus grand soin , et font pa« raitre plus brillant le métal qui réunit les diverses pièces qui les composent. Le cocher d'une diligence^ et le ^arbonnîer , ne sont pas moins fiers de la toilette de
4& DiOftAlfA
leurs chevaux , que le palfrenier d*ait grand sèigneuf ^'
ou le domestique qui s^assied dans le tilbui'j de soil
maître.
Dans un pays oii les chevaux sont si beaux et si nombreux , le goût de Téquitation ne peut qu^étre généralement répandu : quiconque a des revenus sufiisans pour fournir à Tentretien d^nn cheval , ne tarde pas à 8e le donner. Les marchands en tiennent toujours de louage à la disposition des personnes qui ne peuvent pas Pavoir toute Tannée , et qui pourtant veulent chevaucher de temps en temps. Cest un plaisir que les calicots ^e Londres se donnent tous les dimanches , comme ceux de Paris, On voit beaucoup de vieillard» et de vieilles femmes qui vont à cheval pour conservei' leur santé. Beaucoup de gens de moyen âge ont un cheval , comme ils vont aux eaux de Cheltenham, parce* qu^ils ne savent que faire et s^ennuient quand ils demeurent chez eux. Un élégant ne peut se dispenser d^avoir un cheval , dût-il se ruiner ou ruiner sa maî-^ tresse pour Tacheter et le changer dix fois par an. Tous les jours , après Theure de la parade , les officiers de la garde royale , infanterie ou cavalerie , dépouillent; rhabit rouge , et couverts djun riding-coat ou d^u0 great-coat, ils vont chevaucher dans Hyde-Park, à côté des héritières qu^ils lorgnent ou des miladies auxquelles ils font leur cour* Les héritiers des grandes familles | qui, par le crédit de leurs parens, ont été nommés mèmr bres du parlement à dix-neuf ans y se rendent à cheva)
DE IOKDli£$; 49
a k Chambre des communes, et vont siéger sur les bancs ministe'riels en veste de chassé, en. éperons et la cravache à la main. Le recteur d'une riche paroisse ou l'e'vêquc vont se promener dans St.-James-park avec toute leur famille. Petits garçons, demoiselles et inaman, tout est à cheval autour du chef de la maison. A la vue de presque toutes les sentinelles qui sont répandues le long du jardin de St.-James ou de Carlton-house , la haquenée de la mère piaffe , les chevaux des demoiselles se cabrent , les bidets des enfans s'emportent , et le père se voit obligé, pour tout remettre dans Tordre , de piquer les flancs de son impassible monture , avec les éperons qu'il a attachés par dessus ses guêtres noires. Au bout de quelques minutes d'incertitude, un des petits garçons est lancé contre un des arbres du parc , une des jeunes personnes a sali sa robe d'amazone en tombant sur le sable du chemin , la mère a perdu son unique étrier , et l'évêque a laissé tomber sa perruque et son chapeau en lampe de juif. Une sentinelle accroche Tun et l'autre avec le bout de son mousquet , et les présente respectueusement à milord , qui lui donne sa bénédiction en échange. Le petit garçon attrape son bidet , il y remonte sans l'aide de personne. Un jeune officieux, qui connaît très-bien les heures de la promenade de la sainte famille, relève avec empressement la demoiselle; et, après avoir arrêté son cheval, le ramène îinprès d'une borne , d'où elle pourra remonter dessus tout à soit aise. La mère se rassure sur sa haquenée ,
ttlhvt les pans dé ison am^oné , {^our montrer la %ofte qui chausse sbh pîèd ml^oti , et k-essaisît son ëtrîer en cnrag;eant de h'êtiré pas lombëè à la place de sa filfe , |>uisqu^un si beau garçon devait fee Irouvi* à jportëc « ^our lui serrer là taille eh là i*èlevant.
On chemine juisqu^àa bout dé Taltée, oà monseigneur craignant de nouveaux accidens înondaitis , fait ihèttre toute lv*i famille danis tine voiture qui attendait ses or-* ares , et renvoie les chevaux de inàih par Te ^Ifinemer , iipi suivait à distance respectueuse.
Âh ! disait lé docteur en isoùpiraht et montrant tour* à-tour du doigt , la voiture de Tevêique et cellte d'ùti ihëdecih du Roi , tpii pasisait en et miomeht là barrière de Piceadilly,pour aller à Thopital de St.-Gèorges,si vous sa* viez avec quelle facilité la foHutiie ise laisse prendre en Angleterre, aussitôt qu'on peut la poursuivre en cat-osse ! Si vous saviez surtout quelle cbhsidération accompaghe les marques distinctives des titiles nobiliaires , vous voù^ étonneriez moins de la tendresse que j'ëprouve pour lat Grande-Bretagne ! Un matqùis de nos compatriotes fut obligé, durant son émigralion, de se donner unie îtidustrié pour vivre. L'art de faire la salade était incotanu ici ; il alla dans les grandeis inaisons pour enseigner cet art, et chaque salade qu'il fît lui fut d^abord paje*e 5 shillings. Un de ses amis, qui était fort riche, lui prêta isa voiture pour faire ses courses , et tout-à-coup , le prix de ses salades fut porté à une guinée', et de plus ot» l'invita à dîner dans toutes les maisons où il àccommo**
DE ItONBllfili: St
dait la laitue , la romaine ou la chicorée. Comme il ne pouvait dîner trente fois par jour, il prit le parti de ne dîner que dans la dernière maison, çf^ltere he dressed ihe salad. S^il eut été natif d^Ângleterre, les honneurs et les cordons n^aârai^nt pas ràzùqyié d^âccbmpagner ces avantages pécuniaires et gastronomiques. Aussi, je vous Tavoue, si je pouvais être, demain, naturalisé anglais, ètavaîr ime voituVe, je consent iraf s, mal^é Pénonné dis*^ tance des titres , à troquer ma couronne de vicomte pour le heaume d W chevalier anglais, ou la main sanglante d an bar^tfiet.
mm
Sii BI.ORAfilA