‹ Diphilos et les modeleurs de terres cuites grecquesChapitre 10 sur 14 · TERRES CUITES DE GRÈCE · texte numérisé non relu

TERRES CUITES DE GRÈCE

Style hellénistique du iii« au i'' siècle.

Alexandrie. — On ne sera pas ('(onno do trouv^or des souvenirs encore plus précis de l'ethnographie africaine dans les terres cuites d'Alexandrie et du Fayoum égyptien- ' Ces figurines sont facilement reconnaissables à la matière dont elles sont faites, argile rougeàtre et' pulvérulente, comme mêlée de sable. Les types helléniques y coudoient des sujets franchement égyptiens : de délicieuses Tanagréennes aux draperies nuancées de vives couleurs (n°' 339, 340), des garçonnets assis (n" 341), un buste d'Aphrodite enrichi de dorures (n° 342), Déméter tenant latorche (n°'343,. 344), Jupiter sur l'aigle (n° 345), se mêlent aux Osiris coiffés du pschent (n" 346), aux Isis diadémées (n° 347), aux Bès armés du bouclier (n° 348), et autres ligures orientahîs comme celles des pleureuses accroupies, les bras largement ouverts (n"^ 349, 350). Aphrodite nue se coiffe de la haute tiare isiaque (n"* 351, 352) ; le petit dieu Harpocrate, un doigt sur la bouche, emprunte le geste d'Horus et parade à cheval ou trône sur un sphinx (n" 353, pi. XYIII; n"* 354, 355) ; le bœuf Apis, les chats sacrés, les cynocéphales (n"' 356 à 360) rappellent l'élément fondamental de la religion nationale; enfin des esclaves, des musiciennes et danseuses au type africain (n"' 361 à 365) représentent la race. C'est un mélange curieux de deux civilisations qui, au lieu de se heurter, cherchent à se fondre, et nulle part on ne peut mieux juger de la souplesse des Grecs à se plier aux mœurs locales. On y pourrait même trouver comme un l'cbo de la politique suivie par PtoléméeSoter qui, au début du m" siècle, rêva une conciliation entre les deux

religions. Plutarqiie dit qu'il ménag-ea uno entrevue entre le grand-prètre Manëthon et l'Euniolpide Timothée pour s'entendre sur les points essentiels. Le but e'tait d'helle'niser l'Egypte, sans la froisser dans ses convictions séculaires. De là ce syncrétisme dont l'art populaire nous donne ici des exemples démonstratifs.

Tarse. — Quittant l'Afrique et remontant la côte syrienne jusqu'à la Cilicie, nous rencontrons une ville florissante et célèbre, Tarse, arrosée par le Cydnus, fameuse par les eaux glacées où Alexandre faillit périr et par les noces mytbologiques (ju'y célébrèrent Cléopàtre et Antoine sous les traits de Vénus et de Bacchus. Un voyageur français, Victor Langlois, y pratiqua en 1852 des fouilles dont le Louvre possède le produit. M. Heuzey y a reconnu des déchets d'atelier, entassés pendant des siècles sur le même eniplacenient où ils formaient une sorte de monte Testaccio. Beaucoup de pièces sont mutilées ; elles offrent parfois des sections nettes, au ras des épaules ou des jambes, comme si la partie saillante s'était détachée pendant la cuisson. Là est l'intérêt particulier de cette trouvaille. Ce n'est plus, comme à l'ordinaire, le mobilier d'une nécropole ; c'est tout l'approvisionnement d'une fabrique, réduit en morceaux, mais où l'on distingue encore les sujets que goûtaient de préférence les clients. Aphrodite et Dionysos régnent en maîtres dans ce petit domaine. Un très beau fragment représente la déesse nue (n°366). Une compagne de Bacchus, peut-être Ariane, aux cheveux parés de pampres, paraît jouer un rôle important

TERRES CUITES DE CYRENAIQIE, D ALEXANDRIE, DE TARSE ET DE SMYBiSE

Style hellénistique du iii« au i" siècle.

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dans le culle local (n°' 307 à 372) ; connue elle est parfois escortée d'un petit Éros (n° 373, pi. XVlilj, on y voudrait voir une sorte d'Ariane-Aplirodite, association qui démontrerait une fois de plus l'union intime des deux grandes divinités de l'amour et du vin pendant la période hellénistique. Un autre Éros, vêtu du costume phryg-icn, avec la tunique flottante, les larges braies et le bonnet classique (n°374), nous avertit aussi de la proximité des grands cultes asiatiques. Au contraire, des tètes exquises d'Athéné casquée (n°' 375, 376), d'Hercule bachique, d'éphèbes (n"* 377 à 383), des Eros ou des enfants' jouant avec des animaux (n°^ 384 à 387), des figures grotesques, des masques comiques (n"' 388 à 39-j), nous ramènent aux influences venues de Grèce.

Smyrne. — Continuant notre tournée sur la côte d'Ionie, nous arrivons à un des centres les plus importants de la civilisation hellénique, Smyrne. Ici encore nous avons affaire à de simples débris ; les figures à peu près complètes sont d'une grande rareté (n°^ 396 à 399). Mais si nous connaissions cette fabrique par des produits aussi nombreux et aussi intacts que ceux de Tanagre ou de Myrina, on peut dire qu'elle éclipserait les autres en importance, car nulle part on ne rencontre des figures aussi grandes, aussi voisines des belles œuvres de la statuaire. Dans la magnifique tête de Zeus (nHOOjpl. XYIII), détachée d'une statuette qui mesurait environ 50 centimètres, nous ne pouvons sans doute pas voir une copie exacte du Jupiter Olympien, parce que les cheveux et la

barbe y offrent les traits caractéristiques de la technique hellénistique; mais aucune autre réplique, à mon sens, ne rend mieux lair de douceur et de bonté sereine qu'on admirait dans le chef-d'œuvre de Phidias. Une autre série de têtes (n°' 401 à 403) nous permet de suivre les varialions curieuses du type, qui peu à peu s'assombrit et prend une expression un peu courroucée, ou qui tourne à la rêverie mélancolique et résig'uée au point de ressembler à une sorte de Christ païen. Quoi de plus propre encore à nous faire comprendre l'Hercule pensif et douloureux de Lysippe, que radniiraltlc morceau (n" 404. pi. XIX), oiî le héros, la tête levée, semble lancer vers le ciel un regard chargé de tristesse? D'autres représentations du grand lutteur lui prêtent la même physionomie fatiguée (n°' 405 à 407). Regardons encore l'Athéné mélancolique, dont la douce expression contraste avec l'allure guerrière de son casque (n"^ 408, pi. XIX, et 409), l'Apollon féminisé (n° 410), le Dionysos aux pampres (n" 4 H), les Faunes rieurs (n°Hl2, 413), l'Homère aveugle (n" 414), les têtes d'éphèbes (n°' 415 à 418), où l'on retrouve le style des grands artistes du iv'' siècle, enfin une remarquable imitation du Doryphore de Polyclète (n° 419), avec son air de force impassible et tranquille. Notons une précieuse statuette (n° 399), à peu près complète, dontlesyeux enfoncés et le visage tourmenté rappellent YAglas de Lysippe, découvert récemment dans les fouilles de l'École française à Delphes. Presque partout, le trait dominant des physionomies est une tristesse concentrée ou une mélancolie douce, marque évidente de

l'eslliélique du temps, véritable romantisme qui, comme le nôtre, tient à des causes politiques, aux profonds bouleversements des empires, aux transformations des mœurs, aux désespérances des âmes que lavenir effraye.

La plupart de ces fragments appartenaient à de très grandes statuettes, beaucoup plus élevées de taille que celles de Tanagre. Nous possédons un superbe spécimen d'atblète ou de dieu nu, de style polyclétéen, malheureusement sans tète (n° 396), dont la hauteur totale devait atteindre plus de 50 centimètres. On verra aussi dans nos vitrines des bras, des jambes, des mains d'une dimension vraiment colossale et tout à fait inusitée dans l'industrie des terres cuites, quelques-uns enduits d'un émail vitreux, vert ou jaune (n°* 420 à 422), destiné à obtenir une imperméabilité absolue et, en même temps, une polychromie éclatante ; le même émail recouvre une statuette entière, y compris le socle (n° 423). Ces détails donnent à la fabrique de Smyrne une originalité particulière. On y sent l'intention précise de rivaliser par des procédés plus économiques avec les statuettes de marbre et de bronze qui décoraient l'intérieur des maisons et des temples, comme aujourd'hui nous usons de plâtres patines et métallisés pour orner nos habitations bourgeoises. La dorure qu'on remarque sur plusieurs pièces (n°^ 424, 425) était encore un moyen de prêter à l'objet l'apparence d'un métal précieux.

On est surpris de la quantité de motifs choisis en dehors du cycle familier aux coroplastes. Les représentations de

Zeus, d'Atliéné, d'Hercule, d'atlilètes, sont nombreuses; on constate un amoindrissement du monde féminin. C'est comme un renversement des traditions usitées. Ce fait s'explique si Ion admet que, contrairement à l'opinion primitivement adoptée, l'emplacement où l'on recueille ces débris, près de Smyrne, sur le mont Pagus, n'est pas une nécropole, mais le reste de la "cité antique. On n'y a jamais rencontré ni une tombe intacte ni des ossements de morts. La dispersion des ligurines et leur état de mutilation rendent très vraisemblable Tliypothèse d'une destruction de ville. Il est naturel aussi que dans des laraires particuliers on ait placé des ex-voto qui n'avaient rien de funéraire, les images de divinités étrangères au culte des morts. Nous croyons donc que, comme à Priène ou à Pompéi, les statuettes de Smyrne représentent les petites idoles placées dans les maisons pour protég"er les vivants et leur assurer la bienveillance des dieux.

La même raison justifierait le nondji-e vraiment |)i'0(ligieux de figures grotesques qui proviennent du même emplacement. Qu'on ait mis près des morts des caricatures, nous le savons déjà par les tombes de Tanagre. Mais que cet ex-voto ait pris, sous couleur de rite funéraire, une telle extension, cela passe évidemment les bornes de la vraisemblance. Au contraire, dans les maisons, oncomprend que la mode et le désir de se distraire aient multiplié des représentations (|ui, au début, avaient un caractère prophylactique, une réputation de « porte-bonheur », mais qui, avec les progrès de l'art et sous l'influence de la htlérature

contemporaine, étaient devenues une source indéfinie de divertissements comi(|ues. On a voulu y voir des amulelles ayant une vertu curatiAc et connue un préservatif des maladies qui y sont quelquefois très soigneusement observées : rachitisme, idioti(\ paralysie, déformations du dos et de la poitrine, décharnement du corps, blessures, etc. Je ne crois pas, pour ma part, qu'.on puisse leur attribuer un rôle si étroitement précis et faire des maisons antiques une sorte d'annexé des /t/eVa d'Esculape, d'autantplus que la majorité des sujets dénote une intention plaisante, la satire d'un ridicule, et non l'observation dune tare physiologique. Il faut comprendre tout cet ensemble sous la rubrique très générale de la prophylaxie^ dérivée de l'ancienne et séculaire magie qui, nous l'avons vu, a suscité la création de toutes ces petites images. Une fois lancés sur la piste du comique et du ridicule, les modeleurs devaient évidemment faii-e leur profit de tout ce qu'ils rencontraient : un bossu, un idiot leur paraissait bon à portraiturer, autant qu'une face niaise de bourgeois ou une tête rasée d'esclave. Ils ont poussé leur pointe dans tous les sens avec une rare acuité d'observation et une sorte de verve endiablée. Crânes chauves et pointus, nez busqués ou aplatis, oreilles en plat à barbe, visages grimaçants, bouches tordues par une expression hilare ou furieuse, dos voûtés, jambes maigres etcagneuses, cages thoraciques déformées, poitrines décharnées aux côtes saillantes, ventres bedonnants ou gonflés par l'hydropisie, toutes les misères corporelles et intellectuelles s'étalent là, étudiées d'après nature, sur les

plaquettes (n°' 426 à 431) ou dans la vitrine que nous devons à la générosité d'un donateur, M. Paul Gaudin (n° 432). C'est la Cour des Miracles de l'antiquité, et rien ne peut mieux montrer jusqu'à quelle outrance l'art grec avait porté le goût du réalisme. Comme pour les statuettes de divinités, les figurines àpeu près complètes sontrares(n'"433 à 436; voy. pi. XVllI, n°^ 435, 436) et nous font regretter davantage l'état lamentable oii nous parviennent ces petits chefs-d'œuvre d'observation satirique. On y voit aussi quelques tètes d'assez grandes dimensions (n"' 437 et 438, pi. XIX; n° 439) à côté de très minuscules maquettes (n°44(J).

Priène, Aef/se, Cymé. — Avant de quitter la Salle M, on n'oubliera pas de regarder la jolie statuette d'Eros volant (n" 441) que nous a donnée M. Noël Bardac. C'est le seul spécimen que nous possédions A'wwv riche série trouvée à Priène, entre Milet et Éphèse, où les fouilles récentes de l'Institut allemand ont mis au jour un remarquable ensemble d'édifices et de rues, sorte de Pompéi grecque des \\t et If siècles avant notre ère. On a recueilli dans les habitations bon nombre de terres cuites, d'un style tout à fait apparenté à celles de Myrina. Ici encore la preuve est faite qu'il n'y avait point de différence entre les figurines placées dans les laraires et les ex-voto déposés près des morts.

Quelques fragments trouvés par M. Michel Clerc dans ia nécropole d'Aeg^e, en Éolide (n°' 442 à 444), et une jolie statuette, émaillée en jaune, de Cymé, près de Myrina (n° 445), forment la ti'ansition avec le chapitre suivant.

Murina. — On a fait h's honneurs d'une salle spéciale

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