‹ Diphilos et les modeleurs de terres cuites grecquesChapitre 6 sur 14 · IM.. VII · texte numérisé non relu

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TERRES CUITES DE BÉOTIE Style du vi« et du v« siècle.

Cette Aphrodite, CJiypie nous la pn'sente sous le double aspect qu'elle a revêtu à travers les àj^es. L'une a encore la brutale et naïve imj)udeur des très anciens fétiches (|ui personnifient la génération et la maternité : elle est entièrement nue, les mains posées sur les seins, avec un g^estequi exprime la puissance féconde de son allaitement (n"^ 69 à 73 ; voy. n" 72, pi. 11). L'autre, drapée, est assise sur un trône richement orné, la tète couronnée d'un haut diadème ciselé (n" 74. pi. II; n"' 75 à 77, et n" 78. pi. 111): c'est la protectrice, la femme divinisée, l'idéal qui, traversant les siècles, est venu jusqu'à nous. La première est la Vénus populaire, symbole de la perpétuité de la race, sortie des entrailles d'une humanité barbare. L'autre a jailli du cerveau des penseurs, des poètes et des artistes; l'intluence des modèles attiques du v" siècle y est profondément marquée. On peut mesurer la distance qui sépare ces deux conceptions. Quand nous parlons de la Vénus antique, nous évoquons toujours limage des baigneuses nues ou derni-vêtues de l'art gréco-romain. Or la Vénus grecque du x" siècle était sévèrement drapée ; c'est le g-énie plus sensuel des Scopas et des Praxitèle qui, revenant aux créations de l'art populaire, a remis en honneur au iv siècle la nudité féminine, en la parant de toutes les séductions de la beauté. La Vénus de Miio elle-même aurait choqué un contemporain de Cimon ou de Përiclès. et YOurania de Phidias ne pouvait pas être nue. On a souvent cité cette phrase de M. Heuzey, résumant l'audacieuse transformation qui s'accompUt alors et où, « par un miracle de lart.

le g-este élionté des anciennes dc-esses orientales deviendra,

dans l'Aphrodite grecque, l'expression même de la pudeur ».

Des modèles attiques où elle puisa son inspiration, Chypre a encore conservé une achnirahle figure : c'est une Déméter douloureuse, assise, le has du visage voilé, avec une expression dramatique de mélancolie résignée (n" 79, pi. m. et n" 80). Pour ceux qui savent regarder les œuvres d'art, <Ies morceaux de ce genre égalent les plus i)eaux inarhres de la statuaire antique ; on y sent une âme contemporame de Socrate et de Platon. Elle forme une transition excellente avec les statuettes deTanagre que nous étudierons plus loin. Citons aussi un beau torse de femme dont la draperie collante rappelle les célèbres Nikés du petit temple de l'Acropole d'x\thènes (n° 81); rapproché d'une jolie tête de femme aux cheveux noués en crobyle (n" 82), il aide à reconstituer un type de jeune déesse, aux traits enjoués, qui fait contraste avec la précédente image. On voit par tous ces exemples l'iniportance de la série chypriote, où nous aurions à signaler bien d'autres spécimens (jue l'on étudiera dans nos vitrines. Ceux-ci suffisent à montrer comment l'évolution des types plastiques s'est faite avec une libre variété, sous l'influence d'écoles très diverses, et combien, par sa situation géographique, la grande île a été propre à former un trait d'union entre l'Orient et la Grèce.

Rhodes et Phénieie. — Ce (jui se passe à Rhodes, aux mêmes époques, complète cette histoire. On y voit agir, en plein centre grec, les artistes du vi* siècle; on suit les progrès de leur apprentissage, fait au contcTtt des œuvres

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oricnlales, mais toujours vivilir pai" un (ssprit d'iu(lr[)ondanct' «'t d'originalité. Une de nos vitiincs contient des jx'lites (ig-ures de terre émaillée, représentant des hommes nus, agenouillés ou debout, œuvres d'ateliers ioniens ou phéniciens, exécutées à l'imitation des statues égyptiennes (n"' 83 à 92). Répandues à travers le monde grec, ces anmlettes apportaient aux modeleurs, comme certaines terres cuites phéniciennes (n" ÎI.3. pi. II; n°* 94, 95), une vision assez exacte des sujets créés depuis de longs siècles par l'admirable plastique de l'Egypte. Elles les guidaient dans la voie difficile de l'interprétation des formes humaines; elles leur imposaient même certaines conventions, comme celle qui ])lace toujours la jambe gauche en avant, plutôt que la jambe (h-oite, détail curieux qui se retrouve dans toute la statuaire archaïque des Grecs. Les cuillères à parfums dont le manche représente une femme nue (n" 96), les llacons d'odeurs en forme de sirènes ou de sphinx (n°* 97 à 99), de têtes de femme (n° 100, pi. IV; n" 101) ou de guerrier casqué (n° 102), sont encore des pioduits où l'empreinte orientale est visible. Mais le ])astiche ne s'accuse pas à Rhodes, autant qu'à Chypre ou en Phénicie. L'art y est plus libre, le style plus personnel. Qu'on examine le sourire ingénu et discret qui ëclôt sur les lèvi'es des déesses (pi. III et IV), surtout dans les admirables masques de Déméter et de Coré (n"' 103 à 107; voy. n° 104, pi. IV, et n° lOO, pi. III). N'est-ce pas une grande nouveauté dans l'art, l'aube d'une ère meilleure où la divinité se fait douce et bienveillante envers les

hommes? On a contesté que cette expression de bienveillance ait été voulue par l'artiste. On y a vu le résultat de recherches conduites par des mains malhabiles, cherchant à traduire la nature, étudiant le dessin de la bouche et relevant avec exagération le§ coins des lèvres comme les angles externes des yeux. Pourtant, lorsque l'on considère dans la grande sculpture l'ensemble deces statues archaïques souriantes, dont la longue série aboutit à la physionomie conventionnelle, dite « éginéti(jue », des marbres du v^ siècle, quand on observe que certaines écoles, celle de Béotie en particulier, n'ont pas adopté cette expression, et surtout (juand on voit que les Attiques ont fini par réagir euxmêmes, aux environs des guerres Médiques, contre l'abus monotone du type, en créant des visages sérieux et même dédaigneux, on ne peut pas douter, je crois, qu'au début, certains artistes grecs ne se soient tout entiers livrés au plaisir conscient de compléter leur œuvre en l'illuminant d'un sourire. C'était le couronnetnent des progrès accomplis. C'est d'abord, comme l'a dit M. Lechat dans son beau livre sur la Sculpture attique, « une expression toute simple et sans malice de la joie de vivre », et plus tard c'est « le sourire coquet d'une femme qui se plaît à elle-même et qui veut plaire aux autres ». Avant les Grecs, ni les dieux ni les hommes ne sourient. Cette détente heureuse est une trouvaille de leur génie, le fruit le plus précieux de leur humanité. Les poètes, dans cette voie, avaient précédé les sculpteurs. Lisez dans Homère h's entretiens adoiables d'Ulysse etd'Athéné.La déesse sou ril au héros quelle aime;

elle lui caresse la tèle, elle l'éclaiie, la lampe à la main dans un escalier. C'est une amie volontaire rt despotique, mais une amie. Les dieux d'Orient, les dieux d'Ég-ypte, proclament dans des inscriptions leur atiection pour leurs fidèles, mais leur visage reste froid. La Grèce n'a pas besoin d'écrire; on lit la bienveillance et la tendresse dans le sourire éclos sur les lèvres de ses idoles.

Voyez encore dans les Aphrodites ou les Corés debout la g-racieuse souplesse de l'étoflfe bridant sur la jambe et se Jouant en petits plis réguliers (n"' 108 à 111); voyez la majestueuse g'ravité des déesses assises, coiffées d'une haute tiare (n"' 112 à 115; voy. n" 114, pi. IV), dont la pose évoque le souvenir des grandes statues qui bordaient l'avenue du temple des Brancliides, près de Milet; ou encore la curieuse et très archaïque ébauche du groupe des deux grandes Déesses (n° 116). Admirez, dans une œuvre encore plus ionienne d'allure que phénicienne, la physionomie farouche de l'hoplite dont l'œil brille sous son casque formidable (n° 117, pi. IV), vivant portrait de ces mercenaires bardés de fer que le roi Psammétique avait fait entrer au service de l'Egypte. N'est-ce pas l'esprit grec tout entier, avec ses recherches ingénieuses du détail qui exprime la vie et qui donne à l'œuvre d'art un caractère psychologique? Si l'on veut mesurer l'action vigoureuse des écoles grecques du VI* siècle et leur rayonnement au dehors, il faut revenir aux statuettes de Phénicie, Aphrodites debout ou déesses assises (n"* 60 à 64; voy. n° 61, pi. II), et observer combien d'entre elles reproduisent, sans y rien cbanger, les types riiodiens.

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Les produits de Carlhage, colonie plu'nicienne, confirment cette emprise de l'hellénisme sur l'Orient. On verra dans notre Salle orientale (Salle VI, Phéniciej quelques masques, de'rivës des momies égyptiennes (n° 118, pi, Ili, et n° 119), un curieux et expressif masque à figure ridée et tatouée (n° 120), et surtout un admirable visage, d'un caractère barbare et indigène, tout imprégné de couleur locale, dont Flaubert, s'il l'avait connu, eût paré quelque héros de Salatnmbo (n° 121, pi. IV); citons aussi un dieu Bès armé (122, pi. IV). Pour le reste, les terres cuites recueillies par le Père Delattre et par M. (iauckler montrent l'abdication presque complète des créations orientales au profit des formules grecques (nos 123 à 129). Nous devons encore à M. Heuzey la formule qui caractérise ce phénomène : c'est « l'action en retour de l'art grec ». Longtemps avant Alexandre, riiollénisme avait commencé à conquérir l'Asie parles mains de ses artistes.

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