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EXPÉDITION DE ROME EN

Le premier ministère de M.Drouynde Lhuys fut presque entièrement consacré aux affaires de Rome : on était au lendemain de l'élection du 10 décembre 1848. Des hommes appartenant à toutes les nuances de la majorité parlementaire et parmi lesquels figurait en première ligne M. Odilon Barrot avaient été appelés dans les conseils du nouveau président. M. Drouyn de Lhuys, chargé du portefeuille des affaires étrangères, avait à pourvoir à des solutions urgentes; il trouvait la question romaine engagée et devait prendre, à cet égard, de concert avec ses collègues, une détermination qui ne pouvait plus être ajournée. Les circonstances au milieu desquelles

on se trouvait en 1849 diffèrent tant de l'époque actuelle qu'il est nécessaire d'entrer dans quelques détails sur la manière dont la question se posait.

A la suite du meurtre de M. Rossi et des agitations qui suivirent, le pape Pie IX avait été contraint de chercher un refuge en dehors de ses États. Son départ de Rome avait eu parmi les catholiques un douloureux retentissement. Le désir de venir en aide à un pontife qui avait été plus populaire qu'aucun autre était très-général en France. On en avait eu la preuve au moment où le général Cavaignac et le prince Louis-Napoléon étaient en rivalité pour la Présidence. Rien dans la carrière antérieure des deux candidats ne trahissait une prédilection marquée pour les intérêts religieux. Le général Cavaignac était fils de conventionnel et frère de l'un des champions les plus célèbres de la démocratie militante. Le princeLouis-Xapoléon,affiliéautrefois, disait-on, aux sociétés secrètes italiennes, avait porté les armes contre l'autorité pontificale. Tous deux cependant firent à plusieurs reprises, pendant les semaines qui précédèrent l'élection, desdécla-

rations favorables à la cause du Pape. Cette conduite avait évidemment pour but d'accroître leurs chances de succès, et elle établissait qu'à leurs yeux la majorité du corps électoral était sous l'empire de sentiments analogues.

Dans le courant d'idées qui régnait au commencement de 1849, on eût difficilement admis que la France restât simple spectatrice des événements qui avaient lieu à Rome. Se désintéresser delà question, c'était en abandonner le règlement à d'autres. L'Autriche était encore, à cette époque, l'adversaire et le rival avec lequel la France était habituée à soutenir tantôt des luttes armées, tantôt des luttes d'influence; quand les troupes autrichiennes envahirent l'Etat pontifical peu après la révolution de 1830, le roi Louis- Philippe, qui avait plutôt de la répugnance à toute mesure dont la guerre pouvait sortir, fit preuve, pour arrêter leur marche, d'une vigueur que l'opinion approuva. Dix-huit ans après, on voyait encore les choses au même point de vue. Une politique d'abstention eût mal répondu au sentimentpublic. Le nouveau cabinet comprenait la nécessité d'agir, sans se dissimuler les em-

barras et les périls d'une intervention. S'il y avait des inconvénients à faire l'expédition de Rome, il y en avait bien plus à ne pas la faire. Laisser les Autrichiens venir à Rome et procéder seuls à la réintégration du Pape était une solution dont personne n'eût voulu. D'un autre côté, l'établissement d'une république mazzinienne, qui avait beaucoup plus de rapports avec les théories des insurgés de juin qu'avec les principes sur lesquels s'appuyait le gouvernement français, était fait pour inspirer à ce dernier de vives inquiétudes. On voyait triompher à Rome ces doctrines excessives qui sont la préface du désordre et le deuil de la liberté; le contre-coup de ces doctrines à Paris et leur propagation dans la Péninsule semblaient également dangereux. L'unité italienne s'est faite de nos jours sous le drapeau de la maison de Savoie. Quel était, dans cette question, l'intérêt de la France? L'occasion de l'examiner se présentera plus tard; ce qu'on peut dire, c'est qu'il s'agissait en 1849 d'un mouvement unitaire très - différent ; on essayait d'établir l'unité italienne sous le drapeau de la démagogie. L'immense majorité des

Français repoussait alors une combinaison semblable. Ceux même que le sentiment catholique laissait très-indifférents étaient ainsi amenés peu à peu à se familiariser avec la pensée d'une intervention. On n'avait pas une idée parfaitement nette de l'état des choses qu'on voulait faire prévaloir; mais on était d'accord sur deux points :

Nous ne devions ni permettre à l'Autriche de restaurer à elle seule le pouvoir pontifical, ni laisser s'établir à Rome une république dont les principes étaient en opposition complète avec les nôtres.

L'expédition française n'eut donc pas, à l'origine, un but parfaitement déterminé.

Pour des motifs très-divers, on évitait de parler de la restauration du Pape. D'une part, il y avait une portion de la Chambre française que le mot effrayait; d'autre part, on pouvait espérer que la restauration s'opérerait toute seule. Aux yeux de M. Drouyn de Lhuys, il aurait été souhaitable que l'intervention en faveur de Pie IX n'eût pas à s'accuser d'une manière formelle, et quel'arrivéede nos troupes dans les Etats romains eût pour résultat de donner aux partisans des

idées modérées la force de reprendre eux-mêmes le dessus.

Enfin, si nos troupes étaient parties avec le but hautement proclamé de remettre le Pape sur son trône, nous perdions un de nos moyens d'action sur la cour papale, qui, sûre de retourner à Rome, n'aurait prêté qu'une oreille distraite aux demandes de réforme présentées par nous.

Ces demandes étaient fréquemment renouvelées. Pendant que les projets d'intervention se discutaient à Paris, M. Drouyn de Lhuys ne négligeait rien pour obtenir à Gaëte des déclarations ou des promesses ayant pour but d'entourer le pouvoir pontifical d'institutions et de garanties conformes à l'esprit du temps.

La tâche n'était pas sans difficultés. Une partie des conseillers du Saint-Père rejetait absolument la politique des concessions, affectait de ne voir dans les événements de Rome que la révolte d'une poignée de factieux, et confondait volontiers dans une même réprobation les libéraux et les démagogues.

Quel souverain, disaient les adversaires des concessions, avait agi plus que Pie IX dans le

sens des doctrines modernes, et cruelle reconnaissance lui avait-on montrée? Il avait pris pour ministre dirigeant M. Rossi, un laïque, un homme du mouvement, un libéral convaincu, un défenseur des principes nouveaux. Tant que M. Rossi avait marché de concession en concession, des témoignages d'approbation se faisaient entendre; mais le jour où il avait voulu s'arrêter, un assassin le frappait.

L'exemple était-il encourageant? Ce qu'il fallait à l'État pontifical, ce n'étaient pas des formes constitutionnelles en désaccord avec la nature même de son gouvernement, c'étaient des institutions municipales largement comprises et propres à utiliser au profit du pays des facultés qui s'usaient dans les luttes stériles de la politique.

D'autres personnes tenaient à Pie IX un langage plus en rapport avec les circonstances et plus fait pour dissiper les malentendus qui existaient entre le Pape et ses sujets. On lui faisait observer que des institutions représentatives étaient partout et universellement demandées; qu'il y avait en leur faveur un courant dont la

force ne pouvait être méconnue par ceux même qui en contestaient les avantages; qu'elles passaient pour indispensables au bon fonctionnement d'un gouvernement; que le refus de les accorder était le prétexte dont les ennemis du Saint-Siège se servaient sans cesse pour battre en brèche son autorité ; que si les excès de la République romaine provenaient d'une petite minorité, il restait hors de doute qu'un grand nombre d'habitants de l'Etat pontifical, sincèrement dévoués à l'ordre et à la religion, se prononçaient énergiquement en faveur des réformes constitutionnelles; qu'il était urgent de donner satisfaction à ces utiles auxiliaires et de chercher parmi eux un point d'appui qui fortifierait le pouvoir pontifical dans le présent et dans l'avenir, tandis que le secours apporté par les étrangers ne pouvait avoir qu'un caractère temporaire. Ces idées étaient continuellement émises et soutenues par le duc d'Harcourt, ambassadeur de France auprès du Saint-Siège, et sont développées à chaque page de sa correspondance avec M. Drouyn de Lhuys. Elles trouvaient écho chez quelques prélats ; mais leur nombre était

restreint et leur crédit fort affaibli. La majorité inclinait visiblement à la résistance et regardait les transactions comme plus dangereuses qu'opportunes.

Les hommages et les offres de service que le Saint-Siège recevait à ce moment induisaient à croire qu'on pouvait rentrer victorieusement à Rome et y faire triompher la volonté du souverain sans contrôle. La cour de Gaëte avait en effet de tous côtés des propositions de concours. A Madrid, les épreuves imposées au Pape avaient causé une grande émotion. Narvaez mettait un corps d'armée à la disposition du Saint-Père et faisait appel aux nations catholiques. Le roi de Naples se déclarait prêt à coopérer au rétablissement de l'autorité pontificale. Le cabinet de Turin lui-même ne se montrait pas éloigné de poursuivre le même résultat; et, dans le but d'organiser une intervention dont le caractère eût été exclusivement italien, il avait fait à la cour de Naples des ouvertures qui furent déclinées.

Quant à l'Autriche, elle accordait son appui sans hésitation, et le gouvernement français s'inquiétait beaucoup de l'entente qui pouvait

s'établir à ce sujet entre Vienne et Gaëte.

Conformément aux instructions de M. Drouyn de Lhuys, le duc d'Harcourt revenait sans cesse dans ses entretiens avec le Pape et avec le cardinal Antonelli sur les graves conséquences que l'arrivée des Autrichiens entraînerait. C'était un cas de guerre imminent. Après tous les témoignages de sympathie et de dévouement que la France avait donnés au Saint-Siège, elle était en droit d'attendre qu'une détermination dont l'effet devait être si grand , ne fût pas prise en dehors d'elle et sans un accord préalable entre les puissances. Les réponses étaient assez vagues. On n'avait aucune information positive, assurait le cardinal Antonelli, sur les projets de l'Autriche, qui, suivant toute apparence, ne prendrait pas une résolution pareille sans s'être entendue avec les autres cabinets de l'Europe; mais le gouvernement papal ne pouvait formuler une opinion à j^ropos d'éventualités qui n'avaient rien de précis.

Sous les réticences du cardinal Antonelli on devinait clairement cette pensée : Si la France ne nous donne aucun secours, doit-elle s'atten-

dre à nous voir repousser celui qui nous est offert d'ailleurs?

Pressé par l'opinion, craignant que l'Autriche n'entrât brusquement en campagne, le gouvernement français commençait dès lors à sortir un peu de sa réserve, ainsi que le prouve la dépêche suivante :

« M. Drouyn de Lhuys an duc d'Harcourt,

30 janvier 1849.

« Le gouvernement de la République, au mi- ( lieu des préoccupations de toutes sortes qui ( l'assiègent en ce moment, n'a pas un instant ( perdu de vue les grands intérêts affectés par ( les événements dont Rome a été le théâtre. ( Depuis deux mois, il met tous ses soins à ( combiner les moyens de replacer le chef de t l'Église dans cet état d'indépendance et de t liberté en dehors duquel l'accomplissement < efficace de sa haute mission lui serait si diffi- ( cile, et si, dans les négociations que nous ( avons ouvertes à ce sujet, nous éprouvons '. quelque hésitation sur le choix de ces moyens, ç elle tient, en grande partie, à la crainte de ( sacrifier l'avenir au présent, de jeter, par des

« mesures précipitées et insuffisamment réflé- « chies, le germe de complications nouvelles. « C'est dans cette pensée que nous avons donné « un plein assentiment à la proposition faite k par la cour de Madrid et déjà acceptée avec « quelques modifications par celle de Naples, « d'ouvrir des conférences où les représentants « des gouvernements catholiques délibéreraient n sur cette grave question. »

Les mots : « Si nous éprouvons quelque hésitation sur le choix de ces moyens » , indiquaient que le gouvernement français ne repoussait pas l'idée d'une intervention armée. Plus on hésitait à Paris, plus les partisans de l'Autriche gagnaient du terrain; à Gaëte, elle était l'espoir du parti absolutiste. On se flattait qu'une restauration entreprise par elle rétablirait les choses sur l'ancien pied, et que le Pape, dont on redoutait toujours les tendances libérales, renoncerait définitivement aux projets de réforme appuyés par la France. Une campagne militaire ayant Piome pour objectif devenait chaque jour plus vraisemblable; il s'agissait seulement de savoir qui ferait la campagne.

Dans une dépêche adressée au duc d'Harcourt en date du 22 février, M. Drouyn de Lhuys discutait la question en ces termes :

« Nous avons toujours pensé que le concours u du cabinet de Turin avec le cabinet de Naples « était la meilleure des combinaisons. Nous y (( voyons en effet ce triple avantage que la proxi- « mité de ces deux puissances, par rapport au « territoire romain, assure tout à la fois à l1 acte tion qu'elles pourraient exercer plus de facilité « et une efficacité plus durable; que leur qualité « d'Etats italiens ménagerait certaines suscepti- « bilités respectables dans leur principe et affai- « blirait probablement bien des résistances; « enfin que la coopération de la Sardaigne aune « telle œuvre, en lui attirant l'inimitié des anar- « chistes, l'engagerait de plus en plus dans les « voies où elle semble vouloir entrer depuis <f qu'elle a reconnu le vrai danger de la situation.

« Dans le cas où des obstacles insurmontables « et que nous ne pouvons prévoir s'opposeraient « à ce que la Sardaigne fût admise à prendre « part au règlement de cette question, nous ne « ferions certes aucune difficulté de consentir à

( l'intervention de l'Espagne. Nous en avons nous-mêmes, les premiers, indiqué l'éventuai lité au cabinet de Vienne, qui s'est empressé t d'y donner son assentiment. Mais nous som-

< mes loin d'avoir la conviction qu'une telle ( combinaison fût d'un succès aussi prompt, t aussi certain que celle dont nous parlions tout

< à l'heure. L'entreprise tentée par Naples et la ( Sardaigne réunies nous paraîtrait si facile que i nous n'hésiterions pas à en accepter la rest ponsabilité. Si c'était l'Espagne qui s'en chart geât avec Naples, nous espérerions encore ( sans doute; mais notre confiance serait bien ( moins absolue. Il ne faut pas perdre de vue ( d'ailleurs qu'exclure la Sardaigne de toute '. participation, ce serait lui faire une injure t réelle, ce serait la rejeter, en quelque ( sorte, dans les rangs ennemis, et qu'il n'est i pas indifférent, lorsqu'il s'agit de l'Italie, de ( l'avoir pour soi ou contre soi. Veuillez me '. faire connaître le plus promptement possible f les sentiments du Saint-Père et du cardinal ( Antonelli sur les idées que je viens de vous ( exprimer. »

La réponse du duc d'Hareourt ne laissa aucun cloute sur les dispositions du Saint-Siège, qui repoussait formellement l' intervention piémontaise, à laquelle d'ailleurs Naples refusait de s'associer. Au sujet des réformes, nos démarches obtenaient peu de résultat; comme les conférences se tenaient sur le territoire napolitain, on avait adjoint au duc d'Hareourt le comte de Rayneval, ministre de France auprès du roi de Naples. Les deux plénipotentiaires essayaient de lutter contre les tendances absolutistes qui s'affirmaient chaque jour davantage, et s'efforçaient de démontrer combien il était nécessaire d'ôter à l'insurrection romaine les prétextes dont elle se servait, par l'octroi de garanties également conformes aux vœux des populations et aux véritables intérêts du Saint-Siège. Pie IX n'opposait pas aux plénipotentiaires français une fin de non-recevoir; il se contentait de demander du temps et de faire observer que les concessions accordées par lui jusqu'alors n'avaient servi qu'à le mettre dans la triste situation où il se trouvait.

Tel était l'état des choses à Gaëte au moment où le gouvernement français, découragé par l'insuccès des tentatives qui avaient été faites pour organiser des interventions communes, et craignant que l'Autriche n'intervînt seule, envoyait avec l'autorisation de l'Assemblée un corps d'armée à Civita-Vecchia. Le général Oudinot, investi du commandement de ce corps d'armée et débarqué à Civita depuis le 26 avril, poursui vait aussitôt sa marche vers Rome, où il ne croyait pas rencontrer une résistance sérieuse; mais il subissait le 30, sous les murs de la ville, un échec qui avait pour résultat de suspendre notre action et de donner en même temps un nouvel aspect aux affaires.

A Paris, l'impression produite par l'échec du général Oudinot fut très-vive. Les adversaires du gouvernement en profitèrent pour obtenir de l'Assemblée un vote par lequel les ministres

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étaient invités « à prendre sans délai les mesures nécessaires pour que l'expédition d'Italie ne fût pas plus longtemps détournée du but qui lui avait été assigné» . Il n'était pas facile de préciser quel était ce but. Lorsque l'envoi du corps expéditionnaire avait été mis en délibération, le gouvernement français, ne voulant ni s'aliéner aucune des fractions importantes de l'Assemblée, ni froisser aucune des puissances étrangères, s'était borné à des explications assez vagues. L'idée générale qui avait pu en ressortir était celle-ci : les questions qui s'agitent dans la Péninsule touchent la France de trop près pour que nous ne nous mettions pas en mesure d'opposer la force à des solutions contraires à nos intérêts. S'il avait fallu définir ces solutions, on se serait trouvé en face de profondes divergences. En admettant que. e premier vote fût obscur, le second ne faisait qu'épaissir l'obscurité. C'était un témoignage de défiance plutôt qu'une indication sur la politique à suivre. 11 aurait provoqué immédiatement une crise ministérielle si l'Assemblée qui venait de prendre cette détermination n'eût été à la veille de disparaître. Comme des

• élections nouvelles allaient avoir lieu, M. Odilon Barrot et ses collègues ne crurent pas devoir abandonner leur poste et se préparèrent à remplir, autant que cela était possible, le désir de la majorité jusqu'au moment où la nomination d'une autre Assemblée permettrait de connaître plus exactement les vœux du pays.

On résolut de faire partir pour Rome un envoyé extraordinaire, M. de Lesseps, qui reçut de M. Drouyn de Lhuys les instructions suivantes :

« Les faits qui ont marqué le début de l'expé- « dition française dirigée sur Civita-Vecbia étant « de nature à compliquer une question qui se « présentait d'abord sous un aspect plus simple, « le gouvernement de la République a pensé h qu'à côté du chef militaire chargé de la direc- « tion des forces envoyées en Italie, il convenait « de placer un agent diplomatique qui, se con- « sacrant exclusivement aux négociations et « aux rapports à établir avec les autorités et les o populations romaines, pût y porter toute l'at- « tention, tout le soin nécessaires dans d'aussi « graves matières. Votre zèle éprouvé, votre

a expérience, la fermeté et l'esprit de conciliait tion dont vous avez eu à faire preuve en plus « d'une occasion dans le cours de votre carrière, « vous ont désigné pour cette mission délicate « au choix du gouvernement. Je vous ai expli- « que l'état de la question dans laquelle vous « allez avoir à intervenir. Le but que nous <t nous proposons, c'est tout à la fois de sous- « traire les Etats de l'Eglise à l'anarchie qui les (( désole et d'empêcher que le rétablissement « d'un pouvoir régulier n'y soit attristé et même « compromis dans l'avenir par une aveugle ré- « action. Tout ce qui, en prévenant le dévelop r peinent de l'intervention exercée par d'autres cf puissances animées de sentiments moins mo- « dérés, laissera plus de place à notre influence « particulière et directe, aura pour effet naturel « de rendre plus facile à atteindre le but que je « viens de vous indiquer. Vous devrez donc « mettre tous vos soins à amener le plus promp- « tement possible un tel résultat; mais, dans les (( efforts que vous ferez à cet effet, vous aurez « à fuir deux écueils que je dois vous signaler. « Il faut vous abstenir de tout ce qui pourrait

(( donner lieu aux hommes investis en ce mocc ment, dans les Etats romains, de l'exercice du ce pouvoir, de croire que nous les considérons k comme un gouvernement régulier, ce qui leur (( prêterait une force morale dont ils ont été déce pourvus jusqu'à présent.

« Il faut, dans les arrangements partiels que ce vous pourrez avoir à conclure avec eux, éviter ce toute parole, toute stipulation propre à éveilce 1er les susceptibilités du Saint-Siège et de la « conférence de Gaëte, trop portée à croire que <( nous sommes disposés à faire bon marché de ce l'autorité et des intérêts de la cour de Rome. ce Sur le terrain où vous allez vous trouver placé, ce avec les hommes à qui vous aurez à faire, la « forme n'est guère moins importante que le « fond. Telles sont, Monsieur, les seules direc- (t tions que je puisse en ce moment vous donner. « Pour les rendre plus précises, plus détaillées, « il faudrait avoir, sur ce qui s'est passé depuis ce quelques jours dans les Etats romains, des ce informations qui nous manquent. Votre jugece ment vous inspirera suivant les circonstances, ce Vous devez d'ailleurs vous concerter avec

« MM. d'Harcourt et de Rayneval sur tout ce « qui aura quelque gravité, sur tout ce qui n'exi- « géra pas une solution absolument immédiate. « Je n'ai pas besoin de vous recommander d'en- « tretenir avec M. le général Oudinot des rapet ports intimes et confiants, absolument néces- « saires au succès de l'entreprise à laquelle vous « êtes appelé, Monsieur, à concourir ensem- « ble. »

Il y avait donc, en réalité, deux missions diplomatiques qui devaient concourir au même but: l'une à Rome, l'autre à Gaëte. Ellesdevaient éviter toutes deux de s'imprégner outre mesure du milieu dans lequel elles vivaient. Les dépêches de MM. de Ray ne val et d'Harcourt montrent qu'ils étaient loin de subir les influences antilibérales qui dominaient autour d'eux. M. de Lesseps ne sut pas se garantir au même degré contre les avances du triumvirat romain.

La courte apparition de M. de Lesseps en Italie a soulevé beaucoup de polémiques. 11 y avait une sorte d'incompatibilité entre la mission et le titulaire. Le trait saillant du caractère de M. de Lesseps est une impatience des obstacles

qui mène aux grands résultats ou aux grands échecs. La mission qu'on lui confiait avait plus d'apparence que de portée et consistait surtout à gagner du temps. Au moment d'achever son mandat, l'Assemblée constituante venait d'émettre un vote conçu en termes assez ambigus. Par déférence pour elle, on devait y donner une suite; mais le gouvernement craignait, ajuste titre, d'engager l'avenir et de prendre des mesures que l'Assemblée nouvelle aurait pu désapprouver. Le vote avait eu lieu le 7 mai, et le corps électoral était convoqué pour le 13 du même mois. Jusqu'à l'heure où le suffrage universel se serait prononcé, on avait le désir de laisser la question entière.

M. de Lesseps n'appartenait pas à la diplomatie proprement dite. Antérieurement à 1848, il avait suivi d'une manière très-brillante la carrière des consulats. Jeté par les circonstances dans une atmosphère nouvelle, il avait devant lui des écueils que les hommes les plus éminents ne réussissent pas toujours à éviter, lorsqu'ils n'ont pas eu cette éducation professionnelle acquise d'une manière pour ainsi dire incon-

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sciente par celui qui a parcouru tous les grades diplomatiques. On pourrait comparer, sous ce rapport, le monde diplomatique au monde financier. Tel banquier, sans même que son intelligence et son coup d'œil soient au-dessus de la moyenne, conduira à bonne fin une opération financière dans laquelle l'ingénieur le plus capable ou l'astronome le plus distingué succomberont. Le banquier sera guidé, instruit, averti ou arrêté par une foule d'indices dont ses collègues et lui auront seuls une perception nette et qui échapperont à d'autres. Il en est de même du diplomate qui a vu échouer beaucoup de missions et qui, en assistant aux naufrages, apprend, par une sorte d'instinct, comment on s'en préserve.

M. de Lesseps, à qui des triomphes si éclatants étaient réservés sur un autre terrain, s'est laissé dominer en Italie par des entraînements contre lesquels un diplomate de profession se serait mieux défendu. L'exemple est d'autant plus frappant que la valeur personnelle du négociateur était plus incontestable.

Celui qui reçoit des instructions pendant les

moments de trouble doit avoir acquis l'habitude de lire entre les lignes. Dans le cas dont il s'agit, un ministre des affaires étrangères ne pouvait évidemment dire ni laisser entendre que le vote des représentants du pays était inexécutable. On se fiait à la prudence de l'agent pour concilier l'intérêt national avec les égards dus à une Assemblée expirante. Les directions données avaient un caractère très- vague; au fond, elles signifiaient : Examinez la situation qui résulte à Rome des derniers événements; rendez-nous compte; bornez-vous à des arrangements partiels; ne donnez pas d'inquiétudes au Saint-Siège ni d'encouragements aux triumvirs, et tenez-vous dans une réserve qui nous permette d'attendre le moment très-prochain où les intentions de la majorité de la France nous seront mieux connues.

Mais une pareille attitude ne cadrait guère avec la nature d'esprit de M. de Lesseps. Pour un homme de sa trempe, on exigeait trop en lui demandant de ne rien faire.

Dès le début, M. de Lesseps donne à sa mission une ampleur qui allait devenir dangereuse.

Les passages suivants sont extraits de sa première dépêche :

u A peine arrivé à Rome, les triumvirs m'ont ( fait connaître leur désir de me voir. J'ai été i leur rendre visite, je leur ai déclaré que j'étais ( envoyé par mon gouvernement pour chercher ( et dire la vérité sur l'état des esprits dans la i population romaine depuis les événements du ' 30 avril; que notre but était d'employer tous i les moyens compatibles avec la dignité du '. pays et l'honneur militaire pour empêcher une ' lutte déplorable entre les Français et les Roi mains; que, d'après les observations que j'al- '. lais faire, observations dont le général Oudinot ( serait informé, j'espérais pouvoir bientôt < signifier que tout acte ou démonstration « d'hostilités cesserait de la part de l'armée frani çaise contre la ville de Rome.

« J'ai émis confidentiellement l'idée de faire i décider par l'Assemblée nationale qu'une députation choisie dans son sein irait au quartier général pour traiter et viendrait me demander de me joindre à elle. J'ai l'espoir t que cette idée sera adoptée; j'ai déjà reconnu

« par moi-même les dispositions favorables des « triumvirs, du président de l'Assemblée natiov nale, de plusieurs députés, des clubs (élément « avec lequel il est nécessaire de compter en ce (( moment) et de quelques hommes influents de « l'opposition.

a Ce résultat a été amené par des démarches « qui n'ont pas laissé un instant de repos. Lors- « que je me présenterai avec la députation de « l'Assemblée au quartier général, il y aura lieu « de conclure un arrangement. Je viens de rédi- « ger un projet dont je vous transmets une « copie. »

Ce projet était ainsi conçu :

« En conséquence de la déclaration réci- « proque de cessation de toute hostilité entre (( l'armée française et la ville de Rome, M. le « général Oudinot de Reggio, commandant en « chef l'armée expéditionnaire de la Méditerk ranée, et M. Ferdinand de Lesseps, ministre m plénipotentiaire en mission, sont convenus des k articles suivants avec les membres de la cornet mission de conciliation déléguée auprès du

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« quartier général français par l'Assemblée natio- « nale de Rome :

« Article premier. Aucune entrave ne sera a plus apportée par l'armée française à la liberté « des communications de Rome avec le reste « des États romains.

« Art. 2. L'armée française sera accueillie (( comme une armée de frères.

c Art. 3. Le pouvoir exécutif actuel cessera « ses fonctions et sera remplacé par un gouver- » nement provisoire composé de citoyens origi- {(. naires des Etats romains et désigné par FAs- « semblée nationale romaine, jusqu'au moment et où les populations romaines, appelées à faire « connaître librement leurs vœux, se seront pro- « noncées sur la forme du gouvernement qui « devra les régir et sur les garanties à consacrer « en faveur du catholicisme et de la papauté. »

Le général Oudinot ne se refusa pas à accepter les articles précédents comme base de négociation. Si le projet avait l'inconvénient considérable de grossir l'importance du gouvernement provisoire de Rome en traitant avec lui de puissance à puissance, il avait, par contre, Favan-

tage de permettre l'entrée immédiate de l'armée à Rome ; le commandant en chef évitait ainsi cette pénible alternative, ou de rester sous le coup d'un échec, ou d'enlever la ville par voie d'assaut. D'un autre côté, M. de Lesseps, arrivant de Paris, apportait les derniers ordres du gouvernement et devait connaître, mieux que personne, les exigences qui résultaient du vote de la Chambre. Enfin, M. de Lesseps défendait son plan avec une extrême chaleur, et il avait dans le succès de ses efforts une confiance tellement entière qu'elle devenait contagieuse.

Mais la force de volonté ne peut rien contre la logique des choses. A peine se fut-on rendu compte à Rome de l'esprit dans lequel les pourparlers s'engageaient, qu'on se hâta de mettre à profit les dispositions du négociateur. Le ton d'une lettre adressée deux jours après par Mazzini à M. de Lesseps montre que le triumvirat s'enhardissait et ne négligeait pas l'occasion qui lui était offerte pour se mettre complètement sur le pied d'égalité avec le gouvernement français :

t< Les courriers porteurs des correspondances « habituelles qui partent de Porla-Angelica

« viennent d'être repoussés par les Français par h ordre du général. Que signifie la cessation des « hostilités, si nous continuons d'être cernés et « entravés dans tout ce qui peut nous servir à « informer les provinces et à préparer nos « moyens de défense contre les Autrichiens et « les Napolitains? Quel effet cela doit-il produire « sur nos populations, si ce n'est de croire que h la trêve n'est pour nous qu'un mot vide de h sens?

« Cet état de choses ne peut durer. Songez « donc que nous avons notre territoire envahi, « et qu'il faut nous défendre.

« Les courriers ont été repoussés au pont de w Acquatra versa. Voyez si vous pouvez porter « remède à tout cela; je connais le pays et je k sais que toute négociation sera impossihle si « cet état de choses se prolonge.

« Rome, 17 mai 1849.

« Signé : MAZZINI. »

Ainsi les meneurs de Rome, qu'en Italie ou ailleurs personne n'avait acceptés comme un gouvernement, et à qui l'on témoignait de grands

égards en entamant une négociation avec eux, menaçaient déjà de la suspendre.

L'incident des courriers n'eut pas de suite, mais l'attitude d'une partie de la population visà-vis des Français donnait souvent lieu à des scènes regrettables. Personnellement M. de Lesseps ne fut l'objet d'aucune manifestation déplacée, bien qu'il montrât en beaucoup d'occasions cette insouciance du danger qui est un des traits de son caractère. Mais comme il partageait son temps entre le quartier général et le palais Colonna, où réside l'ambassade de France, les besoins du service l'obligeaient souvent à envoyer au palais Colonna des membres de sa mission auxquels pendant le trajet l'insulte et la menace n'étaient pas toujours épargnées. On en trouve la preuve dans une lettre adressée par M. de Lesseps au triumvirat, le 22 mai :

« J'avais envoyé à l'ambassade le premier (( secrétaire de ma mission avec une communi- « cation de ma part. Au moment où les Français (( étaient tranquillement réunis, un groupe « d'étrangers voulut envahir la salle; il fut « promptement expulsé, mais il attendit à la

« porte, dans le voisinage d'un poste romain, les « fils de la France, et ne fut inquiété par aucun « agent de la force publique, malgré ses vocifé- « rations ridicules et ses gestes provocateurs. « Lorsque la voiture dans laquelle se trouvait « mon délégué sortit de l'hôtel, les insultes c recommencèrent, et l'on tenta même d'arrêter r les chevaux. Je mépriserais pour ma part de « pareils actes sauvages, s'il ne s'agissait que de « moi ; mais les Français pacifiques en sont alar- « mes; je viens donc exiger de vous une répa- « ration et des garanties pour l'avenir. »

La réponse faite le même jour par le triumvirat est une dénégation embarrassée et peu satisfaisante. Le poste ne serait pas intervenu parce qu'on croyait que les vociférants étaient des Français.

Au milieu de ces incidents secondaires, M. de Lesseps continuait à agir, soit vis-à-vis des membres de l'Assemblée, soit vis-à-vis du triumvirat, pour qu'ils laissassent entrer nos troupes. Le projet d'arrangement n'ayant pas été accepté de prime abord comme on l'avait espéré, le général Oudinot pensait que la suspension d'hosti-

lités ne devait pas se prolonger. M. de Lesseps demandait qu'elle fût maintenue jusqu'à l'arrivée des réponses de Paris. Rien n'autorisait à avoir une grande confiance clans le sort du projet, qui pouvait ne recevoir ni l'approbation du gouvernement français ni l'acquiescement des triumvirs. En prévision du cas où les négociations seraient rompues, M. de Lesseps demandait, le 21 mai, au gouvernement français un renfort de vingt à vingt-cinq mille hommes :

« Je suis d'avis de maintenir à tout prix et « contre tous le général Oudinot. Surtout, ne lui ce envoyez pas de nouveau matériel de siège; ce « sont des troupes qu'il lui faut; avec elles, « l'Autriche craindra de nous faire la guerre, ce tandis qu'avec une augmentation de matériel (( de siège nous paraissons décidés à foudroyer (( Rome, ce à quoi en aucune circonstance je ne « prêterai les mains ; et, si les intentions du « gouvernement n'étaient pas telles que je me « crois autorisé à les interpréter, je n'hésiterais « pas à vous prier de me rappeler... Je viens du « quartier général; j'ai lu à M. d'Harcourt cette « dépêche; il proteste contre l'inaction de l'ar-

ce mée, sans toutefois s'opposer à l'exécution de « mon opinion acceptée par le général Oudinot. « Il dit qu'il ne comprend rien à ce que je fais. « Je vais toujours. Vous jugerez qui des deux « a raison. Nous sommes d'ailleurs dans les « meilleurs termes de cordialité, si ce n'est d' ence tente cordiale. »

M. de Lesseps, en effet, allait toujours. Les négociations se poursuivaient avec insistance de sa part, avec une disposition marquée à traîner les choses en longueur de la part des triumvirs, qui entamaient une discussion minutieuse sur chaque article.

Mis en demeure de prendre une décision, ils se retranchèrent, au moyen de la lettre suivante, derrière l'Assemblée romaine :

te L'Assemblée a remarqué la manière dont (t les mots République romaine sont studieusece ment évités dans votre premier article (du ce projet d'arrangement) ; elle a cru y démêler « une intention défavorable... Rome n'a pas « besoin de protection; on n'y combat point, et « si quelque ennemi venait à se présenter sous « ses murs, elle saurait lui résister par ses pro-

ce près efforts. C'est à la frontière toscane, c'est « à Bologne qu'on peut protéger Rome aujourc d'hui.

« Par ces raisons et par bien d'autres encore, « l'Assemblée a dû, bien qu'à regret, juger le « projet inadmissible. »

L'attitude du triumvirat devenait ainsi de plus en plus hautaine. Par une sorte de sarcasme, elle engageait l'armée française campée sous les murs de Rome à se rendre à Florence ou à Bologne pour défendre la frontière de la nouvelle république.

A partir de ce moment, Je général Oudinot, redoutant l'influence que ces lenteurs pouvaient avoir sur l'esprit des troupes, ne cesse d'adresser à M. de Lesseps des observations très-pressantes. Les efforts du commandant de l'armée étaient secondés parM. de Rayneval, qui écrivait à M. de Lesseps, le 27 mai :

(f Je constate que vous agissez non-seule- « ment sans vous préoccuper des antécédents, « mais uniquement guidé par vos inspirations et c sans aucune direction écrite du gouvernec ment.

(c En complet désaccord avec M. d'Harcourt « et avec moi, puisant toute votre force et tous « vos pouvoirs dans cette circonstance, dont c j'apprécie toute la portée, que vous avez sur « les intentions du gouvernement de la Réput< blique des données plus récentes, vous disc posez en maître de la situation, et vouspara- « lysez l'armée.

« Il se peut que les Romains nous ouvrent « leurs portes ; ils tarderont d'autant plus « qu'ils verront l'armée moins disposée à agir ; « mais, grâce aux conditions que vous avez k faites, la question, suivant moi, reculera au u lieu d'avancer. Je proteste de toute la force {'. de mes convictions contre ces conditions ; t< elles entraînent non-seulement la reconnais- « sance d'un gouvernement que la République « a formellement déclaré ne pas vouloir recon- (f naître, mais nous font faire avec lui une

« alliance offensive et défensive... Est-il bien « dans le vœu de la France de tendre la main à « un gouvernement qui a commencé par l'as- « sassinat... et qui ne voit de salut que dans « nos bouleversements intérieurs?... Je croisde m mon devoir de repousser formellement toute « responsabilité dans tout ce qui s'est fait depuis « le jour de votre arrivée. »

En dépit des résistances et malgré la décision de l'Assemblée romaine, qui semblait devoir mettre fin à toutes négociations, M. de Lesseps continuait à s'occuper avec les triumvirs de clauses additionnelles ou de rédaction d'articles qui n'étaient en réalité qu'une variante des projets primitifs. A Rome aussi bien qu'au quartier général il multipliait ses démarches, employant toutes les ressources de son esprit tantôt à convaincre les meneurs de Rome, tantôt à faire patienter les généraux. Mais le commandant de l'armée française, trouvant qu'une plus longue attente engageait gravement sa responsabilité, écrivait à M. de Lesseps le 23 mai :

« Vous êtes, Monsieur, très-séduisant ; perte sonne ne le sait mieux que moi. Le général

(f Vaillant a, lui aussi, été sous le charme en (( vous écoutant, mais à la réflexion il reste « très-convaincu que le statu quo auquel nous « nous condamnons est funeste et porte la plus « grave atteinte à la dignité et aux intérêts de « la France, non moins qu'à l'honneur militaire. « Les autres officiers généraux que j'ai vus ce u matin m'ont fait la même déclaration. Nous « vous supplions de ne pas enchaîner plus long- « temps notre liberté d'action • je vous le « demande en particulier très-instamment... « Ma confiance en vous est grande, vous le a savez; toutefois, je ne dois pas vous dissimule 1er que personne, absolument personne, ne « s'associe à vos espérances ; on les prend pour « des illusions.

« En résumé, déclarez aux triumvirs que, « puisqu'ils n'ont point adopté les bases de r votre proposition, la suspension des hostilités c. est rompue. Voilà ce que, dans votre intérêt, « dans l'intérêt de l'armée, dans l'intérêt de la « France, nous vous prions de faire, sans plus r de retard. Le général Vaillant craint de ne « pas vous l'avoir dit assez ; mais en ce moment

4i LES QUATRE MINISTÈRES

k je suis son interprète et celui de tous mes c compagnons d'armes. »

L'allusion faite par le général Oudinot se rattache à un petit incident qui mérite d'être cité, parce qu'il place sous un jour très-vrai la personnalité de M. de Lesseps. On était fort indisposé contre lui à l'état-major du corps expéditionnaire 5 il avait été convenu que le général Vaillant irait le voir et lui exposerait les griefs dont on se plaignait. Le général Vaillant, trèsabsolu dans ses idées et n'ayant pour l'élément civil, à l'exemple de plusieurs militaires, qu'une considération limitée, se promettait de parler nettement. Les résultats de l'entretien furent très-différents de ce qu'on attendait. Sans avoir l'éloquence proprement dite, M. de Lesseps possède un autre don plus pratique, celui de convaincre. 11 a un mélange de bonhomie, de franchise, d'expansion, d'aperçus élevés, de vues conciliatrices et d'assurance imperturbable, qui manque rarement son effet, au moins à titre passager. Ses interlocuteurs sont tout étonnés de ne plus penser de la même manière. Revenu au milieu de ses compagnons d'armes, le général

Vaillant ne fit aucune difficulté d'avouer qu'il avait subi l'ascendant de son interlocuteur dans le cours de cet entretien, qu'en discutant avec lui il s'était senti ébranlé, que cependant, après l'avoir quitté, il persistait plus que jamais dans son opinion première et regardait la prolongation du statu quo comme déplorable.

Cette nécessité de sortir du statu c/uo était bien le sentiment qui dominait au quartier général. Le commandant en chef n'avait fait que traduire l'impression qui régnait autour de lui, mais les instances, objections, avertissements, protestations venaient échouer devant cette volonté de réussir qui n'abandonne jamais M. de Lesseps. Toujours à la recherche de combinaisons nouvelles, il eut recours à une promesse dont il attendait grand succès, en adressant aux président, vice-présidents et membres de l'Assemblée constituante romaine, la déclaration suivante :

« Dans la gravité des circonstances actuelles, <( et au moment où va se terminer fatalement « une crise qui abattra ou relèvera à jamais le a drapeau italien, un dernierdevoirm'est imposé,

celui de faire connaître publiquement la vérité, comme je l'ai déjà fait à mon gouvernement et aux personnes choisies par vous pour entrer en pourparlers. Le public s'est beaucoup trop occupé de moi; il s'inquiète, il s'agite, et les Romains voient bien, avec cet instinct populaire qui distingue les masses, que quelqu'un les trompe. Moi, homme de paix, de vérité et d'humanité, j'ai en main la preuve que l'on me désigne déjà au poignard de l'assassin comme la cause de l'agitation et de l'inquiétude publique. Je ne veux être un obstacle pour personne; et afin de laisser au pays, à l'Assemblée, au pouvoir constitué l'entière liberté de réfléchir, de discuter, de décider, je me retire pour quelques jours au quartier général de l'armée française. De là, je veillerai efficacement, d'accord avec le général en chef, à la sûreté de mes compatriotes inoffensifs qui restent à Rome. Lorsque tout espoir sera perdu, j'irai moi-même les chercher, s'il y a lieu, m' écriant en attendant : Malheur, malheur à la ville éternelle si l'on touche un seul cheveu d'un Français ou de tout autre étranger! On

( m'a demandé de toutes parts : Comment voulez- ( vous que nous vous recevions en amis, si vous ( ne nous donnez aucun gage patent, public?

« Puisqu'il est dans l'intérêt de tous

« d'ouvrir les yeux des aveugles, de mettre les ( méchants dans l'impuissance de nuire et de t soustraire la majorité saine de la population à l'influence du chef qui la terrifie et l'opprime, et saurait, au besoin, en faisant vibrer adroitement la corde patriotique, provoquer un élan unanime pour le triomphe de la plus détestable des causes, je produis au grand jour ce gage t si demandé, si désiré par les véritables Romains, ( qui seraient seuls perdus par la ruine de leur ( pays. Un pareil gage, pour lequel je ne crains ( pas, dans l'intérêt d'une sainte mission, de ( compromettre ma responsabilité et mon avenir, < le voici :

« La République française garantit contre « toute invasion étrangère les territoires des c Etats romains occupés par ses troupes.

« Cet article, ajouté aux trois propositions c qui vous ont été soumises, confondra nos ? ennemis intérieurs et extérieurs, et convaincra

« les plus incrédules. Le sort de votre pays est k entre vos mains, ne faillissez pas à vos devoirs, « pas plus que n'y failliront l'armée française, tt son chef et le ministre conciliateur. Ne perdez « pas un temps précieux, et si vous avez à (c Rome un traître, auquel je pardonne et a auquel vous pardonnez, cherchez-le, vous le c trouverez. »

Il n'y avait dans le gage offert par M. de Lesseps rien qui fût de nature à modifier sensiblement l'état des choses; car la France ne pouvait évidemment admettre que le territoire occupé par ses troupes fût envahi.

L'inconvénient de cette rédaction était de prêter à l'équivoque et de laisser répandre dans Rome le bruit erroné que nous accordions une garantie au gouvernement insurrectionnel. Ce dernier affectait de croire que la France consentirait à prendre le rôle d'un factionnaire préposé à la défense des frontières. Tous les efforts des triumvirs tendaient à établir entre la République française et la République romaine une solidarité dont le cabinet français ne se souciait nullement. M. de Lesseps voyait bien, par intervalles, à

DE If. DBOL'YX DE LHL'YS. 49

quel point sa propre responsabilité était engagée. La lettre suivante, écriteàM. Drouyn de Lhuvs, porte la trace des agitations au milieu desquelles il vivait :

b Depuis plusieurs jours je voyais les trium- « virs fort en relation avec des missionnaires « anglais et américains, agents de propagande « politique ou religieuse

« Cet homme d'Etat (Mazzini), remarquable « par son intelligence, n'est qu'un vulgaire « ambitieux. Il n'a pas compris qu'inspiré jus- « qu'ici par le génie de la conspiration, il pouvait, « en s'appuyant sur les éléments conservateurs « de la société, régénérer son pays, le monde « peut-être, sans secousse violente. II a continué, « étant maître du pouvoir, à ourdir les trames « ténébreuses et infernales qui l'avaient occupé « toute sa vie.

« Vingt-cinq ans de séjour dans les prison s de « l'Europe et dans l'exil ne lui permettent plus {'. d'ouvrir les yeux à la lumière et ont fait de lui et l'ennemi le plus acharné de la société. Il vouer drait régénérer les hommes en passant sur des c. ruines et sur des cadavres. J'ai dû lutter

tt corps à corps avec lui pendant sept jours et « sept nuits, et poursuivre de sang-froid avec lui tt (ainsi que je le lui ai dit en face, d'homme à (( homme) un terrible duel dans lequel un de w nous devait périr si nous ne nous donnions « pas la main, que je lui offrais. Je ne crains pas « d'avouer que je voulais arriver au même but t< que lui, sauf le schisme, par la vérité, la charité u et l'amour de l'humanité, et non par le menti songe, le sang et la dévastation. La vigueur de « mon corps m'a permis enfin de dormir moins m que lui; je l'ai emporté. Dès le jour où j'ai « quitté Rome, tranquille sur le sort des comte patriotes que j'y laissais, et où j'ai pu échapper tt aux embûches qui m'ont été tendues jusqu'au tt dernier moment, j'ai regardé le succès comme tt certain.

r Je vous prie de me renvoyer M. de la Tour tt d'Auvergne, qui me manque; montrez-lui, je u vous prie, cette dépêche. Montrez-la aussi à tt M. de Lamartine, qui m'a élevé, au début de tt notre éternelle République, dans une position et que je n'aurais jamais eue sans lui.

tt Cette lettre vous servira pour répondre

« à toutes les personnes qui doivent vous écrire « sur mon compte de divers pays, et qui peut- « être me représentent comme un révolution- « naire dangereux.

« Je calcule que nous pourrons faire chanter « un Te Dewn à Saint-Pierre le 1er juin... Quel » beau jour pour la France! Pourvu que les « dévastateurs de Rome ne fassent pas quelque « acte de folie ! »

Cette dernière phrase montre que M. de Lesseps redoutait, au moment de l'entrée de nos troupes, des incidents semblables à ceux dont Paris a été le témoin en 1871.

11 y avait à l'époque de 1848 une phalange peu nombreuse, mais très-redoutable, composée d'hommes appartenant à toutes les nationalités ef qui se transportait de ville en ville, laissant partout des traces lamentables de son passage. On la voyait alternativement à Paris, à Francfort, à Dresde, dans le duché de Bade, dans le Wurtemberg, à Berlin, à Vienne, et elle avait en fin de cause adopté Rome à titre de point central de ses opérations. Là où cette phalange arrivait, elle s'appelait invariablement « le peuple » . Ses chefs con-

naissaient à fond la mise en scène des mouvements insurrectionnels et tiraient parti d'une expérience acquise dans toutes les capitales de l'Europe pour organiser les éléments qu'ils trouvaient sur les lieux mêmes. Leur habileté était de choisir, dans chaque endroit, une idée généreuse ou populaire qui servît de drapeau et de mot d'ordre. C'est par là que les agitateurs ont quelque prise sur des esprits chevaleresques comme M. de Lesseps. Toutefois, lorsqu'on lit attentivement sa correspondance, on voit que ses illusions sur les meneurs de Rome étaient plus apparentes que réelles. Il imitait le voyageur qui, placé tout d'un coup dans une société peu rassurante, s'empresse de dire à ses voisins : « Au milieu de vous, ma confiance est entière. »

Dans les sphères gouvernementales françaises, les chefs de l'insurrection romaine n'avaient jamais eu aucun crédit. M. Odilon Barrot et ses collègues, informés del'attitude de M. de Lesseps, se trouvèrent immédiatement en désaccord avec leur agent, ainsi que le constate une dépêche adressée le 25 mai par M. Drouyn de Lhuys à M. de Lesseps :

k Le projet de convention joint à votre pre- « mière dépêche a appelé toute l'attention du o gouvernement de la République, et je dois a vous dire qu'il nous a paru impossible d'en r concilier les termes avec les instructions qui « vous avaient été remises, avec celles qu'avait « reçues auparavant M. le général Oudinot et « qui vous sont devenues communes. Nous « avons constamment déclaré que la France ne « reconnaissait pas la République romaine; le « gouvernement du Saint-Père n'a cessé d'être, c» à nos yeux, le gouvernement romain ... 11 nous « est absolument impossible de sanctionner un u pareil arrangement qui mettrait le gouvernet< ment de la République en contradiction avec « la politique suivie jusqu'à présent par lui « dans cette question. Vous voudrez bienprena dre, suivant les circonstances, les dispositions « nécessaires pour vous replacer sur le terrain (( indiqué par vos instructions. »

A la même date du 25 mai, M. de Lesseps envoyait au gouvernement français une dépêche télégraphique dans laquelle on lit : t< Je suis au

« quartier général... nos affaires marchent au « delà de mes espérances. »

Mais les espérances de M. de Lesseps commençaient à ne plus être partagées nulle part. Les chefs de l'armée murmuraient; les plénipotentiaires français à Gaëte se plaignaient que leur situation fût intenable en présence des négociations directes poursuivies avec le triumvirat romain. A Paris, on était persuadé de plus en plus que M. de Lesseps s'engageait dans une voie sans issue. Une délibération prise en conseil des ministres et communiquée à M. de Lesseps, sous la date du 29 mai, mettait fin à une mission qui inspirait en Europe des défiances et des inquiétudes dont le gouvernement républicain de 1848 tenait essentiellement à ne pas demeurer solidaire. Comme on l'avait prévu, l'Assemblée législative élue le 1 4 mai par le corps électoral français n'apportait pas dans les affaires romaines les mêmes dispositions que lWssemblée constituante, et désirait ardemment que l'occupation de Rome par nos troupes fît disparaître le triumvirat dont Mazzini était l'inspirateur. Interrompue un moment, la campagne suivit son cours ;

le général Oudinot, muni des renforts qui lui étaient nécessaires, reprit l'offensive, entra dans Rome et ne revint en France qu'après avoir installé au lieu et place des triumvirs une autorité régulière.

Le rappel de M. de Lesseps est l'un des derniers actes du ministère de M. Drouyn de Lhuys. Ce fut M. deTocqueville, son successeur, qui prit la résolution de traduire M. de Lesseps devant le conseil d'Etat, en soumettant à une enquête officielle les incidents auxquels sa mission avait donné lieu.

Comme je m'occupe spécialement ici delà part prise par M. Drouyn de Lhuys à l'expédition de Rome, les débats ou la sentence du conseil d'Etat ne rentrent pas dans le cadre que je me suis tracé. Je ferai seulement remarquer combien les principes dont M. Drouyn de Lhuys et M. de Les-

seps s'inspirèrent en cette occasion étaient différents.

Dès son arrivée à Rome, M. de Lesseps, rejetant les précédents, peu soucieux des conséquences que son attitude pouvait avoir sur nos rapports avec les cabinets de l'Europe, s'inspira d'une pensée républicaine plutôt que d'une pensée française; il eut le mirage d'une république sœur dont les égarements méritaient de l'indulgence et qu'il était chargé de ramener dans les voies de la modération. Les difficultés de l'entreprise l'excitèrent au lieu de le décourager.

Pour ceux qui ont une négociation à conduire, le goût des obstacles est un péril. Ailleurs il est souvent le piédestal de la popularité et de la gloire. M. de Lesseps a poursuivi et réalisé une des conceptions les plus vastes de notre époque; il tient, par son indomptable énergie, à la grande famille des Fernand Cortez et desPizarre, qu'on n'amoindrit pas en disant qu'ils n'auraient peutêtre pas été des diplomates irréprochables. Les facultés de M. de Lesseps avaient besoin d'une autre atmosphère pour donner leur vraie mesure. L'éclat et le retentissement de ses actes laissent

tout à fait clans l'ombre les erreurs d'appréciation qu'il a pu commettre lorsqu'il cherchait encore sa voie.

A côté des pionniers entreprenants et aventureux, il y a les continuateurs. M. Drouyn de l'Huys représentait, en matière de politique extérieure, cet ensemble d'idées qu'une multitude d'hommes éminents se sont transmis l'un à l'autre, et qui est l'œuvre du temps. Pour faire un gouvernement, il faut deux heures; pour créer une tradition, il faut des siècles : l'union de notre pays avec Rome compte parmi les plusanciennes. Dès qu'on manie les affaires étrangères, dès qu'on s'est trouvé en face de cet élément catholique qui seconde, dans une foule de régions, l'influence française au point d'être confondu avec elle, on se laisse gagner par le sentiment patriotique. Ceux de nos législateurs qui prendraient si facilement leur parti d'une scission entre le gouvernement français et le Saint-Siège ne doivent pas oublier que le désir de faire disparaître une solidarité dont les effets sont considérables pour nous existe en Orient chez tous les rivaux de la France.

On en trouve un témoignage assez frappant dans les essais qui ont eu lieu à diverses époques pour fusionner l'Église anglicane avec l'Église gréco-russe, et qui étaient conçus principalement dans un esprit politique. Au point de vue religieux, ils ont eu peu d'écho; ces deux cultes n'ont ensemble que des affinités superficielles, par exemple la subordination de l'Eglise à l'État et le mariage des prêtres. Ni l'une ni l'autre ne touchent à l'essence du culte; les anglicans et les gréco-russes admettent la suprématie de l'État, non pas comme un principe, mais simplement comme un fait extérieur auquel on ne peut se soustraire. Quant au mariage des prêtres, il est soumis, dans les deux rites, à des conditions bien différentes. Tandis que les anglicans l'admettent à tous les degrés de la hiérarchie, les grécorusses l'interdisent aux évêques, par suite de la coutume invariablement suivie de ne prendre ces derniers que dans le clergé régulier. En dehors des similitudes apparentes, il y a entre les doctrines des deux Églises, et sur des points importants, une opposition tranchée. Pendant que l'Église anglicane a une tendance marquée à

élargirses bases, l'Eglisegréco-russe, au contraire, répugne aux changements d'une manière absolue; et le reproche qu'elle se croit en mesure d'adresser aux catholiques romains, c'est d'avoir été des innovateurs. Aussi les promoteurs de la fusion entre les cultes anglican et russe n'obéissaient-ils pas uniquement à des préoccupations confessionnelles. Le but qu'ils se proposaient et qu'ils ont infructueusement poursuivi était d'établir en Orient une action commune qui eût réduit ou contre-balancé le crédit que la France tire de son alliance avec la papauté. En diminuant le catholicisme, on diminue l'influence française, et la conduite de nos rivaux nous servirait d'enseignement, si déjà un examen attentif des choses pouvait laisser le moindre doute.

L'obligation de poursuivre un accord souvent difficile, mais néanmoins souhaitable, avec la papauté, s'impose à tous les ministres, quels que soient leur point de départ ou leurs sentiments particuliers. En même temps que M. Drouyn de Lhuys et avant lui, Lamartine, Bastide, Cavaignac comprirent les nécessités de la situation et n'hésitèrent pas à y conformer leur langage. À

leurs yeux, l'entente avec le Saint-Siège était pour nous, au dehors, un point d'appui et une force qu'il eût été imprudent de méconnaître ou de laisser passer en d'autres mains.

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