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CONFÉRENCES DE VIENNE EN 1854 ET

Remplacé par M. de Tocque ville dans les circonstances que j'ai indiquées, M. Drouyn de Lhuys fit encore sous la seconde République, en janvier 1851, une courte apparition au département des affaires étrangères; il entra dans une de ces combinaisons éphémères que le remous d' une assemblée, aux approches des grandes crises , fait naître et emporte avec une égale rapidité. La durée de ce cabinet ne se prolongea pas au delà de quelques semaines. Eût-il vécu, il n'aurait pu s'occuper sérieusement du dehors. Tous les esprits étaient absorbés par les affaires intérieures ; un dissentiment profond existait entre les pouvoirs publics. A des heures semblables,

l'action et le rôle de la diplomatie sont momentanément suspendus.

Quand le prince Louis-Napoléon, après le coup d'État du 2 décembre 1851 et l'accomplissement d'actes que je n'ai pas à apprécier ici, fut libre de porter son attention vers les questions extérieures, son premier soin fut de rappeler aux affaires étrangères M. Drouyn de Lbuys, que sa connaissance approfondie des questions internationales, plus que tout autre motif, désignait pour ce poste.

Ce choix, qui n'avait pas de caractère politique déterminé, était un témoignage de prudence et de sagesse. On montrait ainsi que le pouvoir si récemment établi ne repoussait aucunement les traditions ou les doctrines qu'une longue expérience a fait considérer comme la meilleure sauvegarde de nos intérêts extérieurs.

A certaines époques, au contraire, les gouvernements obéissent à un besoin d'improvisation maladif; ils rejettent sans examen les anciens errements,' dédaignent tout legs des générations précédentes, s'entourent d'interprètes nouveaux, s'étudient à faire date et mettent une sorte d'à-

mour-propre à rompre avec les idées reçues.

Le prince Louis-Napoléon ne s'égara pas au milieu de ces subtilités. A la veille de revêtir le titre d'empereur, il cherchait à se rattacher au passé, bienloindelerépudier,etpensaqueFhomme le plus propre à conduire les affaires diplomatiques était celui qui y avait été mêlé davantage.

Au moment où M. Drouyn de Lhuys prenait en main nos relations extérieures, la Russie avait dans les conseils de l'Europe une influence tout à fait prépondérante, et qui dans une foule de circonstances s'était exercée à notre détriment.

Pendant le règne du roi Louis-Philippe, l'Empereur îsicolas, en même temps qu'il agissait auprès des cabinets dans un sens qui nous était défavorable, avait entamé avec la cour des Tuileries une guerre de coups d'épingle dont le gouvernement de Juillet eut considérablement à souffrir.

Elle se trouva suspendue après la chute du roi Louis-Philippe. Lorsque l'Empire fut rétabli, les coups d'épingle reparurent. On ne faisait aucune difficulté de reconnaître le nouveau régime, mais on lui marchandait les formules.

Dans les lettres de créance présentées par le comte Kisseleff à Napoléon III, l'empereur Nicolas évita cl1 employer l'appellation « Monsieur mon frère » , usitée clans les communications de souverain à souverain.

Ce petit incident est relaté et commenté clans une dépêche assez curieuse adressée au commencement de l'année 1853 par M. Drouyn de Lhuys au général de Castelbajac, ministre de France à Saint-Pétersbourg. M. Drouyn de Lhuys donne le compte rendu d'une conversation qu'il a eue à Paris avec le comte Kisseleff au sujet de la question des lettres de créance. Les termes et le ton de cet entretien montrent que la situation de la France vis-à-vis de la Russie tendait déjà à se modifier, et ils prouvent aussi que les antécédents de M. Drouyn de Lhuys lui permettaient, lorsque le droit public était en jeu, de tenir un langage qui, clans la bouche d'un diplomate improvisé, aurait semblé peu acceptable :

(( Les représentants des cours du Nord ont « remis leurs lettres de créance. Les lettres des « cours d'Autriche et de Prusse sont parfaite-

ment correctes ; celles de la Russie ont donne lieu à un incident que je vous ai déjà fait connaître sommairement, et sur lequel je reviens aujourd'hui pour vous en indiquer les détails.

« Ce document, conçu d'ailleurs dans les termes les plus convenables et les plus bienveillants, ne contient pas la qualification de frère, mot consacré dans les rapports officiels entre les tètes couronnées. M. de Kisseleft s'est empressé de m'expliquer cette omission. 11 m'a donné l'assurance qu'elle n'avait d'autre cause que la différence des principes servant de base aux deux gouvernements, et qu'il ne s'agissait en quelque sorte que d'une question d'archéologie touchant à l'origine même de la souveraineté russe, dont la constitution empêcherait de considérer comme frères les souverains qui tiennent leurs droits d'un autre principe, celui de la volonté nationale. On ne saurait voir, suivant lui, dans un acte qui témoigne seulement d'une scrupuleuse fidélité aux traditions historiques, un manque de procédés, ni un symptôme de mauvais vouloir.

k Le gouvernement russe ne demande point

« au gouvernement français plus qu'il ne lui

« donne; il admettra, sans aucune objection

f. de notre représentant, des lettres de créance

« dans la forme et dans les termes employés par

« la chancellerie de Saint-Pétersbourg. Les rap-

« ports entre les deux cours seront ainsi établis

(( sur la base de la réciprocité. Si l'empereur de

Paissie ne peut, a dit M. de Risse' j appeler

« frère l'empereur des Français, il a cherché à

k lui exprimer eu d'autres termes, dans les

c lettres de créance, ses sentiments d'affection :

k sentiments qui s'étaient fait jour bien avant

c. cette occasion, et, à ce sujet, cet envoyé m'a

« énuméré toutes les circonstances dans les-

u quelles l'empereur Nicolas s'était plu à don-

c ner à l'empereur des Français des preuves de

« la haute estime et de la cordiale amitié qu'il

k entretient à l'égard de sa personne. Il a ajouté

a que récemment encore son souverain avait

« manifesté ses sentiments dans la lettre confi-

t» dentielle qu'il l'avait chargé de remettre de sa

ce part à l'empereur Napoléon, en lui prescrivant

t< de se rendre immédiatement à Paris, afin de

(( s'y trouver lors de l'avènement de l'Empire. « J'ai fait observera M. de Kisseleff combien c le svstème qu'il venait d'exposer était à la fois c dangereux et contraire à la règle universelle « ainsi qu'aux traditions de son propre gouver- « nement. Vous établissez, lui ai-je dit, des m distinctions entre les souverainetés. Ces disti tinctions n'existent pas pour nous. Vouloir « en établir, c'est prétendre régler les rapports « entre nations d'après le droit public d'un Etat, a et substituer ce droit public, créé pour l'usage « particulier et intérieur de chaque puissance, « au droit des gens institué pour la garantie a de toutes. Une telle prétention jette le trouble c. dans les idées et le désordre dans les relations k internationales. Que fait-on ainsi? On fait de c la propagande. Eli bien, la propagande est, c pour tout le monde, un danger que l'expert rience devrait apprendre à éviter.

« En 1792, la France voulut mettre hors la (i loi commune les Etats qui n'adoptaient pas « ses principes particuliers. La Russie veut-elle c. faire aujourd'hui une propagande d'un autre « genre? Avant d'entrer dans cette voie, il faut

« se demander où elle peut aboutir. Si la propa • « gande réussit, n'est-ce pas surtout aux reli- « gions comme aux politiques nouvelles? La a Russie, faisant de la propagande au nom de a certains principes, provoquera d'autres États à « en faire au nom du principe contraire. Or, « qu'an ivera-t-il si d'une part les gouverne- « ments issus de la volonté nationale, de l'autre « les gouvernements prenant ailleurs leur ori- « gine, engagent ainsi une lutte de domination? « Est-il bien sûr que le succès reste à ces der- « niers gouvernements ? Vous ne réclamez pas, « dites-vous, de l'empereur des Français plus « que votre souverain ne lui donne, et vous c. appelez cela de la réciprocité ; mais c'est là une ce erreur manifeste. En quoi consiste la récipro- « cité? Dans l'accord commun. Dès que cet « accord n'existe pas, il n'y a d'une part qu'un « acte individuel, et de l'autre des représailles. « Ce n'est point alors la loi de la réciprocité, « c'est celle du talion qui règle les rapports.

« Eh bien, les représailles, le talion, sont « des lois dont l'application est mauvaise lors- « qu'on aspire sincèrement à vivre en bonne

intelligence et à établir des relations amicales.

< La loi qui régie le cas actuel, c'est l'usage, et ' l'usage prescrit aux souverains de se traiter c en frères. Ne pas se conformer à cette prese cription, c'est manquer à la règle établie. ? Quels sont les interprètes naturels des tradi-

< tions? Ce sont les plus anciennes cours de ' l'Europe. Or, permettez-moi de vous le dire, ( celle de Saint-Pétersbourg est bien jeune ( encore pour aspirer à être en cette question ' une autorité prépondérante.

« Cette remarque ne peut, vous blesser, elle

< prouve qu'en peu de temps votre dynastie a ( su faire de grandes cboses. Mais lorsque les t maisons de Bourbon, d'Autriche, de Saxe c accueillent spontanément comme un frère le i souverain de la France, comment la Russie ' éprouve-t-elle des scrupules et soulève-t-elle

< des questions de paléographie? Seule de toutes ! les puissances européennes, elle se met donc ( en dehors de la règle. Elle s'isole dans une ç occasion où tous les gouvernements se réu- ( nissent pour resserrer entre eux les liens de

bonne intelligence.

(( Vous me disiez dernièrement, à propos du k nom de Napoléon IIÏ, que votre empereur, par « respect pour la mémoire de son frère, ne pou- « vait voir sans émotion condamner et supplice mer des actes diplomatiques auxquels ce mo- « narque avait pris part à une autre époque. « Mais pourquoi, dans la question qui nous oc- « cupe, l'autorité de l'empereur Alexandre sem- « blerait-elle moins respectable à son successeur? « En traitant avec Napoléon Ier, qui tenait sa m couronne de sa valeur et de la volonté du « peuple, Alexandre ne l'a-t-il pas appelé son k frère? Pourquoi l'empereur Nicolas, si fidèle à « des souvenirs qui ne sont pas pour nous sans « amertume, perd- il de vue une tradition de « famille qui nous est agréable? Serait-ce parce « qu'aux trois millions de suffrages Napoléon 1er « joignait le prestige de nombreuses victoires? « mais c'est là une différence qu'il ne serait ni « prudent ni équitable de faire sentir.

ce Si je vous fais, Monsieur le marquis, la « relation de mon entretien avec M. de Kissece leff, c'est pour votre information personnelle ; « ce n'est pas dans le but de remettre sur le

ce tapis cette question de l'irrégularité des lettres « de créance, à laquelle l'Empereur a jugé à « propos de ne pas s'arrêter. »

On pourrait trouver dans bien des cas l'application de la théorie que M. Drouyn de Lhuys soutenait vis-à-vis de M. de Kisseleff. A certains moments les souverains et les peuples ont, comme les individus, le besoin de façonner les autres à leur image. C'est une aspiration dont les conséquences sont très-fâcheuses. Les rapports internationaux sont au fond et devraient être en réalité absolument indépendants des formes de gouvernement de chaque Etat. On incline autrement vers la politique d'apostolat ou vers la politique de sentiment. Il est plus désirable de rapprocher les intérêts que de faire concorder les régimes. Les débats relatifs à l'étiquette n'ont pas en eux-mêmes une grande importance ; mais ils servent fréquemment de prélude à d'autres dissentiments plus graves.

Quelques mois s'écoulèrent à peine jusqu'au moment où l'attitude de la Paissie à Constantinople donnait tout d'un coup à la question d'Orient un caractère aigu et créait pour l'équi-

libre européen un danger immédiat. L'influence du cabinet de Saint-Pétersbourg se trouvait alors à son apogée; sa persistance dans les vues qu'il adoptait, le choix judicieux de ses agents, l'autorité qui s'attachait à leurs paroles, leur habileté à démontrer que la nation russe était seule à l'abri des commotions révolutionnaires, les menaces faites à propos, les interventions couronnées par le succès, entretenaient partout l'illusion sur la force véritable du gouvernement russe. On n'avait pas encore constaté que ses ressources ne sont pas en rapport avec la superficie qu'il occupe.

L'empereur Nicolas, en faisant tenir à Conslantinople par le prince Menschikoff un langage impérieux, voulait s'attribuer dans les faits une position qu'il avait déjà dans les esprits. Son but évident était de profiter des circonstances pour résoudre à lui seul les affaires d'Orient.

En Allemagne, les gouvernements avaient à lutter contre des difficultés intérieures considérables. En France, les relations extérieures allaient, suivant toute apparence, être livrées, pour une assez longue période de temps, aux tâtonne-

ment s inséparables de l'établissement d'un pouvoir nouveau. De la part des Anglais, une vive résistance était à prévoir, mais on pouvait espérer qu'elle serait rendue inefficace par le manque d'auxiliaires. L'occasion était donc particulièrement favorable.

Pour nous, la situation se présentait naturellement sous un jour tout autre. Nous n'avions à l'égard de la Turquie que des sentiments de bienveillance.

Si l'intégrité de l'empire ottoman pouvait être sauvegardée, nous y donnions les mains; si les circonstances amenaient sa dissolution, nous n'admettions pas que d'autres puissances trouvassent dans le partage de son territoire un accroissement de force, sans donner à la France une compensation équivalente. En 1829, les Russes voulaient nous désintéresser; en 1853, ils prétendaient simplement agir sans nous.

Le rôle de M. Drouyn de Lbuys fut de se mettre en travers des prétentions de la Russie sans reculer devant une campagne qui devait avoir pour effet de rendre à notre pays sa situation normale dans les conseils de l'Europe.

L'état de choses créé par les dispositions personnelles de l'empereur Nicolas était extrêmement fâcheux. En dépit des intérêts communs et des liens de sympathie qui unissent les deux peuples, la mauvaise humeur et l'esprit de dénigrement à notre égard avaient pris racine durant une période de vingt-cinq ans à la cour de Saint-Pétersbourg. Une crise devait s'ensuivre; nous ne pouvions redevenir les amis de la Russie qu'après avoir été d'abord ses adversaires.

Lorsque l'empereur Nicolas vit la Fiance et l'Angleterre résolues à entraver par la force la réalisation de ses projets, son irritation fut extrême; c'était le premier obstacle qu'il rencontrait du côté de la France. Il dut regretter d'avoir substitué, pendant la plus grande partie de son règne, des susceptibilités personnelles aux inspirations d'une politique prévoyante.

L'envoi d'une armée française en Grimée était donc, au point de vue diplomatique, pleinement justifié, et avait pour but de mettre fin à la prépondérance de la Russie, ainsi qu'à l'isolement de la France.

Un des premiers effets d'une campagne entreprise en commun avec les Anglais devait être d'augmenter les sympathies qui nous unissent à eux. Mais l'alliance anglaise n'était qu'un acheminement à la formation de liens nouveaux avec d'autres puissances.

Dès la fin de 1854, on faisait un pas considérable dans cette voie. En signant à Tienne le traité du 2 décembre, la France, l'Angleterre et l'Autriche s'engageaient à poursuivre* en Orient un but déterminé : le rétablissement de la paix au moyen d'arrangements propres à éviter le retour des complications qui l'avaient troublée. Un article secret ayant la même valeur que le texte officiel stipulait que dans le cas où ce but ne serait pas atteint, on procéderait immédiatement aux mesures résultant d'une alliance offensive et défensive.

C'était vis-à-vis du cabinet de Saint-Péters-

bourg un commencement de rupture auquel L'empereur François-Joseph n'avait pas souscrit sans regret.

Bien que le gouvernement autrichien eut en Orient des intérêts fort opposés à ceux de la Russie, il conservait avec elle des liens très étroits qui résultaient de souvenirs anciens et de services récents. Les deux pays avaient lutté ensemble contre nous en 1815. Après leur victoire, ils entreprirent en commun contre l'esprit révolutionnaire la croisade delà Sainte-Alliance. Plus tard, quand l'Autriche, éprouvée parla tourmente de 1848, se trouva dans l'impossibilité de réduire à elle seule les insurgés hongrois, l'empereur Nicolas lui apporta un secours décisif. Sans figurer dans la balance au même titre que les intérêts, les réminiscences ont un grand poids. Pour en tirer tout le parti que les circonstances comportaient, l'empereur Nicolas s'était fait représenter à Vienne au début des négociations par le prince Gorlschakoff, qui passait pour un des hommes les plus expérimentés de la diplomatie russe, et qui, soit comme ministre auprès de la diète de Francfort, soit comme négociateur

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à Stuttgart du mariage de la grande-duchesse Olga avec l'héritier de la couronne de Wurtemberg, avait acquis dès lors une situation considérable. Le prince était fort connu à la cour de Vienne, et dans plusieurs des postes diplomatiques qu'il avait antérieurement occupés il avait noué des relations très-intimes avec le comte de Buol, ministre des affaires étrangères de rempire d'Autriche. Toutes les démarches de la Russie ne parvinrent pas à empêcher la signature du traité entre l'Autriche et les puissances occidentales. LeprinceGortschakoffAienut^'emplo ver qu'à en paralyser les effets.

Une guerre éventuelle dans laquelle le drapeau autrichien flotterait à côté du drapeau français était alors un événement majeur. Afin d'en marquer la signification, je me propose de citer plusieurs passages des dépêches de M. le baron de Bourqueney, ambassadeur de France à Vienne, sans pour cela soumettre les appréciations de M. de Bourqueney à un autre classement qu'à celui de leur date. En mainte occasion il y a avantage, non pas seulement à se servir des correspondances du temps, mais à les produire et à

laisser la parole aux personnages mêmes qui étaient en scène. Leur langage est le meilleur reflet de leur époque. Si le récit perd un peu de son enchaînement logique, il côtoie de plus près la vérité.

On a souvent exposé les phases principales de la négociation suivie à Vienne en 1854 et 1855. On connaît moins les sentiments qui agitèrent les négociateurs au moment où les événements avaient lieu.

Quand le traité du 2 décembre 1854 fut signé,

il v eut à Vienne une grande émotion. Le baron

de Bourqueney rend compte à M. Drouyn de

Lhuvs des incidents de cette journée dans une

dépêche qui porte la date du 4 : ce . . . Une

u heure après la signature, le prince Gortschakoff

« est entré dans le cabinet du comte de Buol, qui

c lui a annoncé que l'Autriche venait de con-

c dure un traité d'alliance avec la France et

c l'Angleterre.

c Si la Russie est, en effet, continua le comte « de Buol, résignée aux sacrifices qui préparec raient le rétablissement de la paix, l'acte qui « vient d'avoir lieu ne fait que d'en rendre la

DE M. DROUYX DE LIIUYS. 79

« nécessité plus évidente, et en l'annonçant à k votre cour, vous pouvez l'informer que la note (( dans laquelle vous l'avez déclarée prête à ac- « cep ter les quatre articles sera soumise aux « puissances occidentales, qui auront à l'appré- « cier et à faire connaître leurs intentions. Si le « désir de la paix n'a été manifesté que dans « l'intention de désunir les trois puissances, « mesurez vous-même les conséquences de ce « nouvel état de choses...

(( Le prince Gortschakoff a été comme frappé ( de la foudre. — Je suis joué, s'est-il écrié ; mon « rôle est fini; je n'ai plus qu'à me retirer. « J'étais venu travailler à la paix : c'est vous r qui l'avez rendue impossible. Hier encore, « un courrier expédié par moi portait à Péters- « bourjj le tableau d'une situation toute diffé- « rente. J'avais été l'organe de sacrifices que je « croyais accomplis et sur lesquels je basais u toutes mes espérances. Vous renversez l'édic fice; vous faites à mon cabinet une blessure n mortelle; je dois prendre mes passe-ports.

(f — Ne prenez pas vos passe-ports, a répondu c< le comte de Buol, mais demandez de pleins

« pouvoirs qui vous autorisent à souscrire aux h conditions de la paix sans équivoque et « sans réserve.

ci Le prince Gortscbakoff n'écoutait déjà plus « et a quitté le comte Buol dans un état difficile ce à décrire, et qui dure encore au moment où je « vous écris.

(? A mesure que la nouvelle du traité se ré- « pandait, dans la soirée du 2 et dans la journée « du 3, les ministres allemands signalés par leur u opposition à la politique occidentale jetaient « feu et flamme contre la trahison de l'Alite triche...

« Le ressentiment se manifestait d'abord avec a moins de violence à la légation de Prusse; « mais il existait et a été croissant depuis quav, rante-huit heures.

« Une situation aussi tendue amènera-t-elle « à Pétersbourg l'initiative d'une rupture, ou k bien poussera-t-on l'abnégation jusqu'à sup- « porter le coup le plus sensible qu'on ait encore « reçu du cabinet de Vienne? — Je ne puis « vous exprimer à cet égard que mes doutes et h ceux des hommes les plus initiés à l'état des

esprits à Pétersbourg ; mais il y a tant de chance pour l'affirmative que nous ne pourrons nous-mêmes la négliger clans nos plus prochaines combinaisons.

cr Le traité du 2 décembre a fondé la triple alliance des puissances occidentales et de l'Autriche. Des actes ultérieurs en pourront développer les conséquences et y ajouter notamment l'action militaire commune; mais l'alliance elle-même existe dès à présent, et le plus sûr moyen d'en assurer tous les effets et d'en accélérer l'application sur le terrain, c'est d'en constater hautement la portée dans les faits comme en paroles. »

Ces résultats, dont les trois puissances s'étaient engagées à poursuivre la réalisation, se résumaient en quatre points : suppression du protectorat exclusif exercé par la Russie sur la Moldavie, la Yalachie et la Serbie; libre navigation du Danube; révision du traité du 13 juillet 1841, relatif à la clôture des Dardanelles et du Bosphore; renonciation de la Russie à la prétention ' de prendre sous son protectorat officiel les sujets chrétiens du Sultan.

En acceptant un programme semblable, le gouvernement autrichien rejetait ouvertement la tutelle que la cour de Saint-Pétersbourg lui avait imposée jusqu'alors.

Du côté de la Prusse, on se rendait compte de l'effet moral produit par la conduite de l'Autriche; mais on hésitait à entrer dans la même voie.

Sans faire ouvertement cause commune avec les puissances occidentales, le cabinet de Berlin aurait voulu ne pas rester à l'écart de l'alliance. Dans la situation de l'Europe, et au plus fort d'une lutte armée, une demi-adhésion ne pouvait suffire. M. de Bourqueney l'indique formellement dans sa dépêche du 25 décembre : te M. de Manteuffel est venu chez moi et ne m'a parlé que des excellents rapports de son gouvernement avec le mien ; il a dû trouver que je recevais froidement son assertion ; il m'a vanté les bienfaits de la paix ; mais je ne me suis étendu que sur les sacrifices qui la rendaient possible. J'ai bientôt pu m'apercevoir que M. de Manteuffel et moi nous ne la comprenions pas de même. »

Tous les efforts du plénipotentiaire russe, et, à moindre degré, des diplomates prussiens, avaient pour but de faire naître la défiance à notre égard. Comme Napoléon III entamait alors avec le cabinet de Turin des pourparlers relatifs à une convention militaire, on ne manquait pas de faire observer au gouvernement autrichien que nous tendions la main à ses rivaux en même temps qu'à lui. La dépêche du baron de Bourqueney, du 28 décembre, montre qu'il craignait beaucoup les effets de cette argumentation :

« Les négociations avec la Sardaigne s'étaient « ébruitées, mais on n'y croyait plus. Je re- « doute la plus pénible impression, non-seule- « ment sur le gouvernement, mais sur l'opinion. « Rien n'a calmé les anciens ressentiments : at- « tendons-nous à une levée de boucliers des « adversaires de l'alliance occidentale. »

Quelques jours après, M. de Bourqueney revient sur le même sujet :

« Tant que dureront ces préventions, si in- « justes qu'elles puissent être, la Sardaigne, « alliée de la France et de l'Angleterre, ne sau- « rait être acceptée ici comme une alliée sincère

( de l'Autriche. Tant que prévaudront ces res- '. sentiments, les couleurs sarcles, réunies au ' drapeau de la France et de l'Angleterre, ne r seront, jamais cependant, aux yeux des Autri- < chiens, que des enseignes ennemies. Je sens ' mieux que personne, Monsieur le ministre, t tout ce qu'a de fâcheux un pareil état de i choses, et je suis le premier à combattre des ' dispositions que ne justifient plus les teni dances du gouvernement sarde. Mais je ne i me dissimule point que le temps seul pourra vaincre des préventions aussi enracinées; et, craignant dès lors que, dans l'état présent des esprits, la négociation ouverte avec la Sardaigne ne devienne un obstacle sérieux au développement complet de l'alliance cimentée par le traité du 2 décembre, je ne me suis pas cru le droit de cacher mes appréhensions au gouvernement de l'Empereur... Je n'ai pu m' empêcher de me demander encore si, en admettant l'utilité de l'alliance piémontaise pour les nations belligérantes, il ne convenait pas cependant d'en retarder la conclusion jusqu'au jour où l'Autriche, combattant avec

(( nous , ayant comme nous pour principal

h but des résultats décisifs, subordonne -

« rait alors, sans plus hésiter, à cet intérêt h vital des ressentiments et des passions dé- « pourvus depuis longtemps de tout motif légin time. »

En même temps qu'il formulait ses objections, le baron de Bourqueney reproduisait, jour par jour, la physionomie de la conférence. Il fait, le 28 décembre, un exposé intéressant de la première séance, à laquelle le prince Gortschakoff assista après avoir annoncé à sa cour la signature du traité du 2 décembre, et reçu de nouvelles instructions :

« J'ai à rendre compte à Votre Excellence de h la réunion qui a eu lieu ce matin entre le et prince Gortschakoff et les plénipotentiaires « de France, d'Autriche et d'Angleterre... Nous « nous sommes donné rendez-vous pour aur jourd'hui, à midi, afin de procéder à la signale ture du protocole. Le prince Gortschakoff a « été invité à se présenter devant nous à une

k heure Pour ne rien livrer aux hasards de

« l'improvisation ou aux accidents de la discus-

« sion , il était convenu que nous jetterions (f sur le papier un court préambule qui rappe- « lât le droit, toujours réservé, des conditions « particulières, et qui précédât l'interprétation « textuelle des quatre garanties extraites du (( protocole que nous venions de signer. Ce mecc mento ne devait être considéré que comme « un guide pour la mémoire, dans une circon- (( stance solennelle où les mots, les syllabes et même contenaient le sort de la négociation et (( devaient être acceptés ou rejetés en bloc, sans « équivoque ni réserve.

« Ce n'est point, Votre Excellence le com- « prendra, sans une certaine émotion que nous (( avons vu paraître au milieu de nous le re- « présentant de la Russie. Quant à lui, sous la « politesse parfaite, mais dégagée, de ses ma- « nières, il perçait une agitation fébrile dans « laquelle je serais embarrassé de dire ce qui « dominait, de l'espérance ou de la crainte.

« Le comte de Buol a pris la parole le premier,

e pour expliquer le but de la réunion J'ai

« appuyé ce court et simple exposé, et j'ai r ajouté que, si le prince Gortscbakoff le dési-

DE M. DROL'YN DE LIIL'YS. 87

(( rait, j'avais, ainsi que mes collègues, sous les (( yeux une pièce écrite dans le seul but de « fixer avec plus de précision les termes mêmes « qu'il lui importait de connaître exactement « pour prononcer une adhésion ou un rejet. « J'étais prêt à lui en donner lecture. Le prince « Gortschakoff a fait un signe d'assentiment, et « j'ai lu, d'un bout à l'autre, le mémento.

« Le prince Gortschakoff m' écouta avec une « extrême attention, et sans m'interrompte « une seule fois. La lecture achevée, il a dea mandé si c'était l'opinion des trois cours qu'il c< venait d'entendre. — Des trois cours, a c. répondu le comte de Buol. — Il était évite dent que la question ne s'adressait qu'à lui.

« — C'est alors une ceu vrepréméditée, a/repris « le prince Gortschakoff, et je ne sais pas, moi, « comment improviser une réponse. Est-ce à « cette rédaction complète, textuelle, que j'ai à « signifier une adhésion sans réserve? Mais j'ai « saisi des passages que repousse la dignité de t< ma cour. Nous n'en sommes point aux « Fourches Caudines, et je crois parler encore « au nom d'une grande puissance.

(( Nous avons tous desavoué l'intention de « blesser gratuitement la dignité de la cour ce de Russie; la pièce qui venait d'être lue ne « contenait que des principes généraux, puis, a dans l'intérêt de l'Europe, que des garanties « destinées à préserver son repos de notice velles complications ; et ce n'était pas notre ce faute s'ils entraînaient pour la Russie autant « de sacrifices dans leur application.

ce — Voulez-vous, a repris le prince, me lais- « ser parcourir cette pièce? — Nous l'avons « remise entre ses mains. — Qu'est-ce, a-t-ii « dit, que des conditions particulières à l'Au- « triche, avant que l'article 5 du traité du 2 défi cembre soit devenu exécutoire?

a — Conditions particulières sans l'intérêt « européen ai-je dit, en interrompant le prince.

(f H a continué, en se tournant d'un air « presque irrité vers le comte de Buol: Monsieur r le ministre des affaires étrangères d'Autriche (t admet-il cette nouveauté? Elle est en contraft diction avec les déclarations de son gouvernece ment, qui ne nous a jamais rien demandé au (f delà des quatre garanties; je proteste.

« Le comte de Buol n'a rien désavoué; il est a resté solidaire.

k — Je passe aux garanties, a repris le prince ( Gortschakoff. Je remarque dans ledéveloppe- ( ment de la première des rédactions auxquelles

t je ne puis m'associer Mon gouvernement

c renonce au protectorat exclusif sur les princi-

r pautés — Mais pourquoi ce mot cal-

t culé de l'abolition de tous les traités de la t Russie avec la Porte? Ne sont-ils pas abolis

< de fait par la guerre, et veut-on s'engager i même à ne rien reprendre de ce qu'ils ont ( contenu de bon et de salutaire? La liberté du ( Danube doit être assurée par l'application des

i principes consacrés au traité de Vienne

c Ma cour accepte le principe de la libre navic gation du Danube, mais rien au delà des t moyens usités de surveillance et de contrôle i pour l'assurer. Je viens à la troisième garan- ( tie, et je m'expliquerai avec la sincérité que ( je réclame de mes adversaires. Vous voulez i mettre fin à notre prépondérance dans la mer r Noire: par quels moyens? Est-ce par l'enga-

< gement de démolir et de ne pas reconstruire

« nos forteresses? Eh bien, je vous réponds lout « de suite que c'est six années de guerre, et nous

(t les acceptons avec l'Europe Nous ad-

« mettons îa révision du traité de 1841 dans « un intérêt d'équilibre européen, malgré le « vague de la pensée, mais rien au delà. Quant a à la quatrième garantie, je déclare, au nom « de mon souverain, que le sort des chrétiens « lui a mis les armes à la main, et que de toutes (? les transactions, la plus importante, à ses c< yeux, est celle qui remplacera le protectorat (t exclusif et officiel qu'il abandonne, par une « garantie encore plus efficace du maintien des u privilèges et des immunités religieuses des

(? sujets chrétiens du Sultan Je suis, a dit

(( en terminant le prince Gortschakoff, muni de « tous les pouvoirs nécessaires pour traiter; je « sais ce que je puis accepter; mais je sais aussi (( ce que je dois refuser. J'ai consenti à mettre « mon nom à une paix de sacrifices, mais pas de « ceux qui porteraient atteinte à la dignité de « mon gouvernement et à l'honneur de mon pays. « Nous n'avions point à discuter, et aucun n de nous n'a accepté la controverse; nous nous

« sommes contentés, le comte de Buol, lordWest- « moreland et moi, de rétablir avec calme et ferm meté la situation du jour. Nous ne négocions « pas; nous voulions savoir si la négociation m était possible, et si l'esprit dans lequel « nous comprenions les quatre garanties était « celui dans lequel elles étaient acceptées. « Nous n'avions la liberté de modifier aucun « des termes dont nous nous étions servis pour ce exprimer la pensée arrêtée de nos gouverne nements. Après quelques phrases échangées, « dans lesquelles perçait une vive amertume et contre l'Autriche, le prince Gortschakoff s'est « levé. Le comte de Buol lui a demandé s'il se « croyait autorisé au rejet définitif de l'interpréct tation des trois cours. — Je ne regrette « pas les principes, a-t-il répondu ; je ne puis (c adhérer à leur développement : modifiez la « rédaction. — Elle est et reste invariable, « ai-je répondu. — Et comment voulez- (c vous, a dit le prince, que je rende compte à « mon gouvernement, si je n'ai aucune pièce « sous les yeux? Voulez-vous me laisser prendre « copie de votre mémento?

ex

« Nous l'avons autorisé, sous réserve expresse « que cette pièce n'était destinée qu'à aider la a mémoire. Le prince Gortschakoff s'est engagé « à produire la réponse de son gouvernement « dans un délai de quinze jours. Il était évik dent pour nous que cette conférence n'avait et pour but que de couvrir la responsabilité du « négociateur. »

A Paris, on s'appliquait à entretenir les bonnes dispositions de l'Autriche et à dissiper les inquiétudes que lui causaient les arrangements conclus avec la Sardaigne. M. Drouyn de Lhuys, dans sa lettre du 2 janvier 1855, indique au baron de Bourqueney les arguments à l'aide desquels on pouvait essayer de calmer ces inquiétudes :

« Le gouvernement autrichien verrait à tort « un motif de préoccupation dans les négociait tions entamées avec le cabinet de Turin, et (( une fois rassuré sur le côté politique de la « question, il doit comprendre que tout l'intérêt I « qu'elle a pour nous est un intérêt militaire. <t Sous ce rapport, sans aucun doute, les trois « cent mille hommes que l'Autriche est à même

(( de mettre en ligne ont une tout autre importe tance que les quinze mille hommes que fource nira le Piémont. Mais il ne faut pas perdre (( de vue que ce concours militaire, si décisif, (t de l'Autriche ne nous est pas, à l'heure qu'il ce est, matériellement acquis, et qu'engagés aussi (t activement dans la guerre que nous le sommes, (( c'est à un accroissement immédiat de forces « que nous sommes tout d'abord tenus de « songer. Dans l'état des choses dont le cabinet « de Tienne ne saurait manquer de s'expliquer ce comme nous les nécessités, nous ne pouvons « trouver mauvais que l'Angleterre, pour aug- « menter les forces qu'elle a en ligne avec nous, ce s'adresse là où elle est certaine de trouver ce sans délai un contingent tout disponible. Des ce renforts nous sont indispensables ; n'est-il « pas tout naturel, en présence d'une semblable ce urgence, que nous tirions parti de ceux qui ce s'offrent les premiers à nous?

« La force de ces considérations amènera, je (( l'espère, le cabinet de Vienne à porter sur te cette affaire le jugement que nous attendons. »

Les plus grands ménagements vis-à-vis de

9i LES QUATRE MINISTÈRES

l'Autriche étaient commandés en effet par les circonstances ; car il y avait un intérêt de premier ordre soit à obtenir son concours aimé, soit à laisser croire qu'on l'aurait. Si l'empereur Nicolas, rassuré sur les intentions du cabinet de Vienne, retirait les troupes échelonnées sur la frontière pour les porter en Crimée, l'armée franco -anglaise se trouvait exposée à avoir devant elle des forces extrêmement considérables. Pendant les premiers mois de 1855, tous les efforts tendirent à peser sur les déterminations du gouvernement autrichien. Nous voulions donner à l'alliance le développement qu'elle comportait. Dans le camp opposé, on s'étudiait à en amoindrir l'effet. Le plénipotentiaire russe accumulait les incidents, mettait à profit les distances, ne trouvait jamais que ses instructions fussent assez précises, agissait auprès des États secondaires de l'Allemagne et cherchait à tirer parti des divisions qui existaient à la diète de Francfort.

Une simple nuance de rédaction donna lieu à d'interminables débats. Le prince Gortschakoff avait communiqué à sa cour le mémento pro-

duit par les trois puissances clans la réunion du 28 décembre. Quand ]a réponse fut arrivée, il y eut le 7 janvier, chez le comte de Buol, une nouvelle réunion dont le baron de Bourqueney rend compte dans sa dépêche du môme jour :

« Le prince Gortschakoff a pris la parole le « premier, et, tout pénétré, a-t-il dit, de la « loyauté des intentions de sa cour et de son « désir d'arriver au rétablissement de la paix, i] c est entré dans un examen circonstancié des « quatre garanties, pour démontrer qu'en les « acceptant, le gouvernement impérial consenu tirait aux sacrifices qui lui avaient été deman- « dés comme condition préalable d'une négocia- « tion. — J'ai jeté sur le papier, a-t-il ajouté, une « rédaction qui reproduit mes idées, et il nous en « a donné lecture en faisant appel à notre con- « science pour déclarer si nous pourrions signa- « 1er une seule différence essentielle entre ce que « nous avions demandé le 28 décembre et ce « qu'il nous apportait le 7 janvier.

« J'ai fait observer que, pour mon compte, il « m'était impossible d'opposer pièce à pièce, « rédaction à rédaction ; que je n'en connaissais

qu'une, celle qui contenait le vrai sens attaché par mon gouvernement aux quatre garanties et qu'il ne me serait pas permis d'en discuter une autre.

« — Mais,areprisleprinceGortschakoffrjen'ai repoussé de la rédaction du 28 décembre que ce qui pourrait porter atteinte à la dignité ou à la souveraineté de mon gouvernement. Ainsi je suis prêt à m'entendre sur les moyens de mettre un terme à la prépondérance de la Russie dans la mer Noire; je n'ai exclu que ceux qui blessaient les sentiments qui vous sont communs avec moi.

m — Toute exclusion anticipée de moyens pratiques, ai-je repris, appuyé par mes collègues, nous amènerait nous-mêmes à les préciser. Nous avons posé le principe, c'est le principe qui doit être consacré, le reste appartient aux événements et à la négociation. Il ne s'agit pas de dignité, il s'agit d'établir dans la mer Noire l'équilibre européen, auquel nous nous sommes proposé de rattacher l'empire ottoman. La conséquence est rigoureuse et n'admet ni réserve ni équivoque.

11 y avait ainsi de la part du plénipotentiaire français une insistance très-marquée à établir que le mémento était accepté intégralement. Dans la même dépêche, M. de Bourqueney constate à plusieurs reprise» le fait de cette acceptation :

« Le prince Gortschakoff a consenti... Nous « avons laissé de côté la rédaction apportée par « le prince Gortschakoff... Après lecture des « conditions du programme : — C'est entendu, a h dit le prince Gortschakoff, aucun obstacle ne m peut plus s'opposer à l'ouverture des négociav tions; je suis muni de mes pouvoirs.

« Nous avons fait observer qu'aucune négo- « ciation ne pouvait s'ouvrir sans la présence « d'un plénipotentiaire ottoman. Le prince « Gortschakoff n'a rien objecté. »

Les versions d'un même entretien ne sont pas toujours identiques. En écrivant le lendemain au baron de Hùbner, ambassadeur à Paris, le comte de Buol n'appréciait pas au même point de vue que M. de Bourqueney l'incident des deux rédactions.

« Rien ne s'opposait, disait le comte de Buol « dans sa dépèche, à se livrer en commun à

« l'examen comparé des deux pièces pour se « convaincre jusqu'à quel point il y avait ou « non des divergences réelles entre l'une et l'au- « tre manière de formuler les bases prélimi- « naires. La discussion détaillée qui s'ensuivit « fit ressortir qu'entre le sens que les trois repré- « sentants attachent aux quatre bases et la ma- « nière dont M. l'envoyé de Russie les corner prend lui-même il n'y a pas de différence « essentielle. »

Ainsi, d'après la version du comte de Buol, le prince Gortschakoff aurait fait prévaloir la thèse qu'entre les deux pièces il n'y avait pas de différence sensible. Suivant la version du baron de Bourqueney, le prince Gortschakoff, devant les observations du plénipotentiaire français, aurait dû abandonner sa rédaction.

A Paris, on attachait une grande importance au maintien de la seconde version. On estimait que la condition sine cjua non de l'ouverture des négociations avec la Russie était l'acceptation du mémento par le prince Gortschakoff sans réserve ni commentaire ; les plénipotentiaires devaient se borner à recevoir la signature de l'envoyé

DE M. DROLYN DK LIIDYS. 99

russe ou à prendre acte de son refus. Cette résolution était fortifiée par les rapports que le gouvernement recevait des agents français accrédités auprès des cours secondaires de l'Allemagne. Le bruit avait été habilement répandu que les puissances alliées, fatiguées des lenteurs du siège de Sébastopol, diminuaient la rigueur de leurs prétentions, et que leur attitude vis-à-vis du prince Gortschakoff dans la réunion du 7 janvier en était la preuve. Comme l'Autriche ne pouvait intégralement remplir les obligations militaires résultant du traité du 2 décembre, saus obtenir à Francfort la mobilisation des contingents fédéraux, l'opinion des Etats secondaires avait un poids réel dans la balance; inclinant surtout à faire cesser des complications menaçantes pour eux, ils ne se prêtaient à la guerre que pour conquérir la paix. Si le même résultat pouvait être obtenu au moyen de concessions mutuelles de la part des belligérants, la majorité de la diète ne devait pas hésiter à repousser la demande de mobilisation. Pour entraîner le vote, il fallait que les puissances occidentales restassent inébranlables dans leur programme et que l'Autriche

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témoignât ouvertement sa résolution de les suivre. On ne trouvait pas toujours dans le cabinet de Vienne la fermeté désirable. En même temps, le gouvernement anglais n'était pas aussi frappé que le nôtre des divergences relevées dans les comptes rendus de la réunion du 7 janvier. M. de Bourqueney maintenait énergiquement la parfaite exactitude des termes de son rapport. Le comte de Buol n'élevait pas de contestation à cet égard, et se bornait à dire qu'en écrivant au baron de Htibner il avait fait un résumé plutôt qu'un procès-verbal.

Après de longs pourparlers, on convint que le comte de Buol, à la séance d'ouverture des conféronces, mentionnerait l'adbésion formulée par le prince Gortschakoff dans le sens d'une acceptation pure et simple du mémento. Tout cela occasionnait continuellement des susceptibilités ou des tiraillements, et en outre faisait perdre beaucoup de temps. Le plénipotentiaire russe ne demandait pas autre cbose.

Parfois M. Drouyn de Lbuys, ne trouvant pas assez de décision à Vienne ni assez de concours à Londres, laissait entrevoir la possibilité

d'un arrangement direct entre la France et la Russie, sans stipulation d'aucune sorte. C'était un argument très-fort; car F Autriche, qui attachait la plus grande importance au protectorat des principautés ainsi qu'à la navigation du Danube, et l'Angleterre, qui tenait extrêmement à la diminution des forces russes dans lameiOsoire, devaient faire beaucoup de concessions pour mettre à l'écart l'idée d'une paix chevaleresque. « Plus je réfléchis, écrivait M. Drouyn de « Lhuys, le 20 janvier, au baron de Bourquec. ney, au but de la guerre et aux conditions de « la paix future, plus je suis convaincu que « nous avons eu raison de dire, dès le commence cernent de la crise actuelle, que nous nous « proposons pour objet essentiel d'en empêcher <r le retour. Nous ne pouvons laisser l'Europe « exposée à la reproduction des prétentions qui « nous ont mis les armes à la main et qui obli- « gent aujourd'hui les grands cabinets à de si « coûteux sacrifices... J'ai répété à M. le baron « de Hûbner qu'à mon sens nous n'aurions ob- « tenu qu'un ajournement de la question à « courte échéance si nous n'avions préalable-

102 l.F.S QUATRE MINISTÈRES

<( ment assuré, par un amoindrissement des « moyens agressifs de la Russie, la cessation de « sa prépondérance dans l'Euxin. Je ne discon- « viens nullement de l'importance des garanties « relatives à la suppression du protectorat russe « dans les principautés et du patronage reli- « eieux des czars sur les sujets ottomans de la « communion grecque; et je suis loin de mé- « connaître tout ce que l'on aura gagné à la « libre navigation du Danube. Mais combien « ces concessions, en enlevant à la Russie des « avantages moraux et laborieusement acquis, « ne coûtcnt-cl.'es pas à son amour-propre; et « combien ne doit-on pas craindre la réaction « de l'orgueil national, si on laisse à cette puis- « sance les positions militaires et les forces ma- « ritimes qui lui ont donné la suprématie dans « le Levant ! Quand on a vaincu son ennemi, « on se garde de l'humilier si l'on n'est pas déce cidé en même temps à Je désarmer. Aussi « n'ai-je pas hésité à dire à M. le ministre d'Au- « triche que si les puissances alliées ne devaient « pas donner à la troisième garantie toute « l'étendue qu'elle comporte, mieux vaudrait

sacrifier les autres : faire de la lutte actuelle une simple question d'honneur militaire entre la Russie et nous, et après avoir obligé l'empereur Nicolas à reconnaître la supériorité de notre valeur et de nos ressources, lui rendre sans condition son épée. A ce compte, du moins, le désintéressement dont nous aurions témoigné ne serait pas perdu; dans les complications ultérieurement possibles en Europe, il n'y aurait point entre la Russie et nous d'inimitiés systématiques et certaines; et si le concours de cette puissance pouvait un jour ou l'autre entrer dans les combinaisons de notre politique, nous nous serions réservé par cette conduite la chance de l'obtenir. « Tel est le langage que j'ai tenu à M. le baron de Hùbner, et je n'ai pas craint de lui dire que, dans le cas où la guerre actuelle ne pourrait pas avoir pour résultat cet amoindrissement de puissance qui est la seule garantie sérieuse des autres engagements à imposer à la Russie, je croirais en conscience de mon devoir de conseiller à l'empereur Napoléon de faire bon marché des conditions de

Ot LES (M A'IT.li MINISTERES

- la paix et de tendre la main à l'empereur Ni- ' colas aussitôt F honneur militaire satisfait. Ces ' paroles m" ont paru faire quelque impression sur ' M. le ministre d'Autriche; et repoussant loin ' de lui l'idée d'une défaillance de la politique ' européenne, il m'a exprimé vivement la con- ' viction que les événements porteraient toutes i leurs conséquences logiques et auraient un ' résultat conforme aux intérêts généraux des ' grandes puissances.

« Vous pourrez, Monsieur Je baron, faire ' usage, dans la mesure que vous jugerez con- ' venable, des considérations que je viens d'in- ' diquer.

« J'ai appris, de source certaine, que l'ordre ' a été envoyé de Saint-Pétersbourg au prince ' Gortschakoff d'insister pour que la Prusse ' soit admise aux conférences, sans qu'on exige ' l'adhésion préalable de cette puissance au ' traité du 2 décembre. — Je n'ai pas besoin de

- vous dire que nous maintenons fermement le i principe : « Ceux-là seuls doivent participer < à la paix qui auront participé à la guerre. »

L'hypothèse d'une entente directe jetée par

M. Drouyn de Llmys à titre d'avertissement s'accordait avec l'idée généralement admise que la France était plus facile à satisfaire que l'Angleterre. Dans sa dépêche du 29 janvier, le baron de Bourqueney examine les raisons sur lesquelles repose cette idée :

« La place que nous avons reprise dans les conseils de l'Europe, la révolution que nous avons opérée dans les alliances continentales, l'héritage presque recueilli de l'influence dont la Russie a tant abusé depuis quarante ans et dont nous ne nous montrons pas disposés à abuser nous-mêmes ; tous ces avantages, fruit ordinaire des longues luttes et assurés par quelques années de ferme et loyale politique, sont comptés à notre crédit dans la balance générale des compensations dont la paix se composera. Ils ont inauguré en France un nouveau pouvoir ; nous savons et tout le monde se rappelle ce qu'il faut de temps et de travail aux pouvoirs nouveaux pour se faire seulement accepter. L'Angleterre n'a rien gagné dans cette voie, et, il faut le dire, elle n'avait rien à prétendre; sa place a toujours

k été marquée dans le inonde au niveau de sa o puissance. Les mains ne se sont jamais retire récs devant la sienne; elle a pu s'isoler; on ne « l'a jamais exclue des conseils européens...

« Il y a donc, dès aujourd'hui, pour les juges « lesplusconsciencieux des deux situations, cette « différence essentielle entre celle de la France et « celle de l'Angleterre, que la crise actuelle n'a « encore politiquement profité qu'à la France.

« Nous achèverons notre œuvre, mais nous « ne rendrions pas justice à nous-mêmes si « nous dédaignions ce que nous avons déjà fait <c pour la France, tout en mesurant ce qui nous « reste à faire pour l'Europe. »

Le cours des négociations, entravé par l'hostilité des uns et par l'hésitation des autres, fut momentanément suspendu quand lord Aherdeen quitta le ministère pour faire place à lord Palmerston. Quelques semaines après, un événement plus grave, la mort de l'empereur Nicolas, amenait une autre interruption des conférences, par suite de la nécessité où se trouvait le plénipotentiaire russe de demander des pleins pouvoirs nouveaux.

Après la disparition de l'empereur Nicolas, les espérances de paix augmentèrent ; mais la situation respective des puissances n'était pas sensiblement modifiée. M. Drouyn de Lhuys le constate dans sa dépêche du 7 mars au baron de Bourqueney :

u Il serait téméraire de vouloir préjuger les « conséquences de ce grand événement. Si une « personnalité importante et irrémédiablement [< compromise dans la guerre a disparu, la po- « litique du cabinet de Saint-Pétersbourg sub- « sisle certainement dans ses grandes ligues : « c'est à cette politique que nous demandons « des sûretés indépendamment du souverain « qui la représentait; et pour savoir jusqu'à « quel point elle se trouverait, après un chance gement de règne, plus conciliable avec les « intérêts généraux de l'Europe, nous devons « attendre que l'empereur Alexandre ait donné « des preuves de la modération relative que l'on « s'était plu à lui supposer lorsqu'il n'était en- « core qu'héritier du trône. »

Il n'y eut point, à l'avènement du nouveau czar, de manifeste ayant trait à la politique

108 LES QUATBE MINISTÈRES

extérieure. Mais Alexandre II, recevant à Saint- Pétersbourg le corps diplomatique, lui adressa une allocution dont la principale phrase était celle-ci :

m Je persévère dans la ligne des principes qui " ont servi de règle à mon oncle et à mon père. c Ces principes sont ceux de la Sainte-Alliance, « et si cette Sainte- Alliance n'existe plus, ce " n'est certes pas de la faute de mon père. Ses " intentions sont toujours restées droites et lé- « gales, et si en dernier lieu elles ont été mé— « connues par quelques-uns, je n'ai pas de « doute que Dieu et l'histoire ne leur rendent " justice; la parole de mon père m'est sacrée. " Comme lui, je suis prêt à tendre franchement " la main à une entente sur les conditions qu'il " avilit acceptées, h

Rien dans ces paroles n'était de nature à ramener ceux que le règne précédent avait froissés. J /évocation de la Sainte- Alliance faisait revivre pour le gouvernement français un souvenir irritant, et devait paraître inopportune à l'empereur François-Joseph, qui inclinait visiblement à se détacher du pacte rappelé par le Czar. Une

DE M. DROUVN DE LI1CTS 100

sourde rancune continuait à animer les Russes contre les Autrichiens. La plus grande perplexité subsistait dans les régions gouvernementales à

Berlin, où l'isolement semblait encore plus à craindre qu'un rapprochement avec Vienne.

Dans cette dernière résidence, la thèse officielle était de considérer l'alliance avec les puissances occidentales comme répondant seule aux exigences de la situation, et d'accentuer les griefs auxquels la conduite de la Prusse donnait lieu. Ce thème était sans cesse développé vis-à-vis des agents français, et trouvait beaucoup de créance auprès d'eux.

La comparaison entre les dépêches écrites et reçues par M. de Bourquenev montre combien le milieu et les relations journalières exercent d'action, même sur les exprifs les plus distingués.

A l'ambassade de France, ces assurances, continuellement répétées par les ministres autrichiens, produisaient une impression profonde. On inclinait à penser que le cabinet de Vienne avait, pour ainsi dire, brûlé ses vaisseaux. M. de Bourqueney, s'en rapportant aux propos

du comledeBiiol, assurait que les rapports de ce dernier avec la Russie et avec la Prusse étaient arrivés à un degré de tension qui rendait l'expédition des affaires courantes et à plus forte raison les communications diplomatiques très-difficiles. A Paris, la confiance dans les dispositions favorables de l'Autriche existait également; mais on ne voulait pas se livrer entièrement à cette confiance avant que le bon vouloir se fût traduit par des actes.

Le langage que M. Drouyn de Lhuys tient le 17 mars au baron de Bourqueney fait ressortir clairement cette nuance :

" Je n'ai accueilli qu'avec une grande réserve « des renseignements qui tendent à donner des « doutes sur les dispositions du cabinet de " Vienne; et je suis heureux de voir dans les " explications que M. de Buol vous a sponta- " nément données la preuve que j'avais raison « d'avoir confiance dans la solidité des senti- « ments de l'Autriche... Selon les rapports de " M. le comte d'Arnim, M. le comte de Buol ne " se serait pas borné à manifester au ministre " de Prusse à Vienne le plus vif désir de pou-

voir compter sur la présence de la Prusse i clans les conférences, mais il lui aurait dit assez i clairement que l'obstacle venait de nous. Je le ( répète, Monsieur le baron, nous n'avons pas < ajouté de foi au changement de disposition

que l'on attribue ainsi à l'empereur d'Au- '. triche et à son ministre; et M. de Buol vous \ a parlé avec assez de précision et de force ' pour dissiper à cet égard tous les doutes.

« J'ai remarqué aussi avec plaisir ce que vous ( me dites de la résolution du cabinet de ' Vienne^ quels que soient les résultats des né- ; gociations actuelles, de renoncer désormais ' à chercher le point d'appui de sa politique « auprès des cours du Nord. Cette assurance i est précieuse à mes yeux au moment où le i nouvel empereur de Russie débute dans ses '. rapports avec l'Europe par l'entretenir de la '. Sainte-Alliance.

k Que tels soient réellement les principes du t nouveau règne qui commence en Russie, on ( le conçoit, car la force exorbitante de cette r puissance date du jour où ils ont été proclai mes. Mais nous ne saurions, pour notre part,

« voir dans cette déclaration un gage de dispo- « sitions rassurantes. Nous espérons que, de « son côté, le cabinet de Vienne, persuadé « comme nous, par l'histoire des quarante der- « nières années, que de pareils principes n'ont « profité qu'à la Russie, et fidèle aux sentiments « que le comte de Buol vient de nouveau de vous e exprimer, n'en trouvera que plus naturel que t.'. nous exigions, pour la paix future, de solides « garanties. »

A mesure que la gravité de la lutte s'accentuait, on éprouvait le besoin de donner à l'alliance occidentale plus de cobésion et aux arrangements avec l'Autriche plus d'effet pratique.

M. Drouyn de Lhuys résolut de se rendre à Vienne, après avoir fait d'abord le voyage de Londres. Comme lord John Russell, membre du cabinet anglais, et Aali-Pacha, ministre dirigeant de la Porte, venaient d'être désignés pour siéger à la conférence, les quatre plénipotentiaires, britannique, français, autrichien et ottoman, investis à la fois de la direction et de la responsabilité des affaires, devaient avoir, pour résoudre les points litigieux, une autorité qui

n'appartient pas à de simples représentants. A partir de ce moment, la conférence entre dans une phase nouvelle.

Aux yeux du gouvernement français, les négociations avaient un double but : gagner des auxiliaires pour la continuation de la lutte contre la Russie, et poser les bases d'alliances nouvelles. Nulle divergence sur ces deux points ne s'était encore produite à la cour des Tuileries.

Pendant le cours de sa mission à Vienne, M. Dronyn de Lhuys adressait journellement des rapports à l'empereur Napoléon. Ils sont particulièrement propres à donner une idée exacte de la situation.

Le premier rapport, qui est daté de Paris, le 1er avril, se place entre le voyage à Londres et le voyage pour Vienne.

•l'en extrais les passages suivants :

« La discussion des deux premières garanties

Hi LES QUATRE MINISTÈRES

« ayant révélé quelques incertitudes sur la « marche suivie par les plénipotentiaires angloce français à la conférence de Vienne, et celle du « troisième point présentant des difficultés en « vue desquelles il était absolument nécessaire c. d'arrêter une ligne de conduite bien déter- « minée, j'ai pensé que je devrais me rendre à ". Vienne et qu'il y avait lieu de provoquer « préalablement une délibération dans ce but « entre l'Angleterre et nous.

k L'Empereur a bien voulu donner à cette « opinion une approbation complète, et le <r 29 mars je suis parti pour Londres.

« Il importait que les conclusions à formuler « eussent un caractère officiel et engageassent « le gouvernement de Sa Majesté Britannique.

« 11 fallait donc que les principaux membres v. du cabinet fussent appelés à cette délibéu ration. Lord Clarendon, par la nature de ses « fonctions, lord Palmerston, par sa position « de premier ministre, lord Lansdowne, par « celle qu'il occupe dans le parti Avbig et par « ses liens avec lord John Iîussell, se trouvaient a naturellement désignés pour y prendre part.

« J'ai été reçu par eux dès le 30 mars, le lenden main de mon arrivée.

h J'arrivais avec des idées mûrement ré fié c chies et un système consciencieusement étudié « auquel l'Empereur avait donné la préférence « sur les diverses combinaisons qui s'étaient « jusqu'alors produites. Sans renoncer à celui « d'une limitation efficace des forces de la Rus- « sie dans la mer Noire, j'étais persuadé et « chargé de démontrer au gouvernement anglais k que celui de la neutralisation de cette mer « atteignait mieux le but que nous nous propo- « sions : la cessation de la prépondérance russe n dans l'Euxin et le rétablissement de l'équi- « libre des forces en Orient; c'est sur ce terrain « que j'ai placé la discussion.

« L'empire ottoman, ai-je dit aux ministres « de la Reine, ne saurait être menacé sans que ". la paix européenne soit mise en péril, et les ". coups qui pourraient être portés à cet empire, « partout ailleurs dangereux, peuvent être mor- « tels dans la mer Noire. Tout conflit surgissant « dans le bassin de cette mer, entre la Russie et « la Porte, appelle fatalement l'intervention de

« l'Europe; et l'inégalité trop disproportionnée « des forces entretient jusqu'au sein de la paix « une inquiétude et un malaise perpétuels, parce « que le coup peut toujours précéder la me- « nace et devancer le secours qui aiderait à le « parer.

k Le danger pourrait être écarté le jour où « les moyens d'agression auraient cessé d'être " supérieurs aux moyens de défense. Mais le « but serait atteint plus sûrement le jour où il « n'y aurait plus à se préoccuper de la défense, " parce que l'agression ne serait plus possible.

c Un système qui, par une transaction entre " la Russie, la Porte et les puissances qui sont " aujourd'hui en possession de l'Euxin, aurait " pour effet de faire disparaître de la surface « de ces eaux tout appareil militaire, condui- " rait à ce résultat.

« L'application du principe de la neutralisa- " tion à la mer Noire donnerait à la Turquie « et à l'Europe des garanties certaines, et, en " mettant le littoral de la Russie à l'abri de " toute attaque, ne la dépouillerait d'aucun « avantage dont elle pût, dans un but avouable,

DE M. DROLYN DE LHLYS. 117

« réclamer la possession. Car le maintien d'une « marine de guerre dans les eaux interdites à '< tous les pavillons, ne se justifiant plus par « l'intérêt de sa propre sécurité, n'aurait évi- « demment d'autre objet que de porter atteinte « à celle des autres.

« La fermeture des détroits aux vaisseaux de '( guerre des puissances occidentales serait, « pour le cabinet de Saint-Pétersbourg, une ga- « rantie à laquelle il a toujours paru attacber « une grande importance, et offrirait aux arran- « gements à prendre un principe puisé dans les « traités. Sur quoi donc pourraient porter les o objections? La neutralisation, appliquée pour t< le bien général à plusieurs territoires en Eu- « rope, ne pourrait-elle l'être à la mer Noire « dans le même intérêt? Dira-t-on que la Russie « y verrait une restriction à l'exercice de sa sou- « veraineté territoriale, que son bonneur ne lui « permettrait pas d'accepter? Mais cette restric- « tion ne serait pas une nouveauté bistorique, « et sans rappeler tous les faits analogues con- « sacrés dans des traités européens, tout le « monde sait que le port d'Anvers n'a été con-

r cédé au royaume des Pays-Bas, en 1814, « qu'avec l'obligation d'en faire un simple port r de commerce. La Russie elle-même impose à v. une puissance limitrophe des conditions bien v. autrement onéreuses que celles qui résultew raient pour elle de la neutralisation de l'Euxin, r quand elle a exigé de la cour de Téhéran, sans m réciprocité, que le pavillon de guerre persan « disparût de la mer Caspienne.

" Les ministres anglais ont reconnu sans opr position la justice et la force de ces considérait tions, et m'ont prié de leur formuler, séance n tenante, les points principaux de l'arrange- (( ment que nous aurions à préparer sur ces c bases à la conférence de Vienne.

". l°La Russie et la Turquie n'auront point de « bâtiments de guerre dans la mer Noire, non r plus que dans la mer d'Azov.

« 2° Les ports des deux États, sur la mer r Noire et sur celle d'Azov, seront uniquement c ports de commerce.

« 3° Les puissances étrangères pourront y n avoir des consuls.

r 4° Il n'y aura pas de rassemblement de

DK M. DBOUYN DK LHTJYS. 119

troupes, menaçant pour la sécurité de l'un i ou de l'autre des deux Etats limitrophes.

« 5° Les puissances alliées, France, Angle- >. terre et Autriche, feront entrer leurs forces ' navales, par les détroits, dans la mer Noire si ' les clauses du traité sont violées.

« 6° Les deux puissances riveraines de FEuxin ' pourront avoir des bâtiments légers pour la ' police de la mer et des côtes, et des navires non armés exclusivement appropriés au transport des troupes.

" A l'occasion du premier article, j'ai fait ob- ' server que le résultat serait incomplet si la ' Russie pouvait rétablir en partie, dans la mer ' d'Azov, l'état maritime qu'il lui serait inter- ' dit d'entretenir dans FEuxin. Si, pour faire ( cette concession, le cabinet de Saint-Péters- ' bourg prétendait que l'on demandât à la ( Porte d'étendre la neutralisation au Bosphore t et à la mer de Marmara, il y aurait lieu de s'eni tendre préalablement avec elle, et l'on ne coni céderait rien sur ce point qu'après avoir profité, dans la discussion, de tous les avantages que donnerait la différence des positions entre

« la mer d'Azov, située à l'extrémité de l'empire « russe, et le Bosphore ainsi que la mer de Mar- « mara, qui baignent la capitale même de laTur- « quie.

« Les ministres anglais ont accordé au projet « d'arrangement dont je venais de leur tracer « l'esquisse le même assentiment qu'aux consi- « dérations générales que je leur avais exposées, « et ils en ont pris copie pour constater l'iden- « tité des vues. »

M. Drouyn de Lhuys, qui préférait beaucoup la neutralisation à la limitation, continuait ainsi :

« Sans prétendre qu'il fût impossible de don- « ner à la limitation une application normale, « je n'ai pas eu de peine à établir qu'elle laisse- « rait subsister une partie des dangers qu'il « s'agit d'écarter à jamais, et que la surveillance <r qu'elle entraînerait forcément pourrait, indéu pendamment de ses autres imperfections, dc- « venir une cause de conflits sur un point qu'il « nous importe au contraire de garantir contre « toute perturbation.

« Toutefois, dans les négociations ouvertes, « nous avons à tenir compte des dispositions

DE M. DI10LYN DK LUUYS. 121

« de nos adversaires et surtout de celles de nos ' alliés. Supposé le cas où la neutralisation sei rait repoussée soit par l'Autriche, soit par la i Russie, nous devons nous demander quelle ( conduite nous aurions à tenir. Si l'Autriche

< consent à appuyer la neutralisation solidairei ment et jusqu'à la guerre, nous pouvons ( rompre dans la conférence sur ce système. i Mais si l'Autriche repousse la neutralisation i ou ne s'engage pas à la soutenir jusqu'à la '. guerre, il peut être alors utile d'avoir à pro- « duire un système qui, malgré ses imperfec-

< tions, constaterait notre victoire et nous niet-

< trait en position, s'il était habilement combiné, de faire face aux dangers de l'avenir. — Ce résultat, ai-je ajouté, ne serait obtenu qu'à la condition qu'une limite précise fût marquée

< aux forces de la Russie dans l' Eux in, et que i notre présence sur ses eaux fût un principe ( de droit européen. Sur ce point comme sur ( tous les autres, les ministres anglais sont tom- « bés d'accord avec moi et m'ont demandé, ( de même que pour la neutralisation, de rédiger les principaux articles qui me paraîtraient

12£y LES QUATRE MINISTÈRES

« devoir faire la base des propositions à présenta ter à la conférence, .l'ai donc mis sur le papier « les principes suivants :

« 1° La Russie et la Turquie n'auront dans « la mer Noire et la nier d'Azov que quatre k vaisseaux, quatre frégates et un nombre prov. portionné de bâtiments légers et de navires (( non armés exclusivement adaptés au transport u des troupes.

« 2° La France, l'Angleterre et l'Autriche « pourront avoir dans la mer Noire ebacune « moitié de ce nombre de bâtiments, et la Russie « ne pourra prétendre à la réciprocité du droit <r de passage de l'Euxin dans la Méditerranée.

« 3° En cas de danger, sur l'appel de la « Porte, toutes les forces navales de l'Anglc- « terre, de la France et de l'Autriche pourront « entrer dans la mer Noire.

« 4° Les puissances signataires pourront avoir « des consuls dans tous les ports des deux Etats t< sur la mer Noire et la mer d'Azov.

« Ce plan de limitation a obtenu l'entier asc- sentiment des ministres anglais, et ils ont pris « copie.

DE M. DROUYN DE LHUYS. /l23 )

« Restait à déterminer la marche à suivre ' dans nos délibérations avec T Autriche et dans '. nos rapports avec la Russie, au sein des conc terences, relativement à ces deux combinai- « sons. Nous avions reconnu de concert la sui périorité de la neutralisation sue la limitation ; '. il était donc naturel que tous nos efforts por- ( tassent d'abord sue le premier de ces deux svs- ' tèmes. Nous ne pouvions les présenter simul- >. tanément à la liussie sans affaiblir en quelque >. sorte l'un par l'autre, et sans diminuer, dès le < début, l'autorité de tous les deux. Enfin, si i celui que nous pEéféEious, la neutEalisation, ( devait être Eepoussé, mieux valait, dans le ( cas où nous verrions des avantages à ne pas ( EompEe sue ce point, que celui de la limitation ' n'eût pas été, en quelque soEte, défloEé paE ( une discussion pEématiuée.

t( Il m'a pai-u égalemeut, par des Eaisons ana- ( logues, que nous ne devions pas pEésenteE ces ' deux plans simultanément à l'adhésion de ' l'AutEiche. Cependant si, apEès nous être asi suEés qu'elle auEait une Eépugnance iosnr- ? montable à accepteE la solidaEité d'une EuptuEe

v sur le plan de neutralisation, nous avions la (( certitude qu'elle s'engagerait à soutenir la lih mitation jusqu'à la guerre inclusivement, « nous consentirions à nous régler sur ce der- « nier système et à le porter préférablement deu vaut la conférence.

« Enfin, il fallait prévoir le cas où le cabinet m de Vienne n'accepterait la complète solidarité o de nos démarches ni dans le système de la « limitation ni dans celui de la neutralisation. <( Nous sommes convenus que nous devrions h produire alors en conférence le plan de neu- « tra'.isation, et que, ne pouvant compter sur la « coopération effective de l'Autriche dans au- « cune des hypothèses prévues, nous aurions « tout avantage à rompre sur une combinaison « qui, à nos yeux, est la plus modérée, en « même temps la plus efficace, la plus conforme « aux intérêts de l'Europe aussi bien qu'à ceux « de l'Angleterre et de la France.

« La Reine elle-même, dans l'entretien qu'elle « a bien voulu m' accorder, après m'avoir de- « mandé un exposé rapide des vues de l'Empe- « reur, écouté avec le plus gracieux intérêt et la

DE M. Dli.OUYN DE LHUYS. 125

« plus intelligente attention, m'a confirmé toutes c les paroles de ses ministres. J'avais l'assenti- « ment sans réserve du gouvernement anglais. « Je pouvais donc partir pour Vienne. »

Arrivé à Vienne le 6 avril, M. Drouyn de Lhuys se met aussitôt en relation avec le comte de Buol, et rend compte à l'empereur Napoléon de cette première entrevue :

r J'ai trouvé chez le comte de Buol des dispo- ( sitions amicales pour nous, sincèrement favo-

< râbles à nos vues en tout ce qui n'implique ' point de question de guerre, mais moins déci- '. dées en présence de toutes les démarches qui t peuvent conduire à tirer l'épée.

« Je le savais, et c'est la raison même qui,

' plus que toute autre, m'avait porté à sou-

' mettre à l'Empereur mon projet de voyage à

! Vienne, croyant à la nécessité de tenter un

i suprême effort pour intéresser le cabinet au-

< trichien avec nous dans la poursuite d'une ' paix honorable et décisive, ou l'associer à nos ( armes s'il est impossible d'obtenir de la Rus-

« sie une paix qui ait ce double caractère

'. J'ai dit au comte de Buol que le plan de neutra-

126 LES QUATKE MINISTÈRES

i lisation , dont j'avais chargé précédemment

( M. le baron de Bourqueney de l'entretenir,

< me paraissait, à ce titre, préférable à tous ceux ( qui avaient été mis eu avant, et je lui en ai '. exposé les raisons en reproduisant les argu- ( ments que j'avais déjà donnés à Londres, et ( en donnant seulement plus de surface au côté '. par lequel ce système touche aux intérêts de

< l'Autriche. C'est ainsi que j'ai fait ressortir l'avantage qu'offrirait le maintien du principe

( de la fermeture des détroits à cette puis- ( sance dépourvue d'une marine militaire suf-

< fisante pour jouer un rôle, auprès des nôtres, ( dans le système de limitation, mais en pos-

< session d'une marine de commerce qui, grâce ( à une position géographique favorable, peut ( aspirer à tenir la première place dans l'Europe.

« Je n'en ai pas moins trou vé le comte de Buol ( prévenu contre une combinaison pourtant si ( propre à remplir les vues de l'Autriche. Les

< objections qu'il a opposées étaient principalet ment puisées dans la difficulté de faire accep- ( ter au gouvernement russe le désarmement de

( la flotte de l' Eux in, même aux conditions

de la réciprocité de la part de la Turquie. Sc-

( Ion M. de Buol, cette réciprocité ne serait pas

( complète si la Porte conservait une marine de

< guerre dans le Bosphore et dans la Méditerra- « née, et, d'ailleurs, entre les puissances mari- ' times et la Russie, les positions ne seraient pas ( égales, puisque, sans avoir le droit de franchir « les Dardanelles et de pénétrer dans la mer

< Noire, elles conserveraient toujours les moyens ( de le faire en cas de besoin. Je n'ai pas nié à (M. le comte de Buol qu'en faisant la guerre '. à la Russie nous ne nous sommes point interc dit de profiter des avantages auxquels les cir- « constances nous permettraient de prétendre ( dans l'intérêt de l'Europe : ce n'était pas notre « faute si la Russie, dans un excès d'orgueil, ( en provoquant une guerre injuste, s'était ex- ; posée aux conséquences ordinaires de toute ( lutte armée, c'est-à-dire à nous laisser prendre

< des positions favorables pour le bien général, c au lieu de conserver elle-même des positions ? formidables qu'elle ambitionnait pour mieux i faire la loi au monde Il n'y avait pas d'as-

« similation possible entre la mer d'Azov, par

« exemple, et les eaux qui baignent le palais même du Sultan et les murs de Constantinople .Te ne pouvais me dissimuler que le

« système de la limitation conservait les préférences de mon interlocuteur...

« Je n'ai pas cacbé au comtedeBuol que nous ne pourrions l'accepter qu'à la condition qu'elle fût sérieuse et qu'elle nous offrît des garanties assez formelles et assez fortes pour nous mettre en mesure de résister en toute éventualité aux essais de réaction qu'il faudra toujours prévoir de la part d'une puissance telle que la Russie. La question de la limitation ne peut être exactement appréciée que si l'on se rend compte des positions respectives dans la mer Noire telles que la guerre les a faites. Notre pavillon domine, sans conteste, sur cette mer, et en consentant à une limitation du chiffre de ses forces navales surveillées par notre présence dans l'EuNin, la Russie ne ferait que nous accorder concession pour concession, puisqu'elle obtiendrait de reparaître sur une

" mer d'où elle est absolument exclue et où son

« pavillon ne peut désormais flotter qu'avec k notice consentement préalable.

« M . le comte de Buol m'a paru frappé de cette « considération. Je ne pouvais toutefois m'at- « tendre à emporter d'un premier entretien h autre chose qu'une impression d'ensemble, et « j'en suis sorti, sinon avec la confiance d'obte- « nir l'appui du cabinet de Vienne pour le sysr terne de la neutralisation, au moins avec l'es- « poir de le rallier assez étroitement à notre plan « éventuel de limitation pour qu'il s'engage à r nous suivre dans les conséquences d'un refus « de la Russie. »

D'après les renseignements indirects venus de Saint-Pétersbourg, le gouvernement français pouvait craindre, en effet, que la Russie, malgré ses revers, ne repoussât péremptoirement des combinaisons dont le but était de faire cesser sa prépondérance. Cette présomption était cou-

firmée par le langage que l'empereur François- Joseph tint à M. Drouyn de Lhuys à leur premier entretien. Le troisième rapport adressé de Vienne à Napoléon III est spécialement consacré à l'entrevue de son ministre avec l'empereur

d'Autriche. Comme les grandes questions qui tenaient alors l'Europe en suspens sont mises en relief avec beaucoup de compétence et de netteté dans ce document, j'en donne la teneur presque complète. Les premiers mots ont trait à l'impression faite sur M. Drouyn de Lhuys par son auguste interlocuteur.

(( Le jeune souverain est d'une taille haute, « svelte, bien prise; le sourire prête une expres- « sion de bienveillance à sa physionomie, qui est « généralement sérieuse et même un peu sévère. et On voit que les soucis prématurés de l'empire ce ont arrêté sur ce visage l'épanouissement des « grâces de l'adolescence, et l'on se rappelle in- (( volontairement, en regardant l'Empereur, la « touchante exclamation qui échappa au prince (c lorsqu'il reçut la couronne : « Adieu ma jeu- « nesse... » Si l'on étudie attentivement l'en- « semble de ses traits, on trouve, sous un léger « nuage de timidité, une volonté qui peut aller « jusqu'à l'obstination.

(( Sa Majesté m'a accueilli avec une affec- « tueuse bonté; dans le petit discours que j'ai « prononcé en débutant, j'avais dit quelques

DE M. DROUYN DE LHL'YS. f^*l)

« paroles sur la ferme et loyale résolution de ( l'empereur Napoléon de concourir avec ses ( alliés soit à la conclusion d'une paix durable, i soit à la continuation d'une guerre légitime. i — Mon auguste interlocuteur a fortement, et ( à plusieurs reprises, insisté sur le mot de c paix, de façon à ne me laisser aucun doute sur ( le côté vers lequel, dans cette alternative,

( penchaient ses préférences — L'entre-

c tien, en s' échauffant peu à peu, a fondu les ( premières glaces, et j'ai demandé à Sa Majesté avec franchise la permission de me donner ( carrière. J'ai abordé nettement l'examen des ( divers systèmes imaginés pour mettre à exé- ( cution la troisième clause de notre déclaration ( commune. J'ai rappelé que les quatre garani ties étaient déjà une concession de l'empereur t Napoléon, et que Sa Majesté n'avait consenti ( à ramener à cette limite ses justes prétentions ( que dans l'intime conviction de trouver la t cour de Vienne inébranlable sur le même ter- ( rain. Par le traité du 2 décembre, ai-je dit, < nous nous sommes engagés à obtenir de la ( Russie, par la voie des négociations ou par

« celle des armes, des concessions que nous « considérons comme nécessaires à l'équilibre « et au repos de l'Europe. Chacune de ces con- « cessions offre, en outre, un intérêt particulier « à chacune des puissances signataires. Les dis- « positions relatives aux principautés et à la « navigation du Danube touchent plus spéciale- « ment l'Autriche, et cependant nous n'avons « pas hésité à les soutenir avec énergie, au ris- « que de voir la négociation et, par conséquent, « l'espoir de la paix échouer sur cet écueil. En « retour, ne sommes-nous pas en droit d'at- « tendre du cabinet de Vienne une égale assises tance pour vaincre les résistances de la Rus- « sie sur le point auquel, à juste titre, les deux « puissances maritimes attachent un plus grand « prix? — Adopter certaine clause, répudier « telle autre; séparer, singulariser, dans la pra- « tique, des intérêts et des efforts que le traité « avait précisément pour but de réunir dans un « même faisc eau, n'est-ce pas détruire l'alliance? « Pour racheter la vivacité de ce langage, je « me suis longuement étendu sur les avantages « que l'union de la France et de l'Autriche as-

« s lirait à l'Europe ainsi qu'à ces deux États : « maintenir la cohésion de ses divers domaines, « soutenir contre un rival sa haute position en « Allemagne; arrêter sur le Danube les empié- « tements de la Russie; étouffer les germes de « l'anarchie et du socialisme, développer par les a capitaux et l'industrie la prospérité de son « empire; tels sont les buts essentiels que le « jeune souverain de l'Autriche doit assigner à et sa politique. — Or, quel allié pourrait mieux « que la France l'aider à les atteindre? Le grand « problème est de dompter la révolution sans « le secours de la Russie, et de contenir la Rus- « sie sans le secours de la révolution. Depuis tt trente ans ce problème était insoluble, et c'est « ce qui a fait simultanément triompher pence dant trente ans la révolution et la Russie. Au- « jourd'hui, avec l'alliance de la France et de (f l'Autriche, la solution est trouvée. . . Ce qui « m'a conduit à Vienne, c'est bien moins le « désir de faire la paix avec la Russie que de « consolider, de féconder l'alliance avec l' Alice triche. — Aux yeux de la vraie politique, « la question d'Orient, malgré sa haute im-

XI « portance , est ici une question secondaire. « Sa Majesté me répliqua que deux devoirs « préoccupaient son esprit : la fidélité envers « ses alliés et la sollicitude pour l'intérêt de « son peuple; qu'Elle était bien résolue à les « remplir tous deux, et qu'Elle persistait à croire « que la négociation suivie avec une loyale mort dération pouvait en fournir les moyens. Elle « a passé alors en revue le système de limita- « tion et celui de la neutralisation... Je n'ai pas « réussi à faire admettre la neutralisation. Sans « nier les avantages de cette combinaison au « point de vue des intérêts européens, l'cmpe- « reur Franrois-.Iosepb la considère comme inac- (t ceptable pour la Russie, et pense qu'une « limitation des forces navales de celte puis- « sance dans une certaine mesure constituerait « une garantie suffisante.

u J'ai rappelé que nous étions, que nous pou- « vions rester les maîtres de la mer Noire; qu'il « dépendait de nous, soit d'empêcher à jamais « par des croisières permanentes le pavillon « russe militaire ou marchand de paraître dans (( ces eaux, soit de dicter les conditions aux-

DE M. DROl'YN DE LHUYS. 135

quelles nous consentirions à lui rendre, en tout ( ou partie, les avantages de cette navigation... « Lorsque l'épée est tirée, elle doit aller jusqu'au ( bout de sa tâche avant de rentrer dans le i fourreau...

« Il m'a semblé utile de faire observer à < l'Empereur que le tableau stratégique présenté i par le général comte de Crenneville avait été ( approuvé par mon souverain, et que par coni séquent rien ne s'opposait à ce que nos >. propositions fussent, des aujourd'hui, trans- ( formées en une convention éventuelle qui i pourrait être signée soit à Paris, soit à Vienne ' pendant mon séjour. Cette insistance a causé quelque embarras à Sa Majesté, qui m'a répliqué, après un moment d'hésitation, qu'il serait peut-être plus convenable d'attendre l'issue de i la négociation, parce qu'on saurait alors seu- ( lement si l'Autriche est appelée à prendre part t à la guerre. »

Sous différentes formes, par la bouche de l'Empereur comme par l'attitude de ses ministres, le gouvernement autrichien reproduisait la même pensée : on voulait bien peser sur la Russie,

mais on avait une grande répugnance à lui déclarer la guerre ; au moment même où il s'agissait d'une rupture complète, on tenait à rester plein d'égards. Nous sommes prêts, disait le comte de Buol, à déclarer à la cour de Saint-Pétersbourg que l'existence d'une flotte russe considérable dans la mer Noire est incompatible avec la sécurité de l'empire ottoman et avec le repos de l'Europe. Si la Russie ne tient pas compte de cette déclaration, alors l'Autriche avisera avec ses alliés au parti qu'elle devra prendre; mais elle ne croit pas devoir, à présent, poser à cet égard un casiis belli.

Comme le mot flotte considérable n'offrait aucun sens précis, le cabinet de Vienne avait consenti à serrer de plus près la question, bien qu'il le fît toujours avec une extrême timidité. Sa proposition consistait à prendre une date comme base de limitation en place d'un chiffre; au lieu de dire : l'effectif naval de la Russie dans l' Eux in ne dépassera pas tel ou tel ou tel nombre de vaisseaux ou de frégates, on déciderait que l'effectif à flot au moment actuel dûment constaté ne pourrait être augmenté.

Le comte de Buol suggérait encore un autre moyen de sauver les susceptibilités de l'empereur Alexandre : c'était d'établir la limitation au moyen d'un arrangement direct entre la Turquie et la Russie, qui aurait alors le caractère d'une convention militaire entre ces deux Etats limitrophes dans laquelle l'Europe n'interviendrait que pour lui donner sa sanction. De tels ménagements sont difficilement admissibles lorsque les armées sont en présence.

Suivant la théorie des puissances occidentales, le vrai but à poursuivre était de dépouiller la Russie en Orient de toutes les positions dont elle avait abusé pour travailler à la ruine de la Turquie ou mettre en danger l'équilibre européen, c'est-à-dire du protectorat des principautés, de la suprématie sur les embouchures du Danube, du patronage des chrétiens, et de détruire les établissements militaires et maritimes qui étaient la base de tout ce système d'influences. Il n'y avait pas lieu de s'arrêter aux considérations tirées de la dignité de la Russie. ]Vest-ce pas violer sa souveraineté que de limiter à un degré quelconque son droit comme puissance maritime? Si la

limitation est fictive, l'offense rien est pas moins sensible pour la Russie, et le résultat est nul pour l'Europe. Pourquoi mettre alors un grand pays sous le coup d'une humiliation gratuite? De quelque côté que le gouvernement russe veuille attaquer la Turquie, par l'Asie, par le Danube ou par le Bosphore directement, la marine russe a un rôle décisif à jouer. C'est donc la flotte qu'il faut atteindre avant tout, soit par les négociations, soit par les armes. Si l'Autriche faiblit sur ce point, ajoutait lord John Russell, on en éprouvera en Angleterre une profonde irritation.

Les lenteurs traditionnelles de la politique autrichienne n'étaient pas le seul obstacle à vaincre ; il fallait encore que les plénipotentiaires des puissances conservassent entre eux une harmonie complète.

Tout en s' élevant contre l'insuffisance des propositions de l'Autriche, lord John Russell n'était pas éloigné de s'en rapprocher à quelques égards. Il n'attachait pas une importance majeure aux mesures comminatoires à décréter pour l'avenir vis-à-vis de la Russie 5 mais il aurait voulu que l'augmentation de l'effectif naval de cette puis-

sance autorisât ipso facto les cours alliées à augmenter proportionnellement leur effectif dans l'Euxin. Il souhaitait, en outre, que le gouvernement russe se prêtât à la délimitation de la frontière asiatique, renonçât à occuper de nouveau les forts abandonnés par lui sur la côte orientale de la mer ÎSoire et rendît à la Porte les îles du delta du Danube dont celle-ci a été dépossédée par le traité d'Andrinople.

Un tel mode de limitation par voie d'accroissement proportionnel eût soulevé de grandes difficultés. Si la Russie conservait la faculté d'accroître indéfiniment sa flotte sans autre entrave que la crainte de voir augmenter dans la même mesure le contingent des puissances alliées, nous pouvions être amenés à entretenir dans la mer Noire un effectif très-onéreux.

Quant aux autres vœux formulés par lord John Russell, ils impliquaient des remaniements de territoire qu'on était tacitement convenu de laisser à l'écart.

Sur les observations de M. Drouyn de Lbuys, lord John Russell abandonna une idée qui aurait introduit dans la conférence un fâcheux élément

de division. Il était indispensable d'adopter une ligne de conduite uniforme en face des plénipotentiaires russes, dont le plan semblait être de discuter pied à pied tous les projets, et de se retrancher ensuite derrière le défaut d'instructions.

Les négociations menaçaient de rester toujours dans le même cercle, lorsque M. Drouyn de Lhuys leur donna un nouvel aspect en rédigeant, de concert avec le comte Buol, un projet de transaction qui obtint l'assentiment de lord John Russell. En conservant ces formules générales vers lequelles l'Autriche inclinait visiblement, on prenait pour point de départ l'effectif de 1853. Les conditions mises en avant au début de la conférence étaient ainsi très-amoindries, mais on posait ouvertement le casus belli : ce qui était fort important pour briser les liens qui attachaient encore l'Autriche à la Russie.

DE M. DROUYH DE LHUYS. u\

Napoléon III entrait absolument jusqu'alors clans les vues de son ministre, comme le montre la dépêche télégraphique suivante (15 avril] :

« J'ai reçu votre courrier; tout ce que vous « avez dit et fait l'est si bien que je n'ai aucune « instruction nouvelle à vous donner; je pars « pour Londres. »

Les explications qui eurent lieu entre l'Empereur et les ministres anglais donnèrent un autre cours à ses idées; il arriva, sous l'influence du milieu qui l'entourait, à considérer la diminution de la flotte russe comme le principal but à atteindre dans le présent et dans l'avenir.

Pendant ce temps, M. Drouyn de Lhuys, persuadé que les dispositions manifestées dans la dépêche télégraphique du ] 5 avril étaient restées identiques, agissait dans un sens qui ne cadrait plus avec la direction que la politique impériale avait prise. Après avoir essayé d'abord à Vienne de faire prévaloir les systèmes de neutralisation ou de limitation directe, il avait, peu à peu, diminué ses exigences, et pensait que le point essentiel était d'entraîner l'Autriche dans une action commune.

A la suite de longs débats, le comte de Buol, M. Drouyn de Lhuys et lord John Russell se mirent d'accord sur les termes d'un projet comprenant les articles suivants :

r l°Garantie européenne de l'indépendance et t« de l'intégrité territoriale de l'empire ottoman.

a 2° Clôture des détroits, absolue pour les « Russes, sauf exceptions pour les alliés.

« 3° Les alliés pourront avoir chacun dans la k mer Noire deux frégates.

« 4° Si la Russie dépasse l'effectif actuel de ses n forces navales dans l'Euxin, chaque allié « pourra y faire entrer un nombre de bâtiments « égal à la moitié des bâtiments russes.

« 5° En cas de danger, entrée de la totalité t< des forces navales alliées.

c. 6° La France, l'Angleterre et l'Autriche sice gneront immédiatement un traité portant c comme un cas de guerre l'augmentation de la (t flotte russe au delà de l'effectif de 1853, soit " que la Russie prenne ou refuse l'engagement « de ne point dépasser cet effectif. »

Mais les vues de la cour des Tuileries n'étaient plus les mômes. Le télégramme adressé par Na-

poléon TU à M. Drouyn de Lhuys, le 23 avril, constate l'étendue de ce changement :

(( Je suis revenu hier de mon voyage en Anr gleterre, qui a été admirable sous tous les « rapports. J'ai reçu, hier soir, votre dépêche « du 21, contenant l'ultimatum de l'Autriche. « Après l'avoir reçue, j'ai écrit à Londres par le « télégraphe pour savoir ce que ferait le cabinet « anglais. Mon opinion est de refuser et de « rompre. Aujourd'hui, je reçois votre dépêche « du 22, à dix heures du soir, qui semble mo- « difier la situation. Ne connaissant pas la mo- « dification, je ne puis vous autoriser à accepter « ou à refuser; mais pour rien au inonde je « n'accepterai quoi que ce soit qui maintienne « l'état d'avant la guerre. »

En présence de cette dernière affirmation , M. Drouyn de Lhuys n'avait plus qu'à quitter Vienne. Ses collègues espéraient encore que son départ n'impliquait pas l'abandon des pourparlers, et que les éclaircissements apportés par lui à Paris ébranleraient les résolutions de Napoléon III. A la cour d'Autriche, on avait la même pensée, comme le prouvent les paroles qui sont

rapportées dans la dépêche de M. Drouyn de Lhuys du 24 avril :

« Je sors de l'audience de congé que m'a ac- « cordée l'empereur François-Joseph. Résumé (t de ses paroles :

a Je regrette sincèrement qu'il me soit impos- « sible d'aller au delà du plan que vous avez dû « envoyer à Paris. Mais lorsque l'Empereur le « connaîtra tel qu'il a été formulé en dernier r lieu, j'espère qu'il trouvera comme moi r qu'une alliance perpétuelle entre nous, pour r défendre sur terre comme sur mer l'empire r ottoman contre la Russie, vaut mieux qu'un r chiffre plus ou moins élevé. Cet ultimatum r est la guerre, mais une guerre dans laquelle v. j'aurai pour moi le témoignage de ma con- « science, l'assentiment de mes peuples et l'appui «» de l'Allemagne. »

De retour en France, M. Drouyn de Lhuys offrit sa démission, après avoir constaté l'impossibilité de faire accepter aux Tuileries le projet qui avait été négocié à Vienne.

Il y avait dans l'esprit de Napoléon III une répugnance qui ne put être vaincue.

DE M. DROUYS DE LHUYS. li",

On peut douter qu'elle s'appliquât uniquement aux termes de l'ultimatum. Sans avoir pris encore une forme précise, les visions de l'unité italienne occupaient déjà l'imagination de l'empereur des Français. Un vague instinct le portait à conserver toute sa liberté d'action et le prémunissait contre une alliance qui pouvait devenir plus tard une gêne ; en même temps, les puissances qui traitaient avec lui n'étaient point absolument rassurées sur ses projets futurs. Ce double sentiment, qui se fit jour pendant les conférences de 1855, explique à la fois les incertitudes de Napoléon III et les hésitations de la cour de Vienne.

Les hommes d'Etat autrichiens se posaient deux points d'interrogation continuels : Napoléon III a-t-il assez d'avenir devant lui pour qu'on puisse l'accepter comme allié ? En admettant que son gouvernement dure, n'a-t-on pas à craindre qu'il s'engage dans des voies où la cour d'Autriche serait dans l'impossibilité de le

suivre?

Les raisons mêmes qui faisaient hésiter les Autrichiens augmentaient le prix que M. Drouyn

de Lhuys attachait à leur alliance, clans laquelle il voyait non-seulement des résultats à poursuivre, mais un effet moral à atteindre. L'union avec l'Angleterre, dont les avantages étaient considérables, n'avait pas cependant la même portée. D'une part, il était évident que l'Angleterre ne pouvait atteindre sans notre concours le but principal qu'elle cherchait, l'amoindrissement de la flotte russe; d'autre part, et en tenant compte de la situation spéciale de l'Angleterre, son intimité avec nous n'était pas de nature à lui créer de sérieux embarras dans l'avenir. Elle pouvait s'allier au gouvernement français sans se compromettre vis-à-vis des autres et sans avoir à se préoccuper beaucoup de l'attitude que le nouvel Empire pourrait prendre un jour.

L'établissement de liens étroits avec une grande puissance continentale avait beaucoup plus de signification. Dans la pensée de M. Drouyn de Lhuys, l'alliance autrichienne devait être pour Napoléon III un levier et un frein.

Quand le ministre dont cette alliance secondait les vues abandonna le pouvoir, d'autres idées prévalurent: et les doctrines qui exercèrent tant

d'action plus tard sur la cour des Tuileries firent leur première apparition.

Bien que la retraite de M. Drouyn deLhuys, au mois de mai 1855, n'ait pas en apparence modifié très-sensiblement l'aspect général des affaires, l'acceptation de cette démission était l'indice d'un changement profond dans la politique extérieure de l'Empire.

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