CHAPITRE III
CONVENTION DU 15 SEPTEMBRE 1864 ENTRE LA FRANCE ET L'iTALIE.
La campagne d'Italie était en germe dans l'insuccès des conférences de Vienne. Jusqu'en mai 1855, Napoléon III reste attaché au système de politique extérieure que la France a toujours suivi quand les circonstances lui ont permis d'y revenir, et qui se résume en quelques données fort simples : chercher à se rapprocher des puissances qui offrent le point d'appui le plus solide; défendre les petits États dont l'existence est un préservatif contre les collisions; respecter, en matière religieuse, l'ensemble d'idées que le temps a presque incorporées à notre patrimoine national et qui nous assurent dans beaucoup de régions du globe une influence supérieure à celle que le
chiffre de nos ressources militaires ou de notre commerce comporterait ; laisser en repos les questions que la force des choses ne soulève pas; assigner aux intérêts, qui sont de tous les temps, la prédominance sur les sentiments, dont la durée est variable; écarter en principe les remaniements de territoire; mais ne pas admettre, s'ils ont lieu, que nous soyons frustrés d'avantages qui, attribués à d'autres, sans compensation pour nous, modifieraient l'équilibre européen à notre détriment.
A partir de la date que j'indique, l'Empereur entrevoit de nouveaux horizons, interrompt brusquement à Tienne des négociations qui pouvaient mettre obstacle à ses projets futurs , abandonne les anciens errements, et dirige toutes ses pensées vers cette théorie des nationalités qui devait entraîner pour lui comme pour la France de si douloureux mécomptes.
Pendant quatre ans il agita dans son esprit les plans qu'il mit à exécution en 1859. Au moment de prendre en main la cause de l'unité italienne, il demandait volontiers l'avis de- M. Drouyn de Lhuys, qui n'avait alors aucune
position officielle et qui essaya vainement de combattre des plans mûris depuis longtemps. Devant une question aussi engagée, les avertissements ne pouvaient plus avoir d'effet utile. Pour les hommes qui entretenaient les illusions dont il aimait à se bercer, Napoléon III avait une inclination très- vive, mais passagère. Pour ceux qui le ramenaient vers la réalité, il avait à la fois de l'éloignement et de l'estime.
Quand les événements se précipitèrent, quand la campagne de 1859 eut produit des résultats très-peu conformes aux intentions de l'Empereur , il se tourna de nouveau vers celui de ses conseillers dont il avait pu apprécier, dans un grand nombre de cas, les vues judicieuses et le patriotisme.
Rappelé aux affaires, dans les derniers mois de 1862, et chargé de pourvoir en Italie aux embarras d'un état de choses qu'il n'avait pas contribué à établir, M. Drouyn de Lhuys ne pouvait avoir, naturellement, d'autre point de départ que cet état de choses même; sa tâche était d'en amoindrir les conséquences.
Beaucoup de personnes ont dit que M. Drouyn
de Lhuys n'aurait jDas dû entreprendre une pareille tâche; mais la pente de son caractère ne le portait pas à désespérer d'une situation parce qu'elle était compromise.
Il y a des médecins qui n'admettent pas qu'on les rappelle après avoir refusé de les écouter; il y en a d'autres qui consacrent indifféremment les ressources de leur talent aux situations critiques et difficiles, soit qu'elles aient été aggravées par l'action du temps ou par la faute du malade.
M. Drouyn de Lhuys serait plutôt comparahle aux seconds qu'aux premiers ; il n'appartenait pas à l'école des hommes d'Etat que rien ne décide à abandonner leur tente, lorsque leurs conseils ont été repoussés, et qui se bornent à mettre leur responsabilité à couvert. C'était un spécialiste éminent,plus soucieux de l'influence française que des récriminations personnelles ou des formes gouvernementales, disposé à appliquer suivant le mode ou dans la mesure que le moment comportait les maximes dont il était pénétré, et agitant aussi volontiers dans son esprit les moyens de conserver à notre politique extérieure sa direction normale que les expédients par lesquels une question im-
prudemment soulevée peut être ramenée à des conditions meilleures. Il crut possible en 1864 d'ouvrir au mouvement italien une issue qui l'aurait détourné delà voieoù les circonstances nei'avaient pas encore irrévocablement engagé. La convention du 1 5 septembre a été un essai de transaction entre le cabinet de Turin et la papauté.
Je me propose, en m' appuyant sur les documents de l'époque, d'examiner quel a été l'esprit de cette transaction, et quel était alors le langage de ceux qui l'ont préparée ou subie.
Du côté de la France, il y avait un désir trèsréel d'enrayer un mouvement qui avait dépassé toutes les prévisions.
On a souvent prêté à Napoléon III des défauts ou des qualités qu'il n'avait pas; les chimères occupaient une place considérable dans son existence, et ne lui permettaient pas toujours d'apercevoir les côtés pratiques des choses. Il se plaisait, soit à raison d'une tendance naturelle, soit par calcul, aux mesures qui frappent les imaginations; et il avait un goût dangereux en matière de politique extérieure, celui de créer. Trèsaccessible au sentiment delà grandeur nationale,
et continuellement jaloux d'y travailler, il inclinait plus vers l'utopie que vers le machiavélisme. On lui attribuait à tort la profondeur et l'invariabilité dans la poursuite de ses desseins. Son désir n'a jamais été de détruire l'état de choses qui existait à Rome. L'unité italienne, dont il posa les fondements en 1859, était pour lui la réalisation d'un rêve de jeunesse, un coup porté à la prépondérance autrichienne, une nouvelle brèche aux traités de 1815, un moyen de se soustraire aux exigences du parti avancé, en lui donnant, au dehors, des satisfactions qu'il aurait été trop dangereux de lui fournir en France. Le résultat vaguement entrevu de la campagne était une sorte d'État fédéral italien destiné à vivre sous les auspices , le protectorat ou l'inspiration du gouvernement français. Toutes ces illusions furent promptement dissipées. Les Italiens écartèrent l'idée de la confédération , oublièrent ce qui avait été obtenu, pour ne songer qu'à d'autres agrandissements, renversèrent les pouvoirs qui les gênaient, s'emparèrent d'une partie du territoire pontifical et ne cachaient pas leur résolution d'aller chercher
à Rome même le couronnement de leur unité.
L'annonce de projets semblables alarmait au plus haut degré le inonde catholique; et, comme le gouvernement français avait donné le signal du mouvement qui prenait de telles proportions , la responsabilité de l'Empereur se trouvait en jeu de la manière la plus grave.
En ce qui regarde le nouveau royaume italien, la situation n'était pas non plus exempte de dangers.
Pour déposséder les rois et les princes dont l'existence n'était plus compatible avec l'unité, pour ôter au Pape une partie de sou territoire, on avait été obligé de compter avec des auxiliaires qui n'étaient pas toujours traitables et qui sentaient leur puissance. Garibaldi était la représentation fort exacte de ce parti de l'action, qui, sans être assurément un parti de gouvernement, avait cependant rendu d'immenses services. On désavouait Garibaldi lorsqu'il entrait en campagne, mais on acceptait ses largesses. Certains égards étaient dus à celui qui prenait Naples pour la donner à la maison de Savoie. Or, le parti de l'action faisait entendre, au sujet de
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Rome, des sommations continuelles. Suivant lui, tout disparaissait devant cette question fondamentale : rien n'était fait tant que le pays restait privé de sa capitale naturelle et légitime.
Cette exigence jetait les ministres du roi Victor- Emmanuel et les chefs de la majorité parlementaire dans une grande perplexité. L'entrée à Rome, sous le coup des injonctions radicales, les effrayait plus qu'ils ne voulaient l'avouer ; ils étaient persuadés, en outre, qu'elle aurait pour résultat immédiat le départ de Pie IX, et ils appréciaient toute l'étendue de la perte que ferait l'Italie si Rome cessait d'être le centre du inonde catholique. Beaucoup d'entre eux hésitaient à se rendre solidaires de mesures et de résolutions qui inquiétaient leur patriotisme.
Dans cet état d'esprit, l'idée de se lier les mains par un acte international qui stipulerait en même temps d'autres conditions avantageuses pour l'Italie n'était pas faite pour leur déplaire. Vis-à-vis d'eux-mêmes, ils auraient un argument pour s'interdire l'entrée du territoire pontifical; vis-à-vis de l'opinion avancée, ils pourraient gémir de leur impuissance.
A Turin, comme à Paris, on craignait l'ardeur des revendications. Le gouvernement français sentait le besoin d'arrêter l'Italie, et les hommes d'Etat italiens ne demandaient pas mieux que d'être arrêtés. La convention du 15 septembre a eu pour origine cette double nécessité et se composait des articles suivants :
« Art. 1er. L'Italie s'engage à ne pas atta- « quer le territoire actuel du Saint-Père et à « empêcher, même par la force, toute attaque (( venant de l'extérieur contre ledit territoire.
« Art. 2. La France retirera ses troupes des « Etats pontificaux graduellement et à mesure « que l'armée du Saint-Siège sera organisée. « L'évacuation devra, néanmoins, être accointe plie dans le délai de deux ans.
« Art. 3. Le gouvernement italien s'interdit « toute réclamation contre l'organisation d'une « armée papale, composée même de volontaires « catholiques étrangers, suffisante pour main- « tenir l'autorité du Saint-Siège et la tranquillité « tant à l'intérieur que sur la frontière de ses « Etats, pourvu que cette force ne puisse dégé-
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« nérer en moyen d'attaque contre le gouverne- « ment italien.
« Art. 4. L'Italie se déclare prête à entrer en « arrangement pour prendre à sa charge une « part proportionnelle de la dette des anciens « États de l'Église.
« Art. 5. La présente convention sera rati- « fiée et les ratifications en seront échangées dans « le délai de quinze jours, ou plus tôt, si faire « se peut.
« En foi de quoi, les plénipotentiaires reste pectifs ont signé la présente convention et « l'ont revêtue du cachet de leurs armes.
(t Fait double, à Paris, le quinzième jour du « mois de septembre mil huit cent soixante- « quatre.
v DROUYN DE LHUYS