PEPOLI
Toute l'importance de la convention, au point de vue français, était dans le protocole additionnel mentionnant le transfert de la capitale sur un point qui serait ultérieurement déterminé par le roi d'Italie. On n'avait pas voulu nommer la ville de Florence, afin de laisser, en apparence, à S. M. Victor-Emmanuel l'initiative de la désignation.
DE M. DROL'YN DE LIIUYS. 159
M. Drouyn de Lhuys espérait que le transfert de la capitale à Florence déterminerait chez les Italiens un courant d'opinion favorable aux doctrines modérées, amènerait un nouveau groupement d'intérêts, romprait les liens des chefs de la majorité avec le parti de l'action et permettrait au gouvernement français de retirer ses troupes de Rome, dans le délai indiqué, sans dommage pour l'autorité pontificale. Des résultats semblables ne pouvaient être obtenus qu'avec l'aide du temps. Au mois de septembre 1864, il y avait encore beaucoup d'hésitation dans les esprits. Le concours du parti de l'action était une force immense et un danger permanent ; on voyait autant de risques à le suivre qu'à le combattre.
L'occupation de Rome pouvait faire sombrer le mouvement unitaire. L'adoption de Florence, à titre de capitale, était un moyen d'assurer l'existence du nouveau royaume, en la rendant compatible avec des institutions qui avaient de si profondes racines dans le monde entier et sur le sol italien lui-même.
Sans repousser cet ordre d'idées, le cabinet
160 EES QUATRE MINISTÈRES
de Turin voulait garder le premier rang dans la poursuite des revendications nationales.
A chaque phase des pourparlers, on trouve la trace de cette disposition. Ainsi M. Drouyn de Lhuys désirait que le premier article de la convention fût ainsi rédigé :
m L'Italie s'engage à respecter le territoire « actuel du Saint-Père. »
Les envoyés du roi Victor-Emmanuel écartèrent cette rédaction, pour y substituer ces mots : (t L'Italie s'engage à ne pas attaquer le terrier toire actuel du Saint-Père » , bornant ainsi au plus strict minimum le témoignage de bon vouloir qu'ils consentaient à donner.
En même temps qu'ils admettaient par l'article 3 l'organisation d'une armée papale sufsante pour le maintien de l'ordre, ils avaient soin d'ajouter : « Pourvu que cette force ne puisse « dégénérer en moyen d'attaque contre le gouk vernement italien. » Or le cabinet de Turin, demeurant juge de ce qui pouvait être considéré comme moyen d'attaque, annulait en réalité la concession qu'il semblait avoir faite.
Avec toutes ses réticences, la convention du
DE M. DROl'YN DE LUI YS. 161
1 5 septembre restait fort au-dessous du programme des radicaux. Les motions qu'ils apportaient au parlement italien pendant les mois qui précédèrent la signature prouvent à quel degré leurs exigences atteignaient. Tantôt on présentait un ordre du jour tendant à engager le gouvernement italien à ne point ouvrir de négociations sur la question romaine avant d'avoir préalablement obtenu de la France l'évacuation des Etats pontificaux \ tantôt on invitait le cabinet à faire acte de souveraineté dans les domaines du Saint- Siège, en établissant, par un projet de loi, les circonscriptions électorales du territoire italien occupé par les troupes françaises.
Un député, M. Musolino, essaya d'établir que l'Empereur persistant à maintenir les troupes à Rome dans le but unique d'empêcher l'unité complète de l'Italie, le gouvernement du roi Victor-Emmanuel devait aller à Rome malgré nous, et s'offrit à prouver en comité secret que l'Italie était parfaitement en mesure de faire la guerre, non-seulement à la France et à l'Autriche, mais même à l'Europe entière coalisée.
M. Musolino donnait également son apprécia-
tion sur les rapports futurs de l'Église et de l'État, en émettant le vœu que le Pape et les cardinaux fussent nommés par le roi d'Italie, sur la proposition du ministre de la justice.
Les ministres italiens se refusaient naturellement à accepter la responsabilité de thèses aussi compromettantes. Avant comme après la signature de la convention, ils soutinrent toujours, dans leurs allocutions officielles, que les seules voies à employer étaient les voies diplomatiques.
La position prise par eux est formulée d'une manière assez précise dans le rapport qu'ils adressèrent au roi Victor-Emmanuel pour lui proposer de convoquer les Chambres, afin de leur soumettre la convention du 15 septembre.
Voici les principaux passages du rapport :
« Des discussions et des délibérations du Parie lement sur la question de Rome ressortent « deux principes fondamentaux qui nous paru- « rent dominer toute la question et devoir servir (? de règle au gouvernement de Sa Majesté : l'un , « c'est que la question de Rome doit être résolue « par des moyens de l'ordre moral, et non de k l'ordre matériel : car la violence, dans un cas
DE If. DBODYN DF. LUI YS. 163
« pareil , ne résoudrait aucune difficulté ; l'autre , n c'est qu'il fallait se mettre d'accord avec la « France pour l'application du principe de non- « intervention aux affaires de Rome.
« L'empereur des Français a toujours désiré « pouvoir retirer ses troupes de Rome, non- « seulement parce que la résolution de cesser « l'occupation était conforme aux principes de h droit public en vertu desquels il règne et « «[Lie sa politique et ses armes ont soutenu en « Europe, mais aussi parce que la reconstitution « de l'Italie, à laquelle la nation française a puis- « samment coopéré, sera l'une des gloires princ cipales de son règne.
« Mais l'Empereur croyait ne pouvoir abantt donner, en lui retirant brusquement son h appui , un pouvoir auquel il accordait depuis « «juinzeans la protection de ses armes. Il fallait « donc, pour arriver à l'évacuation du territoire « pontifical, rassurer les Français, leur montrer k et montrer à l'Europe qu'ils peuvent quitter k Rome sans faillir à leurs propres sentiments « envers la papauté.
« Que pouvait faire le gouvernement du Roi
' dans ce sens? Il ne pouvait que promettre de ( ne pas attaquer le territoire que les troupes
< françaises avaient occupé et empêcher que des ( troupes armées, venues du territoire du ' royaume, n'attaquassent ce même territoire.
n Une telle promesse, loyalement faite et
< tenue avec fermeté, ne détruit ni ne diminue,
< selon nous, les droits et les aspirations de la t nation, et maintient seulement le principe de
l'application des force . morales, de l'emploi de
c tous les mo vens que la civilisation moderne
( fournit pour le triomphe des idées de liberté
c et de nationalité.
h Nous avons donc conseillé franchement à
i Votre Majesté d'accepter un tel engagement
' comme correspectif du départ des troupes
< françaises d'Italie, et nous sommes prêts à en ( assumer la responsabilitédevantle Parlement et ( devant la nation. Il est également d'une grande » importance de supprimer ainsi une cause per- ( manentededivergenceentreritalieetlaFrance. ' Cependant le gouvernement de Votre Majesté, ' en se préoccupant de la question de Rome, i n'oubliait pas celle de Venise. Il était évident
' que le système cléfensif des anciens États ( sardes ne pouvait plus être celui de l'Italie. ( La position de l'Autriche, le rapprochement ( de la frontière résultant de la réunion de la ( Savoie à la France, exigeaient que le siège du i gouvernement, qui a tant d'importance dans ' les guerres modernes, et qui en aurait une plus
< grande pour l'Italie dans les conditions spé- ( cialesoùelle se trouve, fût transféré de Turin
< dans une ville mieux située sous ce rapport. Parmi les principales villes du territoire actuel
< du royaume, il était incontestable que Florence ' offrait les meilleures conditions à cause de sa
< situation topographique, et des lignes du Pô
< et des Apennins qui la protègent. Les chefs i supérieurs des armées de terre et de mer con- « suites par Votre Majesté ont été de cet avis, i et il est indispensable de baser sur cette donnée ' l'organisation de la défense du royaume que '. Votre Majesté avait à cœur.
« Cette détermination, d'ailleurs, bien que
< motivée essentiellement par des raisons d'ordre
< intérieur, se lie étroitement au traité dont elle
< a rendu possible la conclusion. Au dehors,
« en effet, et surtout aux yeux de la France, « elle se présente comme une preuve, comme n un gage de la fermeté de notre résolution de r renoncer à employer la violence contre la « papauté.
« Un autre résultat sera que l'efficacité des « moyens moraux dont l'Italie se servira agira « d'autant mieux à Rome que le siège du goui< vernement eu sera plus voisin, que les rap- <t ports seront plus fréquents, la communauté « d'intérêts et d'habitudes plus ancienne et plus « intime. •>
Ce rapport était habilement rédigé en ce sens qu'il présentait la translation de la capitale comme une mesure nécessitée par la défense nationale, et que les puissances étrangères étaient naturellement libres de voir sous un autre jour.
Il tenait en outre la balance égale, autant que possible, entre les amis de la France et ses adversaires. Aux uns, il parlait de la gloire que l'Empereur avait acquise en travaillant à la reconstitution de l'Italie; aux autres, il disait qu'un des motifs stratégiques à faire valoir pour
le transfert de la capitale était le rapprochement de la frontière française.
Les conseillers du roi Victor-Emmanuel désiraient tous rester en tête-à-tête avec la France, et tenir l'Europe en dehors de la question romaine; mais l'attention des puissances auxquelles le rapport faisait allusion était mise en éveil par les revendications italiennes.
Une dépêche écrite par M. Drouynde Lhuys, le 7 octobre, au baron de Malaret, ministre de France à Turin, se réfère aux démarches faites à Paris par les représentants des Etats catholiques ainsi qu'à l'attitude gardée vis-à-vis d'eux par le gouvernement français :
« Les représentants du Saint-Siège, de l'Esk pagne et de l'Autriche, dans les divers entre- « tiens qu'ils ont eus avec moi, depuis la signa- « ture de la convention du 15 septembre, m'ont k laissé entrevoir le désir que la France s'asso- « ciât aux différentes puissances catholiques (f pour garantir, par un acte collectif, les pos- <( sessions actuelles du Saint-Père. Il n'y a pas « eu, à ce sujet, de propositions formelles, mais « une simple suggestion née d'inspirations in-r
m dividuellcs , au courant de la conversation.
« Je n'ai donc pas eu de peine à la décliner i en en démontrant, quant à présent, l'inop- « portunité. Cependant la prudence nous com- ' mande d'examiner attentivement la question « ainsi posée, afin de nous fixer nous-mêmes à >, l'avance sur l'accueil qu'il conviendrait de i faire à des ouvertures plus positives.
«Et d'abord il faut observer que l'objet de ( l'acte auquel on voudrait nous faire participer i se trouve, dès à présent, rempli en ce qui
< nous concerne. L'engagement qui nous serait ( proposé a été pris déjà par la France; il résulte
< pour elle de la convention même que nous ( venons de conclure avec le gouvernement i italien. En stipulant que l'Italie n'attaquerait ( et ne laisserait pas attaquer le Pape sur le ter-
< ritoire qui lui reste, nous nous sommes donné
< le droit et imposé le devoir de veiller à ce que « l'indépendance et la sécurité du Saint-Père,
< dans les limites de ses possessions actuelles, i demeurent à l'abri de toute atteinte extérieure, i Ainsi la garantie qu'on viendrait nous de- ( mander, nous l'avons assurée par nos propres
( stipulations; et sous ce rapport un traité de t plus n'ajouterait rien à la force des obligations i contractées. Une convention collective aurait r d'ailleurs l'inconvénient grave, à nos yeux, i de donner à une question aujourd'hui cir- « consente une extension considérable, et de ' préparer pour l'avenir de redoutables coni- ' plications. L'Italie s'est obligée envers nous i à respecter, dans ses limites actuelles, la sout. veraineté du Saint-Père ; si elle manquait à « ses promesses, ce serait affaire entre elle et « nous, sans que d'autres puissances eussent à ' intervenir. Les difficultés qui surgiraient de- '. meureraient restreintes aux proportions d'un t différend particulier entre les deux gouverne- « ments, et n'auraient rien d'inquiétant pour la é paix générale.
« Dans le cas, au contraire, où quelques-uneâ ' des principales puissances de l'Europe se '. seraient associées à la France, les interven- ( tions étrangères qu'entraînerait une garantie multiple produiraient inévitablement une perturbation générale qui dégénérerait bientôt en ' guerre européenne.
l'O LES QUATRE MINISTÈRES
(( Si maintenant nous nous plaçons au point « de vue de l'Italie, cette puissance ne pourrait- " elle pas, à juste titre, se sentir blessée de la « conclusion d'un traité qui serait, à son égard, « un témoignage public de défiance ? L'acte au- " quel on voudrait nous convier semblerait, en « effet, inspiré par la crainte que le gouverne- « ment du roi Victor-Emmanuel, après s'être lié m envers la France, ne voulût violer une promesse « solennelle et n'eût donné sa parole que pour h la retirer. Le gouvernement italien ne peut " qu'être frappé comme nous de la gravité des « considérations qui précèdent. Il ne saurait « manquer de comprendre qu'il dépend de lui m surtout de faciliter notre réponse aux sugges- « tions des puissances catholiques. C'est la (( netteté de son attitude, c'est la fermeté de son [« langage dans les circonstances présentes qui [« pourront le mieux nous aider à nous maintenir « dans l'ordre d'idées que je viens de déve- « lopper. En ne laissant planer aucune incerti- « tude sur ses desseins, en marchant avec « résolution dans la voie où elle est entrée « aujourd'hui, l'Italie fera naître la conviction
DE M, DROIYN DE Llll'YS. I"|
u que la signature du traité du 15 septembre a « été de sa part un aete sérieux dont elle accepte « toutes les conséquences. La confiance que « cette politique loyale et ferme aura le droit « d'inspirer rendra toute autre garantie super- « flue et sera notre argument le plus puissant « pour en décliner la proposition.
« Si, au contraire, la ligne de conduite suivie « par le gouvernement italien ne devait pas « nous permettre de justifier à tous les yeux « notre confiance dans sa loyauté, nous nous " trouverions d'autant plus embarrassés de rek jeter les ouvertures des gouvernements catlio- " liques que ces derniers, en recherebant une « entente avec nous, auraient en vue justement « le même but que nous avons désiré atteindre « de notre côté, en traitant directement avec le « cabinet de Turin. — Vous pourrez donner (f confidentiellement lecture de cette dépêche à " M. le général de la Marmora. »
Rien n'était plus propre à stimuler le zèle des défenseurs officiels ou officieux de la convention du 15 septembre devant le parlement de Turin que la crainte d'une intervention diplomatique
de l'Europe. Les changements apportés dans le cabinet italien ne modifiaient pas , sur ce point, les dispositions de ses membres. A la suite d'agitations tumultueuses qui s'étaient produites dans les rues de Turin, une crise ministérielle avait eu lieu, et il en résultait qu'au moment de la réunion des Chambres, l'acte conclu par les membres du précédent cabinet allait être présenté et soutenu par leurs successeurs. Toutefois, le nouveau président du conseil, le génial de la Marmora, considérait leur œuvre comme sienne et se montrait disposé à ne négliger aucun effort pour obtenir la sanction parlementaire.
Bien que le gouvernement français restât convaincu des bonnes intentions des ministres italiens, il avait des doutes sur leur fermeté. M. Drouynde Lhuys, dans sa dépêche du 15 octobre, charge le baron de Malaret de faire ressortir auprès du général de la Marmora les graves inconvénients auxquels on s'exposerait en laissant le débat s'égarer sur des points que la convention ne soulevait pas :
v. Le langage qui vous a été tenu par le pré- « sident du conseil est tel que nous devions
« l'attendre de son caractère Mais ce qui
« n'est pas moins nécessaire à notre avis que « l'unité de vues et d'entente entre les membres « du cabinet, c'est de choisir le terrain de la « discussion et d'en fixer les limites.
u Ce terrain ne saurait être autre que celui « qui est indiqué par les actes du 15 septembre « et par les engagements qu'ils consacrent.
« Que les hommes du parti extrême et qui « s'affranchissent aisément de la prudence et de « la retenue, parce qu'ils n'ont pas de respon- « sabilité, cherchent à faire dévier la discussion « et à attirer les orateurs du gouvernement dans « des régions aventureuses et compromettantes, « cela est tout naturel II y a là une cause de « difficultés que je ne prétends pas méconnaître ; « mais le moyen le plus sûr, pour le gouvernece ment italien, d'en triompher, c'est de dégager « tout d'abord les délibérations qui vont s'ou- « vrir de ce que l'on appelle les aspirations ita- « Hennés, de se maintenir dans le domaine des « réalités et de défendre résolument les avantages <c du présent contre les témérités de l'avenir.
« Pour ce qui me concerne, Monsieur le
baron, je croirais trahir mon devoir si je ne : vous mettais en mesure de vous expliquer avec la plus entière franchise vis-à-vis des hommes honorables qui composent le cabinet de Turin. Dites-le donc loyalement au général « de la Marmora, à ses collègues, aux membres ' de l'ancien ministère et à tous les hommes ' éclairés et amis de l'Italie : la plus grande < objection qui soit dirigée contre les actes du t 15 septembre, c'est de donner à entendre que >. le gouvernement du roi Victor-Emmanuel ne ( voudra pas ou ne pourra pas assurer l'exécu- ' lion des stipulations signées entre la France > et l'Italie; qu'il aura la main forcée et que, i peut-être, il ne sera pas très-fâché qu'il en ( soit ainsi.
(( Ce n'est là, nous le savons, qu'une calomnie t contre le gouvernement italien; et, pour le ' dire en passant, c'est parce que nous en i sommes convaincus que nous nous sommes t abstenus de nous adresser à lui pour relever ' certains entraînements de langage qui se sont >. manifestés dans des sphères qui ne lui sont ' pas tout à fait étrangères, entraînements d'au-
tant plus regrettables, si le gouvernement du Roi ne se hâtait de les répudier, qu'ils tendraient à faire supposer que rétablissement de la capitale à Florence n'est qu'une étape à courte échéance vers Rome 5 ce qui reviendrait à dire que le gouvernement italien ne se serait engagé vis-à-vis de nous qu'à la condition tacite de ne pas tenir ses engagements et de ne nous donner qu'une satisfaction illusoire. .....Je croirais superflu, Monsieur le baron, d'insister sur l'intérêt de premier ordre qu'il y a pour l'Italie à ne rien faire qui soit de nature à altérer les sentiments d'amitié que lui porte la France, etdont les témoignages inscrits dans l'histoire de ces dernières années n'ont pas besoin d'être rappelés. Il serait déplorable qu'une transaction destinée, dans la pensée de ses auteurs, à améliorer encore ces relations réciproques, pût devenir, entre les deux gouvernements et les deux pays, une occasion de refroidissement et peut-être de conflit. Nul ne peut dire aujourd'hui avec assurance quel sera, dans sa forme définitive, l'avenir de l'Italie; et les gouvernements, comme les
hommes, ne peuvent prétendre à faire des œuvres à jamais durables. Le gouvernement de l'Empereur ne saurait donc, en réclamant l'accomplissement sans réserve de stipulations qu'il a signées, se porter garant de la perpétuité pas plus de l'état actuel des choses en Italie que du pouvoir temporel de la papauté. La solution de ces grandes questions est aux mains de la Providence; mais ce qui est de la i compétence de la politique, ce qui doit. être ( évident pour le gouvernement du roi Victori Emmanuel comme pour nous, c'est que l'Italie i a tout intérêt à préparer un rapprochement
< entre elle et la papauté , taudis que, d'un autre ( côté, elle doit éviter de soulever contre elle les « ressentiments du monde catholique.
« On peut le dire sans exagération, l'Italie « touche, en ce moment-ci, une des crises les
< plus décisives de son développement. Les ( hommes qui se trouvent appelés à la diriger t dans ces conjonctures solennelles auront certaii nement à cœur de montrer une fermeté de lant gage et de conduite au niveau de leurs devoirs
et de leur responsabilité. »
DE M. DAOUÏN DE LHL'YS. 171
Toutes les assurances données au baron de Malaret par le général de la Marmora et par M. Visconti Venosta, qui devaient soutenir le projet devant le Parlement, étaient fort satisfaisantes ; mais les commentaires des journaux et l'interprétation abusive que plusieurs personnages marquants avaient donnée du texte de la convention causaient en France un juste émoi et rendaient souvent des explications nécessaires. Une dépêche écrite, le 20 octobre, par M. Drouyn de Lhuys au baron de Malaret, mentionne l'importante conversation qui avait eu lieu la veille entre l'Empereur et le marquis Pepoli, l'un des négociateurs de la convention: « M. le marquis Pepoli a eu l'honneur d'être reçu hier par l'Empereur, et Sa Majesté a eu avec lui un entretien auquel j'ai assisté et dont je suis autorisé à vous faire connaître les traits essentiels. L'Empereur a rappelé la parfaite loyauté qui a présidé à la négociation de la convention du 15 septembre, et l'entière sincérité des explications qui ont été échangées alors entre son gouvernement et celui du roi d'Italie.
« Sa Majesté a insisté avec force sur la néccsci site de maintenir la discussion qui va s'ouvrir « au parlement de Turin sur le terrain strictc- « ment défini par la convention, même et d'éviter « dans les déclarations des ministres et dans les « résolutions des Chambres tout sous-entendu « et toute interprétation équivoque ou abusive « qui nous obligerait nous-même à rétablir le « sens que nous avons voulu attacher et que « nous attachons aux actes du 15 septembre. " L'Italie s'est interdit toute attaque contre les « possessions actuelles du Saint-Père, et s'est « engagée à n'en tolérer d'aucune sorte. En même d temps, des mesures ont été indiquées dont « l'effet doit être d'assurer la tranquillité inté- « rieure du domaine pontifical. Ainsi la conven- « tion consacre la sécurité et l'indépendance du " Pape, et elle ne prévoit aucune éventualité qui " mettrait en question cette sécurité et cette « indépendance.
" Toute interprétation qui tendrait à faire « envisager les arrangements conclus entre nous a et l'Italie comme devant aboutir à l'absorption « de la souveraineté du Pape dans l'unité ita-
« lienne, démentirait donc les prévisions des « signataires de la convention et en fausserait « l'esprit. On a voulu régler le présent et pour- « voir aux nécessités d'une situation actuelle; « c'est tout ce que peut faire la sagesse humaine : « l'avenir sera ce qu'il plaira à Dieu.
« Mais dans les conditions où l'Italie s'est « librement placée vis-à-vis de la France par la « convention du 15 septembre à l'égard de n Rome, tout encouragement, toute complai- « sance pour les aspirations impatientes, cornet promettrait inévitablement l'œuvre des deux v gouvernements.
« ...Si des mouvements révolutionnaires fo- (( mentes au dehors à laide de manœuvres dés- « avouées certainement par le gouvernement « italien, mais dont il serait cependant infailli- « blement rendu responsable, mettaient en péril « le gouvernement du Saint-Père ; si le Pape quit- '.( tait Rome dans de semblables circonstances, « l'honneur des signataires de la convention leur « prescrirait impérieusement de ne pas souffrir « une conséquence de leurs actes aussi diamé- « tralement opposée à leurs intentions.
« La prise de possession de Rome par l'Italie « dans de pareilles conditions serait un résultat (( de la convention du 15 septembre que l'Emet pereur ne saurait accepter ni tolérer.
« Vous voudrez bien donner confidentielle- « ment lecture de cette dépêcbe à M. le général « de la Marmora. »
Au parlement de Turin et dans la presse, on eberebait souvent à établir que le gouvernement du roi Victor-Emmanuel , en signant la convention du 15 septembre, n'avait renoncé ni à l'emploi des forces morales, ni aux aspirations italiennes. Le général de la Marmora, questionné par M. le baron de Malaret sur le sens qu'il attaebait à ces expressions, répondit que le gouvernement entendait par forces morales l'action légitime de la civilisation et du progrès, et qu'une réconciliation avec la papauté était le but des aspirations nationales.
Pendant qu'on discutait la valeur des moyens moraux, Garibaldi faisait entendre la note des hommes d'action; et il écrivait de Caprera, le 10 octobre, la lettre suivante :
ce Que les coupables cherchent à trouver des
« complices, c'est chose naturelle ; mais qu'on « veuille me plonger dans la fange des hommes « qui souillent l'Italie avec la convention du « 15 septembre, je ne m'y attendais pas. Avec « Bonaparte, il n'y a qu'une seule convention « possible : purifier notre pays de sa présence, « non pas en deux années, mais en deux heu- « res. »
A la lecture de cette pièce , le baron de Malaret se demanda s'il ne devait pas appeler l'attention du gouvernement italien sur une lettre qui contenait une provocation très-peu déguisée à l'assassinat. La réponse envovée de Paris fut négative; elle était ainsi conçue :
« Ne vous occupez pas de la lettre de Gari- « baldi. »
Une partie de la popularité de Garibaldi était due à ses intempérances de parole. Si à Turin on avait le désir de le ménager, à Paris on n'avait pas l'espoir de le convaincre. Ce qu'on cherchait à rallier, c'était l'opinion moyenne. Du côté français comme du côté italien, on se préoccupait de la signification que le public donnerait à l'acte du 15 septembre. Le gouvernement italien s'ef-
forçait de prouver qu'il n'avait pas fait l'abandon de ses espérances, et le gouvernement français ne voulait pas être accusé d'avoir livré le Pape. Une publication qui avait eu lieu au Moniteur français dans le but d'éclairer l'opinion ayant porté quelque ombrage au cabinet de Turin, on répondit aussitôt en adressant à M. Nigra une dépêche qui fut communiquée aux journaux par les soins du gouvernement italien au moment même où elle venait d'être écrite.
M. le baron de Malaret, dans sa lettre du 7 novembre, constate la tentative infructueuse qu'il fit pour retarder cette communication :
« Le général m'a dit que le gouvernement du « Roi, pour faciliter la situation parlementaire, u avait jugé à propos d'écrire une nouvelle dépê- « che à M. Nigra, et qu'il croyait utile de la te faire publier dans le numéro de la Gazette k officielle qui devait paraître aujourd'hui « même; il m'a donné lecture de ce document.
« J'ai observé à M. le président du conseil « que la publication d'une pièce de cette nature « avant même qu'elle fût parvenue à l'agent dit< plomatique auquel elle est adressée, et sans
DE NT. nr.OlYN DE LI1UY5. 183
' ((ne le gouvernement auquel elle doit être « communiquée ait pu en connaître, non-seule- ( ment la teneur, mais l'existence, me semblait i une dérogation aux usages généralement reçus, un acte impolitique, inutile et dangereux. . . ... Je ne suis point parvenu à convaincre t M. le président du conseil. La dépêche du ( 7 novembre est dans sa pensée, comme dans ' celle de ses collègues, le complément nécesi saire des publications insérées dans le Moni- ( teur En présence d'une détermination aussi arrêtée, j'ai cru inutile d'insister. . . Ce document a été concerté hier au soir au >. conseil des ministres. M. le président du ( conseil espère, et je veux espérer avec lui que ' Votre Excellence aura égard à la situation dife ficile des ministres et du Roi, qu'elle s'en tieni dra, en ce qui concerne le gouvernement de « l'Empereur, aux publications déjà faites. »
Aux yeux du gouvernement italien, la nécessité la plus urgente était de définir nettement son programme; carie Parlement était déjà réuni, et les débats s'ouvraient au milieu de circonstances particulièrement solennelles, puisqu'on délibé-
rait à Turin même sur la convenance qu'il y aurait à lui ôter son titre de capitale pour le donner à Florence.
Parmi les discours prononcés, le plus digne de remarque fut celui du général de la Marmora, parce qu'il montre la liaison des événements qui intéressent l'Italie depuis la campagne de Crimée, et parce qu'il établit que le nouveau royaume n'échappa, en 1860, aux plus graves dangers qu'en raison du concours indirect prêté par l'empereur des Français :
.« Je noterai ici une légère circonstance ignorée « peut-être du plus grand nombre. Dans le « traité conclu par nous à l'époque de la guerre « de Crimée, on voulut insérer une clause en « faveur de l'Italie, en compensation des sacri- « fices que le Piémont s'imposait pour concourir « à une guerre incertaine dans son issue et dans « les dépenses qu'elle devait entraîner. Nous ne « réussîmes pas , et le ministre des affaires n étrangères d'alors se retira... On alla en Crice niée, sans la clause que nous avions réclamée; « les choses allèrent assez bien, et le mieux fut u que nous sortions de cette guerre amis de tous,
DE M. DROLYN DE LHLYS. 185
« et qu'en fin de compte l' ennemi ne nous en h conserva pas rancune.
« ...Si Ton n'avait pas consenti à l'insertion « de la clause dont je vous ai parlé dans l'accord « qui a précédé la guerre, on avait laissé ce- « pendant concevoir quelque espoir que malgré « cela il serait fait quelque chose au profit de « l'Italie... L'Empereur m'entretint longue- « ment des affaires de l'Italie, et dans des termes « tels qu'il me fut impossible de ne pas être « convaincu qu'il lui était favorable...
« Tous savez comment le congrès eut lieu en- « suite, et comment le comte de Gavour put y « dire ce qu'il y dit... Vous savez comment, (( après le congrès, vint Plombières ; après a Plombières, 1859 : tous ces faits sont liés les « uns aux autres... En 1860, commença le « mouvement de l'Italie méridionale. On ne « peut dire qu'à ce moment la Lombardie fût « dégarnie ; mais je sais combien de troupes « j'avais en Lombardie ; il est certain que je « n'avais pas des forces capables de résister, « dans le cas où l'Autriche fût sortie des lignes « du Mincio... J'eus alors une longue conver-
' sation avec le regrettable comle de Cavour. ..
« Nons nous battrons ; nous nous ferons égor-
' ger; mais nous ne sommes pas en nombre...
' Les Autrichiens ne nous attaquèrent pas \
' mais croyez-vous que le mérite n'en revient
' pas en partie à la France? Croyez-vous que
' l'Autriche n'avait pas calculé que jamais l'em-
' pereur des Français n'aurait laissé détruire
' l'œuvre qu'il avait si puissamment contribuée
( fonder? »
La discussion qui suivit est résumée avec beaucoup d'impartialité par le baron de Malaret, dans ses dépêches du 13 et du 20 novembre :
« Les délibérations donnent lieu de la part de
« certains orateurs à des écarts de parole sans
« doute regrettables; mais cet inconvénient est
m inhérent aux institutions parlementaires... Il
« est certain que, pour un grand nombre d'Ita-
« liens, les traditions de la cour de Rome, la
« tendance qu'on lui attribue à transporter dans
« le domaine politique l'immobilité des dogmes
« religieux, rendront très-difficile, pour ne pas
« dire impossible, une transaction directe entre
DE M. DROl'YN DE LHUYS. 187
' la papauté; et l'Italie; ils prévoient que, livré à ' lui-même, le gouvernement pontifical, en butte ' aux attaques auxquelles sont exposés clans les t temps de troubles où nous sommes tous les i gouvernements réguliers, ne saura point se
t défendre
k Pour cette école, assez nombreuse, il faut le ' dire, le problème que la convention du 15 sep- ' tembre a eu pour objet d'éloigner et de sim- ( plifier en même temps, se représentera forcé- « ment dans un temps limité; et je n'ai pas >. besoin de dire qu'elle espère le voir se résou- « dre conformément à ses espérances ou à ses - passions.
« D'autres hommes, dont la valeur person- ' i:elle compense peut-être le nombre relative- ( ment restreint, pensent, au contraire, que le ' gouvernement pontifical lui-même ne saurait ' résister indéfiniment à cette transformation c plus ou moins rapide, mais évidente, qui se ' produit de nos jours dans les sociétés modernes. Ils croient que l'État romain ne pourra se soustraire à la contagion de l'exemple ; que l'Italie, de son côté, tourmentée en ce moment
i par une sorte de fièvre de croissance, revient dra avec le temps à des appréciations plus ' modérées; qu'elle comprendra que la papauté « a été et peut redevenir pour elle une force et ' une gloire, et que, par une de ces combina i- ' sons dont la Providence garde le secret, cette « conciliation dont beaucoup de gens parlent i aujourd'hui sans y croire, mais que tous les ' hommes sensés désirent, cessera d'être pour les ' uns un vain mot, pour les autres une vague c espérance, et entrera un jour sérieusement et ' définitivement dans le domaine des faits... « ...Les idées de modération et de sagesse ont ' fait, depuis quelques années, de grands pro- ' grès en Italie. Il ne faut point oublier que le ' parlement actuel est né d'une révolution. Les ' hommes qui le composent se sont trouvés i dans les premiers temps en présence des diffii cultes inhérentes aux grandes transformations ' politiques... L'Italie, à cette époque, était ( accoutumée aux miracles, enivrée par une ' série de succès pour la plupart inespérés. Non- ' seulement elle ne croyait pas à l'impossible, c mais elle en était venue à régler son avenir, à
« disposer quelquefois de celui des autres, sans '.' compter ni mesurer les obstacles.
« Quatre ans d'expérience ont fait pénétrer « dans les sphères politiques, si ce n'est encore « dans les masses, un sentiment plus juste de la « réalité. Les hommes d'Etat qui ont exercé le « pouvoir, ceux qui, sans être ministres, ont " été mêlés, de près ou de loin, aux affaires pur bliques, se sont aperçus que les solutions les ce plus radicales ne sont pas toujours les plus « pratiques et, par conséquent, les meilleures. " En mettant de côté la presse toujours exces- " sive et la masse malheureusement très-nom- " breuse des esprits timorés qui n'acceptent une " idée que lorsqu'elle n'est plus contestée par « personne, divers symptômes me portent à " croire que le sentiment ou l'opinion que je « viens d'indiquer a fait de notables progrès " dans la partie éclairée du public italien. »
Après un long débat, la convention fut votée par les deux Chambres à une grande majorité. Au milieu de nombreuses déclamations, on avait pu constater des traces d'apaisement; au Sénat spécialement, plusieurs orateurs n'avaient pas
craint de risquer leur popularité en donnant des conseils de prudence. Ils soutenaient que le véritable intérêt italien était de voir dans Rome une simple capitale d'honneur et d'accepter Florence à titre de capitale définitive. C'était la solution que M. Drouyn de Lhuys cherchait à préparer, en négociant l'acte du 15 septembre. File a échoué, par suite de circonstances qui nous touchaient de plus près et qui échappaient alors à toutes les prévisions.
Un des reproches que la convention du 15 septembre a encourus était de régler en dehors du Pape des questions qui touchaient aux intérêts du Pape.
Cette anomalie s'explique lorsqu'on voit combien était grande à Piome et à Paris la différence des points de départ : le gouvernement pontifical se maintenait invariablement sur le terrain du droit; M. Drouyn de Lhuys restait forcément
sur le terrain des faits et ne pouvait avoir en vue qu'une transaction ; il avait déconseillé la campagne d'Italie en prédisant qu'on ne serait pas libre d'en arrêter les effets. Son retour aux affaires à la fin de 1862 eut pour origine réelle la préoccupation causée à Napoléon III par ses propres actes. Le ministre appelé à modérer une impulsion qui a été donnée sans lui et contrairement à ses avis est loi d'avoir sa pleine liberté; les événements accomplis le dominent; il est obligé de les reconnaître comme on reconnaît une perturbation atmosphérique, et ne doit prétendre qu'à en tirer le meilleur parti possible, sans essayer de remonter des courants qui ne peuvent plus être maîtrisés.
M. Drouyn de Lhuys évita de porter à la connaissance du Saint-Siège les pourparlers qui précédèrent la convention du 15 septembre, afin de ne pas se heurter à une résistance qu'il prévoyait* Au moment de la signature, le texte de la convention fut communiqué à Rome parle comte de Sartiges, ambassadeur de France. En le chargeant de donner au Saint-Siège les explications que l'acte comportait, M. Drouyn de Lhuys ajoutait :
<( Ne provoquez aucune réponse ; ne vous c. exposez pas à rencontrer une protestation exr plicite en cherchant un assentiment. »
La pensée à laquelle le gouvernement français avait obéi en apposant sa signature aux stipulations arrêtées avec l'Italie était exposée clans une dépêche adressée par lui à l'ambassadeur de Fiance à Rome, et qui fut remise entre les mains du Pape et du cardinal Anlonelli. Comme cette dépêche figure dans les documents qui ont été communiqués au Corps législatif, je n'en reproduit pas le texte ; mais la relation faite par l'ambassadeur français des entrevues dans lesquelles la dépêche fut montrée au Pape et au cardinal Antonelli n'a jamais été publiée et donne une idée fort exacte des sentiments qui régnaient à la cour de Piome. Pie IX et son ministre étaient loin de faire un accueil favorable à la convention, si l'on en juge par les termes du compte rendu envoyé le 23 septembre par le comte de Sartiges :
h Après avoir lu avec attention la dépêche de " Votre Excellence, du 12 septembre, le car- " dinal Antonelli me dit en me la rendant : — Il
DE M. DROUYN DE LHUYS. ï<> t
« est impossible au Saint-Siège d'avoir con- " fiance clans les paroles ou la signature du " Piémont. Entré sur notre territoire en pro- ". clamant qu'il allait combattre la république à " Naples, il a commencé par écraser notre petite " armée et fini par garder les quatre cinquièmes « de nos provinces. Quant à ses engagements, « il a manqué après Villafranca à ceux qu'avaient v pris pour lui les deux empereurs; il a man- " que, après Zurich, à ceux auxquels il avait « apposé sa signature; il manquera à ceux qu'il « a souscrits , il y a huit jours , à Paris ; et même , h en acceptant volontiers , comme je le fais , votre « réplique que les garanties données à la France n sont des garanties données par la France, « qu'elles sont sérieuses, efficaces, redoutables, « que nous garantissez-vous? Des limites que « l'usurpation nous a faites?... Les accepter se- " rait sanctionner l'usurpation. — Mais, repartis- <( je, sans vouloir discuter avec vous le droit « que vous croyez avoir de protester contre la " violence qui a présidé à l'envahissement de <r vos provinces, pouvez-vous indiquer un moyen « humain pour nous de vous les rendre, ou pour
k vous de les reprendre.' et je passai rapidement " en revue la condition des puissances de l'Eu- « rope qui fait à chacune d'entre elles un devoir « absolu de s'occuper d'abord de ses intérêts h propres. Je l'engageai également à ne pas " perdre de vue que le sentiment qui, à notre ". époque, primait l'individu comme le gouver- « nement, était la recherche ou la conservation « de ses intérêts immédiats de famille, de race, « de patrie; j'ajoutai que l'intérêt que les nak tions catholiques pouvaient attacher à ce que " le pouvoir spirituel eût ses coudées franches " dans un rayon de quarante lieues plutôt que « dans un rayon de trente, n'irait certainement a pas jusqu'à compromettre leur propre exis- « tence pour rendre au Saint-Siège un territoire a qu'il avait perdu... Je lui demandai sur qui h et sur quoi le Saint-Père pouvait compter pour « rentrer dans ses possessions anciennes.
h Le cardinal repartit que c'était avant tout « sur la Providence, et aussi sur la condition " lamentable dans laquelle se trouvent, d'après « les rapports qui lui sont faits, les provinces « détachées.
« II ajouta que la papauté s'était souvent ' trouvée dans des passes bien plus critiques ' que celle-ci; qu'elle en avait toujours été tirée ' par la main de Dieu, enfin qu'à Rome on ( était habitué à attendre...
« 11 est naturel, continua le cardinal, qu'avant - que nous exprimions nous-mêmes notre avis ' sur la convention franco-italienne, nous solli- ' citions l'opinion des puissances catholiques, et ' aujourd'hui j'écris aux nonces accrédités près ' d'elles
« . . . 11 n'y a pas que l'opinion des gou- ' vernements dont nous ayons à tenir compte ; ' il y a encore celle des évêques de la catholicité ' entière. Ceux qui sont venus à Rome pour la ' canonisation des martyrs japonais, comme « ceux qui sont restés dans leurs diocèses, ont ' déclaré que les domaines de l'Eglise, dans leur ' intégrité première, étaient nécessaires au Sou- ' verain Pontife pour assurer sa liberté d'action ' dans le gouvernement de l'Église. Ils ont ap- ' prouvé sa conduite antérieure et l'ont engage
' à persévérer C'est une lourde responsa-
i bilité à prendre que de se prononcer dans un
« cas de cette gravité. Le Saint-Père consultera, « réfléchira et étudiera toutes les faces de Farte rangement conclu entre vous et le Piémont « pour faciliter la cessation de l'occupation fran-
« çaise »
L'argumentation du comte de Sartiges consistait à dire que si le gouvernement pontifical était habitué à attendre, le gouvernement impérial, qui entretenait des troupes à Rome, n'était pas libre d'observer la même attitude ; qu'il ne pouvait éparpiller ainsi son action militaire pour un délai indéterminé ; qu'il avait donné au Saint- Siège une garantie sérieuse et efficace, en obtenant la translation de la capitale du royaume d'Italie de Turin à Florence; enfin qu'il ne voulait pas rester en état de quasi-hostilité avec une puissance dont le rapprochent ses intérêts ou ses sympathies.
Quelques heures après cet entretien, le comte de Sartiges avait une audience du Pape, dont le compte rendu fut transmis à Paris le 24 septembre :
« ...Le Pape commença à haute voix la lec- « ture de la dépêche du 12 septembre, en
« l'interrompant de temps à autre par les com- « mentaires suivants. Ainsi, à la mention qu'au « commencement de 1859 il avait fait la propo- « sition de fixer à la fin de cette année l'évar cuation du territoire gardé par nos troupes, m il interrompit sa lecture pour dire : — C'est « vrai, mais on me disait alors que la présence " des Français et des Autrichiens amènerait " une guerre européenne. Naturellement, j'ai h souscrit au départ de nos troupes pour éviter
« cette éventualité Le Pape admit la diffé-
« rence des points de vue politiques et des prince cipesqui inspirent les deux gouvernements, et « qui sont le résultat des conditions théocratir ques du sien et laïque du nôtre.
« Le Saint-Père montre quelque incrédulité à k l'endroit des changements en bien qui se ser raient produits dans la situation générale de la r Péninsule. Il ne croit pas que les associations r dont les projets étaient principalement dirigés « contre Rome aient cessé d'être en rapport avec « le gouvernement de Turin ; en un mot, il nie « la bonne foi du gouvernement italien et sour tient que, quand bien même ce gouvernement
( serait devenu conservateur, il ne lui serait pas
i possible, dans l'état où se trouve aujourd'hui
< l'Italie, de prendre des engagements politiques ( sérieux.
« Je représentai au Saint-Père, ainsi que je
< l'avais fait auprès du cardinal Antonelli, que ( la garantie demandée par l'Empereur à l'Italie
< était une chose solennelle, efficace, que ]' Italie
( ne voudrait pas, ne pourrait pas violer
i Je fis ressortir aussi l'empressement que mon- ' trait le gouvernement de l'Empereur à faciliter
le recrutement d'une armée pontificale suffisante pour assurer la tranquillité à l'intérieur. i Le Pape se prit à sourire en disant : — Les
< Piémontais se réservent à l'avance la faculté t de détruire mon armée
« ...Il faudra bien, ajouta le Pape, en par- ( lant de l'article de la convention relatif à la
< dette pontificale, que nous continuions à vivre sur nos propres ressources ; car traiter direc-
i tement avec le gouvernement du roi Victor-
i Emmanuel, ce serait lui reconnaître le droit
( qu'il prétend avoir de conserver les provinces
' qu'il a enlevées aux États de l'Eglise, et cela,
« mon cher ambassadeur, vous savez bien que i ni moi ni mes successeurs ne voudrions ni ne
« pourrions le faire J'ai pour moi la con-
( science du monde catholique ; le monde est avec moi. — Le monde, repris-je respectueu- ( sèment, admire les vertus et le haut caractère i de Votre Sainteté ; il se montre sympathique ' à la continuation du pouvoir temporel, mais i ce serait s'exposer à se tromper que de trop ' faire compte sur la valeur de ses sympathies ' et de croire qu'elles peuvent engager ses in- ' térêts immédiats sur une question aussi étranc gère pour lui que celle de la plus ou moins ' grande étendue des États pontificaux. — Le t Saint- Père admit, tout en s'en plaignant, i qu'en effet les intérêts matériels dominent
i dans les sociétés modernes — Je connais ,
: dit-il, la condition de l'Europe, qui est déplo- ' rable ; j'admets les exigences de certaines
i situations ; mais j'avoue que cette nou-
i velle m'est arrivée comme un coup de foudre. : Toutefois, nous avons, assure- t-on, deux ans ■ devant nous; il faudra voir ce que deviendra. i l'Italie.
h ...Comme je demandais quelles étaient les " paroles que Sa Sainteté m'autorisait à écrire à « Paris comme résumé de l'entretien qu'elle " daignait avoir avec moi : — Ecrivez, répondit « le Saint-Père, que le Pape ne peut donner de « grandes espérances, mais qu'il étudiera mûrek ment la question, qu'il s'entourera des con- « seils des cardinaux, et qu'ensuite il vous fera « connaître son opinion, si toutefois vous la lui c demandez, car jusqu'ici tout s'est fait en de- « hors de moi. »
Au cours des entretiens qui suivirent, l'ambassadeur de Napoléon III et le gouvernement pontifical restèrent sur le même terrain. La cour de Rome, en ce qui concerne la convention du 15 septembre, persista dans son attitude passive et résignée. Il n'entrait pas dans les vues de M. Drouyn de Lhuys de chercher à l'en faire sortir. Quelles que fussent les dispositions arrêtées entre Paris et Turin, elles ne pouvaient être accueillies à Rome qu'avec la plus extrême froideur.
Un rapprochement entre le Pape et ceux qui lui avaient pris la majeure partie de ses provinces était
improbable. La seule cliose qu'on pût espérer était de voir le Saint-Siège transiger plus tard avec une situation qui s'imposait. Entre deux pouvoirs aussi dissemblables, les éléments d'une entente faisaient défaut. On pouvait prévoir ou préparer une coexistence : on ne devait pas s'attendre à un accord.
Pendant plusieurs mois, l'acte signé à Paris fut l'objet de récriminations passionnées et d'accusatious contradictoires. Les uns se plaignaient qu'on abandonnât le Pape, les autres qu'on barrât aux Italiens le chemin de leur capitale naturelle.
Un comité de Gênes, qui s'était donné pour mandat de faire prévaloir les solutions extrêmes, adressait le 5 novembre à ses associés de Rome la lettre suivante :
« Chacun comprend que le gouvernement ita- « lien, étant le vil esclave du gouvernement « français dont les chefs sont entièrement do- « minés par un principe de pure ambition, et ce non par le bien de l'humanité, ne pourra ja- « mais nous prêter secours, mais qu'il nous op- (c primerait même, si cela lui était permis, et
c'est pour cela que nous devons, pour notre i propre cause, faire des sacrifices d'argent et de
< vies Ces résultats, sans aucun doute, de-
i vront être heureux et montrer aux nations ' entières que lorsque les vrais fils d'une d'en-
< tre elles veulent se racheter de la servitude, ils i sont capahles de le faire eux-mêmes; qu'il ne
< faut pas, bien plus, que c'est de la bêtise que
' d'espérer dans les infâmes têtes couronnées
' Il faut faire de grands et continuels efforts i jusqu'à ce que la dernière heure des tyrans i soit venue, jusqu'à ce que l'Italie soit re-
< levée par le cri universel de : Vive la Répui blique! n
Les espérances que le parti de l'action avouait ou dissimulait tour à tour étaient faites pour inspirer au cabinet de Turin de mûres réflexions. En laissant la voie ouverte aux entreprises que des hommes exaltés rêvaient, il s'exposait à être jeté malgré lui au milieu des aventures les plus périlleuses.
La convention du 15 septembre, si on l'examine dans son esprit plutôt que dans ses détails, était une ligue entre le gouvernement du roi
DE M. DR0UYX DE LHDYS. 20".
Victor-Emmanuel et le gouvernement français contre la démagogie italienne, dont les exigences prenaient un caractère alarmant. Le cabinet de Turin, qui parlait sans cesse de ses aspirations vers Rome, accueillait avec une mauvaise humeur apparente et une satisfaction secrète les entraves mises à sa marche. En s' appuyant sur un traité conclu avec une puissance étrangère, il gagnait une base de résistance et pouvait toujours mettre en avant l'impossibilité matérielle de donner au parti exalté les satisfactions qu'il réclamait. On était fondé à espérer que cette impossibilité découragerait les meneurs, éloignerait d'eux la majorité et laisserait le gouvernement libre de créer peu à peu à Florence un faisceau d'intérêts suffisant pour établir dans cette ville le centre réel et définitif du royaume.
Pendant les années qui suivirent, on put croire que le transfert de la capitale à Florence atteindrait le résultat que le gouvernement français avait en vue. Jusqu'en 1867, aucune tentative n'est faite contre la convention de 1864. A partir du moment où l'étoile de Napoléon III s'obscurcit, les meneurs italiens deviennent plus
impérieux; le gouvernement du roi Victor-Emmanuel, n'ayant plus les mêmes arguments à leur opposer et ne se croyant plus capable de combattre le mouvement, prend la résolution de le suivre. A mesure que les événements se déroulent en Europe, la situation s'aggrave dans les Etats pontificaux. Il y avait un lien étroit entre les stipulations du 15 septembre et le renom militaire de l'Empire; elles n'eurent plus aucune valeur le jour où l'on commença à douter de sa force.