LE CHRETIEN DOIT SE TOURNER VERS DIEU AU MILIEU DES SOUFFRANCES
ES croix (i) sont propres à nous tenir dans la fréquente présence de Dieu.
Qu'y a-t-il de plus naturel, quand on souffre, que de chercher du soulagement? Mais quel soulagement et quelle consolation ne trouve-t-on pas dans la souffrance, quand on se tourne avec amour du côté de Dieu! Quand vos maux vous pressent, vous envoyez chercher les médecins et les per-
(i) Au marquis de Seignelay.
lyO DIRECTION CHRETIENNE
sonnes de votre famille que vous croyez les plus propres à vous soutenir ; appelez de même à votre secours le médecin d'en haut, qui peut d'autant mieux connaître et guérir vos maux , que c'est lui qui les a faits par miséricorde. Appelez l'unique ami, le vrai consolateur, le père tendre , qui vous portera dans son sein , et qui vous donnera , ou l'adoucissement de vos maux , ou le courage de les souffrir patiemment dans toute leur amertume. Oh! qu'il est doux de sentir une telle ressource en Dieu, et de savoir qu'elle ne peut jamais nous manquer! Il est toujours tout prêt à nous entendre; il sait mieux que nous-mêmes tout ce que nous souffrons. C'est lui qui nous fait souffrir, parce qu'il veut nous épargner d'autres souffrances éternelles que nous méritions. C'est lui qui forme en nous le cri par lequel nous l'appelons à notre secours. Ce cri, dit-il dans l'Ecriture, ne sera pas encore formé
dans votre bouche , et déjà je l'entendrai pour me hâter de vous secourir. Si quelquefois il paraît lent à nous délivrer et à nous venir consoler, c'est qu'il nous fait ce que Jésus- Christ fit à Lazare qu'il aimait tendrement : il attendit tout exprès plusieurs jours pour le laisser mourir, et pour avoir lieu de le ressusciter. Dieu paraît lent pour vous guérir, parce qu'il veut vous laisser à vos maux , afin que vous mouriez à vous-même et à la vie corrompue du siècle.
L'impatience ne délivre d'aucun mal; au contraire, c'est un mal très-cuisant que l'on ajoute à tous les autres pour s'accabler.
La résignation n'augmente point les maux qu'on souffre ; elle les adoucit , elle les charme
même, pour ainsi dire, en découvrant les biens infinis cachés sous ces maux.
Si vous vous accoutumez peu à peu à chercher en Dieu, avec confiance, tout ce qui vous manque en vous-même , vous vous ferez peu à peu une douce et heureuse habitude de vous tourner vers lui , toutes les fois que vos maux vous presseront, comme un petit enfant se retourne vers le sein de sa nourrice, toutes les fois qu'il voit quelque objet qui l'effraie, ou qu'il sent quelque peine. Ce qui vous rend ce retour vers Dieu diflfiicile, c'est que vous le faites avec effort , sans avoir une certaine confiance pleine et simple , et plutôt pour vous sacrifier avec douleur, que pour chercher la consolation de votre cœur. Dieu veut que vous soyez plus libre avec lui. Tournez- vous
AUX PERSONNES DE LA COUR lyB
donc vers lui, moins pour lui donner que pour recevoir de lui ; car vous ne lui donnerez qu'autant qu'il vous donnera. Ouvrez-lui à tout moment votre cœur ; vous recevrez la patience avec l'amour.
(i) Je vous trouve à plaindre dans un emploi qui paraît éclatant, et je vois que ces différentes fonctions qui se suivent de si près, pendant toute l'année, ne vont qu'à vous accabler. Vous avez assez éprouvé ce qu'on appelle prospérités, pour avoir senti combien tout cela est vain et trompeur. Mais outre que ces choses ne donnent aucune paix solide, elles nous vont quitter bientôt, après un petit
(i) Au maréchal de Noailles qui eut des torts graves à l'égard de Fénelon, dans l'affaire du quiétisme.
cercle d'années passées dans la crainte, dans l'inquiétude et dans le mécompte; tout ceci s'évanouira ; le monde, qui nous occupe, disparaîtra à jamais. Les grands emplois ne seront plus que des noms, mais des noms funestes pour ceux qui les auront remplis avec ambition. Tout nous échappera : la vie ne sera plus qu'un songe. La faveur se montrera telle qu'elle est , c'est-à-dire un piège flatteur qui fait perdre la vie éternelle , et qui rend malheureux dès celle-ci. Nous n'avons presque plus, vous et moi, entre nous et l'éternité, que le déclin d'une vie traversée d'infirmités et d'embarras. Nous aurons les langueurs de la vieillesse , si nous y arrivons , et enfin les horreurs de la mort , que Dieu seul peut nous adoucir. Tournez-vous donc vers lui. Ne comptons plus le monde pour rien : il n'est rien, en effet, et c'est folie de le regarder comme quelque chose. Si vous vous abandon-
nez à lui sans réserve, tous les honneurs que le Roi vous a faits se tourneront pour vous en croix et en occasions de mourir à vousmême; par conséquent, tout se tournera à protit. Votre peine même fera votre consolation : vous souffrirez, et vous voudrez bien souffrir. Vous serez dans une servitude continuelle, et, en acceptant en paix cette servitude gênante, vous trouverez la liberté des enfants de Dieu. Le principal est de vous réserver des heures de lecture , de prière et d'application aux biens qui dépendent de vous. Je conçois que vous devez être dans une extrême sécheresse, n'ayant personne à qui vous puissiez ouvrir votre cœur sur les choses de Dieu. Vous auriez besoin de quelque conversation libre , cordiale , qui vous consolât dans vos peines, qui vous ranimât quand vous vous sentez abattu, qui vous réchauffât sur l'amour de Dieu... Vous avez un avantage bien con-
solant , c'est que vous n'avez point à chercher la volonté de Eieu. Elle est toute trouvée; vous n'avez qu'à la suivre : vos fonctions vous la montrent sans cesse. Dieu ne vous laisse ni à choisir, ni à douter sur rien. Vous n'avez qu'à faire pour lui tout ce que vous faites, et qu'à le faire comme travaillant pour lui, c'est-à-dire de votre mieux. Les sujétions, même les plus incommodes, sont des providences manifestes , où vous n'avez qu'à vous laisser mener pas à pas et comme par la main. Ce que je souhaite le plus , c'est que vous ménagiez soigneusement votre santé et vos affaires. Je crains pour vos affaires les grandes dépenses. On s'expose à faire souffrir les créanciers, à laisser ses enfants dans un état violent et, par conséquent, à faire des injustices et d'autres fautes contre la conscience.
(i) Le courage humain est faux; ce n'est qu'un effet de la vanité; on cache son trouble et sa faiblesse : cette ressource est bien courte. Heureux le courage de foi et d'amour I II est simple, paisible, consolant, vrai et inépuisable, parce qu'il est puisé dans la pure source.
Le Dieu de patience et de soulagement vous soutiendra, si vous êtes fidèle à le cher-
(i) Au marquis de Fénelon (Gabriel-Jacques de Salignac), pelit-neveu de l'Archevêque de Cambray, qui réleva lui-même. Ambassadeur en Hollande, sous Louis XV, habile, brave, et toujours religieux. Voltaire disait de lui : « Il faut avouer qu'une armée composée d'hommes de cette sorte serait invincible. »
cher souvent au-dedans de vous avec une confiance filiale. A quel propos disons-nous tous les jours : Notre Père, qui êtes aux deux , si nous ne voulons pas être dans son sein et entre ses bras comme des enfants tendres, simples et dociles ? Comment êtes- vous avec moi, vous qui savez combien je vous aime? Oh! combien le Père céleste est plus père, plus compatissant , plus bienfaisant , plus aimant que moi ! Toute mon amitié pour vous n'est qu'un faible écoulement de la sienne. La mienne n'est qu'empruntée de son cœur; ce n'est qu'une goutte qui vient de cette source intarissable de bonté. Celui qui a compté les cheveux de votre tête , pour n'en laisser tomber aucun qu'à propos et utilement, compte vos douleurs et les heures de vos épreuves. Il est fidèle à ses promesses et à son amour; il ne permettra pas que la douleur vous tente au-dessus de ce que vous pouvez souffrir,
mais il tirera votre progrès de la tentation ou épreuve. Abandonnez-vous donc à lui; laissez-le faire. Portez votre chère croix , qui sera précieuse pour vous, si vous la portez bien. Apprenez à souffrir; en l'apprenant, on apprend tout. Que sait celui qui n'a point été tenté? Il ne connaît ni la bonté de Dieu, ni sa propre faiblesse.
On sait qu'il faut souffrir et qu'on le mérite; cependant on est toujours surpris de la souffrance, comme si on ne croyait ni la mériter, ni en avoir besoin. Il n'y a que le vrai et pur amour qui aime à souffrir, parce qu'il n'y a que le vrai et pur amour qui s'abandonne. La résignation sait souffrir, mais il y a en elle quelque chose qui souffre
l8o DIRECTION CHRÉTIENNE
de souffrir , et qui résiste. La résignation qui ne donne rien à Dieu qu'avec mesure et avec réflexion sur soi , veut bien souffrir ; mais elle se tâte souvent , craignant de souffrir mal. A parler proprement , on est comme deux personnes dans la résignation : l'une dompte l'autre et veille sur elle, pour l'empêcher de se révolter. Dans le pur amour , l'âme se nourrit en silence de la croix et de l'union à Jésus- Christ crucifié , sans aucun retour sur sa souffrance Elle ne dit rien; elle ne remarque
rien. Que fait-elle? Elle souffre.
Il suffit d'être petit et abandonné dans la douleur. Ce n'est point courage ; c'est quelque chose de moins et de plus : de moins, aux yeux du commun des hommes vertueux; de plus, aux yeux de la pure foi. C'est une petitesse en soi qui met l'âme dans toute la grandeur de Dieu. C'est une faiblesse qui désap-
proprie de toute force et qui donne la toutepuissance de Dieu. Quand je suis faible , dit saint Paul, c'est alors que je suis puissant : je puis tout en Celui qui me fortifie.
Espérance en la miséricorde de Dieu
v^E ressens (i) et cette perte, et la douleur dont vous me paraisssez pénétré ; mais je ne saurais être en peine de votre cœur, ne doutant point qu'il ne soit dans la vraie paix qui est toujours inséparable de l'amour de toutes les volontés de Dieu. Je vous plains seulement de cette plaie secrète dont le cœur demeure comme flétri.
(i) Au duc de Chevreuse ; lettre de consolation à propos de la mort de son fils, le chevalier d'Albert, tué au combat de Carpi, le 9 juillet 1701.
AUX PERSONNES DE LA COUR l8!
Mais la souffrance est la vie secrète des âmes ici-bas; car ce n'est que par un sentiment de mort, que se forme en nous le principe d'une nouvelle vie. Tout ce qui semble faire pourrir dans la terre le grain , le fait germer et croître pour la moisson.
Au reste, il ne faut point se laisser aller à des pensées trop affligeantes. Les fragilités d'un âge si tendre et d'une vie si dissipée n'ont pas un aussi grand venin que certains vices de l'esprit , que l'on raffine et que l'on déguise en vertus dans un âge plus avancé. Dieu voit la boue dont il nous a pétris , et a pitié de ses pauvres enfants. D'ailleurs, quoique le torrent des passions et des exemples entraîne un peu un jeune homme, nous pouvons néanmoins en dire ce que l'Eglise dit dans ses prières des agonisants : // a néanmoins , ô ynon Dieu , cru et espéré en vous. Un fond de foi et des principes de religion, qui dorment
au bruit des passions excitées, se réveillent tout-à-coup dans le moment d'un extrême danger. Cette extrémité dissipe soudainement toutes les illusions de la vie , tire une espèce de rideau , ouvre les yeux à l'éternité et rappelle toutes les vérités obscurcies. Si peu que Dieu agisse dans ce moment , le premier mouvement d'un cœur accoutumé autrefois à lui est de recourir à sa miséricorde. Il n'a besoin ni de temps , ni de discours pour se faire entendre et sentir. Il ne dit à Madeleine que ce mot : Marie; et elle ne lui répondit que cet autre mot : Maître ; c'était tout dire. Il appelle sa créature par son nom , et elle est déjà revenue à lui. Ce mot ineffable est tout-puissant ; il fait un cœur nouveau et un nouvel esprit au fond des entrailles. Les hommes faibles, et qui ne voient que les dehors, veulent des préparations , des actes arrangés , des résolutions ex-
AUX PERSONNES DE LA COUR l85
primées. Dieu n'a besoin que d'un instant , où il fait tout, et voit ce qu'il fait.
Il y aurait une présomption horrible à attendre ces miracles de grâce; mais Celui qui défend de les attendre se plait quelquefois à les faire. Vous trouverez dans la cinquième et dans la cinquantième des Homélies de saint Augustin, et en d'autres endroits, que la vie elle-même est une grâce, puisque Dieu ne la prolonge que pour nous inviter jusqu'au dernier moment à nous convertir. N'en doutons donc point. Celui qui veut sincèrement sauver les pécheurs , ne les attend que pour les sauver; et en vain les attendrait-il, s'il leur refusait, dans la dernière heure du combat décisif, le secours nécessaire pour rendre leur salut possible. Consolamini in verbis istis.
l86 DIRECTION CHRÉTIENNE
(i) Nous entrevoyons toujours, dans les coups les plus rigoureux de (la) main paternelle (de Dieu), un dessein secret de miséricorde. Il enlève, dans les bons moments, certains hommes fragiles que l'enchantement du
siècle aurait peut-être fait retomber Il
s'est hâté pour prévenir une chute funeste. Oh ! que nous verrons de merveilles dans l'autre vie , qui nous échappent en celle-ci ! Alors nous chanterons le cantique de joie et de reconnaissance éternelle, pour les événements qui nous font pleurer ici-bas.
Hélas I nous ne voyons, dans les ténèbres présentes , ni le vrai bien , ni le vrai mal. Si Dieu faisait ce qui nous flatte, il perdrait tout. Il sauve tout en brisant nos liens et en nous
(i) Au duc de Chevreuse, à propos de la mort du duc de Montfort, son fils, tué près de Landau, 9 septembre 1704.
faisant crier les hauts cris. Le même coup qui sauve ce que nous aimons , en 1 otant du milieu de l'iniquité, nous détache et nous prépare, par la mort d'autrui , à la nôtre. Que pouvons-nous vouloir, pour nous et pour les nôtres, de ce monde vain et contagieux? S'il est vrai que la foi et l'amour de Dieu fassent toute la vie de notre cœur, devons-nous pleurer, parce que Dieu nous aime mieux que nous ne savons nous aimer nous-mêmes?
Nous plaindrons-nous de ce qu'il ôte de la tentation et du péché ceux qui nous sont chers? Nous fait-il du mal en abrégeant les jours de misère, de combat, de séduction et de scandale? Que voudrions-nous? Un plus long danger, des tentations plus violentes, où les élus mêmes, s'il était possible, succomberaient? Nous voudrions tout ce qui flatte l'amour-propre dans ce lieu d'exil. Dieu nous arrache le poison, et nous pleurons comme un
l88 DIRECTION CHRÉTIENNE
enfant à qui sa mère ôte un joli couteau dont il se pourrait percer le sein.
(i) Le souverain remède aux maux extrêmes de notre nature, ce sont les grandes et vives douleurs. C'est parmi les douleurs que s'accomplit le grand mystère du christianisme, c'est-à-dire le crucifiement intérieur de l'homme. C'est là que se développe toute la vertu de la grâce , et que se fait son opération la plus intime, qui est celle qui nous apprend à nous arracher à nous-mêmes; sans cela, l'amour de Dieu n'est point en nous. Il faut sortir de nous-mêmes, pour être capables de nous donner à Dieu. Afin que nous soyons contraints de sortir de nous-mêmes, il faut
(i) A une dame.
qu'une plaie profonde de notre cœur fasse que tout le créé se tourne pour nous en amertume. Ainsi notre cœur, blessé dans la partie la plus intime, troublé dans ses attaches les plus douces, les plus honnêtes, les plus innocentes, sent bien qu'il ne peut plus se tenir en soi-même, et s'échappe de soi-même pour aller à Dieu.
La lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire m'a coûté des larmes. La douleur de votre perte se joint à la mienne; mais je crois que nous devons entrer, malgré toute notre amertume, dans le dessein de Dieu. Il a voulu récompenser celui que nous regrettons, et nous détacher. Il a voulu même nous ôter un appui humain pour sa gloire, sur lequel nous comptions trop. Il est ja-
loux des plus dignes instruments, et il veut que nous n'attendions l'accomplissement de son ouvrage que de lui-même.
Le principal fruit que Dieu vous prépare de cette épreuve , est de vous apprendre , par une expérience sensible, que vous n'étiez point encore détachée, comme vous vous flattiez de l'être. On ne se connaît que dans l'occasion , et l'occasion n'est donnée par la Providence que pour nous détromper de notre détachement superficiel. Dieu permit l'horrible chute de saint Pierre, pour le désabuser d'une certaine ferveur sensible et d'un courage très-fragile auquel il se confiait vainement. Si vous n'aviez que la croix extérieure, quelque grande et douloureuse qu'elle soit , elle ne vous détromperait point de votre détachement ; au contraire , plus la croix est accablante en soi, plus vous vous sauriez bon gré de ne vous en trouver point accablée ; ce serait
un prodigieux accroissement de confiance, et, par conséquent, une très-dangereuse illusion. La croix n'opère la petitesse et le sentiment de notre misère , qu'autant que l'intérieur nous paraît vide et obscurci, pendant que le dehors nous ébranle. Il faut voir sa pauvreté au-dedans et la supporter; alors la pauvreté se tourne en trésor , et on a tout en n'ayant rien.
LE CHRÉTIEN DOIT TENDRE A LA PERFECTION (l)
LUS VOUS ferez pour Dieu, plus il
fera pour vous : chaque pas que
vous ferez dans le bon chemin se
tournera en paix et en consolation
dans votre cœur.
La perfection même que l'on craint tant, de peur qu'elle ne soit triste et gênante, n'est perfection qu'en ce qu'elle augmente la bonne volonté. Or, à mesure que ce qu'on fait aug-
(i) A un homme du monde.
mente, l'ennui et la gcne diminuent en le faisant ; car on n'est point gêné en ne faisant que les choses qu'on aime à faire. Quand on fait une chose pénible avec un grand amour, ce grand amour adoucit la peine et fait qu'on est content de la souffrir. On ne voudrait pas être soulagé en manquant à l'amour dont on est rempli; on se fait même un plaisir de se sacrifier au bien-aimé. Ainsi, plus on avance dans la perfection, plus on est content de suivre ce qu'on aime. Que voulez-vous de mieux, que d'être toujours content et de ne souffrir jamais aucune croix qui ne vous contente plus que les plaisirs opposés ? C'est ce contentement que vous ne trouverez jamais dans votre cœur en vous livrant ù. vos passions, et qui ne vous manquera jamais en cherchant Dieu.
(i) Il faut lire, prier, se défier de ses inclinations et de ses habitudes, songer qu'on porte le don de Dieu dans un vase fragile, et surtout se nourrir au-dedans par l'amour de Dieu.
Quoiqu'on ait vécu loin de lui, on ne doit pas craindre de s'en rapprocher par un amour familier. Parlez-lui dans votre prière de toutes vos misères, de tous vos besoins, de toutes vos peines, des dégoût mêmes qui pourraient vous venir pour son service. Vous ne sauriez lui parler trop librement et avec trop de confiance. Il aime les simples et les petits ; c'est avec eux qu'il s'entretient. Si vous êtes de ce nombre, laissez là tout votre esprit et toutes vos hautes pensées ; ouvrez-lui votre cœur et
(i) Au chevalier de Toustain, officier aux Gardes.
AUX PERSONNES DE LA COl'R 195
dites-lui tout. Mettez-vous dans une telle préparation de cœur, qu'il puisse vous imprimer les vertus comme il lui plaira : que tout se taise en vous pour l'entendre. Le silence des créatures au dehors, des passions grossières et défi pensées humaines au-dedans, est essentiel pour entendre cette voix qui appelle l'âme à mourir à elle-même et à avouer Dieu en esprit et en vérité. . .
Le meilleur et le dernier usage de noh-e esprit est de nous en défier, d'y renoncer et de le soumettre à celui de Dieu par une foi simple. Il faut dévenir petit enfant; il y a une petitesse qui est bien au-dessus de toute grandeur : heureux qui la connaît ! C'est peu de raisonner, de comparer, de démêler, de prévoir, de conclure; il faut aimer le seul vrai, le seul bon, et demeurer en lui par une volonté stable., L'esprit se jwomène; la volonté est ce qui ne doit jamtiis varier.
Il ne s'agit point de faire beaucoup de choses difficiles : faites les plus petites et les plus communes avec un cœur tourné vers Dieu, et comme un homme qui va à l'unique fin de sa création ; vous ferez tout ce que font les autres, excepté le péché. Vous serez bon ami, poli, officieux, complaisant, gai aux heures et dans les compagnies qui conviennent à un vrai chrétien. Vous serez sobre à table et sobre partout ailleurs; sobre à parler, sobre à dépenser, sobre à juger, sobre à vous mêler, sobre à vous divertir, sobre même à être sage et prévoyant, comme le veut saint Paul (i). C'est cette sobriété universelle dans l'usage des meilleures choses, que l'amour de Dieu fait pratiquer avec une simplicité charmante. On n'est ni sauvage, ni épineux, ni scrupuleux; mais on a au-dedans de soi un
(i) Rom. XII, 3.
principe d'amour qui élargit le cœur, qui adoucit toutes choses, qui, sans gêner ni troubler, inspire une certaine délicatesse pour ne déplaire jamais à Dieu, et qui arrête, quand on est tenté d'aller au-delà des règles.
En cet état on souffre ce que les autres gens souffrent aussi, des fatigues, des embarras, des contre-temps, des oppositions d'humeur, des incommodités corporelles, des difficultés avec soi-même aussi bien qu'avec les autres, des tentations, et quelquefois des dégoûts et des découragements; mais si les croix sont communes avec le monde, les motifs de les supporter sont bien différents. On connaît en Jésus-Christ sauveur le prix et la vertu de la croix. Elle nous purifie, nous détache et nous renouvelle. Nous voyons sans cesse Dieu en tout; mais nous ne le voyons jamais si clairement ni si utilement, que dans les souffrances et les humiliations. La croix est la force de
Dieu même : plus elle nous détruit, plus elle avance l'être nouveau en Jésus-Christ, pour faire un nouvel homme sur les ruines du vieil Adam.
(i) Soyez gai comme un homme qui a trouvé le vrai trésor et qui n'a plus besoin de rien. Vivez au jour la journée, sans vous mettre en peine; car chaque jour, comme dit Jésus-Christ, aura soin de lui-même.
C'est que chaque jour apporte sa grâce et son onction, avec ses peines et ses tentations. Parlez à Dieu familièrement; soyez avec lui simple comme un petit enfant. Plus votre volonté sera morte à tous les vains désirs du siècle et aux plaisirs corrompus, plus vous
(i) Au marquis de Blainville.
goûterez une certaine joie innocente et enfantine qui est infiniment au-dessus des magnifiques divertissements par lesquels les sages du siècle essaient en vain d'apaiser leurs inquiétudes. Ohl qu'ils sont tristes, malheureux, rongés par l'ennui, au milieu des spectacles ! Vous rirez de leur folie qui passe pour une sagesse, et vous aurez la sagesse véritable, en ne voulant plus que Dieu, et en goûtant la joie du Saint-Esprit avec simplicité.
(i) Je ne doute nullement que les avertissements que vous croyez recevoir, depuis deux ans, dans le fond de votre cœur, ne viennent de Dieu et ne soient des grâces très-précieuses. Plus on avance vers Dieu, plus Dieu prend
(i) Au vidame d'Amiens.
possession de nous pour nous avertir, reprendre et corriger en chaque occasion. C'est même dans cette dépendance fidèle et constante de cet avertissement de l'esprit de grâce, que consiste tout votre progrès dans la vie intérieure. Plus Dieu donne, plus il demande : il est bien juste qu'il demande à proportion de ce qu'il donne. On est troublé, dès qu'on résiste ; et c'est une vraie grâce que Dieu nous fasse sentir ce trouble, dès que nous lui manquons : c'est un reproche de l'amour que le bien-aimé fait sentir à l'âme. L'attrait intérieur serait faux et plein d'illusion, s'il nous inspirait autre chose que les vertus évangéliques, et si nous nous imaginions avoir des lumières différentes de celles que la foi nous donne; mais quand cet attrait intérieur ne flatte en rien l'amour-propre, et ne nous jette dans aucune singularité indiscrète, en sorte qu'il ne tend qu'à nous faire mourir à nos
passions et ù nos goûts pour nous attacher à nos devoirs, cet attrait n'est que le mouvement de la grâce et le sentiment de notre conscience. Cette conscience devient plus délicate et plus jalouse pour Dieu contre nous, à mesure que Dieu y est plus écouté et que son amour augmente. Le grand point est de céder à cet attrait. Ne résister point à Dieu, dit l'Écriture, est plus que tous les holocaustes. Au contraire, résister au Saint-Esprit, est le péché qui ne sera pardonne ni en ce monde ni en l'autre. Ne résistez donc pas; la nation des justes n'est qu'amour et obéissance.
Accoutumez- vous ù vous tourner familièrement vers Dieu et à demander son secours, dès qu'il vous demande un sacrifice que vous n'avez pas le courage de lui faire. Votre sensibilité sur les moindres bagatelles à sacrifier montre combien vous avez besoin que Dieu vous les arrache. Oh! qu'on est heureux de
pouvoir faire à Dieu des sacrifices de grand prix, en ne lui sacrifiant que des jeux d'enfant I
(i) Rien ne m'a fait tant de plaisir, que d'apprendre que vous entendez autrement que par le passé les mêmes choses de la vie intérieure que vous croyiez alors bien entendre. Le Maître du dedans instruit bien mieux que ceux da dehors. Quiconque n'a point appris par ces leçons intimes, ne sait rien comme il faut : c'est la même différence que d'avoir ouï parler d'un homme, ou de l'avoir vu. Ecoutez sans cesse Dieu au-dedans et ne vous
(i) Au duc de Chevreuse, gouverneur du duc de Bourgogne, l'un des hommes les plus saints de son temps.
écoutez point. Le silence de l'âme, pour écouter Dieu seul, fait tout.
Moins vous vous écouterez pour écouter Dieu paisiblement en chaque chose, plus vous sentirez votre cœur s'élargir et votre force s'augmenter : Mutaberîs in alium virum (i). Faites-en l'essai, si vous l'osez. Ceux qui croiront, verront les fleuves d'eau vive couler de leurs entrailles ; mais vous ne recevrez que suivant la mesure de votre foi. C'est le peu de foi qui resserre le cœur; c'est l'abandon à Dieu qui le soulage et qui en étend la capacité.;^ Saint Paul dit (2) : Dilatamini, élargissez-vous. Dieu ne demande que de vous en
(1) I Reg. X, r>.
(2) II Cor. VI, i3.
épargner la peine; laissez-le faire, il vous élargira lui-même, pourvu que vous ne repoussiez pas son opération, en écoutant vos réflexions inquiètes ou celles d'autrui.
^e la "Piété (i)
UE ne devons-nous pas à la piété!
C'est elle qui nous a délivrés d'une infinité d'erreurs, et qui nous a fait vaincre nos passions et nos mauvaises habitudes ; qui nous a dégoûtés des plaisirs empoisonnés du monde ; qui nous a convaincus et touchés des vérités salutaires de la religion, et qui nous a garantis des pièges funestes dont le siècle est rempli. Serons-nous ingrats après tant de bienfaits reçus? N'au-
(i) A M""* de Maintenon.
2o6 DIRECTION CHRÉTIENNE
rons-nous point le courage de sacrifier à la piété toutes nos inclinations déréglées, quoi qu'il en puisse coûter à notre amour-propre?,..
Dieu ne s'arrête jamais à l'extérieur, et une vertu superficielle ne saurait l'éblouir. Gardons-nous donc bien de nous contenter d'une conduite extérieurement régulière ; voyons si l'essentiel de la piété se trouve dans nos sentiments et dans nos actions.
Piété utile à tous ; piété simple et désintéressée ; piété constante ; piété qui fait le bien et qui se cache ; piété qui ne cherche point à plaire aux hommes, ou du moins qui ne veut leur plaire que pour plaire à Dieu (i); piété enfin qui va jusqu'à s'oublier soi-même, pour n'être appliquée qu'à la correction de ses défauts et à l'accomplissement de ses devoirs.
Encore une fois, examinons en présence de
(i) Galat. 1, 10.
Dieu si la nôtre est faite de la sorte, et faisons cet examen par rapport à Dieu, par rapport à nous-mêmes, par rapport au prochain :
1° Chacun de nous doit s'examiner soimême pour découvrir s'il est dans les dispositions où il doit être à l'égard de Dieu, et sans lesquelles toute sa piété, quelque fervente qu'elle paraisse au dehors, ne saurait avoir de solidité. Voyons donc si nous aimons à souffrir pour Dieu ; si nous sommes disposés à mourir pour nous unir à lui ; si nous sommes bien aises de nous occuper de lui, et enfin si nous sommes déterminés à nous abandonner à lui. C'est dans l'examen de ces quatre choses que nous reconnaîtrons le véritable état de notre cœur par rapport à Dieu.
2° Par rapport ù nous-mêmes, examinons si notre zèle n'est point une imprudence autorisée du prétexte de la religion ; si notre prudence n'est point une politique charnelle ;
si notre dévotion n'est point un effet de l'humeur ; si notre charité n'est point un amusement. Voilà quatre questions que nous devons nous faire à nous-mêmes.
3*^ Mais non-seulement il faut ainsi examiner les sentiments de notre cœur, il faut encore étudier le détail de nos actions par rapport au prochain. Pour notre conduite extérieure, nous avons trois choses à faire à l'égard du prochain : nous abaisser, agir et souffrir.