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ET LES EMBARRAS EXTÉRIEURS NE DOIVENT POINT

TROUBLER LA VRAIE PIETE (l)

UAND on se tient attaché à Jésus- Christ par la prière et par la fréquentation de ses mystères, l'agitation ne sert souvent qu'à nous affermir.

Cet arbre dont parle David, qui est planté le long des eaux et qui est profondément enraciné, selon les termes de l'Apôtre, dans l'humilité et dans la charité, n'est pas ébranlé par les vents qui arrachent les plantes sans

(i) Au duc de Chevreuse.

racines. Cet arbre est même plus affermi, à mesure qu'il paraît plus agité. Les occasions de vanité, de dissipation, d'ambition, de jalousie, sont pour ces âmes des occasions d'un nouveau mérite. Mais je conviens qu'on a besoin, dans ces rencontres, de s'observer avec grand soin, et de se tenir fortement attaché à Dieu. Pour peu que Dieu se détourne de nous pour punir notre négligence ou nos infidélités, nous nous trouvons bientôt dans l'état où était David, au milieu de sa cour. Hélas! je me croyais affermi dans le bien, disait ce prince selon le cœur de Dieu ; je ne serai jamais ébranlé' dans mes résolutions, disais-je en moi-même ; me voilà fixé pour l'éternité : Dixi in abundantia mea : non movebor in œternum; mais vous n'avez fait que détourner les yeux un moment, ô mon Dieu, et je suis tombé dans le trouble : Avertisti faciem tuam, etfactus sum conturbatus.

Nous avons par nous-mcmcs un si terrible penchant vers les biens sensibles, et nous y sommes poussés avec tant de violence par tout ce qui nous environne, que, pour peu que le Fort d'Israël cesse de nous soutenir, la chute est infaillible. Notre chemin est ghssant, dit le Psaume, et l'Ange exterminateur nous pousse de toute sa force. Qui nous peut soutenir sur le penchant d'un précipice où nous roulons déjii de nous-mêmes? C'est votre seule grâce, ô mon Dieu ; c'est vous seul, ô Jésus, qui avez vaincu le monde, et en nous, et hors de nous, en répandant des douceurs infiniment plus grandes que celles qui nous séduisent. Mais cette grâce ne se communique, dans la voie ordinaire, que par la prière fréquente et les sacrements. Un pauvre, dont les besoins sont continuels, et qui n'a ni force ni adresse pour y remédier de lui-même, n'a d'autre ressource que de prier continuellement, et de

s'adresser à ceux qui peuvent remplir ses besoins. Faut-il donc s'étonner que Jésus-Christ et les Apôtres nous ordonnent de prier continuellement et sans relâche ? Quand il n'y aurait pas un précepte de le faire, notre faiblesse nous devrait suggérer cette pratique. Mais, par malheur, on ne sent pas même ces besoins, quoiqu'ils soient si pressants et si importants. Pour peu que nos forces corporelles s'affaiblissent, nous le sentons promptement et bien vivement; la moindre altération dans la tête ou dans le cœur nous avertit que nous avons besoin du médecin et du remède ; mais souvent nos forces spirituelles sont presque entièrement épuisées avant que nous connaissions notre mal. On attribue à un premier mouvement, à une légère négligence, à une petite faiblesse, ce qui est souvent l'effet et la marque d'une passion dominante et d'un œur corrompu. On aime le monde et ce qui

AUX PERSONNES DE LÀ COUR 2l3

est dans le monde par une vraie affection, et l'on s'imagine qu'on n'a que des vues passagères qui ne laissent nulle impression dans le cœur. Qui est-ce qui peut discerner l'impression passagère que fait le monde sur une âme exposée à son commerce dangereux , d'avec l'atfection permanente qu'il imprime ?

Qui est-ce qui peut discerner si c'est par nécessité et avec répugnance qu'il sert à la vanité, ainsi que parle l'Ecriture, ou si c'est de bon gré et avec plaisir? Que faire donc dans cette incertitude terrible i S'humilier, gémir, prier, soupirer incessamment vers Jésus-Christ. Averte oculos meos, ne videant vanitatem : in via tua vivijica me. C'est une excellente prière pour une âme engagée dans la cour, comme David, c'est-à-dire plongée dans le milieu des attraits du monde. O mon Dieu, vérité souveraine et souverainement aimable, détournez mes yeux de la vanité qui

les environne de toutes parts; et parce que leur mobilité naturelle les fait tourner incessamment vers les objets qui se présentent et qui éclatent, fixez-les, ô mon Dieu, en vous présentant vous-même et vous faisant sentir avec cette force qui fait que les grands objets attirent uniquement notre attention et notre vue! Mais ne vous contentez pas, Seigneur, de détourner une fois mes yeux de la vanité : hélas ! je rechercherais bientôt avec empressement ces misérables, mais agréables objets dont vous m'avez ôté la vue : faites-moi entrer uniquement dans cette voie de justice et de sainteté, où la vanité ne se présente plus à ceux qui vous aiment ; In via tua vivifica me : mettez-moi dans cette voie où l'on ne voit, où l'on n'entend, de quelque côté qu'on se tourne, que vérité et charité. Remplissez incessamment mon esprit et même mon imagination de pensées et d'images qui me portent

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à vous; pénétrez mon cœur de cette ineffable suavité qui attire les âmes ù l'odeur de vos parfums; consacrez même mon corps par l'infusion de votre esprit et par l'attouchement de votre chair sainte, en sorte que ma chair, aussi bien que mon cœur, tressaille vers le Dieu vivant. Faites, ô Jésus, que, devenu par votre grâce, par mon baptême, par la confirmation et par l'Eucharistie, votre temple votre enfant, l'un de vos membres, la chair de votre chair, l'os de vos os, je n'aie plus d'autres mouvements que les vôtres I Que s'il n'est pas de votre Providence ni de mon utilité que je sois exempt de toute tentation, empêchez au moins, ô Dieu tout-puissant, empêchez que je n'y succombe! Il est de votre gloire que vous vainquiez le démon en moi, comme vous l'avez vaincu en vous-même, non en l'empêchant de tenter, mais cù. repoussant sa tentation. Mais faites donc, Seigneur j

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que lorsque cet esprit séducteur me tentera, ou par la sensualité, ou par la curiosité, ou par l'ambition, je ne sois non plus ébranlé que vous le fûtes dans le désert ; s'il me montre la gloire du monde, en me flattant qu'il m'en fera part, pourvu que je l'adore, détournez alors mes yeux de la vanité; faites-moi sentir l'illusion de ses vaines promesses, et gravez vivement et profondément au fond de mon cœur ces vérités par où vous dissipâtes la vanité de Satan, qu il ne faut adorer que Dieu; qu'îV ne faut servir que lui seul.

Il est difficile, dans un temps et dans un pays où tout dissipe, où tout séduit ou du moins affaiblit, de ne pas sentir quelque altération ; mais il n'est pas impossible de demeurer ferme, quand c'est l'Esprit saint qui affer-

mit. Il y a une parole d'un grand poids dans Y Histoire ecclésiastique, au sujet d'une sainte dame qui fut exposée à de terribles épreuves dans le monde : Tanto pondère Jïxit eam Spiritus Sanctiis, ut immobilis permaneret. On n'acquiert guère ce degré de fermeté que par des prières vives, fréquentes, humbles et pures. Il y faut joindre la réception fréquente de ce corps sacré formé par l'Esprit saint, qui est lui-même une source inépuisable de l'esprit de sainteté. Je suppose toujours qu'on mène une vie chrétienne. Il ne faut point d'autre préparation pour l'Eucharistie, quand on examine les choses dans le fond. Quiconque est sain, ou légèrement intirme, doit manger, s'il ne veut insensiblement s'atîaiblir et mourir. Les voyages n'empêchaient pas les premiers chrétiens de rompre le pain et de le manger. Ils le portaient avec eux, ce pain du ciel, de peur d'en être privés par des accidients

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imprévus. Si l'on vit de l'esprit de Jésus- Christ, on a droit de se nourrir de son corps. Plaise à cet Esprit saint de descendre sur nous avec les mêmes dons qu'il descendit sur les premiers disciples! Enivrons-nous de cet Esprit saint, ne nous souvenons plus ni de nos premières faiblesses pour nous abattre, ni des charmes du monde pour nous laisser attirer. Oublions tout, comme les Apôtres, hors les vérités saintes et les biens éternels que cette divine ivresse de l'esprit fait connaître et goûter. Que tout le reste nous paraisse une illusion, telle qu'elle est dans le fond, une ombre et un songe. C'est ainsi que l'Écriture parle de ces misérables plaisirs, de ces biens périssables, qui passent avec plus de rapidité que les songes et les ombres. Un homme qui, pendant son sommeil, s'est trouvé dans les délices et dans l'opulence, dit le lendemain, en se retrouvant malheureux : Que mon bon-

heur est bientôt passé! ce n'était qu'un songe. Hélas! que diront à la mort ces hommes de richesses et de plaisirs, dont parle David, lorsque, se réveillant de leur léthargie, ils ne trouveront rien dans leurs mains ni dans leur cœur? On appelle un songe l'agréable illusion d'une nuit, qui dans la vérité a une solidité et une durée très-réelle par rapport à la brièveté de notre vie. Comment appellera-t-on cette illusion d'un moment, quand ce moment durerait toute la vie, dès qu'on entrera dans l'éternité?

Heureux qui est véritablement délivré! Il n'y a que le Fils de Dieu qui déUvre ; mais il ne délivre qu'en rompant tout lien : et comment le rompt-il? C'est par ce glaive qui sépare l'époux et l'épouse, le père et le fils, le

frère et la sœur. Alors le monde n'est plus rien : mais tandis qu'il est encore quelque chose, la liberté n'est qu'en paroles, et on est pris comme un oiseau qu'un filet tient par le pied. Il paraît libre, le fil ne se voit point ; il s'envole, mais il ne peut voler au-delà de la longueur de son filet, et il est captif.

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SANCTIFICATION DES ACTIONS ORDINAIRES (l)

|E comprends que ce que vous désirez de moi , ce n'est pas seulement d'établir de grands principes pour trouver la nécessite de bien employer le temps : il y a longtemps que la grâce vous en a persuadé. On est heureux , quand on trouve des âmes avec qui il y a , pour ainsi dire , plus de la moitié du chemin de fait. Mais que cette parole ne paraisse pas vous flatter ; il en reste encore beaucoup à faire , et il y a bien loin

(i) A une dame de la cour.

depuis la persuasion de l'esprit et la bonne disposition du cœur, jusqu'à une pratique exacte et fidèle.

Rien n'a été plus ordinaire dans tous les temps, et rien ne l'est plus encore aujourd'hui , que de rencontrer des âmes parfaites et saintes en spéculation. Vous les connaître:^ par leurs œuvres et par leur conduite, dit le Sauveur du monde (i) , et c'est la seule règle qui ne trompe point , pourvu qu'elle soit bien développée ; c'est par là que nous devons juger de nous-mêmes.

Il y a plusieurs temps à distinguer dans notre vie ; mais la maxime qui doit se répandre universellement sur tous les temps, c'est qu'il ne doit point y en avoir d'inutile; qu'ils entrent tous dans l'ordre et dans l'enchaînement de notre salut ; qu'ils sont tous chargés

(i) Matth. vu.

de plusieurs devoirs que Dieu y a attachés de sa propre main , et dont il doit nous demander compte : car, depuis les premiers instants de notre être jusqu'au dernier moment de notre vie, Dieu n'a point prétendu nous laisser de temps vide, et qu'on puisse dire qu'il ait abandonné ù notre discrétion , ni pour le perdre. L'importance est de connaître ce qu'il désire que nous en fassions. On y parvient, non par une ardeur empressée et inquiète, qui serait plutôt capable de tout brouiller que de nous éclairer sur nos devoirs , mais par une soumission sincère à ceux qui nous tiennent la place de Dieu; en second lieu, par un cœur pur et droit qui cherche Dieu dans la simplicité , et qui combat sincèrement toutes les duplicités et les fausses adresses de l'amour-propre, à mesure qu'il les découvre : car on ne perd pas seulement le temps en ne faisant rien ou en faisant le mal , mais on le perd aussi en fai-

sant autre chose que ce que l'on devrait , quoique ce que l'on fait soit bon

Un moyen général pour bien employer le temps, c'est de s'accoutumer à vivre dans une dépendance continuelle de l'Esprit de Dieu, recevant de moment en moment ce qu'il lui plaît de nous donner ; le consultant dans les doutes où il faut prendre notre parti sur-lechamp ; recourant à lui dans les affaiblissements où la vertu tombe comme en défaillance ; l'invoquant et s'éievant vers lui , lorsque le cœur, entraîné par les objets sensibles, se voit conduit imperceptiblement hors de sa route , se surprend dans l'oubli et dans l'éloignement de Dieu.

Heureuse l'àme qui, par un renoncement sincère à elle-même , se tient sans cesse entre les mains de son Créateur , prête à faire tout ce qu'il voudra , et qui ne se lasse point de lui dire cent fois le jour : Seigneur, que voule^-

VOUS que je fasse (i) ? Enseîgne:{-moi à faire votre sainte volonté , puisque vous êtes mon Dieu (2). Vous montrerez que vous êtes mon Dieu en me l'enseignant , et moi que je suis votre créature en vous obéissant. En quelles mains, grand Dieu , scrais-je mieux que dans les vôtres? Hors de lu mon âme est toujours exposée aux attaques de ses ennemis, et mon salut toujours en danger. Je ne suis qu'ignorance et que faiblesse, et je tiendrais ma perte assurée si vous me laissiez ù ma propre conduite , disposant ù mon gré du temps précieux que vous me donnez pour me sanctifier, et marchant aveuglément dans les voies de mon

propre cœur

Le temps des affaires et des occupations extérieures n'a besoin, pour être bien employé,

(1) Act. IX , 6.

(2) Ps. cxLii, 10.

que d'une simple attention aux ordres de la Providence. Comme c'est elle qui nous les prépare et qui nous les présente, nous n'avons qu'à la suivre avec docilité , et soumettre entièrement à Dieu notre humeur, notre volonté propre , notre délicatesse , notre inquiétude, les retours sur nous-mêmes, ou bien l'épanchement , la précipitation , la vaine joie et les autres passions qui viennent à la traverse , selon que les choses que nous avons à traiter nous sont agréables ou incommodes.

Il faut bien prendre garde à ne pas se laisser accabler par ce qui vient du dehors , et à ne se pas noyer dans la multitude des occupations extérieures, quelles qu'elles puissent être.

Nous devons tâcher de commencer toutes nos entreprises dans la vue de la pure gloire de Dieu, les continuer sans dissipation et les finir sans empressement et sans impatience.

Le temps des entretiens et des divertissements est le plus dangereux pour nous, et peut être le plus utile pour les autres : on y doit être sur ses gardes, c'est-à-dire plus fidèle en la présence de Dieu. La pratique de la vigilance chrétienne, tant recommandée par Notre-Seigneur ; les aspirations et les élévations d'esprit et de cœur vers Dieu , non-seulement habituelles , mais actuelles , autant qu'il est possible, par les vues simples que la foi donne ; la dépendance douce et paisible que l'âme garde envers la grâce, qu'elle reconnaît pour le seul principe de sa sûreté et de sa force : tout cela doit être mis alors en usage pour se préserver du poison subtil qui est souvent caché sous les entretiens et les plaisirs , et pour savoir placer avec sagesse ce qui peut instruire et édifier les autres. Cela est nécessaire surtout pour ceux qui ont entre les mains un grand pouvoir, et

dont les paroles peuvent faire ou tant de bien ou tant de mal.

Les temps libres sont ordinairement les plus doux et les plus utiles pour nous-mêmes. Nous ne pouvons guère en faire un meilleur emploi que de les consacrer à réparer nos forces (je dis même nos forces corporelles) dans un commerce plus secret et plus intime avec Dieu. La prière est si nécessaire et est la source de tant de biens, que l'âme qui a trouvé ce trésor ne peut s'empêcher d'y revenir, dès qu'elle est laissée à elle-même.

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SANCTIFICATION DES DIVERTISSEMENTS PERMIS OU OBLIGATOIRES (l)

^ous ne devez point , ce me semble , VOUS embarrasser sur les divertisse- ^ ments où vous ne pouvez éviter de prendre part. Il y a bien des gens qui veulent qu'on gémisse de tout , et qu'on se gène continuellement en excitant en soi le dégoût des amusements auxquels on est assujéti. Pour moi, j'avoue que je ne saurais m'accommoder de cette rigidité. J'aime mieux

(i) A une personne de la cour.

quelque chose de plus simple , et je crois que Dieu même l'aime beaucoup mieux. Quand les divertissements sont innocents en euxmêmes, et qu'on y entre par les règles de l'état où la Providence nous met, alors je crois qu'il suffit d'y prendre part avec modération et dans la vue de Dieu. Des manières plus sèches, plus réservées , moins complaisantes et moins ouvertes, ne serviraient qu'à donner une fausse idée de la piété aux gens du monde, qui ne sont déjà que trop préoccupés contre elle , et qui croiraient qu'on ne peut servir Dieu que par une vie sombre et chagrine

Marchons dans la simplicité du cœur, avec la paix et la joie qui sont les fruits du Saint- Esprit. Qui marche en la présence de Dieu , dans les choses les plus indifférentes , ne cesse point de faire l'œuvre de Dieu , quoiqu'il ne paraisse rien faire de solide et de sérieux. Je

AUX PERSONNES DE LA COUR 23l

suppose toujours qu'on est dans l'ordre de Dieu, et qu'on se conforme aux règles delà Providence, dans sa condition, en faisant ces choses indifférentes.

La plupart des gens , quand ils veulent se convertir ou se réformer , songent bien plus à remplir leur vie de certaines actions difficiles et extraordinaires , qu'à purifier leurs intentions et à mourir ù leurs inclinations naturelles , dans les actions les plus communes de leur état : en quoi ils se trompent fort souvent. Il vaudrait beaucoup mieux changer moins les actions, et changer davantage la disposition du cœur qui les fait faire. Quand on est déjà dans une vie honnête et réglée , il est bien plus pressé , pour devenir véritablement chrétien , de changer le dedans que le dehors. Dieu ne se paie ni du bruit des lèvres, ni de la posture du corps , ni des cérémonies extérieures : ce qu'il demande , c'est une vo-

lonté qui ne soit plus partagée entre lui et aucune créature; c'est une volonté souple dans ses mains , qui ne désire et ne rejette rien , qui veuille sajQs réserve tout ce qu'il veut , et qui ne veuille jamais , sous aucun prétexte, rien de tout ce qu'il ne veut pas.

Portez cette volonté toute simple , cette volonté toute pleine de celle de Dieu , partout où sa Providence vous conduit. Cherchez Dieu dans ces heures qui paraissent si vides ; et elles seront pleines pour vous, puisque Dieu vous y soutiendra. Les amusements mêmes les plus inutiles se tourneront en bonnes œuvres , si vous n'y entrez que selon la vraie bienséance , et pour vous y conformer à l'ordre de Dieu. Que le cœur est au large , quand Dieu ouvre cette voie de simplicité I On marche comme de petits enfants, que la mère mène par la main et qui se laissent mener, sans se mettre en peine du lieu où ils

vont. On est content d'être assujéti, on est content d'être libre; on est prêt à parler, on est prêt ù se taire. Quand on ne peut dire des choses édifiantes , on dit des riens d'aussi bon cœur ; on s'amuse ù ce que saint François de Sales appelle des joyeusetés ; par là on se délasse en délassant les autres.

Vous me direz peut-être que vous aimeriez mieux être occupé de quelque chose de plus sérieux et de plus solide. Mais Dieu ne l'aime pas mieux pour vous, puisqu'il choisit ce que vous ne choisiriez pas. Vous savez que son goût est meilleur que le vôtre. Vous trouveriez plus de consolation dans les choses solides dont il vous a donné le goût; et c'est cette consolation qu'il veut vous ôter ; c'est ce goût qu'il veut mortifier en vous , quoiqu'il soit bon et salutaire Oh! que la

piété, quand elle est prise par le principe fondamental de la volonté de Dieu , sans consul-

ter le goût , ni le tempérament , ni les saillies d'un zèle excessif, est simple, douce, aimable, discrète et sûre dans toutes ses démarches î On vit à peu près comme les autres gens, sans affectation , sans apparence d'austérité , d'une manière sociable et aisée, mais avec une sujétion perpétuelle à tous ses devoirs, avec un renoncement sans relâche à tout ce qui n'entre point , d'un moment à l'autre , dans l'ordre de Dieu sur nous , enfin avec une vue pure de Dieu, à qui on sacrifie tous les mouvements irréguliers de la nature. Voilà l'adoration en esprit et en vérité que Jésus-Christ

et son Père cherchent

Vous me demanderez sans doute par quels moyens on peut parvenir à se conserver dans cette pureté d'intention , dans une vie si commune et qui paraît si amusée? On a bien de la peine , direz-vous , à défendre son cœur contre le torrent des passions et des mauvais

exemples du monde , lorsqu'on est à toute heure en garde contre soi-même ; comment pourra-t-on donc espérer de se soutenir, si l'on s'expose avec tant de facilité aux divertissements qui empoisonnent , ou qui , du moins, dissipent avec tant de danger une âme chrétienne?

J'avoue le danger et je le crois encore plus grand qu'on ne saurait le dire. Je conviens de la nécessité de se précautionner contre tant de pièges, et voici ù quoi je voudrais réduire ces précautions.

Premièrement , je crois que vous devez poser comme fondement de tout, la lecture et la prière. Je ne parle point ici d'une lecture de curiosité pour vous rendre savant sur les

questions de religion; rien n'est plus vain

Je ne voudrais que des lectures simples, éloignées des moindres subtilités , bornées aux choses d'une pratique sensible , et qui soient

toutes tournées à nourrir le cœur Q.uand

vous ferez vos lectures, non pour savoir davantage , mais pour apprendre mieux à vous défier de vous-même, elles se tourneront toutes à profit. Ajoutez à la lecture la prière, oii vous méditerez en profond silence quelque grande vérité de la religion. Vous pouvez le faire en vous attachant à quelque action ou à quelque parole de Jésus-Christ. Après avoir été convaincu de la vérité que vous voudrez considérer, faites-en l'application sérieuse et précise pour la correction de vos défauts en détail ; formez vos résolutions devant Dieu , et demandez-lui qu'il vous anime, pour vous faire accomplir ce qu'il vous donne le courage de lui promettre. Quand vous apercevrez que votre esprit s'égarera pendant cet exercice, ramenez-le doucement, sans vous inquiéter et sans vous décourager jamais de l'importunité de ces distractions, qui sont opi-

niàtres. Tandis qu'elles seront involontaires, elles ne pourront vous nuire; au contraire, elles vous serviront plus qu'une prière accompagnée d'une consolation et d'une ferveur toute sensible; car elles vous humilieront, vous mortifieront , et vous accoutumeront îl chercher Dieu purement pour lui-même , sans mélange d'aucun plaisir. Pourvu que vous soyez fidèle à vous dérober des temps réglés, soir et matin, pour pratiquer ces choses, vous verrez qu'elles vous serviront de contre-poison contre les dangers qui vous environnent. Je dis le soir et le matin , parce qu'il faut renouveler de temps en temps la nourriture de l'âme aussi bien que celle du corps, pour empêcher qu'elle ne tombe en défaillance, en

s'épuisant dans le commerce des créatures

La seconde précaution que je crois nécessaire , est de prendre , suivant qu'on est libre et qu'on sent son besoin , certains jours pour

se retirer entièrement, et pour se recueillir. C'est là qu'on guérit secrètement , aux pieds de Jésus-Christ, toutes les plaies de son cœur, et qu'on efface toutes les impressions malignes du monde. Cela sert même à la santé ; car , pourvu qu'on sache user simplement de ces courtes retraites, elles ne reposent pas moins le corps que l'esprit.

Troisièmement , je suppose que vous vous bornez aux divertissements convenables à la profession de piété que vous faites, et au bon exemple que le monde même attend de vous...

Je suis persuadé qu'en vous attachant à ces règles , qui sont simples , vous attirerez sur vous une abondante bénédiction. Dieu, qui vous mènera comme par la main dans ces divertissements, vous y soutiendra. La joie de sa présence vous sera plus douce que tous les plaisirs qui vous seront offerts. Vous y serez modéré, discret et recueilli sans contrainte,

sans affectation, sans sécheresse incommode aux autres. Vous serez, suivant la parole de saint Paul , au milieu de ces choses comme n'y étant pas; et y montrant néanmoins une humeur gaie et complaisante , vous serez tout

à tous

Dans chaque moment où Dieu vous appliquera à faire quelque chose, il vous donnera la facilité et le courage selon votre besoin. Voilà le pain quotidien que nous demandons à toute heure , et qui ne nous manquera jamais; car notre Père, bien loin de nous abandonner, ne cherche qu'à trouver nos cœurs ouverts pour y verser des torrents de grâce.

Heureux donc ceux que Dieu arrache à leur propre volonté, pour les attacher à la sienne! Autant ceux qui s'enchaînent eux-

mêmes par leurs passions sont misérables, autant ceux que Dieu prend plaisir à enchaîner de ses propres mains sont libres et heureux. Dans cette captivité apparente, ils ne font plus ce qu'ils voudraient : tant mieux; ils font, depuis le matin jusqu'au soir, contre leur goût , ce que Dieu veut qu'ils fassent ; il les tient comme pieds et mains liés dans les liens de sa volonté; il ne les laisse jamais un seul moment à eux-mêmes ; il est jaloux de ce moi tyrannique qui veut tout pour lui-même; il mène sans relâche, de sujétion en sujétion , d'importunité en importunité, et vous fait accomplir ses plus grands desseins par des états d'ennui , de conversations puériles et d'inutilité dont on est honteux. Il presse Tâme fidèle et ne la laisse plus respirer : à peine un importun s'en va , que Dieu en envoie un autre pour avancer son œuvre. On voudrait être libre pour penser à Dieu , mais

on s'unit bien mieux ù lui, en sa volonté crucifiante, qu'en se consolant par des pensées douces et affectueuses de ses bontés. On voudrait être à soi pour être plus à Dieu ; on ne songe point que rien n'est moins propre pour être à Dieu , que de vouloir encore être à soi. Ce moi du vieil homme , dans lequel on veut rentrer pour s'unir à Dieu , est mille fois plus loin de Inique la bagatelle la plus ridicule; car il y a , dans ce moi, un venin subtil qui n'est point dans les amusements de l'enfance

La peine que l'on souffre dans cet état de sujétion est une lassitude de la nature qui voudrait se consoler, et non un attrait de l'Esprit de Dieu. On croit regretter Dieu, et c'est soimême qu'on regrette ; car ce que l'on trouve de plus pénible dans cet état gênant et agité, c'est qu'on ne peut jamais être libre avec soimême ; c'est le goût du moi qui nous reste et

qui demanderait un état plus calme pour jouir à notre mode de notre esprit , de nos sentiments et de toutes nos bonnes qualités , dans la société de certaines personnes délicates qui seraient propres à nous faire sentir tout ce que le moi a de flatteur ; ou bien on voudrait jouir en silence de Dieu et des douceurs de la piété, au lieu que Dieu veut jouir de nous et nous rompre, pour nous accommoder à toutes ses volontés.

Il mène les autres par l'amertume des privations ; pour vous , il vous conduit par l'accablement de la jouissance des vaines prospérités : il rend votre état dur et pénible, à force d'y mettre ce que les aveugles croient qui fait la parfaite douceur de la vie

En pensant à la misère de votre faveur, à la servitude où vous gémissez, les paroles de Jésus-Christ à saint Pierre me sont revenues à l'esprit : Autrefois , tu marchais comme tu

voulais; mais quand tu seras dans un âge plus avancé, un autre plus fort que toi te guidera et te mènera où tu ne voudras pas aller (i). Laissez-vous aller et mener ; n'hésitez point dans la voie; vous irez, comme saint Pierre , où la nature jalouse de sa vie et de sa liberté ne veut point aller : vous irez au pur amour, au parfait renoncement, à la mort totale de votre volonté , en accomplissant celle de Dieu qui vous mène selon son bon plaisir. Il ne faut pas attendre la liberté et la retraite pour se détacher de tout , et pour vaincre le vieil homme : la vue d'une situation libre n'est qu'une belle idée; peut-être n'y parviendrons-nous jamais. Il faut se tenir prêt à mourir dans la servitude de notre état. Si la Providence prévient nos projets de retraite, nous ne sommes point à nous ; et Dieu ne

(i) Joan. XXI , 18.

nous demandera que ce qui dépend de nous. Les Israélites , dans Babylone , soupiraient après Jérusalem ; mais combien y en eut-il qui ne revirent jamais Jérusalem, et qui finirent leur vie à Babylone I Quelle illusion , s'ils eussent toujours différé, jusqu'à ce temps de leur retour dans leur patrie , à servir fidèlement le vrai Dieu, et à se perfectionner! Peut-être serons-nous comme ces Israélites.

FIDÉLITÉ DANS LES PETITES CHOSES (l)

AiNT François de Sales dit qu'il en est des grandes vertus et des petites fidélités comme du sel et du sucre :

le sucre a un goût plus exquis, mais il n'est pas d'un si fréquent usage ; au contraire, le sel entre dans tous les aliments nécessaires à la vie. Les grandes vertus sont rares; l'occasion n'en vient guère : quand elle se présente, on y est préparé par tout ce qui précède; on s'y excite par la grandeur du sacrifice; on y est soutenu, ou par l'éclat de

(i) Avis adressés sans doute à M""' de Maintenon.

l'action que l'on fait aux yeux des autres, ou par la complaisance qu'on a en soi-même dans un effort qu'on trouve extraordinaire. Les' petites occasions sont imprévues ; elles reviennent à tout moment ; elles nous mettent sans cesse aux prises avec notre orgueil, notre paresse, notre hauteur, notre promptitude et notre chagrin ; elles vont à rompre notre volonté en tout et à ne nous laisser aucune réserve. Si on veut y être fidèle, la nature n'a jamais le temps de respirer, et il faut qu'elle meure à toutes ses inclinations. On aimerait cent fois mieux faire à Dieu certains grands sacrifices, quoique violents et douloureux, à condition de se dédommager par la liberté de suivre ses goûts et ses habitudes dans tous les petits détails. Ce n'est pourtant que par la fidélité dans les petites choses que la grâce du véritable amour se soutient et se distingue des ferveurs passagères de la nature

Considérez que Dieu ne cherche pas tant nos actions, que le motif d'amour qui les fait faire et la souplesse quil exige de notre volonté. Les hommes ne jugent presque nos actions que par le dehors : Dieu compte pour rien, dans nos actions, tout ce qui éclate le plus aux yeux des hommes. Ce qu'il veut, c'est une intention pure, c'est une volonté prête à tout et souple dans ses mains, c'est un sincère détachement de soi-même. Tout cela s'exerce plus fréquemment, avec moins de danger pour l'orgueil, et d'une manière qui nous éprouve plus rigoureusement dans les occasions communes, que dans les extraordinaires

On se trompe d'autant plus aisément sur les petites choses, qu'on les croit plus innocentes, et qu'on s'imagine y être moins attaché. Cependant, quand Dieu nous les ôte, nous pouvons facilement reconnaître, par la

douleur de la privation, combien l'attachement et l'usage étaient excessifs et inexcusables. D'ailleurs, si on néglige les petites choses, on scandalise à toute heure sa famille, son domestique et tout le public. Les hommes ne peuvent s'imaginer que notre piété soit de bonne foi, quand notre conduite paraît en détail lâche et irrégulière. Quelle apparence de croire que nous ferions sans hésiter les plus grands sacrifices, pendant que nous succombons dès qu'il est question des plus petits ?

Mais ce qu'il y a de plus dangereux, c'est que l'âme, par la négligence des petites choses, s'accoutume à l'infidélité. Elle contriste le Saint-Esprit, elle se laisse à elle-même, elle compte pour rien de manquer à Dieu. Au contraire, le vrai amour ne voit rien de petit; tout ce qui peut plaire ou déplaire à Dieu lui paraît toujours grand. Ce n'est pas que le vrai amour jette l'âme dans la gêne et dans le

scrupule, mais c'est qu'il ne met point de bornes à sa fidélité. Il agit simplement avec Dieu ; et, comme il ne s'embarrasse point des choses que Dieu ne lui demande pas, il ne veut aussi jamais hésiter un seul instant sur celles que Dieu lui demande, soit grandes, soit petites. Ainsi ce n'est point par gène qu'on devient alors fidèle et exact dans les moindres choses; c'est par un sentiment d'amour qui est exempt des réflexions et des craintes des âmes inquiètes et scrupuleuses. On est comme enchaîné par l'amour de Dieu. En même temps que Pieu jaloux presse l'âme, la pousse sans relâche sur les moindres détails, et semble lui ôter toute liberté, elle se trouve au large, et elle jouit d'une profonde paix en lui. Oh! qu'elle est heureuse !

Au reste, les personnes qui ont naturellement moins d'exactitude sont celles qui doivent se faire une loi plus inviolable sur les

petites choses. On est tenté de les mépriser; on a l'habitude de les compter pour rien ; on n'en considère point assez la conséquence ; on ne se représente point assez le progrès insensible que font les passions; on oublie même les expériences les plus funestes qu'on a faites. On aime mieux se promettre de soi une fermeté imaginaire et se fier à son courage, tant de fois trompeur, que de s'assujétir à une fidélité continuelle. C'est un rien, dit-on. Oui, c'est un rien, mais un rien qui est tout pour vous; un rien que vous aimez jusqu'à le refuser à Dieu; un rien que vous méprisez en paroles pour avoir un prétexte de le refuser : mais, dans le fond, c'est un rien que vous réservez contre Dieu, et qui vous perdra.

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