‹ Direction chrétienneChapitre 20 sur 36 · LE SACRIFICE DE NOUS-MEMES A DIEU DOIT ETRE COMPLET · texte numérisé non relu

LE SACRIFICE DE NOUS-MEMES A DIEU DOIT ETRE COMPLET

ouvENT (i) tout ce que nous offrons à Dieu n'est point ce qu'il veut. Ce qu'il veut le plus de nous, c'est ce que nous voulons moins lui donner, et que nous craignons qu'il ne nous demande. C'est Isaac, fils unique, fils bienaimé, qu'il veut qu'on immole sans compassion. Tout le reste n'est rien à ses yeux : et il permet que tout le reste se fasse d'une manière pénible et infructueuse, parce que sa

(i) A la comtesse de Gramont.

bénédiction n'est point dans ce travail d'une âme partagée; il veut tout, et jusque-là point de repos. Qui est-ce, dit l'Écriture, qui a résisté à Dieu, et qui a pu être en paix? Voulez-vous y être, et engager Dieu à bénir vos travaux, ne réservez rien; coupez jusques au vif : brûlez, n'épargnez rien, et le Dieu de paix sera avec vous. Quelle consolation, quelle liberté, quelle force, quel élargissement de cœur, quel accroissement de grâce, quand on ne laisse plus rien entre Dieu et soi et qu'on a fait, sans hésiter, les derniers sacrifices!

(i) Il faut agir toute la journée avec le même esprit de paix et de dépendance qu'on a dans l'oraison, le matin. Il faut être comme si

(i) Au duc de Chaulnes.

on lisait dans un livre la volonté de Dieu à toutes les heures du jour, pour l'accomplir sans trouble ni inquiétude. Un bon domestique suit son maître à droite, à gauche, vite et lentement ; il descend, il monte, il sort, il rentre : tout lui est indifférent, pourvu qu'il obéisse. C'est ainsi que nous devons être sans cesse dans la main de Dieu. Il n'y a que la volonté propre qui est raide^ embarrassée et dans le découragement. C'est elle qui manque de temps pour tout, et qui ne s'en laisse pas pour le principal, en le laissant absorber par les minuties.

... Dieu a fait deux choses que lui seul peut faire; l'une de se montrer à nous avec tous ses droits sur sa créature et avec tous les charmes de sa bonté

La seconde merveille que Dieu fait est de remuer notre cœur comme il lui plaît , après avoir éclairé notre esprit. Il ne se contente pas de se montrer infiniment aimable, mais il se fait aimer en produisant par sa grâce son amour dans nos cœurs

Vous direz peut-être que vous voulez savoir en détail ce que c'est que se renoncer. . .

On comprend aisément que nous devons renoncer aux plaisirs criminels, aux fortunes injustes et aux grossières vanités, parce que le renoncement à toutes ces choses consiste dans un mépris qui les rejette absolument et qui en condamne toute jouissance : mais il n'est pas aussi facile de comprendre le renoncement aux biens légitimement acquis, aux douceurs d'une vie honnête et modeste, enfin aux honneurs qui viennent de la bonne réputation et d'une vertu qui s'élève au-dessus de l'envie.

Ce qui fait qu'on a peine à comprendre qu'il faille renoncer à ces choses, c'est qu'on ne doit pas les rejeter avec horreur, et qu'au contraire , il faut les conserver pour en user selon l'état où la Providence* nous met.

On a besoin des consolations d'une vie douce et paisible pour se soulager dans les embarras de sa condition; il faut, pour les honneurs, avoir égard aux bienséances; il faut conserver pour ses besoins le bien qu'on possède. Comment donc renoncer à toutes ces choses pendant qu'on est occupé du soin de les conserver? C'est qu'il faut, sans passion, faire modérément ce que l'on peut pour conserver ces choses , afin d'en faire un usage sobre , et non pas en vouloir jouir et y mettre son cœur.

Je dis un usage sobre, parce que, quand on ne s'attache point à une chose avec passion, pour en jouir et pour y chercher son bonheur.

on n'en prend que ce qu'on ne peut s'empêcher d'en prendre , comme vous voyez qu'un sage et fidèle économe s'étudie à ne prendre sur le bien de son maître que ce qui lui est précisément nécessaire pour ses véritables besoins.

Ainsi la manière de renoncer aux mauvaises choses est d'en rejeter l'usage avec horreur; et la manière de renoncer aux bonnes est de n'en user jamais qu'avec modération pour la nécessité, en s'étudiant à retrancher tous les besoins imaginaires dont la nature avide se veut flatter.

Remarquez qu'il faut, non-seulement renoncer aux choses mauvaises, mais encore aux bonnes; car Jésus-Christ a dit sans restriction : Quiconque ne renonce pas à tout ce qu'il possède, ne peut être mon disciple

Après avoir renoncé à tout ce qui est autour de nous et qui n'est pas nous-mêmes , il

faut enfin venir au dernier sacrifice , qui est celui de tout ce qui est en nous et nousmêmes.

Le renoncement à notre corps est affreux pour la plupart des personnes délicates et mondaines. Ces personnes faibles ne connaissent rien qui soit plus elles-mêmes, pour ainsi dire, que leur corps, qu'elles flattent et qu'elles ornent avec tant de soin : souvent même ces personnes, désabusées des grâces du corps, conservent un amour pour la vie corporelle qui va jusqu'à une honteuse lâcheté et qui les fait frémir au seul nom de la mort.

Je crois que votre courage naturel vous élève assez au-dessus de ces craintes : il me semble que je vous entends dire : Je ne veux ni flatter mon corps , ni hésiter à consentir a sa destruction , quand Dieu voudra le frapper et le mettre en poudre.

Mais, quoiqu'on renonce ainsi à son corps, il reste de grands obstacles pour renoncer à son esprit

On est pour son esprit , pour sa sagesse et pour sa vertu , comme une jeune femme mondaine est pour sa beauté ; on s'y complaît, on se sait bon gré d'être sage , modéré , préservé de l'ivresse des autres ; et par là on s'enivre du plaisir même de ne pas paraître enivré de la prospérité; on renonce, par une modération pleine de courage, à la jouissance de tout ce que le monde a de plus flatteur ; mais on veut jouir de sa modération même

Ne vous appropriez jamais , non-seulement les choses extérieures , comme la faveur, vos talents, mais pas même les dons intérieurs. Votre bonne volonté n'est pas moins un don de miséricorde que l'être et la vie qui viennent de Dieu. Vivez comme à l'emprunt : tout ce qui est en vous et tout ce qui est vous-

même n'est qu'un bien prêté ; servez-vous-en selon l'intention de Celui qui le prête , mais n'en disposez jamais comme d'un bien qui soit à vous.

C'est cet esprit de désappropriation et de simple usage de soi-même et de notre esprit pour suivre les mouvements de Dieu, qui est le seul véritable propriétaire de sa créature , en quoi consiste le solide renoncement à nousmêmes.

En un état de piété sincère, mais encore imparfaite, on a une infinité de ces recherches secrètes de soi-même. Il y a un temps où on ne les voit pas encore distinctement et oîi Dieu permet que la lumière intérieure n'aille pas plus loin que la force de sacrifier. Jésus- Christ dit intérieurement ce qu'il disait à ses

Apôtres : J'ai bien d'autres choses à vous découvrir, mais vous n'êtes pas encore capables de les porter (i).

On voit en soi de bonnes intentions qui sont véritables , mais on serait effrayé, si l'on pouvait voir à combien de choses on tient encore Quelquefois même on craint de trop

creuser et de les trouver. On sent sa faiblesse , on n'ose pénétrer plus loin. Quelquefois aussi on voudrait trouver tout pour tout sacrifier ; mais c'est un zèle indiscret et téméraire , comme celui de saint Pierre , qui disait (2) : Je suis prêt à mourir; et une servante lui fit peurl....

Contentons-nous donc de suivre, sans regarder plus loin, toute la lumière qui nous est donnée de moment à autre. C'est le pain

(i) Joan. XVI, V. 12.

(2) Luc, XXII, V. 33.

quotidien ; Dieu ne le donne que pour chaque

jour

Avez-vous achevé tout ce que Dieu a mis devant vous ? dans l'instant même il vous présentera un nouveau travail ; car il ne laisse jamais l'âme oisive et sans progrès dans le détachement Un voyageur qui marche dans

une vaste campagne fort unie ne voit rien audelà d'une petite hauteur qui termine l'horizon, bien loin de lui. Est-il arrivé à cette hauteur, il découvre d'abord une nouvelle étendue de pays aussi vaste que la première. Ainsi , dans la voie du dépouillement et du renoncement à soi-même, on s'imagine découvrir

tout d'un premier coup d'œil Mais dans le

détail journalier, Dieu nous montre sans cesse de nouveaux pays. On trouve dans son cœur mille choses qu'on aurait juré n'y être pas : une folle vanité qui n'ose se découvrir et qui demeure toute honteuse dans les derniers re-

plis du cœur ; des complaisances en soi ; des hauteurs de l'orgueil ; des recherches délicates de l'amour-propre , et mille autres replis intérieurs qui sont aussi réels qu'inexplicables. Nous ne les verrons qu'à mesure que Dieu commencera à les faire sentir. Tenez, nous dira-t-il intérieurement , voilà la corruption qui était dans le profond abîme de votre cœur. Après cela, glorifiez- vous ; promettezvous quelque chose de vous-mêmes I

DEFIANCE DE SOI-MEME ET CONFIANCE EN DIEU (l)

N^^E crois que le point principal pour vous est de ne désespérer jamais des Jr) bontés de Dieu sur vous, et de ne vous défier que de vous-même. Plus on désespère de soi, pour n'espérer qu'en Dieu sur la correction de ses défouts, plus l'œuvre de la correction est avancée : mais il ne faut pas que l'on compte sur Dieu, sans travailler fortement de sa part. La grâce ne travaille

(i) A la jeune duchesse de Mortemart, Marie-Henriette de Beauvilliers.

avec fruit en nous, qu'autant qu'elle nous fait travailler sans relâche avec elle. Il faut veiller, se faire violence, craindre de se flatter, écouter avec docilité les avis les plus humiliants, et ne se croire fidèle à Dieu qu'à proportion des sacrifices qu'on fait tous les jours pour mourir

à soi-même dans la pratique

Ohl quelle joie pour moi, si je puis apprendre que Dieu ait élargi votre cœur, qu'il vous ait appris à mépriser votre imagination, qu'il vous ait accoutumée à travailler de suite pour tous vos devoirs, et à sortir de votre indolence! Alors vous auriez autant de liberté et de paix, que vous avez de trouble, de découragement et d'incertitude.

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