IL FAUT S EFFORCER DE DEVENIR SIMPLE
A simplicité (comme vertu) est une droiture de l'àme qui retranche tout retour inutile sur elle-même et sur
^^^^^>^ ses actions
Être tout occupé des créatures, sans jamais faire aucune réflexion sur soi, c'est l'état d'aveuglement de personnes que le présent et le sensible entraînent toujours : c'est l'extrémité opposée à la simplicité. Etre toujours occupé de soi dans tout ce qu'on a à faire, soit pour les créatures, soit pour Dieu, c'est l'autre extrémité qui rend l'àme sage à ses propres
yeux, toujours réservée, pleine d'elle-même, inquiète sur les moindres choses qui peuvent troubler la complaisance qu'elle a en ellemême. Voilà la fausse sagesse, qui n'est, avec toute sa grandeur, guère moins vaine et guère moins folle que la folie des gens qui se jettent tête baissée dans tous les plaisirs. L'une est enivrée de tout ce qu'elle voit au dehors ; l'autre est enivrée de tout ce qu'elle s'imagine faire au - dedans ; mais enfin ce sont deux ivresses. L'ivresse de soi-même est encore pire que celle des choses extérieures, parce qu'elle paraît une sagesse et qu'elle ne l'est pas : on songe moins à en guérir; on s'en fait honneur ; elle est approuvée ; on y met une force qui élève au-dessus des honneurs et au-dessus du reste des hommes.
La simplicité consiste à n'être ni étourdi et entraîné par les choses extérieures, ni trop composé; elle retranche les retours sur soi.
qu'un amour-propre inquiet et jaloux de sa propre excellence multiplie à l'infini. Cette liberté d'une âme qui voit immédiatement devant elle pendant qu'elle marche, mais qui ne perd point son temps à trop raisonner sur ses pas, à les étudier, à regarder sans cesse ceux qu'elle a déjà faits, est la véritable simplicité.
Voilà donc le progrès de l'âme. Le premier degré est celui où elle se déprend des objets extérieurs pour rentrer au-dedans d'elle-même ; c'est un amour-propre sage, qui veut sortir de l'enivrement des choses extérieures.
Dans le second degré, l'âme joint à la vue d'elle-même, celle de Dieu qu'elle craint. Voilà un faible commencement de véritable sagesse
Dans le troisième degré, elle commence à regarder Dieu plus souvent qu'elle ne se regarde, et insensiblement, elle tend à s'oublier pour s'occuper de Dieu Dieu fait alors sur
elle ce que les objets extérieurs faisaient autrefois; c'est-à-dire qu'il l'entraîne, et la désoccupe d'elle-même, en l'occupant de lui.
Plus l'âme est docile et souple pour se laisser entraîner sans résistance ni retardement, plus elle avance dans la simplicité. Ce n'est pas qu'elle devienne aveugle sur ses défauts et qu'elle ne sente ses infidélités : elle les sent plus que jamais ; elle a horreur des moindres fautes; sa lumière augmente toujours pour découvrir sa corruption ; mais cette connaissance ne lui vient plus par des retours inquiets sur elle-même ; c'est par la lumière de Dieu présent qu'elle se voit contraire à sa pureté infinie.
Si un homme veut que son ami soit simple et libre avec lui, en sorte qu'il s'oublie soimême dans ce commerce d'amitié, à combien plus forte raison Dieu, qui est le vrai ami,
veut-il que l'âme soit sans retour, sans inquiétude, sans gêne, sans jalousie sur elle-même, sans réserve, dans cette douce et intime familiarité qu'il lui prépare I C'est cette simplicité qui fait la perfection des vrais enfants de Dieu.
DE LA MORTIFICATION (l)
L ne faut pas se faire une règle , ni de suivre toujours l'esprit de mortification et de recueillement qui éloigne du commerce , ni de suivre toujours
le zèle qu'on a de porter les âmes à Dieu
Il faut bien examiner les devoirs de la place où l'on est, les biens solides qu'on y peut faire, et ce que Dieu donne pour y réussir, sans s'abandonner à un zèle aveugle
(i) Avis très-probablement adressés à M"* de Maintenon.
J'aime mieux que vous souffriez moins et
que vous aimiez davantage Je ne doute
nullement que vous ne deviez éviter toutes les choses que vous avez éprouvé qui nuisent à votre santé, comme le soleil, le vent, certains aliments , etc. Cette attention à votre santé vous épargnera sans doute quelques souffrances : mais cela ne va qu'à vous soutenir et non à vous flatter. D'ailleurs ce régime ne demande point les grandes délicatesses et l'usage de ce qui est délicieux; au contraire, il demande une conduite sobre , simple , et par conséquent mortifiée dans tout le détail. Rien n'est plus faux et plus indiscret que de vouloir choisir toujours ce qui nous mortifie en toutes choses. Par cette règle , on ruinerait bientôt sa santé , ses affaires , sa réputation , son commerce avec ses parents et ses amis , enfin toutes les bonnes œuvres dont la Providence charge.
Le zèle de vous mortifier ne doit jamais ni vous détourner de la solitude, ni vous arracher aux occupations extérieures. Il faut tour à tour et vous montrer et vous cacher, et parler et vous taire. Dieu ne vous a pas mise sous le boisseau , mais sur le chandelier , afin que vous éclairiez tous ceux qui sont dans la maison. Il faut donc luire aux yeux du monde , quoique l'amour-propre se complaise malgré vous dans cet éclat. Mais vous devez vous réserver des heures pour lire , pour prier, pour reposer votre esprit et votre corps auprès de Dieu.
N'allez point au-devant des croix : vous en chercheriez peut-être que Dieu ne voudrait pas vous donner , et qui seraient incompatiples avec ses desseins sur vous. Mais embrassez sans hésiter toutes celles que sa main vous présentera en chaque moment. Il y a une Providence pour toutes les croix, comme pour
les choses nécessaires à la vie. C'est le pain quotidien qui nourrit l'âme, et que Dieu ne
manque jamais de nous distribuer
Je vous supplie instamment de demeurer en paix dans une conduite droite et simple ; en vous ôtant cette liberté, par un certain empressement pour des mortifications recherchées, vous perdriez celles que Dieu est jaloux de vous préparer lui-même , et vous vous nuiriez , sous prétexte de vous avancer.
IL FAUT NOURRIR CHAQUE JOUR SA PIETE PAR LA PRIÈRE ET LA MEDITATION (l)
^2^ L faut VOUS faire une règle de bonnes "^è lectures, selon votre goût et selon K j votre besoin. Il faut lire simplement, ("^ife assez courtement; se reposer après avoir lu; méditer ce qu'on vient de lire; le méditer sans grand raisonnement , plus par le cœur que par l'esprit , et laisser faire à Dieu son impression dans votre cœur sur la vérité méditée. Peu d'aliment nourrit beaucoup ,
(i) A un officier de la maison du Roi.
quand on le digère bien. Il faut mâcher lentement, sucer l'aliment et se l'approprier, pour le convertir tout en sa propre substance.
(i) Accoutumez- vous à entretenir Dieu, non des pensées que vous formerez tout exprès avec art pour lui parler pendant un certain temps , mais des sentiments dont votre cœur sera rempli. Si vous goûtez sa présence, et si vous sentez l'attrait de l'amour , dites-lui que vous le goûtez , que vous êtes ravi de l'aimer , qu'il est bien bon de se faire tant aimer par un cœur si indigne de son amour.
Dans cette ferveur sensible, le temps ne vous durera guère, et votre ca'ur ne tarira
(i) A un homme de la cour.
point ; il n'aura qu'à épancher de son abondance et qu'à dire ce qu'il sentira. Mais que direz-vous dans la sécheresse , dans le dégoût , dans le refroidissement ? Vous direz toujours ce que vous avez dans le cœur. Vous direz à Dieu que vous ne trouvez plus son amour en vous , que vous ne sentez qu'un vide affreux , qu'il vous ennuie, que sa présence ne vous touche point, qu'il vous tarde de le quitter pour les plus vils amusements , que vous ne serez à votre aise que lorsque vous serez loin de lui et plein de vous-même. Vous n'avez qu'à lui dire tout le mal que vous connaîtrez de vous-même. Vous demandez de quoi l'entretenir ? Eh I n'y a-t-il pas là beaucoup trop de matière d'entretien ? En lui disant toutes vos misères, vous le prierez de vous guérir. Vous lui direz : O mon Dieu, voilà mon ingratitude, mon inconstance, mon infidélité I Prenez mon cœur ; je ne sais pas vous le don-
ner. Retenez-le après l'avoir pris; je ne sais pas vous le garder. Donnez-moi au dehors les dégoûts et les croix nécessaires pour me rappeler sous votre joug. Ayez pitié de moi malgré moi-même. Ainsi vous aurez toujours amplement à parler à Dieu, ou de ses miséricordes , ou de vos misères : c'est ce que vous n'épuiserez jamais. Dans ces deux états, diteslui , sans réflexion , tout ce qui vous viendra au cœur, avec une simplicité et une familiarité d'enfant dans le sein de sa mère.
(i) Gardez-vous de prendre au hasard des passages de l'Écriture pour vous occuper devant Dieu, c'est le tenter : car, encore
(i) Au chevalier de Fresnay, mestre de camp de cavalerie.
que toute l'Ecriture soit inspirée pour instruire (i) les hommes, tous les endroits ne sont ni également destinés à nous donner des instructions directes et immédiates , ni proportionnées à l'intelligence de chaque particulier, ni propres aux besoins de chaque fidèle. Choisissez donc les endroits qui conviennent davantage à votre état et à la correction de vos défauts. Cherchez ce qui inspire la vigilance, la confiance en Dieu , le courage contre soimême et la fidélité aux devoirs de sa condition. Joignez à cette lecture méditée une
autre lecture dans la suite de la journée
La considération de la grandeur et de la bonté de Dieu peut être souvent le sujet de vos réflexions, mais vous ne devez point vous mettre à méditer sans avoir des paroles particulières qui arrêtent votre esprit peu accoutumé
(i) II. Tim. iii; 16.
à demeurer tranquille devant Dieu. Vous perdriez votre temps et votre cœur ne serait pas nourri. Il vous faut toujours un sujet certain, mais un sujet clair, simple, sur lequel vous ne fassiez aucune réflexion subtile. Demandez plutôt ù Dieu des affections qui vous attachent à lui : car ce n'est point par l'esprit ni par le raisonnement qu'il attire les âmes , c'est par le mouvement du cœur et par l'abaissement de notre esprit. N'espérez pas parvenir, dans la méditation, à n'être plus distrait : cela est impossible ; tâchez seulement de profiter de vos distractions en les portant avec une humble patience, sans vous décourager jamais. Chaque fois que vous les apercevez, retournez-vous tranquillement vers Dieu.
L'inquiétude sur les distractions est une distraction plus dangereuse que toutes les autres.
28o DIRECTION CHRETIENNE
(i) La prière doit être simple, beaucoup du cœur , très-peu de l'esprit : des réflexions simples, sensibles et courtes, des sentiments naïfs avec Dieu , sans s'exciter à beaucoup d'actes
dont on n'aurait pas le goût Toutes les
fois que votre attention se relâche, reprenez votre livre et ne vous inquiétez pas. L'inquiétude sur les distractions est la distraction la plus dangereuse.
Rien n'est meilleur que de vous défier de
vous-même Mais la défiance de vous-même
ne doit pas diminuer la confiance en Dieu La défiance de vous-même doit opérer la fuite des occasions de rechute.
(i) Au marquis de Seignelay.
(i) Vous ne devez pas croire qu'on s'éloigne de Dieu quand on perd la liberté de lire de bons livres. On doit à Dieu la fidélité de profiter d'un si grand secours, quand il nous le laisse ; mais quand il l'ôte par une vraie nécessité , il y supplée par sa miséricorde. Alors il devient lui-même notre livre intérieur ; il se présente au milieu de tous les embarras ; il fait entendre la douceur de sa voix jusqu'au fond de l'dme ; il fait sentir la vanité, la corruption et la misère de tout ce qui est au dehors, et il écrit lui-même dans le cœur, par son Saint-Esprit, une loi vivante et ineffaçable.
(i) Au marquis de Blainville , quatrième fils de Colbert.
Contentez- VOUS donc, tandis que vous ne pourrez faire autrement, de dire votre bréviaire (i) avec attention, sans vous trop gêner. Ce qui vous aura le plus touché, dans les paroles de l'office, demeurera dans votre cœur, et vous pourrez le rappeler dans ces lieux de dissipation où il n'est permis ni de lire, ni de prier. Alors le monde ne pourra vous empêcher de sentir combien il est méprisable ; d'élever votre cœur vers Dieu, à qui seul vous le réservez ; de l'invoquer avec confiance dans les besoins ; de régler vos paroles suivant sa loi. Voilà un culte invisible qui échappe au monde, et qu'il ne peut censurer. Quand la dissipation involontaire vous aura empêché d'avoir ces bonnes pensées, ne vous découra-
(i) Colbert avait fait imprimer un bréviaire pour l'usage de sa maison. Du reste, cette dévotion était alors assez générale pour que plusieurs personnes de la cour en eussent Thabitude.
gez point; reprenez-les doucement; remettezvous dans votre place, sous la main de Dieu, et vous serez presque comme si vous n'en étiez point sorti. Dans ces commencements, faites- vous une espèce de règle d'élever votre cœur à Dieu, et de vous offrir à lui, à certaines heures et en certaines occasions principales. Par là vous acquerrez insensiblement l'habitude d'agir en sa présence; elle vous deviendra douce et facile.
Marchez en esprit de foi comme Abraham, sans savoir où vous allez ; contentez-vous du pain quotidien, et souvenez-vous que, dans le désert, la manne qu'on amassait pour plus d'un jour se corrompait d'abord; tant il est vrai que les enfants de Dieu doivent se renfermer dans l'ordre des grâces présentes, sans
vouloir prévenir les desseins de la Providence sur eux.
Méditez donc, puisque voici pour vous le temps de méditer tous les mystères de Jésus- Christ, et toutes les vérités de l'Évangile que vous avez si longtemps ignorées et contredites. Quand Dieu aura bien effacé en vous l'impression de toutes les maximes mondaines, et que l'esprit de Jésus-Christ n'y laissera plus aucune trace de vos anciens préjugés, alors il faudra examiner l'attrait que la grâce vous donnera, et le suivre pas à pas, sans le prévenir. Cependant demeurez en paix dans le sein de Dieu, comme un petit enfant entre les bras de sa mère. Contentez-vous seulement de penser à vos sujets de méditation d'une manière simple et aisée; laissez-vous aller doucement aux vérités qui vous touchent, et que vous sentez qui nourrissent votre cœur ; évitez tous les efforts qui échauffent la tête, et qui mettent
souvent beaucoup moins la piété dans une volonté pure et droite de s'abandonner à Dieu, que dans une vivacité d'imagination dangereuse. Fuyez aussi toutes les réflexions subtiles; bornez-vous à des considérations aisées; repassez-les souvent. Ceux qui passent trop légèrement d'une vérité à une autre ne nourrissent que leur curiosité et leur inquiétude ; ils se dissipent même l'esprit par une trop grande multitude de vues. Il faut donner à chaque vérité le temps de jeter une profonde racine dans le cœur; car il n'est pas seulement question de savoir, l'essentiel est d'aimer.
Je sais bien que vous ne manquerez pas d'avoir beaucoup de distractions; mais il n'y a qu'à les supporter sans impatience et qu'à les laisser disparaître, pour demeurer attentif
à votre sujet, chaque fois que vous apercevrez l'égarement de votre imagination. Ainsi ces distractions involontaires ne pourront vous nuire, et la patience avec laquelle vous les supporterez, sans vous rebuter, vous avancera plus qu'une oraison plus lumineuse, où vous vous complairiez davantage. Le vrai moyen de vaincre les distractions est de ne les attaquer point directement avec chagrin : ne vous rebutez ni de leur nombre, ni de leur longueur.
(i) Vous me demandez la manière dont il faut prier et s'occuper de Dieu pour s'unir à lui et pour se soutenir contre les tentations de la vie. Je sais combien vous désirez, dans ce
(i) Au vidame d'Amiens.
saint exercice, le secours dont vous avez besoin. Je crois que vous ne sauriez être avec Dieu dans une trop grande confiance. Diteslui donc ce que vous avez sur le cœur, comme on se décharge le cœur avec un bon ami sur tout ce qui afflige ou qui fait plaisir. Racontez-lui vos peines, afin qu'il vous console; dites-lui vos joies, afin qu'il les modère; exposez-lui vos désirs , afin qu'il les purifie ; représentez-lui vos répugnances, afin qu'il vous aide à les vaincre ; parlez-lui de vos tentations, afin qu'il vous précautionne contre elles ; montrez-lui les plaies de votre cœur, afin qu'il les guérisse ; découvrez-lui votre tiédeur pour le bien , votre goût dépravé pour le mal , votre fragilité, votre penchant pour le monde corrompu ; dites-lui combien l'amour -propre vous porte à être injuste contre le prochain , combien la vanité vous tente d'être faux pour éblouir les hommes dans le commerce, com-
bien votre orgueil se déguise aux autres et à vous-même. Quand vous lui direz ainsi toutes vos faiblesses, tous vos besoins, toutes vos peines, que n'aurez-vous point à lui direl Vous n'épuiserez jamais cette matière, elle se renouvelle sans cesse.
Les gens qui n'ont rien de caché les uns pour les autres ne manquent jamais de sujets de s'entretenir : ils ne préparent, ils ne mesurent rien pour leurs conversations, parce qu'ils n'ont rien à réserver. Aussi ne cherchent-ils rien : ils ne parlent entre eux que de l'abondance du cœur; ils parlent sans réflexion, comme ils pensent; c'est le cœur de l'un qui parle à l'autre ; ce sont deux cœurs qui se versent, pour ainsi dire, l'un dans l'autre. Heureux ceux qui parviennent à cette société familière et sans réserve avec Dieu !
A mesure que vous lui parlerez, il vous parlera ; aussi faut-il se taire souvent pour le lais-
ser parler à son tour et pour Tentendre au
fond de votre cœur L'esprit de vérité vous
suggérera au-dedans toutes les choses que Jésus-Christ nous enseigne au dehors dans l'Évangile. Ce n'est point une inspiration extraordinaire qui vous expose à l'illusion ; elle se borne à vous inspirer les vertus de votre état et les moyens de mourir à vous-même pour vivre à Dieu : c'est une parole qui instruit selon nos besoins de chaque occasion. Di^u est le vrai ami qui nous donne toujours le conseil et la consolation nécessaires. Nous ne manquons qu'en lui résistant : ainsi il est capital de s'accoutumer à écouter sa voix, à se taire intérieurement, à prêter l'oreille du cœur, et à ne perdre rien de ce que Dieu nous dit. On comprend bien ce que c'est que se taire au dehors , et faire cesser le bruit des paroles que notre bouche prononce; mais on ne sait point ce que c'est que le silence
intérieur. Il consiste à faire taire son imagination vaine, inquiète et volage; il consiste même à faire taire son esprit rempli d'une sagesse humaine, et à supprimer une multitude de vaines réflexions qui agitent et dissipent Tâme.
Il faut se borner, dans l'oraison , à des affections simples , et à un petit nombre d'objets dont on s'occupe plus par amour que par de grands raisonnements. La contention de tête fatigue, rebute, épuise; l'acquiescement de l'esprit et l'union du cœur ne lassent pas de même. L'esprit de foi et d'amour ne tarit jamais, quand on n'en quitte pas la source.
Mais je ne suis pas, direz-vous, le maître de mon imagination qui s'égare, qui s'échauffe , qui me trouble ; mon esprit même est si distrait , et m'entraîne malgré moi vers je ne sais combien d'objets dangereux ou inu-
tiles : je suis accoutume à raisonner; la curiosité de mon esprit me domine ; je tombe dans l'ennui, dès que je me gêne pour le combattre : l'ennui n'est pas moins une distraction que les curiosités qui me désennuient : pendant ces distractions, mon oraison s'évanouit , et je la passe tout entière à m'apercevoir que je ne la fais pas.
Je vous réponds que c'est surtout par le cœur que nous faisons oraison , et qu'une volonté sincère et persévérante de la faire est une oraison véritable. Les distractions qui sont entièrement involontaires n'interrompent point la tendance de la volonté vers Dieu A chaque fois qu'on aperçoit sa distraction , on la laisse tomber, et on revient à Dieu, en reprenant son sujet
Si vous voulez en faire patiemment l'expérience , vous verrez que certains temps d'oraison passés dans la distraction et l'ennui avec
une bonne volonté , nourriront votre cœur et le fortifieront contre les tentations.
Une oraison sèche, pourvu qu'elle soit soutenue avec une fidélité persévérante, accoutume une âme à la croix ; elle l'endurcit contre elle-même ; elle l'humilie ; elle l'exerce dans la voie obscure de la foi. Si nous avions toujours une oraison de lumière, d'onction, de sentiment et de ferveur, nous passerions notre vie à nous nourrir de lait, au lieu de manger le pain sec et dur ; nous ne chercherions que le plaisir et la douceur sensible, au lieu de chercher l'abnégation et la mort ; nous serions comme les peuples à qui Jésus-Christ reprochait qu'ils l'avaient suivi, non pour sa doctrine, mais pour les pains qu'il leur avait multipliés. Ne vous rebutez donc point dans l'oraison, quoiqu'elle vous paraisse sèche, vide et interrompue par des distractions. Ennuyez-vous-y patiemment pour l'amour
de Dieu, et allez toujours sans vous arrêter; vous ne laissez pas d'y faire beaucoup de chemin. Mais n'attaquez point de front les distractions.... Vous passeriez tout votre temps à combattre contre les mouches qui font du bruit autour de vous; laissez-les bourdonner à vos oreilles, et accoutumez-vous à continuer votre ouvrage comme si elles étaient loin de vous.
Pour le sujet de votre oraison, prenez les endroits de l'Évangile ou de Vlmitation qui vous touchent le plus. Lisez lentement ; et à mesure que quelque parole vous touche , faites-en ce qu'on fait d'une conserve qu'on a gardée longtemps dans la bouche pour l'y laisser fondre. Faites couver cette vérité peu à peu dans votre cœur. Ne passez à une autre que quand vous sentirez que celle-là a achevé toute son impression.
(i) Je crois que vous avez deux choses à faire, l'une dans vos affaires, l'autre sur vousmême. La première, qui regarde vos affaires, consiste dans le soin que vous devez prendre de dérober au monde un peu de temps pour vos lectures et pour vos prières. Il me semble que je vois tous vos embarras, tant je me les représente fortement ; mais, après tout, il faut que les affaires viennent chacune en leur rang, et que celle du salut soit comptée pour la première. Que diriez-vous d'une personne qui ne trouverait point de temps pour manger et pour dormir ? Le temps donné aux nécessités de la vie , lui diriez-vous , est le temps le mieux employé pour les affaires mêmes. Si
(i) A la comtesse de Gramont.
votre santé succombe, comment agirez-vous? et à quoi servira votre travail, si la vie vous manque pour en recueillir le fruit ? Je vous dis de même : Si vous laissez votre âme s'épuiser et tomber en défaillance, faute de nourriture, ù quoi aboutiront non-seulement les conversations, mais encore les affaires qui paraissent les plus solides, les plus indispensables et les plus pressées? Marthe, Marthe, vous vous empresse^, et vous vous trouble:{ pour beaucoup de choses ! Marie, que vous voye:{ recueillie et immobile, a choisi la meilleure part, qui ne lui sera jamais ôtée (i).
Songez donc à sauver, les matins et les soirs, quelques demi-heures. En faisant semblant de s'éveiller plus tard le matin, et, le soir, d'avoir quelque lettre à écrire, on se débarrasse, et les affaires véritables n'en vont pas moins
( I ) Luc, x, 41, 42.
bien. Il faut aussi mettre à profit tous les petits moments; quand on attend quelqu'un, quand on va d'un lieu en un autre; quand on est avec des gens qui parlent volontiers, et qu'on n'a qu'à laisser parler, on élève» un instant son cœur à Dieu, et on se renouvelle pour la suite de ses occupations. Moins on a de temps, plus il importe de le ménager. Si on attend d'avoir à soi des heures réglées et commodes pour les remplir de choses solides, on court risque d'attendre trop longtemps, surtout dans le genre de vie où vous êtes; mais il faut prendre tous les moments interrompus. Il n'en est pas de la piété comme des affaires temporelles. Les affaires demandent des temps libres et réglés pour une application suivie et longue, mais la piété n'a pas besoin de ces applications si fortes et si suivies; en un moment on peut rappeler la présence de Dieu, l'aimer, l'adorer, lui offrir ce que l'on
fait OU ce que l'on souffre, et calmer devant lui toutes les agitations de son cœur. Prenez donc le matin une demi-heure, et une autre demi-heure l'après-midi, pour réparer les brèches que le monde fait ; et, dans le cours de la journée, servez-vous de certaines pensées qui vous touchent le plus, pour vous renouveler en la présence de Dieu.
L'autre chose que vous avez à faire, par rapport à vous, c'est de ne vous point décourager, ni par Icxpéricnce de votre faiblesse, ni par le dégoût de la vie agitée que vous menez. C'est une miséricorde de Dieu qui vous fait gémir de cette agitation, et le gémissement est le contre-poison qui empêche votre cœur d'être corrompu par la dissipation de la cour. C'est pourquoi je serais bien fâché que cette vie cessât de vous déplaire. Vos gémissements et vos dégoûts me donnent une vraie joie ; Dieu vous fera mourir à vous-même par le
dégoût du monde, s'il est sincère, au milieu du monde même, comme il fait mourir à elles-mêmes d'autres personnes par la solitude et par la privation de tout ce que le monde peut donner. Il n'est question que d'être fidèle, patient et paisible dans les croix de l'état présent, qu'on n'a point choisi et que Dieu a donné selon ses desseins.
SUJETS DE ^ÉDITATIO^Si