CHAPITRE IV
Symptômes communs aux maladies de l'àme ^ et aux psychonévroses.
Pjètres, dans la direction de conscience, et médecins, dans le traitement des troubles nerveux, constatent d'ordinaire chez leurs malades respectifs les mêmes symptômes psycliiques. Uicn d'étonnant qu'il en soit ainsi : les, uns et les autres travaillent sur le môme terrain tout en 8e plaçant à des points de \u« irbs différents. Le directeur spirituel voit dans son dirigé un Chrétien à conduire au Ciel ; lo praticien, lui, voit dans son cliejit un malade à guérir. Le premier a pour objectif le bicn-élrc du sujet priiicijxdement dans la vie future, le second son bien-ôtro dans la \ie pré^nile. C'est ainsi qu'ils contribuent tous deux au bonheur de l'homme. CeJoi-ci, en s'appliqua nt à lui procurer la félicité céleste, contribue à le rendre plus heureux dès ici -bas ; celui-là, cii s'efforça ni d'améliorer foncièrement son sort en ce niomle, le nut dans l'état psychologique le plus fa-
Il8 DIRECTION DE GOiNSGIENCË
AoraLle iÀ l'action surnaturelle de la grâce et par suile à l'obtention de sa fin dernière.
Dans leur lutte contre les niisères humaines, médecins et directeui's de conscience sont aux prises avec les mêmes symptômes : impressionnabililé ou émotivité trop vive, rêverie et vagabondage cérébral, auxquels s'ajoutent les maux plus profonds eit par conséquent plus graves du sentiment d'infériorité, de l'angoisses et de l'aboulie. Pour les docteurs Vittoz, de Lausanne, et d'Espiney, de Lyoai, comme ce dernier l'explique au début de cet ouvrage, tous ces symptômes ont un trait commun, c'est de dénoter toujours un défaut de contrôle du conscient sur l'inconscient. 11 sera fait, dans un chapitre ultérieur, un rapprochement entre la méthode Yittoz et celle suivie par les maîtres de la direction spirituelle.
Dans sa remarquable étude sur les psychonévroses le professeur Dubois, de Berne, donne divers symp tomes qui se ramcjient aux préoédeints, comme or. peut s'em convaincre par la lecture des lignes suivantes (i) : (( C'est dans le domaine moral que se montre bien la neurasthénie et qu'elle apparaît le plus nettement comme psychasténic. Le neurasthénique a le découragement facile, il doute de luimême. Son état d'âme est instable, il subit de continuelles variations, tantôt sous l'influence de causes intimes qu'il est impossible d'analyser, tantôt sous l'influence de la fatigue, ou celle d'émotions diverses, réelles ou imaginaires. Ce qui frappe sur-
(1) Dubois, Les Psychonévroses, 196-i97.
i:r i>sYCUOfîiiiu.\rMK des troubles nekvelx ni)
loul, c'cbt l insuffisance dos miotiîs. Ce sont les pi- (jiircs d'épingks qu'il supporte mal, ces multiples petits déboires et c( s contraiiéléîj journalières dont la vie est semée. 11 en est d'indécis, d'abouliques, et la nécessité de pivndro un parti dans une question saws importante leti plonge dajis un état d'angoisse mélancolique. SouNent des événements futiles motivent une crise de dépression. Un insuccès dans un jx-^it travail o])éro un changement brusque dans
l.i disposition d'esiirit » — « Je suis frappé —
écrit ailleurs Dubois (2) — de l'inaptitude de mes malades à voir les choses clairement, à classer suivant leur ordre de probabilité les suppo>itions qu'ils ix3uvent faire. Une lettre attendue n'est pas arrivée, ils ;ie songent pas (|ue le temps écoulé est trop court pour avoir pu permettre la réponse. Beaucoup de gens se laissent impressionner pox toutes les seoisations qu'ils éprouvent. C'est toujours Virrationalismc, l'absence d'esprit critique qui entretient l'erreur. »
Il n'est pas une de ces remarques qui n'ait été faite sous d 'autres formes par les grands directeurs de conscience. Tous ces troubles psychiques sont plus ou moins minutieusement analysés dans les ouvrages d'ascétisme. Il n'est pas un auteur connu, surtout parmi les modernes, qui ne les mentionne et ne les défrivo. \ul ne l'a certainement fait avec phis de charme et do vérité que saint François d« Sales dans sa volumineuse correspondance. Nul ne l'a pe>nt-(^tre fait avec plus de profondeur que l'auteur <lr ilniitalion «a' Ji^uj^-Cluist, dont le U'au texte
iV Ih . tTr>.
sur liiistabililo de caractère vient d'être cité à la fin du précédent chapitre. Il consacre plusieurs pages, et non des moins suggestives, à décrire et l combattre l'impressionnabilité, les brusques change* menfs de caractère, l'inquiétude et l'anxiété, le sentiment de notre infériorité personnelle et le désespoir dont l'aboulie est la conséquence logi<jue. Sous ce rapport, plusieurs chapitres sont à lire, entre autres ceux sur Vamour de îû solitude et du silence >UT h considération de la misère humaine, sur le peu d'estime de soi-même en la présence de Dieu, sur V instabilité du cœur^ et sur Vempressem^ent à éviter dans les affaires.
Cette identité de symptômes des maladies de l'âme et des psychonévToses est facile à comprendre puisque les psychonévroses sont l'exagération de défauts communs à la plupart des hommes. N'arrlve-t-il p^is à l'homme le plus calme et le plus raisonnable de se laisser emporter par Timagination ; les plus énergiques d'entre nous ne connaissent-ils pas des heures de découragement et les plus joyeux des moments de tristesse et mêiYte d'angoisse. A l'occasion d'un ennui — écrit le professeur Ehibois (3) — nous lais^ sons se dérouler .trop loin le voile nmr, mais, à rencontre du névrosé, nous nous ressaisissons bien vite, quelque peu honteux de la facilité avec laquelle nous nous sommes laissé démonter. Ecoutons Bernheim nous avertir que si tout n'est pas suggestion en ce monde il y a du moins de la suggestion en tout. Oui de plus disposé à l'admettre qu'un prêtre
qui tient compte des suggestions (lial>oliqu€S dans sa direction des consciences? Or, pou^^sez la suggestibilité à l'extrême et vous avez un symptôme de psychon^'vrose et -d'Infériorité morale.
Avant d'examiner h part chaque indice des mahulies de l'âme et des troubles nerveux, citons ce texte du Vénérable Lîcbennan où ces signes révélateurs se trouvent réunis (h) '- « Un 'mal qui arrive souvent consiste en ce que les âmes sentant iTmpression du désir, que la grâce flivine excite en elles, agissent ensuite de leur propre mouvement et s'animent avec violence pour en venir i\ l'exéculion. Les résultats de celte conduite ne sont pas bons, au moins pour l'ordinaire. TantAt elle excite l'amour pi-opre, l'ambition spirituelle, la préf^>mption..., tantôt elle porte an découragement, tantôt elle produit la contention, le trouble, l'inquiétude, le scruinjlo môme (c'est-à-dire l'angoisse). Dans tous les ras, nette conduite fait entrer l'âme dans une fausse voie, l'expose à des illusions et la met sous l'empire de l'imagination. » Le plus intéressant au point de vue qui nous occupe est la cause de ces maux. Libermann nous en in.struit : si l'âme devient inquiète, troublée, angoissée, découragée, si la malheureuse tombe sous le joug de la folle du logis, c'est pour avoir tenté, d'ailleurs vainement, d'agir aii-dela de ses foires surnaturelles. Dans l'ordre de* la nature, n'est;Ce pas pour s'ôtre jetés trop éperdument dans l'action et s'y ôtre épuisés que tant d'hommes et de femmes sont tombés dans quelque psychonévrose?
Tout en reconnaissant l'impossibilité d'établir dtis distinctions absolument nettes entre les symptômes communs aux maladies de l'àme et aux troubles nerveux, nous croyons cependant pouvoir les répartir en tiois ^groupes, suivant qu'ils relèvent i>lus spécialement de (telles ou telles de nos facultés psychologiques .L'émotivité ou l'impressionnabilité trop vive ei l'instabilté de caractère paraissent rentrer surtout dans le domaine des sens et de la vie affective, aussi forment-elles le premier groupe, tandis que l'inquiétude, la rêverie et le vagabondage cérébral, relevant de l 'imagination, forment le deuxième et que If; sentiment d'infériorité personnelle, l'angoisse et Taboulie, intéressant davantage la volonté, forment le troisième.
Les grands directeurs de conscience tiennent unanimement pour dangereuse une . émotivité trop grande alors même qu'elle se porte sur les choses divines. (( Vous êtes trop sensible aux tentations — écrit Saint François de Sales à Madame de Chantai (5) — vous aimez la foi et vous ne voudriez pas qu'une seule penséft vous vint au contraire, et tout aussitôt qu'une seule vous touche, vous vous attristez et troublez. Vous êtes trop jalouse de cette pureté de foi, il vous semble que tout la gâte. Non, non ma Fille, laissez courir le vent, ne pensez pas que Ivî frifjlis des feuilles soit le cliquetis des armes. Der-
(5) Lettre à M"' de Chantai, XIII, 88.
nièreinent, j'étais auprès des ruches des abeilles, et quelques-unes se mirent sur mon visage. Je voulus y porter la main et les ôter. Non, me dit un paysan, n'ayez point peur et ne les touchez point et elles ne vous piqueront nullement, si vous les touchez elles vous mordront. Je le crus, pas une ne me mordit. Croyez-moi, ne craignez point les tentations, ne les Ioiicli'^7 point et elles ne vous offenseront point, passez outre et ne vous y amusez pas. » C'est bien d'impi^essiormabilité vive qu'il s'agit comme l'indiqus lo frijilis des feailles pris pour le cliquetis des armes, et c'e.st bien le cœur qui est en jeu et non pas l'imagination j)uisque le trouble est d'origine affective, vous aimez trop la foi dit saint François de Sales.
Combattue par le directeur de Madame de Chantai, l'c-motivité trop grande ne l'est pas moins par sainte Thérèse qui n'ignore rien de l'art si difficile de diriger les consciences. (( Il faut tàcheT avec douceur — recommandc-t-elle (6) — de réprimer la violence de
s éJans et faire peu à peu rentrer lame dans le calme, de môme qu'on apvaise les pleurs des enfants en h'ur donnant à boire. La raison doit tenir la bride pour modérer ces mouvements impétueux dans la crainte qu'il ne s'y môle de l'imix^feclion et qu'ils ne soient en grande partie l'ouvrage des senvS et de la nature. Ainsi, il faut calmer l'Ame comme le pe!i* enfant i)ar une caresse d'amour et la porter à aimer Dieu (l'une manière suave et non avec une impétueuse violence. Cette âme doit s'appliquer î\ recueillir son amour au-dedans d'elle-môme. »
(0) Vie. c. XXIX.
ia4 DIRECTION DE CONSCIENCE
L'impressionnabilité \ive est bien ,aux yeux de François do Sales, un symptôme de nos maladies d'âme, puisqu'il écrit à une religieuse de la Visitalion (7) : (( Nos petites colères, nos petits chagrins, les petits frissonnemeîits de cœur soni des restes de nos maladies, que le souverain Médecin nous laisse afin que nous crai^ions la rechute. )) Quelle heureuse expression que ces f rissonemcnts de cœur pour rendre la nature affective de l'émotivité.
Si rexfvéTimenté directeur des Visitandines engage sans cesse ses filles à lutler contre leur sensibilité féminine, c'est par crainte qu'elles ne devieainent trop impressionnables, comme le sont d'ordinaire les naturels affectueux et tendres. (( Je connais fort bien l'état de votre âme — écrit-il à Madame de La Fléchère (8) — et m'est avis que je la vois toujours devant moi avec toutes ces petites émotions de tristesse d'étonnement et d'inquiétude qui la vont troublant parce qu'elle n'a pas encore assez assis les fondements de l'amour de la Croix et de l'abjection dedans la volonté. »
Françods se méfie des larmes versées même par amour de Dieu quand elles sont trop abondantes « S'il vic:nt des larmes — recoonmande-t-il à Madame de Blandieu (9) — vous les répandrez, mais si elles viennent souvent et avec trop de tendreté, vous relèverez votre esprit, si vous pouvez, à goûter plus paisiblement et tranqillement les mystères en la partie supérieure de l'âme, non jxis contraignant et serrant
(7) Lettre à. une Visitandine, XIX, 98
(8) Lettre à Mme de La Fléchère, XIV, 233. m Lettre à Mme de Blnnieu, XVII, 368-359,
les souj»irb ou sanglots ou les larmes, mais divertissont d'une heureuse diversion voire cœur en le relevant pt^tit à pelit à l'amour pur du BiemiUné par les doux élans. »
Un© forme d'émotivitc que le Saint ne peut souftrir est la tojidresse pour soi-même .Qu'il est iieureux d'apprf^dre que la Sœur Miirie'Madeleino est en tiain de devenir une femme forte et de courage contre tous ces petits attendrissements sur elle-même d(>i>t elle est souvent toucli('>e î (lo). Avec queJle vipueur il écrit à la S<X'ur do Chevron-Villttle (ii) : h No so}"^/ point tendre ^uv vous-même : les mères tendres gâtent les enfajits. Ne soyez point pleureuse et plaignante. »
C'est a\ec indignation contre les dévots qui les motivrnt que ces lignes sont <^crites (12) : « La dévotion ne consiste pas en la douceur, soiavité, conso- K'^lion et tendrott^ sonsililo du cœur qui nous provoque aux larmes et soupirs et nous donne une certaine satisfaction aginSablc et savoureuse en quolq'ucs exercices spirituels. Il y a beaucoup d'âmes qui ont ces tendretés et qui n(^anmoins ne taisent pas d'être fort virieus^'s. Ah ! ce sont des aniili«^s de jx^tits enfant*^ que rrla. tendres mais faibles, mais fantasques, mais .vins effet. I^a d<^voMon ne gît donc pa« en ces tendrel<^s et sensibles affections qui quelquefois proc^d<'nf de la nature qui ost ainsi molle <t susceptible de l'impression qu'on veut lui donner. »
nie>n que maltrait<^ avec cette rudciyv voidue, cette
(10) Lettre A ^fme dr CfinntoJ. XVI. 338.
(11) Lettre â ^^mr dr ChrtronV/Vfl/fe. XVII. 1fl!-t6î
(l>2) Introilin tinn <» ta vir lUvùtv, Ul. %3iaa^l.
120 DIRECTION DE COîSSCIENCE
hypocrite sensiblerie n'en continua pas moins à faire les délices d'un trop grand nombre d'âmes. Il n'en fût pas ainsi de cette tendresse sur soi-même qui se rencontrait chez des religieuses pourtant sincèrement dévotes, elle disparut peu à peu des monastères de Visitandines, mais sa disparition ne s'obtinl qu'après de longs efforts. François de Sales en fait l'aveu à la Mère Favre (i3) : (c Je dis à notre Sœur de G ouf fi ers que je vo'ulais m 'essayer de donner de la générosité à la dévotion de nos Sœurs, et en ôter la tendreté que l'on a sur soi-même, cette petite douilleterie qui ote Je repos, nous fait excuser nos humeurs et flatter nos inclinations, ce n'est pas besogne faite. »
C'est aussi d'après François, un symptône de maladie d'ordre moral que de se plaindre sans cesse, symptôme qui se rattache à l'impressionnabilité : « Nous ne finissons ja'mais — écrit-il à Madame de Peyzieu (i4) - — mais recommençons toujours et répétons nos plaintes et doléances sans fin, qui est signe d'un cœur piqué et qui n'a encore point de vraie santé. )) Rien de paternel comme les avis donnés h Madame de La Fléchè.re sur sa nature qui boiuillonne en mille sortes d'aigreurs quand on l'attaque (i5).
De son côté, Saint Vincent de Paul combat énergiquement chez Mademoiselle Legras cette émotivité qui lui fait prendre certainement choses si jort au criminel et, déchargeant sa responsabilité paternelle, il lui écrit (i6) : « Corrigez-vous en et sachez une
(13) Lettre à Mme Favre, XVII, 102-103.
(14) Lettre à Mme de Peyzieu, XV. 288.
(15) Lettre à Mme de La Fléchère, XVI, 222.
(16) Lettre à Mme Legras, n* 28.
ET PSYCHOTnéRAPIE DES TROUBLES NERVEUX I27
Fois pour toutes que les pensées aigres sont du "maJin 3t que celles de Notre-vSeigneur sont douces et suaves. »
Fénelon voit l'une des plus dangereuses illusions ie l'amour propre dans le penchant à s'attendrir sur K)i-même et à s'occuper de soi d'une occupation enipit^s/'e, inquiète et troublante (pii va jusqu'à nous jeter dans le découragement (17).
Cette condaimnation d'une sensibilité trop vive" se retrouve sous la pkime du Vénérable Libermann qui Jonnc le conseil suivant à un directeur de séminaire h tempérament émotif (18) : « Votre grande mortification doit être d'amortir et de modérer la trop i^rande activité et vivacité de l'esprit et du cœur, de v'isoT en toutes choses 5 Dieu, mais doucement, suavement et paisiblement, — voilà pour l'esprit, voici pour le cœur — de ne jamais admettre de mouvenunt violent qui vous emporte, même les mouvements de piété qui doivent ôtre amortis, adoucis, morlérés lorqu'ils ont un caractère de violence. »
\ raiment l'impressionnabilité doit être un symptcine de maladie d'jUiie du tout au moins d'affaiblissement moral pour que le,^ plus saints directeurs de ronscienre ne l'éparcrnent pas alors même qu'elle sfjnblo avoir Dieu pour objet.
Un autre indice tout ensenïble de malaise spirituel et de troubles nerveux est l'instabilité de cœur ou de caractère. Thérapeutes de IMme et m/^decins du rorps déclarent mauvais les < han^ements bnisquos
(17) Avis svr Vexercirr dr la direction (19) lettre IKT. (l.if*^." de IR.'W.
ïa8 DIRECTION DE CONSCIENCE
et ncn motivés paTce que peu ou point conscients el toujours irraisonnés. ,
François de Sales à l'affût d©s périls d'ordre psychologique recommande, à Madame de La Croix d'Autherive de ne pas vivre selon ses humeurs, ni selon SCS inclinations, mais selon la raison et la dévotion (i9). Pour le Saint, il n'est pas de piété hors h raisoTiinable. Il félicite la Mère. Favre de faire le possible et l'impossible pour qiie l'égalité d'esprit règne dans son monastère lyonnais (20). Avec autani de franchise que de tact, il réprouve. l'instabilité de caractère dans les rapports avec les directeurs. A propos d'une per&oinne trop portée au changement d<] direction, il écrit à la Présidente Brûlard (21) :« Il me semble qu'elle a un petit peu trop de crainte que je ne m'offense si elle communique son intérieur à quelque autre, et la vérité est que quiconque veut profiter, il ne faut pas l'aller épanchant çà et là indistinctement, ni changer à toute apparence de mé thode et façon de vivre, mais aussi doit-on vivre avec une honnête liberté ; » Dans la lettre suivante à une. Visitandine (22), le Saint reconnaît tout ensemble et la nécessité et la difficulté de vaincre l'instabilité de caractère : « Depuis que j'ai vu votre cœur, je l'ai aimé et le recommande à Dieu de tout le mien, et vous conjure d'en avoir soin. Tâchez, ma chère Fille, à le tenir en paix par V égalité des humeurs. Je ne dis pas ; tenez-le en paix, mais je dis : tâchez de le faire, que ce soit votre principal souci et gardez bien
(19) Lettre à Mme La Croix dWtiterive, XV, 358.
(20) L.ettre à Mme Favre, XVIII, 313.
(91) Lettre à Mme Bmlart, XIII. 38.
(22) Lettre à une Visitandine, XIX, in.
io prendre occasion de vous troubler de quoi tous w- pouvez si soudainement accoiser (apaiser) la >aiété des st'iitimcnls de vos liunieurs. »
Naturellement rexpérimenlé Monsieur VinccM sinale les incon\<5Tiienls de cette instabilité d'humeur l partant du défaut de persévérance dans nos entre» irises : « On gâte souvent les bonnes onivres pour lier trop vite — écrit-il à Philippe Levacher, l'un de es missionnaires en résidence à Alger (23) — ptirce ue l'on agit selon ses inclinations qui emportent 'esprit et la raison et font penser que le bien que 'on voit à faire est faisable et de saison, ce qui n'est >as, et on le reconnaît dans la suite par le mauvais uccès. Le bien que Dieu veut se fait quasi de luinômc sans qu'on y pense. »
Os mômes périls sont mis en lumière par Féne- ^n dans une lettre à une de ses filles spirituelles viant dans lo monde(34) : « Ne vous laissez point al- BF à la vivacité do vos goûts et vos dégoûts. Défiezotis môme d'un certain zMe do feneuT qui vous exloî^orait à dos mécomptes dan^nproiix. Ne vous presoz jnmais sur rioin et prinripalomont sur \es chan- ♦nnonts de domoure. E>nte2 la dis>ipatioTi sans vous 'xpospr trop à la langueur e* à l'oTnnui. Contentez- 0115 do la ferveur intérieure que Dieu vous donne, '«ns la vouloir forcer pour la rendre plus soTisible cl •lu^ ron^olnnle. )> I/archevAqno do Cambrai revient lilloiirs sur ce sujet si pratique: « Evitez — écrit-il (ar»)
(83) Lfttre à M. Levacher, prêtre dé la Misston à Âlqer, déc
rïi) Lettre û une iteltr rpii vivait dans le mond* et faisait ■1 rt<^ piAié. sans tiate.
Il-, '2J Julllfl 1:00.
i3o DIRECTION DE CONSCIENCE
— la dissipation que les engouemeiiils portent toujours avec eux. Un engouement dans sa première pointe, occupe trop, il vide et dessèche l'intérieur ; un autre engouement est dans sa première iorce, laissez- le ralentir et faites oraison là-dessus, ensuite quand il sera modéré, prenez-en sobrement ce qu'il faudra, ou pour la santé de votre corps ou pour amuser un peu votre esprit. » Fénelon fait une remarque très juste en écrivant que la vie des instables se passe en des entêtements successifs. Les inconstants tiennen! d'autant plus à leurs manières de sentir ou de voir qu'ils y sont attachés non par raison, mais pai sentiment et par passion. Si les directeurs le constatent et en souffrent, les médecins y trouvent un obstacle au succès de leur traitement psychot/hérapique.
Abordons l'examen des symptômes d'ordre imagi natif, le premier est l'inquiétude d'esprit. Il n'esl peut-être pas de mal avec le découragement, qui préoccupe davantage les maîtres spirituels, parce qu'il n'en n'est pas de plus général .L'expérience des âmes et un admirable sens psychologique montrent aux grands directeurs de conscience dans la paix intérieure ou la tranquillité d'esprit le point de dépari de tout progrès moral. Sans cette pacification di sujet, son perfectionnement moral devient impos sible : aussi toute direction doit-elle débuter par V» 80US peine d'aboutir à un échec. Ne soyons donc pas surpris que les mots de paix, de recueillement
r PSYCHOTHÉRAPIE DES TROUBLES NERVEUX l3l
il do calme reviennent sans cesse sur les lèvres ùt icus la pJunie des grands directeurs de tou6 les temps ^ cominencer par le Maître spirituel dos Apôtre^. Comme les Pères et les Docteurs de l'Eglise grecque ;t latine, Isidore d-e Séville insiste sur la nécesilé Je cette paix de l'esprit dans une Jettre à un religieux du nom de Jean.
Pour |x>>séder le don de Ja scienc>e des choses de Dieu, d'après Huysbroeck l'Admirable (26) : « 11 faut un esprit tranquille et qui sache, malgré le tumulte, 50 tenir en grande paix. » Pour posséder le don d^^ pioté : (( L'esprt doit être en repos. 11 faut n'être agité ni au dedans ni au dehors. »
Saint Ignace de Loyola, o})posant la conduite de Dieu sur les «îmes à celle du Démon, caractérise la première par sa manière lente, douce et paisible (27) (( Le bon ange a coutume de toucher doucement, légèiximent l'âme de ceux qui font chaque jour des progrès dans la vertu, c'est pour ainsi dire, une goutte d'eau qui |>é.nètre dans une éponge. Le mauvais ange, au contraire, la touche durement ave-c bruit et agitation comme l'eau qui toml>o sur la [ûerre. » On no saurait mieux dire.
Grande est la commisération de Sainte Thérèse pour les chrétiens d'inia^nation inquiète (28) « Il va certains esprits si déréglés — écrit-elle avec son stylo coloré — qui sont comme ces chevaux qui ont !o mors aux dents : ils v(»nt iant(\t d'un coté et tantôi
(96) Ruysl.rs^yk 1 Admirable, l.r royaume des Amants de Dieu, H XIX. XVII
(17) Exercices spiritucta. D^sr«^^^ov^\en^ des esprit;*. (98) Le chemin de la perfection, XIX.
îSa ÙIREGTlON DE CONSCIENCE
de l'autre et toujours avec inquiétude sans qu'on puisse trouver moyen de les arrêter, soit que cela procède de leur naturel, ou que Dieu le permette de la sorte. J'avoue qu'ils me font grand pitié: » Et pourquoi cette grande pitié, parce que, pour Sainte Thérèse, c'est l'indice d'une volonté faible.
La sagesse de Saint Vincent de Paul s'oppose, elle aussi, à ce dérèglement de l'imagination. Faisant écho à l'auteur inconnu de l'Imitation, il écrit (29) : ;( La parole de Dieu ne s'entend pas dans le trouble xit l'agitation, elle n<5 is© mêle point avec les paroles et le tumulte des hommes. » A son jugenbent, toute ré* solution qui ne s'accompagnie pas de paix intérieure est tout à fait, suspecte :<( Je ti-ouve en vous— écritil à un de «es prêtres d'esprit agité — une autre marque qui n^ fait croire que Di€U ne vous appelle pas aux Capucins, c'est que les mouvements qui vous en viennent vous troublent et vous inquiètent par leur violemce, ain»i que font, pour l'ordinaire, ceux que l'esprit malin suggère et qu'au contraire les inspira* tions de Dieu sont douces et paisibles, vous inclinant amoureusement vers le bien qu'il désire de nous.»
Sous l'empire du mêîne sentiment que Vincent de Paul, le mys^tique Pèrei Surin pria Madeleine Boinet d'aider franchement Monsieur Ebrard « à mortifier scb activités et à s'affermir dans le recueillement intérieur sans cette multiplicité qui embarrasse l'esprit (3o) . )) Le Père Yvan recommande à sa Philothée
(99) teihr à M. 1^., prêtre de la Mission, k juin iôôâ. (30) Lettres spirituelle ft, It, 160: cMé par U. BrémoncI, IHst. lut. du sentiment religieiiJc en Prancè, V, il^.
ET PSYCHOTHÉRAPIE DES TROUBLES NERVEUX l33
de se livrer à ses petits exercices de dévotion avec repos et tranquillité (3i).
Des recommandations semblables ne sont pas rareh dans les lettres de direction de Bossuet, principalement dans celles adressées à la Sœur Comuau d imagination ardente {^2). Tanlot il lui ordonne de bannir l'anxiété et le trouble qui ne conviennent pas aux voies de Dieu ; tanlot il lui rappelle que les âmes lidèles, comme la sienne, doivent marcher en dilatation sans nulle inquiétude (33) ; tantôt enfin, il prend en suspicion ses grands désirs de retraite parce qu'ils sont ceux d'une âmo agitée (34).
Les lignes suivantes de l'Evèque de Meaux à Madame d Albert de Luyiies (35) sont d'un médecin soucieux de l'état moral de son sujet : « Vous vous tendez des pièges à vous-mêmes, et vous êtes ingénieuse à vous chercher des embarras. La vivacité de votre imagination est justement ce qui a besoin des remèdes que je vous donne. »
Les mêmes préoccupations se retrouvent chez Fénclon vis-à-vis du duc de Chevreuse : « J'ai souvent remarqué — lui écrit-il (36) — que vous êtes toujours pressé do passer d'une occupation à une autre et que cependant chacune en particulier vous mène trop loin, vous n'êtes point lent, mais vous êtes long. \ ous oniployez beaucoup
(31) /b.. I. 35; cité par H. Hrémond, La' Provence mystttjue au xrir siècle. i63.
(32) Lettre à la Sœur Comtiiu. Germiifny. 8 nor. 1689.
(33) Jb.. 31 oct. 1G95.
(3i) Ib.. 8 nov. 1689
(35) Lettre d Mme d'Albert de Luyurs. VersaïUcs. 90 nov. (38^ Lettre au duc de Chevreuse, 30 d6c. 1609.
l34 DIRECTION DE CONSCIENCE
de temps à chaque chose, non par la lenteur de vos opérations (car, au com traire, elles sont précipitées) mais par la multitude excessive des choses que vous y faites entrer. Vous craignez toujours de ne pas dire assez. Voilà ce qui vous contraint de passer sans cesse à la hâte d'une affaire à une autre. Si vous coupiez court, chaque affaire serait placée au large 'et trouverait sans peine son rang. Vous n'irez à la source du mal qu'en faisant taire souvent votre esprit par le silence intérieur. Tout vous serait facilité. Sans cela, vous serez de plus en plus pressé, fatigué, épuisé, et les affaires, qui surmontent l'âme dans ses besoins intérieurs, surmontent aussi la santé du corps. ))
L'inquiétude est un de nos états psychologiques dont s'occupe le plus saint François de Sales, et dans ses ouvrages et dans sa correspondance. Lisez au has<'ird quelques pages du Traité de l'amour de Dieu., des Vrais entretiens spirituels ou de l'Introduction à la vie dévote, parcourez quelques lettres, et ce serait miracle de ne pas y lire quelque allusion à l'un ou à l'autre des méfaits de la folle du logis. Pour François, hormis le péché, il n'est pas de plus grand mal que l'inquiétude qui, privant l'âme de sa force, lui ôte,tout moyen de se défendre contre les tentations de l'ennemi et par suite de conserver les vertus acquises. Les désordres de l'imagination ruinent les républiques les plus prospères en les livrant aux mains de l'étranger. C'est là, pour ce fils de la Savoie, une comparaison saisissante, pour ainsi dire vécue, puisque les séditions populaires étaient &i fré-
ET PSYCHOTnéRAPIE DES TROUBLES NERVEUX i3d
qualités de son temps en la péninsule italique (37). Quel bon sens dans ce conseil donné h PhiloLée (38) : (( Soyez soigneuse et diligente en toutes les affaires que vous aurez en charge. Ne vous empressez point à la besogne, car toute sorte d'empressement trouble Ja raison et le jugement et nous empêche même de bien faire la chose à laquelle nous nous empressons ». Quel esprit d 'observa lion dans ces remarques éternellement vraies (39) : a Ne désirez pas les choses qui ne peuvent arriver de longtemps, comme font ])Iu5ieurs, qui, par ce moyen, las.sent et dissipent leurs coeurs inutilement et se mettent en danger de grande in<îuitHude. Si une femme mariée désire d'être religieuse, à quel propos? Ces désirs inutiles occupent la place des autres que je devrais avoir d'être bien patient, bien résigné. Nous faisons ordinairement des désirs de femmes grosses qui veulent dos Cerises fraîches en l'automne et des raisins frais en printemps. »
Les lignes suivantes sont admirables et de sens pratique et de poésie. Certes, ces comparaisons empruntées au rnlo utile ou néfaste de^ eaux ne dépareraient pas le discours d'un éronomisfe sur la prospérité de son pays (/|o) : a îx^s fleuves qui vont doucement en Il plaine portent les grands bateaux et riches Tnarrhnndisos, et les pluies qui tombent doucement en la campagne la fécondent d'herbes c?t de graines ; mais les torrents et rivières qui, à grands flots, courent sur la leore, ruinent leur voisinage et sont inu-
(37) Introiliictlon â f/i Vie divole. IV. r. 11
(38) Ib., III. c. 10.
(39) /{>.. TII 9«0-9Af.
('.'>) /.'».. Iir. r. II).
l3() DIUECTION DE CONSCIENCE
tiles au trafic, comme les pluies Yéliémentes et tempétueuses ravagent les champs et les prairies. Jamais besogne faite avec impétuosité et empressement ne fut bien faite : il faut dépêcher tout bellement, comme dit l'ancien proverbe : Celui qui se Jiâie court jortune de choppcr et hearler tes pieds (4i)- » Coniime ce texte, par son allure majestueuse et oratoire, nous invite à prêter plus d'attention qu'on ne le fait d'ordinaire aux graves conséquences de l'inquiétude.
Voici maintenant une analyse de ce mal aussi fine que juste, et dont le charme littéraire rappelle le pittoresqiie réalisme de Virgile (42): «Les bourdons font bien plus de bruit et sont bien plus empressés que les abeilles, mais iis ne font point de miel, ainsi ceux qui s'empressent d'un souci cuisant et d'une sollicitude bruyante ne font jamais ni beaucoup m bien. Les 'mouches ne nous inquiètent pas par leur effort, mais par la multitude : ainsi les grands affaires ne nous troublent pas t^int comme les menus, quand ils sont en grand noanbre. Recevez donc les affaires qui vous arriveront en paix, et tâchez de les faire par ordre, l'un après l'autre. »
Mieux que toutes les explications possibles, ces mouches rendent bien l'action lassante, agaçante, exaspérante de cette inquiétude qui, pourchassée d'ua côté, revient de l'autre, puis, de partout à la fois pique et repique notre cerveau qui n'en peut mais. Décidément, si grande soit la peine, pour en éviter de plus grandes, il faut coûte que coûte calmer notre imagination d'autant qu'il n'est rien au monde
(41) Prov. XIX, 2
(42) Inlr. à la Vie dévote, ITT, 170.
(jui onipirc plus le mal et qui éloig^iie plus le bien que l'inquiétude et l'empressement. Pour nous en convaincre, François do nous faire voir des oiseaux qui, en se débattant pour sortir du filet où ils viennent d'être pris, ne font que s'envelopper toujours tant et plus. « Quand vous serez pressés du désir d'être délivrés de quelque mal ou de parvenir à quelque bien — nous dit notre directeur avec son lin sourire (43) — avant toutes choses, mettez votre esprit en repos et tranquillité, faites rasseoir votre jugement et votre volonté, et puis tout bellement et doucement pourchassez l'issue de votre désir, prenant par ordre les moyens convenables. Et quand je dis tout bellement, je ne veux pas dire néglig^emment, mais sans empressemnt, trouble et inquiétude . autrement vous gâterez tout et vous vous embarrasserez plus fort. »
Bien remarquable aussi est la largeur d'esprit avec laquelle Saint François nous explique qu'en nos menues actions journalières, il serait inutile de nous Tnettre ma-rtel en tête pour juger s'il vaut mieux accomplir celle-ci ou celle-là. Est-il besoin de faire icmbcfiO(jné, Vallenlif — observe malicieusement le Saint (4A) — Pourquoi se ix^rdre en d'importunes consultations? « A quel propos me mettrai-je en dépense pour afjprendre si Dieu aime mieux que je dise le rosaire ou l'office de Notre-Dame, puisqu'il ne saurait y avoir tant de différence entre l'un et l'autre qu'il faille pour cela faire une grande enqu(Me? Il faut aller tout à la bonne foi et sans sub-
ci^ /;> . IV. 9.
fV.) Traité âe. Vamotir <lr Pfcii, VIII. ii.
l38 pIREGTIO.N DE CONSCIENCE
tiliLé, et, comme dit Saint Basile, faire librement ce que bon nous sejiiblera poux ne point laisser notre esprit perdre le temps et nous mettre en danger d'inquiétude, scrupule et superstition, w Quelle perspicacité lumineuse, quelle richesse d'in formation et néanmoins quelle sûreté : François ne ressemble ni à ces historiens de second ordre qui composenL un ouvrage avec une documentation hâtivememt faite et par trop incomplète, ni à ces érudits de coutrebande qui s'emparent, pour les utiliser à leur gré, des premiers matériaux venus sans nul souci de leur provenance et de leur authenticité. Ainsi en ce qui concerne las troubles d'ordre Imaginatif, ce gmnd psychologue n'en laisse aucun qu'il ne l'ait étudié à fond et dont il n'ait recherché les moindres manifestations. Quelle somme de pénétration et de patience requièrent de telles recherches ,et combien difficiles, longues et minutieuses ! Tantôt il suffii d'ouvrir les yeux, tantôt il faut s'anîier duaie lou]x;, quelquefois même d'un microscope. C'est ce que fait François de Sales dans sa vaste enquête sur l'inquiétude et Içs états arvalogues . Encore a-t-on l'impression à le lire qu'il en sait plus qu'il n'en dit. Parfaitement documenté, qu'un cas complexe se présente, le savant directeur démêlera vite ce qui pour nous serait impénétrable.
Après avoir demandé aux ouvrages généraux de François des données sur l'inquiétude, interrogeons sa correspondance pour y glaner des renseignements
ET PSYCHOTHÉRAPIE DES TROUBLES NERVEUX l39
d'autant plus instructifs qu'ils ont été écrits particulièrement pour telle ou telle personne .A Madame de La Fléchère qui ne peut se soustraire aux tia^^y? qui l'agitent, alors que l'approche des chaleurs estivales l'exige, le Saint écrit (4i>)) : « C'est un martyre continuel que celui de la multiplicité des affaires, c-ar les mouches font plus de peine et d'ennui à c^ux qui voyagent en été que ne fait le voyage même. » C'est l'adaptation de la comparaison des mouches au cas particulier de l'agitée marquise. Voici maintenant l'adaptation de celle des abeilles à l'état d'inquiétude des Yisitandincs d'un monast^re auquel s'intéresse la Présidente Bnilard (/iG) « J'ai su ce que vous me dites des inquiétudes de toutes les religieuses, et en suis marri. Elles arrivent faute d'une bonne conduite et ménage de leuTS esprits. C'est le mal des maux entre ceux qui ont des bonnes volontés qu'ils veulent toujours être ce qu'ils ne peuvent pas ôtre, et ne veulent pas être ce qu'ils ne jx^uvent n'ôtre pas, La nature a mis une loi entre les abeilles que chacune d'icelle fasse le miel dedans sa ruche et des fleurs qui lui sont autour. »
François donne un tour original qui les rend plus pc;rsuasifs aux conseils qu'il adresse i^ la Présidente le Blanc de Mions trop inquiMe de la vanité de sa fille (/47) : (( Dites-lui qu'elle poudre ses cheveux puisque son intention est droite — écrit-il h la Présidente — Il ne faut pas entortiller votre esprit parmi (es toiles d'araignées. Les cheveux de l'esprit do
/..'.) Trttrc (] \fmr iJc T.n Flârhdrc. XIV. «i
(46) r.ettre à yfmr Rritlnrt. XIII. ir>0-iG1.
(^7) Lettre <i Vwr f.c BUme (te Stijons, XVII, 386-387.
l40 DIRECTION DE CONSCIENCE
celte iille — scrupuleuse comme Madame de Mions — soniL encore plus déliés que ceux de sa tête, et c'est pour cela qu'elle s'embarrasse. Il ne faut pas être si pointilleuse ni s'amuser à tant de répliques auxquelles Notre-Seigneur n'a point d'égards. »
Comme le ton du grand directeur se fait paternel quand il s'agit d'apaiser la tendre Sœur de Soulfour trop sévère pour elle-même (48) : (( Il me semble que je vous vois empressée à la quête de la perfection. Or, je vous dis en vérité : Dieu n'est ni au vent fort, ni en l'agitation, ni en ces feux mais en cette douce et tranquille portée d'un vent presque imperceptible. ))
La lettre suivante adressée à Madame Bourgeois prouve que son guide spirituel s'est rendu compte du caractère particulier de son inquiétude (49) : « Noire Sœur de Chantai nrie dit quelque chose do certaines craintes et ombres qui se présentent quelquefois à vous en vos prières, et je lui dis que vous ne deviez pas seulement arrêter un seul moment votre M esprit à considérer si cela était ou non. Ce n'est rien du tout sinon une divagation d'imaginative que Tappréhension de la solitude ou l'ennui et la difficulté de ces commencements engendre en votre esprit... Tenez -donc ferme, car ce n'est rien, et quand m cela vous arrivera, ne vous amusez ni peu ni prou à penser et philosopher là dessus. » On a l'impression nette qu'il n'est pas un mot qui ne convienne à la mentalité spéciale de l'interressée, à ses conditions do vie et au mal dont elle souffre, tout le néces-
(48) Lettre à la Sœur de Soiiflour, XTI, 166.
(49) Lettre à Mme Bourgeois XIII, 56.
aiix) est dit, et dans le» ton voulu pour que eu s^it ccepté et compris. Dans cette lettre, il n'y a rien de rop et rien ne manque.
Sept ans plus tard, le patient directeur lutte enoro contre l'esprit inquiet de Madame Bourgeois
Il ne faut pas — lui ordonne-t-il (5o) — former de^ raintes inutiles, il suffira bien de recevoir les maux ui de temps en temps nous arrivent, sans les préenir par l'imai^ànaLion. » Cette maxime mériterait 'être gravée dans le c-iibinet de consultation des proigonistes de la psychothérapie tant elle est d'une pplication courante.
Que l'état de cette excellente dame ait été plus ou loins rebelle au traitement, nous n'en avons cure ; intéressant pour nous est ce magnifique programme 'apaisement qu'il nous a valu, programme tracé de lûin de maître, et si largement conçu qu'il est tou- >urs et partout réalis-ible. Au lecteur d'en juger (5i) :
Il faut en tout et partout vivre paisiblement. Nous rrive-l-il do la peine ou intérieure ou extérieure, il i faut recevoir paisiblement, sans pour cela tressailir. Faut-il fuir le mal, il faut que ce soit paisiblement, sans nous troubler, car autrement en fuyant, ous fiourrions tomber et donner loisir à l'ennemi (' nniis tU(T. Faut-il faire du bien, il le faut faire aisiblemcnt, autrement nous ferions beaucoup de lûtes en nous empressant. Jusques m^me à la péni- •nce, il la faut faire paisiblement. » I^i raison de itto pénitence amère sans doute, mais [K>urtant ii)le, est que toutes les pensées fertiles en inqui<5-
^'•n) ib., XV. tr)2.
Ib., XIII. 30-3t.
l/i2 DIRECTION DE CONSCIENCE
tude et agitation d'esprit ne sont nullement de Dieoi Quel beau cadre de paix, et qu'il est tentant d'y vi vie, comme y a vécu Saint François.
Dès Ja première causeriei un peu intime avec Ma dame de Chantai, le pénétrant psychologue, qu'es l'évêqu^ de Genève, découvre chez elle un fort pe^n chant à l'inquiétude, mauvais fruit d'une imag-ina lion toujours en travail, et très simplement il lui eï plique son cas avc>c une étonnante précision. Il le lu rappelait en ces termes dans une lettre écrite plu sieurs années après (62) : « Je ne saurais vous dir autre chose pour l'appréhension que vous avez d votre mal, ni pour la crainte des impatiences a 1 souffrir. Ne vous dis-je pas, la première fois que j parlais à vous de votre âme, que vous appliquiez tro votre considération à ce qui vous arrive de mal et d tentation, qu'il ne fallait le considérer que gross modo , que les fe.mmcs et les hommes aussi quel quefois, font trop de réflexions sur leurs maux ,€ que cela entortillait les pensées l'une dans l'autre e les craintes et les désirs dont l'âme se trouve telk ment embarrassée qu'elle ne s'en peut démêler. You souvient-il de Monsieur N., comme son esprî s'était entortillé et entrelassé en vaines craintes su la fin du Carême, et que cela n'a été nullement utile.
En rappelant au sou^'^^nir de sa chère fille ses tou premiers conseils, en reconstituant si concrètemen l'entrevue au cours de laquelle ils furent donnés, 1 Saint fortifie et rajeunit les avertissements déjà ar ciens qu'il prodigue à sa pénitente. C'est un art de
(52) Ib., XIII, 210.
ET PSYCnOXnÉRAPIE DES TROUBLES NERVEUX l43
lus utiles, et peu de directeurs le possèdent, que de épéter d'une manière nouvelle des vieilles choses lille et mille fois redites. N'est-ce pas pourtant inispensable afin de Téveiller une attention endormie ar cette lassitude qu'engendrent fatalement des répéilions incessantes?
Avec quelle ardeur, François de Sales ambitionne our sa fille préférée uJie sainte liberté d'esprit dans î choix des moyens d'avancement spirituel, a Garez-vous des scrupules — lui écrit-il à ce sujet (53) — t vous reposerez entièrement sur ce que je vous ai il, de bouche, car je l'ai dit en Notre-Scigneur. Garez-vous des emj)res:?emenls et inquiétudes, car il n'y
rien qui nous empêche plus de cheminer en la perection. Jetez doucement votre cœur es plaies le Noire-Seigneur, et non jxis h force de bras. » Cet
force de bras, voilà qui n'est pas pour rien dans tî succès de cet incomparable guide qui sait, d'un imj)le mot, mais combien vigoureux et imagé, donner à SCS dirigés la sensation de leur étal moral.
Quand siiinle Jeanne a une vaillante altitude dans 'adversité. François, tout en la félicitant de la consance avec laquolU^ elle supporte ses tribulations, lui eprcx^lic son quelque peu d'inquiétude et d'agitation uiisible à sa patience (5/1). lie dernier effet de cette ( rtu — observe-t-il — n'est-ce pas de bien p)osséder on Ame? Or, la pati(Mice est d'autant ]>lus parftiite |u*elle est moins mêlée d'inquiétude et d'empressenent.
Quelquefois, malgré son expérience des Ames,
(53) Ib.. XII. 2G0.
(54) Ib., Xin. 5 (pntlcnc<y
lIxU DIRECTION DE CONSCIENCE
'^ François de Sales reste interdit devant l'effroyable activité d'imagination de sa bien-aiinée fille. Mais il se ressaisit bien vite et lui écrit cette ligne digne d'être lue et méditée par les tenants de psychothérapie (55) : ({ Que puis-je vous dire pour arrêter ce flux de pensées en votre cœur? Ne vous mettez point en peine de le guérir, car cette peine le rend plus malade. Ne vous efforcez point de vaincre vos tentations, car cet effort les fortifierait, méprisez les, ne vous y amusez point. La peur est un plus grand mal que le mal. Vous marchez sur la mer, entre les vents et les flots, mais c'est avec Jésus. Bref, ne philosophez point sur votre iii:!, ne répliquez point, allez franchement. »
En face de la crise d'inquiétude poussée à l'extrême et, f>our l'appeler par son nom, d'affolement, que traversait Mme de Chantai, im directeur moinï bon psychologue que le sien aurait commis quelque* maladresse. Il aurait pris sans doute un ton sévère, indigné ou tout au moins attristé. Peut-être aussi, suivant son c^aractère et ses dispositions d'esprit, aurait-il pns la chose en riant et en aurait-il plaisanté avec plus ou moins d'humour et de verve, Enfin, il se serait certainement perdu en de longues considérations morales, aurait démontré, à coup ai syllogismes et de textes sacrés, la necesité de com battre l'imagination pour échapper à l'Enfer. Toutes directions plutôt nuisibles qu'utiles au malade en étal de crise. François de Sales, lui, voit tout de sm\A la gravité du mal. Loin de prendre la chose en ba
(55) Ih., 211.
1 T l'SYCUOTUÉKAPIE DES TROUBLES NERVEUX l45
diiiaiil, coiïiine il iiii arrive de ic faire, mais en des cas bénins, il s'interdit le moindre mul plaisant. Ce n'est pas temps de rire, ni môme de sourire, il n'en d d'ailleurs nulle envie, (^uand on soulire beaucoup moralemejil, on exige avant tout une sollicitude comjKatissante, comme on l'exigerait du médecin du corps. Kien de plus pénibla pour un malade que de sentir quelque doute au bujet de son mal cliez ceux qui ont mission de le guérir. Si le directeur doit éviter cet écueil, ce n'est j^as pour se briser contre un autre, celui de la sévérité. User de menaces, de paroles dures, de reproches amci-s, c'est aggraver la maladie surtout s'il s'agit d'un désordre de l'imagination. François les connaît trop bien ces inquiets, ces imagina tiis pour les troubler davant^ige. Son premier soin est de leur rendre confiance en eux-mêmes, et il y réussit en détournant peu à peu leuT attention du mal qui les tourmente. C'est précisément là l'un des procédés du traitement des psychonévroses par la rééducation du contrôle cérébral, c'est la lutte du conscient contre l'inconscient, dont il sera question dans un autre c lia pitre.
Instruits do la philosophie scolastique, les directeurs de conscience doivent redouter les effets de l'imagination sur certaines personnesauxquclles Saint Thomas fait do fréquontos allusion dans ses ouvrages, i)rin( ipalomojji dans s,'i g-rande Somme et dans sa Somme contre les Gentils, dans ses Commentaires sur les livres des i:^ntences et dans ses Questions discutées sur le mal. Comme son maître ArLstotc, lo Dorfonr anpélique croit n rinfluenco de l'imaprination .sur lo corps, et il la tient, dans cert-ains cas, pour
[i6 DinECTlON DE CONSCIENCE
extraordinaire ot merveilleuse. Selon lui — du moins c^-rt^ins textes le laissent supposer — cette action aurait été plus grande encore si riiumanité fût demeurée dans l'état d'innocence, avec cet avantage inappréciable qu'elle aurait été absolument soumise à notre libre arbitre. N'est-ce pas ainsi, semble-t-il, qu'il faille interpréter l'hypothèse que, dans l'état d'innocence, fils et filles seraient nés conformes aux désirs de leurs mères (56) — Quoiqu'il en soit de cette hypothèse présentée d'ailleurs comme une pure possibilité, il n'en reste pas moins certain pour saint Thomas que l'ima^gination détermine dans notre corps des augmentations ou des diminutions de calorique et même des troubles physiologiques momentanés, voir des maladies durables, telles que certaines fièvres malignes et la lèpre (57). — Il ne s'avance pas^. dans cette voie jusqu'au point d admettre avec saint Jérôme qu'une femme ait mis au monde un nègre pour avoir regardé lors de sa conception, un image noire (58). Trop bon philosophe pour ne pas rejeter de telles fables, l'Ange de l'Ecole propose des faits d'expérience : l'augmentation de la chaleur vitale chez les hommes en colère ou en proie à de violents désirs, sa diminution au contraire soua l'action de la peur ou de la timidité ; l'impossibilité pour la plupart des hommes de marcher sur une poutre surplombant le sol de plusieurs mètres, alors que tout le monde marche aisément sut la même pontfé couchée par terre (59). |
(57) Cg. 3. c* 103, im ; Poa q. 6, 9 C. (581 9(1. 2f), q. Ô, 1. îm.
(59) Cg. 3, c» 103, ini ; 3n q. 13, 3, 3m.
ET PSYCHOTHERAPIE DES TROUBLES WERVEUX 1^7
Allant plus loin, saint Tlionias pense que l'état d'iruaginalion des parents lorb de la procréation des enfants n'est pas sans avoir quelque répercussion sur ces derniers (60). Plus intéressante encore à notre point de vue, sa remarque sur la disposition plus ou moins grande des organismes k subir l'influence de l'imagination (61). Les découvertes retentissantes des Charcot, des Bemheim, dos Licbauit, l'auraient donc intéressé, sans nullement le surprendre. Si, médecin, il avait eu à soigner des malades atteints de troubles nerveux, il aurait certainement compris et utilisé leâ ressources de la psycliolliérapie. Son esprit d'observation psychologique a du moins servi à mettre les directeurs de conscience en garde contre les dangers do l'imagination. Il leur a fait comprendre aussi le parti qu'ils pouvaient tirer de cette force merveilleuse pour le bien des jlmos.
Après les s}iiiplùiiii's d ordre affectif et iuiaginatif, viennent ceux du troisième et dernier groupe qui relèvent plus particulièrement de la volonté, tout en n'étant élrangx^rs ni h l'imac^inatlon ni an st-nlinient. L'importance de ces symptômes est manifeste puisqu'ils sont en relatiooi plus immédiate et plus dircrto avec l'acte volontaire, o'est-A-dire avec l'acte humain p^ir excellence, celui qui nous distinguo le mieux des o<spèces animales.
Le premier sympt<5me qui se présente d^ns ceX
»'•) Ma. q. 4. 8. 13m.
(Cl) Poa I. 0. 3. 7ni.
l48 DIRECTION LE CONSCIENCE
ordre d'idées c'est le se'ntiment d'infériorité personnelle qui prédispose le malade à l'isolement et à linaGlion. Les direct€UTs de conscieiLce ne le connaissent que trop ce sentiment, dont l'orgueil est le point do départ. En Yoici la genèse d'après Saint ['rançois de .Sales : a L'amour-propre — écrit-il à Madame Bourgeois (62) — est une des sources de nos inquiétudes, l'autre c'est l'estime que nous faisons de nous-mêmes. Ce qui veut dire que s'il nous arrive quelque imperlection ou péché, no'us sommes étonnés, troublés et impatients. Sans doute c'est que nous pensions être quelque chose de bon, résolu et solide et partant, quand nous voyons par effet qu'il n'en «st rien et que nous avons donné du nez en terre nous sommes trompés eit par conséquent troublés, offensés ou inquiétés. »
C'est précisément cette sorte de trouble, d'inquiétude qui, portée à l'extrême et par suite maladive, constitue le sentiment d'infériorité morale avec lequel sont si soojvent aux prises les médecins. Ce que les praticiens de la psychothérapie rencontrent h l'état d'épanouissement, du moins de développement avancé, les directeurs spirituels, eux, le rencontrent à l'état de germe ou de faible développement, à moins qu'ils n'aient à faire à des névrosés. S'ils luttent pied à pied contre lui, c'est qu'ils y voient un principe d'affaiblissement moral. Voilà pourquoi François de Sales en parle au chapitre sur la fermeté dans ses Vrais entretiens spirituels.
Puisque ce mal nait de l'orgueil. Sainte Thérèse
(62) Lettre à Mme Bourgeois, XIII, 29.
ET PSYCUOTIIEUAPIIi DES TUOUliLES NERVEUX ll^.)
l'attaque "dans l'arbre dont il est le fruit : a Quand riiurnilité est véritable — observe-t-ellc (G3) — l'âme sans doute reconnaît son abjection, elle gémit de se voir si niisérablo, elle est très persuadée de sa propre malice ot comprend quii ces seJiUments qu'elle a d'elle-'meroe ne sont quo la pure vérité, mai* cette vua ne lui cause ni trouble, ni inquiétude, ni ténèbres, ni sécberessos ; bien au contraire, elle produit en elle paix, joie, suavité, luiuitre. La pleine même qu'elle éprouve la console parce qu'elle comprend que c'est un bien pour elle de ressentir cette peine. Elle gémit d'avoir offensé Dieu, mais d'un autre cAté, la jxîTiséo de la miséricorde divine dilate son ur. ))
Tout ceci est d'une logique parfaite : d'un coté la conviction de notre néant nous fait juger toutes naturelles nos misères si grandes soient-elles, et, de l'autre, la confiance en Dieu insf'parable do l'humilité nous fait trouver dans notre abjection un motif de placer eh Dieu seul toute notre espérance. Ainsi sont contrebalancés, sinon détruits, les deux facteurs du sentiment d'infériorité personnelle: l'étonnement do nous découvrir chaque jour plus mauvais, et le dégoilt de vivre et d'agir où nons jcttp rtlte découverte. Si jo me Tvgardo comme un m'ant Tebellô et capable dos pires infamies, évidemment rien do ma part no m'étonne. SI je crois qu'il no peut y avoir de bien en moi que Dieu no l'y mette, Je me réjouirai de n'être rien \mT moi-même pour qn^ Dieu soit tout on moi.
(W) Vie. c. XXX
lOO DIRECTION DE CONSCIENCE
Appuyés sur ces données, les grands directeuirs s'appliquent à tranquilliser les Chrétiens trop tristement impressionnés de leur ét^t moral. « Il faut supporter les autres — leur dit François de Sales (64) — mais premièrement il se faut supporter soi-même et avoir patience d'être imparfait. » « Tâchez — leur recommande Sainte-Thérèse avec le prestige qui s'attache à sou nom (65) — de bien comprendre que Dieu ne s'arrête pas, comme vous le croyez, à des minuties, et ne laissez pas votre âme et votre esprit se resserrer par des inquiétudes qui pourraient vous faire perdre de grands biens. Ayez une mtentioii droite, une volonté bien déterminée à ne pas offenser Dieu, dilatez votre âme, autrement, au lieu d'acquérir la sainteté, vous tomberiez dans beaucoup d'imperfections. »
Ces conseils de la sainte espagnole, qui s'adressaient aux Carmélites, visent les âmes déjà sur la voie de la perfection, mais, avec quelques retouches, ils sont applicables à tout Chrétien. Cette volonté bien déteiminée à ne pas offenser Dieu, que demande Sainte- Thérèse, prouve que le sentiment d'infériorité personnelle ne doit pas être confondue avec le remords.
L'auteur de Vlntroduction à la vie dévote nous incite à pratiquer la douceur envers nous-même. (66) Si la raison veut que nous soyons déplaisants et marris de nos fautes, encore faut -il nous empêcher d'en avoir une déplaisanc^ aigre et chagrine, dépiteuse et
(64) Lettre à Mme de La Fléchère XIV, 2.
(65) Chemin de la perfection, XLI.
(66) Introd. à la vie dévote, TU, c. IX.
ET PSYCHOTHERAPIE DES TROUBLES NERVEUX IJI
colère. Pourquoi ne pas se faire à soi-même des remontrances douces et cordiales, comme celles d'un père à un enfant chéri. « Ne vous fâchez point, — écrit François à Madame de Peyzieu (67) — ni ne vous étonnez point de voir encore vivre en votre âme toutes les imperfections que vous m'avez confiées. Bien qu'il les faille rejeter et détester pour s'en amender, si ne faut-il pas s'en affliger d'une affliction fâcheuse, mais d'une affliction courageuse et tranquille. »
Otto inNJtation à la douceur vis-à-vis de soi se retrouve sous la plume de Fénelon dans la lettre suivante à une personne du monde (08) : a II ne reste qu'à tourner vos soins sur vous-m^mes. Ne vous décourager point de vos fautes ; supportez -vous en vous corrigeant, comme on supporte et on corrige tout ensemble le prochain dont on est chargé. Laissez tomber une certaine activité d'esprit qui use votre corps et vous fait commettre des fautes. Dès que vous apercevrez cette activité naturelle qui se glisse dans vos actes extérieurs, rentrez doucement dans l'intérieur où est le règne de Dieu. »
Au fond, le sentiment d'infériorité personnelle, comme l'orgueil son père, tient à ce que, cherchant à se complaire en soi-mAme, on va de désillusions en d<'sillutNions, d'amertume en amertume, et plus on avance en cette triste connaissance de soi et plus le vent desséchant do ce morne désert vous frappe en pleine figure. François de Sales, soucieux d'évi-
'«7) Lettre à Mme de Peyzieu, XV. 287.
•S) Lettre à une Hemoixelle du monde qui faisait prof«.«islon '• pi<^ltS frorUr rosprit d'nrnison <l.'»ns tout ce rpio i'on fait).
K>2 DIRECTIOX DE C0N3CIEISC8
tex cp niallieur à ses fils et nUes- spirituels, écv\i à cr- ^ujet (69) : (( Il n'y a certes que Ip trop grand soin qu6 nous avons de nousTmême qui nous fasse perdre la tranquillité de notre esi^rit et qui nous porte à des humeurs bizaxras et inégalée, oar, dès que qufîlqiies coi^tradictions nous arrivent, yoire même qi4çil>d nous apercevons seulenient m) petit trait de notre immortification, il nom semble que tout est perdu, pst-ce si grande merveille de iioois voir broncher quelquefois? Mais je suis si misérable : Le connaissez-vous bien? Bt^nisse? Dieu de quoi il vous a donné cette connaissance et ne voys lamentez pas tant. » Quelle psycliologie dans cettte courte interrogatioii ; Le connaissez-vous bien?
Cette lettre du vénérable Libermann à un séminariste atteint du sentiment d'infériorité personnelle es|; 4 raprQcber du texte de Saint François. Le style eT\ çst quelconque, mais le fond ^n est excellent (70) : (( Yqus vous occupez beaucoup trop d§ vous mêmes, c'est une des choses qui vous sont un grand odstacle pour triompher de vos défauts. Pourquoi vous mettre toujours en peine et vous troubler parce que vous av^z dp la difficulté à les vaincre? C'est un pur orgueil. » Le Vénérable a raison, c'est une sorte de complaisance en soi à rebours. « Dieu ne demande pas précisément que vous en verriez à bout, mais il veut que vous ayez le désir de les vaincre et que vous y travailliez pour vous rendre agréable d-^yant lui, Travaillez-y douc^mejit ^t ^pfiisiblemeTit dans cette vue, et tenez -vous tranquille. Si vous vous troublez et vous
(§9) les vraisi entrçticïis ^ipiirmieU, UJ. De la fermeté. (7Q Letire à v^^ Séminnri$te, 5 sept. 188?
DT PSYCUOTllÉUAPIE UES TROUBLES HERVEUX l5i
iiiipaiieiitez, cela vient de ce que \ou5 voulez eoi être d^barratt^o pour d 'outres raisons qui sont mauvaises r I>ar exemple pour être plus estimable et plus estimé; h Le tcncz-vous tranquille de Liberman'U est ie pendant du tte vous lamentez pas tant de François de Sales*
Tous ces conseils sont bons, mais conimenl résoudre alors ce [Jroblomo : d'un côté je dois me regarder pour jne connaître aiin de corriger mes déiauls, et, do l'aUlre, si je me regarde trop souvent et de irop i)rès, je me décourage et ne puis échapiXT au sentiment d'infériorité personnelle. Uien de plus 8ilni)le, il suffira de se regarder en Dieu ou plus exactement de regarder Dieu en soi. Ecoutons saint François (71): « Le moyen d'arriver à celte possession jViisible et douce (de soi-même) c'est de s'oublier el de regarder bien |)lus à Dieu qu'à soi, et quand le regard de l'àmo se porte malgré elle sur elle-même, g' ■cal d'accepter son abjection et de ne pas vouloir devancer l'action de la grâce. D'ex-amiiver si votre cœur lui plaîl, il ne le faut |>as faire, mais oui bien si son cœur vous i)laU et si vous regardez son cœ-ur, il sera impossible qu'il ne vous plaise, car c'est un cœur si doux, si suave, si condescendaJit, *ti amoureux des cliélive^ créaturets, pourvu qu'elles reconnaissent .l(>ijr misère, si gracieux envers le6 misérables, si bon envers les pénilents. »
Lo plus grave donunage cause |x»r le senlimcnt (1 infériorité jHM-sonnt'll<?, est de [xiralyser les nu'illi'tires Ames el de les rendre Inertes. Aussi, François
(71} 18 févrlefr 1616.
l54 DIRECTION DE CONSCIENCE
de Sales ,dès qu'il le découvre dans une âm€, pousse celte àiiie vers ractioii : u Or sus — écrit-il à Madame de La Flécliàie (72) — que voulez-vous que je vous dise sur le retour de vo« misères, sinon qu'au retour de l'ennemi, il la ut reprendre les armes et le courage pour combattre plus fort que jamais. Gardez-vous bien d'eaitreir en aucun© sorte de défiance. 0 Avec quel ton d'encouragement paternel, il engage Madame de Chantai à tenir son cœur au large, à ne le point trop presser de désirs de perfection (73). Il lui souhaite un courage grand et non (pas chatouilleux, un courage qui ne se soucie ni du doux, ni de l'amer, ni de la lumière, ni des ténèbres. Le Saint défend à la Sœur Humbert de suivre ses imaginations terrifiantes, de se tourmenter en vain et de se fâcher .contre elle-même. (7/1) Bossuet, de son coté, presse la Sœur Cornuau de n'être pas si réfléchissante sur son imaginaire hypocrisie, de passer par dessus toutes ses réflexions pour s'adonner de plus en plus à la vie active (76).
Le second symptôme du dernier groupe est la tristesse sous ses formes principales d'angoisse et de mélancolie. Superficielle ou profonde, toute tristesse déprimante est symptôme des maladies de l'âme aux yeux des directeurs de conscience, mais seule la tristesse poussée à l'extrême est symptôme des psychoné- VTOses pour les médecins.
Avant d'engager le procès contre ce mal si néfaste
(72) Lettre à Mme de La Flécher e, XV, 89.
(73) Lettre à Mme de Chantai, XIII, 306.
(74) Lettre à Sœur Humbert, XVII, 263..
(75) Lettre à Sœur Cornuau, Paris, ve'ndrecli matin 1697.
KT PSYCHOTHÉRAPIE DES TROUBLES NERVEUX l55
,1 ia vie religieuse, il importa, pour éviter toute confusion possible, de distinguer entre deux sorles de tristesse très différentes l'une de l'autre, sinon opposées. Sans cette distinction (76), les auteurs sacrés seraient en contradiction avec eux-mêmes. Ils nous présentent la tristesse, tantôt comme un bien qu'il faut désirer, tantôt comme un maJ qu'il faut fuir : ici ils l'approuvent hautement, là ils la condamnent (77) sans rémission. Saint Paul donne la clef de l'énigme dans ce texte : « La tristesse selon Dieu produit pour le salut une pénitence stable, mais la tristesse du siècle produit la mort. » Evidemment celle dont il s'agit ici est la dernière.
Conmient les distinguer entre elles.^ La bonne trisi. sse est active, la mauvaise est passive, l'une est un stimulant ftour l'action , l'autre un obstacle, l'une attire les Saints et l'autre les repousse. François d'Assise, par exemple, qui fait de la bonne tristeîsse son épouse à laquelle il demeure fidèle jusqu'à la mort, prodigue Ma mauNaise les pires injures. Sainte Catherine de Sienne voit dans cette dernière un effet du Démon dont l'action tend à faire tomber l'àmo dans l'ennui, le trouble ot les scrupules, et I>ourtant n'est -elle pas éprise de souffrance? Sainte Thérèse elle-même tjlont la ma.xime est « toujours souffrir, jamais mourir » n'a -t-clle pas écrit : (( Je ne crains rien tant que de voir nos filles |>erdre la joie inlérieur<\ je n'ignore pas ce que c'est qu'ime reliiri(Mise méroutciitr' »
(7G) LIro les ])apes (pio M .Toly consacre à ceU« distinction dans sa Psychologie dru Saints, 187-189. (77) II Cor, VII. 10.
l56 DIRECTION DE CONSCIENCE
La mauvaise tristesse portée à l'extrêine devient/ comme l'a défini le proiesseur Dubois (78), une psy* chose dans laquelle domine la dépression mentale, c'est un état où naissent des idées de ruine, de déchéance, idées fixes, sans base réelle, délirantes, ou tout au moins notoirement exagérées. En opposition très nette avec cet état, est la bonne tristesse qui, à son apogée chez les Saints, donne à leur activité tant intérieure qu'extérieure une sûreté et une fécondité inO'Uïes. Autant celle-ci est un bien, autant celle-là est un mal. Les directeurs spirituel font tous cette différence, eit ils ont bientôt fait de reconnaître le caractère des souifrances dont ils sont témoins, bien entendu les grands directeurs, chez qui le sens psychologiqpie va toujours de pair avec le savoir.
La tristesse est-elle donc très nuisible? Mieux vaut h mort — lit-on au livre des Proverbes (79) — * qu'une vie amère, et le repos éternel qu'une langueur persévérante. Aie pitié de ton âme en plaisant à Dieu et contiens-toi, réunis ton cœur d<ins la sainteté de Dieu, et chasse la tristesse loin de toi. Car la tristesse a tué beaucoup de gens et il n'est pas d'avantage en elle. L'envie et le courroux abrègent la vie/ La tristesse hâte la mort et elle accable la force.. ^■' ne livre pas ton cœur à la tristesse. )> Et l'auteur de J 'Ecclésiastique d'ajouter (80) : (( Ne donne }xis de tristesse à ton âme et ne t'afflige pas toi-même en tes pensées. »
D'accord avec l'Ecriture, les griinds directeurs
(78) Les Psychonévroses, 220.
(79) Pro. XXX, 17, 24-26, XXXVIII, 19, 21.
(80) Eccli. , XXX. 22.
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ffimieiit la gravité de ce mal. Saint Isidore de Séille se leprésenle la vie comme uiie luite entre la Ddo de l'esprit et la tristesse qu'il considère comme rès dangcieuse à L'aine (81 j. Elle c:*t, i>ense-l-il, si lorl aussi bien que celle de toute* les bonnes œuvres, ietto incapacité de fairo le bien c'est l'aboiilie que ïii, neurologues nous donnent comme l'aboutissant lûturel de la tristesse. Avec sa concision ordinaire, <iint Thomas dit de la tristesse qu'elle est la plug luisiblo des passions (83). Et mal heureusement cette nfiriiiilé morale n'est pas rare, même chez les Chrétiens d'esprit élevé. Lacordaire le constate dans e passage, l'une dos plus beaux qu'il ait écrit (83) : La mélancolie est la grande reine des âmes qui senent vivement, elle les louche sans qu'elles sachent on j ment, ni pourquoi, à une heure secrète, inattenlue. Le rayon do lumière qui réjouit les autres leur ipfK>rte des voiles ; la fcte qui émeut et ravit les )erce d'une flèche. C'est à grand peine que Diou peut carter du cœur qui l'aime ces nuages vains et amers; J souffrance est d'autant plus difficile à vaincre luelle a une cause moins rcclle. >)
Puisque nous soiumcs en présence d'une maladie ^ravo et répandue, infonnons-nous de sa Ciiuse au* )rès des directeurs de coaiî*cience. On s'y attend, ^'est l'amour proj)ro. François de Sales montre l'âme l'empressant cl s'échauffaiyt, sous son influence (8/|), » lu <iH>ursuili' des vertus, tout comme si le bien dé-
I (81) l.e cowhat des chrétiens ou duel du vice contre la verlu, înt XI.
[.ettn\ Toulouse, fl mars ig.'ii. Introd. d la vie dévote. IV, c. 11.
l58 DIRECTION DE CONSCIENCE
siré dépendait plus d'elle que de Dieu. Toujouri modéré dans ses ai'Iirniaiions, le Saint ne dit pas l'âine qu'elle pense cela, mais qu'elle s'empres comme si effectivement elle le pensait. Ne renc< tre-t-elle pas soudain l'objet de ses désirs, la voici proie à de grandes inquiétudes et im}>atiences, et s( «mal, loin de disparaîti^e, ne fait qu'empirer. Sui| alors un tableau de la tristesse si bien brossé qu'i] n'y faut touichcr ni peu ni prou : « L'âme enti en une angoisse et dié'tresse démesurée, avec une d^ fail lance de courage et de force telle qu'il lui semble que son mal n'ait plus de remède. La tristesse, juste au commencement, engendre l'inquiétude, et l'inquiétude engendre peu après un surcroît de tristesse qui est extrêmement dangereux. » N'a-t-on pas la sensation, en lisant ces lignes, de descendre dans le gonffre de l'angoisse : peu à peu la lumière s'affaiblit, puis s'éteint tout à fait, l'air est lourd, irrespirable.
En dehors de cette cause générale de la tristesse qu'est l'amour-proipre, il en est de particulières. Ruysbroeck l'Admirable en cite une très spéciale qui dénote chez ce grand mystique une expérienoe consommée de la direction des âmes (85). Selon lui, les confessions ne doivent être ni longues ni verbeuses. Elles ne serviraient qu'à troubler le pénitent et à le jeter dans l'erreur et dans le scrupule. Qu'une femme bavarde omette par malheur d'accuser quelque peccadille, qu'elle a coutume de dire et de redire en un flot de paroles, la voici toute troublée,
(85) Ruysbrœck l'admirable, Le miroir du salut, c. IV,.
ET PSYCHOTHÉRAPIE DES TROUBLES NERVEUX l50
écrasée, attristée, tout comme si elle ne s'était pas coiilcssée, et même pis encore. Au lieu des belles vertus do foi, d'espérance et d'amour qui devraient ré- 'j,ner dans cette àme, se trouven/t la crainte, l'anùélé et naturellement avec ces tristes hô-tes l'amour- [iiopre.
Si François de Sales est un analyste incomparable de la tristesse, s'il on suit l'évolution dans ses diverses phases, en un mot, s il en saisit le caractère et en fait la psychologie, il n'excelle pas moins à dépeindre les sig'nes p>ar lesquels elle se traduit au dehors, dans la physionomie et l'attitude (86) : « Voyez cette pauvre âme, comme elle se lamente de sa disgrâce. Son mécontentement paraît jusques sur son visage, elle a sa contenance abattue et mélancolique, et s'en va toute f>cnsive et si confuse que rien plus. Mon Dieu I qu'avez-vous.^ est-on contraint de lui dire. Oh ! je suis si alangourie ! rien ne me j>eut contenter, tout m'est h debout, je suis maintenant si confuse 1 ))
Mal dos plus graves, la tristesse produit dos effets désastreux qu'il est utile de connaître. Tout d'alK>rd, elle rô|>and dans l'âme d'épaisses ténèbres qui lui cVtent la vue d'olie-mOme et obscurcissent \ son regard les vérités chrélionnes qu'elh inlorprète en les faussant. Louis de Blois consacre im chapitre à l'étude de ce premier effet (87). Quant à
tMi.i i.rs rrnis rtilrclicns splrltut'ls. M, n.» lu» (87) Motiilc spiritunle, c. IV.
lOo DIRECTION CE CONSCIENCE
rensemble des résultats Ji^ fastes, ïh sont adiriira^ blemeiit résumés dans ce texte de François de S«iles(88) : (( La mauxaise tristesse troublo l'ânie, h met dans l'inquiétude, donne des craintes déréglées^ dégoûte de l'oraison, assoupit et accable le cerveau^ prive l'âme de conseil, de résolution, de jugement et de courage et abat les forces : bref, elle est comme' un dur hiver qui fauche toute la beauté de la terre et engourdit tous les animaux, car elle ôte toute sua^ vite de l'âme et la rend percluse et impuissante eu toutes ses facultés. »
L'action déprimante de la tristesse sur l'intelli* gence et la volonté, telle que la combat le traite*ment des psychonévroses par la rééducation du cdtfi» Irôlo cérébral, ne saurait être analysée avec pluii de pénétration. Le parallélisme entre les maladies de l'âme et les troubles nerveux ressort vigoureuse meoit.
Ce cerveau assoupi, accablé, sans conseil ni jti* gement, c'est bien celui qui n'a plus ni assez de!; lumière ni assez de force pour opposer une résistance efficace à l'envahissement progressif de l'Inconscient, à sa domination tyrannique. Et si du monde psychique on s'élève à l'ordre surnaturel, on comprend alors pourquoi les tristes, les angoissés ou les mélancoliques, subissent plus facilement (Jue les âmes joyeuses les suggestions diaboliques, pourquoi ils se laissent envahir par toute idée qui se présente, pouvu qu'elle puisse s'adapter à leur pessimisme latent, et à cet égard leur puissance d'adaptation est
(88) Introd. à la vie dévote, IV, 12.
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d'autant plus m^rvôilleuw) que, soustraite au contrôle du coniicient, elle devient automatique comme l'Inconscient qui la domine et l'actionne. C'est ainsi que la p»vc|iotiiërapie vient en aide à la direction de consr cienc« en éclairant davant^ig^ une question mo- Tdle do la plus haute importance.
Otte facilité qu'Dut Ich mélancoliques h tout tran^fopnjep en sujoi de tri>ites>ie, à noircir \vs mille riions do la vie courante n'a ]ias échappé à 1 observation do François de Sales, comme le prouve le con- Rf-il donné à la Sœur Roget (80) : « Il faut être bien brave à surmomlor tous ces petits chagrins et la mélancolie qui le» produit. » Ces petits chagrins ne Ront donc pas des enfants trouvés, de pîSre et do mère inconnus. I^ur père est l'annour-propre, leur mère, François la nomme de son nom véritable.
Pour embrasser dans son étendue l'œuvre destructrice de la tristesse et des étals similaires, il nous faut placer sur le terrain de la piété. Dès le seuil de cette élude, nous sommes avertis par l'expérimenté directeur de la Présidente Brulnrd (ju'une seule heure de dévcition bien et justement T6glé<\ c'cbt-à-dire en langage philosophique, parfait^menit consciente et voulue, l'emporte de beaucoup sur cent jours d'une dâiyolion bizarre, mélancolique^ et dépendante de hfitre prof)r0 cercellc (Uo^.
Puisqu'il en est ainsi, il est naturel que François écrive ces lignes à Madame de Limojon (Oi) : « Je vou« l'ai dit, Madame, et je vous l'écris maintenant ;
fg'.M Lrttrr A Srrnr noijrt, XV. K^
(90) Lettre d Mme Brulart. XII. 395
(9t) Lettre d Mme rf* r.imofon. XIII. !iJ>-«0.
l62 DIRECTION DE CONSCIENCE
je ne veux point une dévotion fantasque, bouillonne^ mélancolique, fâcheuse eit chagrine, mais une pdét douce, suave, agréable, paisible ,et, en un mot, un< piété franche et qui se fasse aimer de Dieu preimièi rement, et puis des hommes. Offrez et donnez à tou4 moment votre cœur à Dieu, soupirez à lui, rend< votre dévotion agréable surtooit à Monsieur votre ma^ ri et vivez joyeuse d'avoir pris ce genre de vie. )) Si François multiplie les épithètes, ce n'est ni inconsi ciemment, ni par artifice littéraire, mais pour ne passer sous silence aucuine des espèces différentes de la tristesse.
Mauvaise i)0'Ur celui qui en est atteint et qui ne tarde pas à en être victime, Ja tristesse l'est aussi pour son entourage, parce qu'elle est contagieuse, surtcoit dans les milieux féminins. Ne l'oublions pas, la femme est plus suggestible que l'homme. Tel est lo motif pour lequel saint Vincent de Paul écrit à Mademoiselle Legras de ne pas recevoir au nombre des filles de la Charité une veuve d'humeur mélancolique (92).
Un sujet d'étonnement pour les Saints est qu'une personne dévote puisse être triste durant des semaines et des mois, alors qu'un tel état esit en contradiction flagrante avec ses croyances. Cette surprise, François de Sales ne la dissimuile pas dans cette lettre à Madame de La Chapelle, religieuse à l'abbaye Sainte-Catherine (93) : (( Demeurez fort en paix et repaissez votre cœur de la suavité de l'amour céleste sans lequel nos coeurs sont sans vie, et notre
(92) Lettre à Mlle Leoras, n" 18 (sans date).
(93) Lettre à Mme ,La Chapelle, XX, 31.
ET PSYCHOTHÉRAPIE DES TROUBLES NERVEUX l63
vie sans bonhcTir. Ne voas relâchez nullement aux lrisless<:s eiineniies de la dévotion. De quoi se doit attrister une fille, servante de Celui qui sera à jamais notre joieP Rien que le péché ne nous doit déplaire et fâcher, et au bout du déplaisir du péché, encore fauL-il que la joie et consolation sainte soit attachée. »
A l'exemple des Saints, Lacordaire pénétré de la grandeur et de la beauté de la vie chrétienne, n'admet pas qu'un croyant puisse envisager tristement quoi que oe sort, y compris la mort elle-même : a Je n'approuve pas, pour parler sérieusement — écritil à un jeune homme (94) — que vous vous laissiez aller à la pensée de la mort par effet de mélan- :olie. Kien certainement, n'est plus biviu que de mourir après avoir conjiu tout ce qu'on peut connaître Ici-bas, Dieu, scoi Christ et son Eglise ,mais cette pensée ne doit pas venir par un côté sombre de l'âme, il faut qu'elle arrive par le c6\é le plus lumineux et le plus serein, c-omine le sole.il sort de l'Orient. »
Les directeurs de conscience doivent s'instruire le plus possible de la nature de la tristesse et de ses nffi Is parce que c'est une maladie morale à laquelle leurs dirigés sont plus exposés que d'autres. « L'ennemi — observe l'auteur de rinfroduction à la vie dévote (95) — se sert delà tristesse pour exercer se^ tentations A l'endroit des bons, comme il tâche de fjiiro réjouir les mauvais en leur péché, ainsi tâchet-il d'attrister les bons en leurs bonnes œuvres. »
Pour mieux venir en aide à ses pénitents ottrist^,
(O'i) lettre. Sor^zo. 21 nout 18r>'i.
(or.) Introd. d ta vie dévote, IV. r. 12.
l64 DIRECTIOxN DE CONSCIENCE
le directeur doit les. traiter non seiuleiment en pàri mais en awi. Saint Thomas d'Aquin en fait la w nriarquo (96) : quand quelqu'un est dans la tri&t< s'il lia voit partagée par un autre, du co'up sa souf^ franco deviont plus supportable. En voici la raiÉ d'après le docteur angélique : cette libre particd» pation à son mal lui montre clair comme le jour qu'iil esit aimé, ce qui lui est une joie et toute joie adoucit la tristessp.
Toujours à ce propos, l'Ange de l'Ecole fait preuve do soin sens psychologique habituel dans un autre motif qu'il propose pour expliquer cet adoucissement de la tristesse, motif d'ailleiurs secondaire h ses yeux, mais dont il sera question dans le prochain chapitre sur l'Inconscient ou subconscient v\ ces conséquences au point de vue moral et religieux.
Si les directeurs de conscience blâment la trisitesse, il n'est pas d'éloge qu'ils ne décernent à la joie, non à la joie Tïioindaine qui trouble et affaiblit, mais à la joie siainte qui apaise les agités et fortifie les faibles. Les médecins ueuroilognes ne veulent pas, eux aussi, des plaisirs qui tendent au déséquilibre mental par la surexcitation excessive des sens et de l'imagination. En célébrant les bienfaits de la joie véritable, ombr^ et prélude de la félicité céleste, les grands directeurs SQait; l'écho des voix inspirées de David, de Salomon, de Saint Panil et de NotrcTSeigneur lui-même. D'aprè»J l'auteur des Proverbes (Oj a nn cœur joyeux rend U santé florissante, urie ârne triste dessèche les os ».l
(97) Prov. XVIII, 22; SccJi. XXX, 16, 93.
rr PSYCHOTHÉRAPIE DES TROUBLES NERVEUX l65
:5uivjnt i Ecclésiastique (98) « s'il n'est point de ri cbesse au-dessus de la santé du corps, il n'est point de plaisir au-dessus de la joie du cœur. Elles est la vie de l'homme et im trésor inépuisable de sainteté. » Quant à Saint Paul, le mot de joie revient sans cesse sous sa plume. « Réjouissez-vous dans le Seigneur, jo le dis encore, réjouissez-vous. Que la paix divine qui surpasse toute pensée garde vos cœurs et vos esprits dans le Christ Jésus. Soyez toujours dans la joie. » Telles sont ses recommandations à ses fidèles de Rome, de Philip[>cs et de Thessalonique.
A l'exemple du Saint dont il porte le nom. Saint 'Vincent de Paul se plaît à dire à ses fils et filles spirituels : « Il faut être saintement gai et c'est par loraison seulement qu'on apprend à le devenir.» Une fois de plus, d'accord avec les praticiens de la psychothéraj)ie, les directeur, pour rendre leurs dirigés sainement joyeux, les soustraient à la dissipation intérieure.
Le grave Bossuet est lui-m^me si grand jKirtisan de. la joie dans la direction des âmes qu'il écrit (99) : « Il n'y a que pour les crimes certains et marqués que je voulusse. empêcher une âme de reprendre ave*: Dieu sa première familiarité : encore aurai-je |>eine à l'en exclure si l'attrait y était » Qui dit familiarité avec Dieu dit évidemment joie et la plus douce qui s<> puisse ici -bas goilter.
Sainte Catherine de Sienne prêchait la joie h ses dirigés non seulement |)ar ses paroles et ses lettres, mais par toute sa personne, a Toujours elle est fraîche
(OR) nom. XII. lô. phu. m 1. IV. 4. e. 7: riioss. v. i6-i7.
(09) Lettre â Mme d'Albert <tc Luyucs, rt<»rmlffny 19 juin lfi09.
f66 DIRECTION DE CONSCIENCE
et radieuse comme im matin de mai — disent d'elle ses disciples (loo) — jamais triste comme les autres enfants du monde. » Et rexplication de cette inaltérable joie, toujours au dire des disciples, est que la Sainte est sur la terre, y agit, Tnais que sa vie se passe dans le Ciel.
Non seulement la joie n'est pas contraire à la dévotion, mais elle en est la fille et une fille très chère, inséparable de sa mère. (( Réveillez souvemte fois en vous l'esprit de joie — écrit François de Sales à Madame de Rye 4ioi) — et croyez fermement que c'est le vrai esprit de dévotion, et si parfois vous vous sentez attaquée du contraire esprit de tristesse et d'amertume, élancez à vive force votre cœur en Dieu et le lui recommandez. Jamais personne — déclare ailleurs le Saint — n'a goûté la dévotion, qu'il ne l'ait trouvée suave (102) ».
On devine en quels termes chaleureux il plaide la cause de ce sentiment auprès de ses filles spirituelles. Dans les souhaits de bonheur qu'il forme pour Madame de Chantai, je lis ceux-ci (io3) : (( Tenez votre cœur au large et pourvu que l'amour de Dieu soit votre désir et sa gloire votre prétention, vivez toujours joyeuse et courageuse. Soyez toujours joyeuse de cette joie paisible et dévote qui a pour fondement l'amour de sa propre abjection. » Sous une forme à peu près semblable François adresse les mêmes vœux à la Mère de Bréchard (io4).Il écrit à
(100) Jeorgensen, Vie de Ste Catherine de Sienne, 21i.
(101) Lettre à Mme de Rye, XIII, 112 , (102) Lettre à Mme de VeyssUieu, XVIII, 30.
(103) Lettre à Mme de Chantai XIII, 253, XVII. 322.
(104) Lettre à la Mère Bréchard, XVIII, 315.
■la Sœur de Soulfour (lof)) : <( Allez joyeusement et à cœur ouvert le plus que vous le pourrez. » La présidente de Brulart, elle, reçoit ces lignes qui lui vont au cœur (io6) : « Je suis bien consolé du contentement que vous donnez aux vôtres et de la gaieté avec laquelle vous vivez, car Dieu est le Dieu de la joie. » Si cxîs derniers mots sont vrais, faire rayonner la joio surnaturelle autour de soi, c'est ser\'ir la cause de la religion et lui gagner des sympathies. C"î rayonnement doit d'abord s'étendre à la famille. Sciint François de Sales recommande à Madame de Veysftilieu de donner un tour plaisant à ses conversations, surtout à celles qu'elle tient h l'inté-rieur de son foyer. « Si vous aimez la dévotion — lui écrit-il (107) — faites que tous lui portent honneur et révérence, ce qu'ils feront s'ils en voient des bons et agréables effets en vous. »
Dans leur traitement des misères humaines, médecins et directeurs de conscience appellent la joio à leur secours, comme le sentiment sauveur. Les lignes suivantes du Père Faber (108) leur donnent raison, et bien qu'écrites au point de vue religieux, elles ne lais.se.nt pa? d'être vraies au point de vue Tn<$dical ; « En quelque manière, la joie conduit tout h Dieu, elle le proclame sans parler de lui. Sous son empire tout devient chrétien, sans bruit. » Voici maintenant qui s'applique au sentiment guérisseur des troubles iieneux autant (ju'au sentiment sauveur des maladies de l'iîme : « I^ joie éclaire, mûrit,
(K).')) r.rttrc d la Sœur lU- Sotilfour. XII. 16'.». (100) [.rltrc â yttne Dnllart, XIII. If»
(107) r.etîre d Mme de Vejfssih-" \\\\\ <"
(108) Bethléem, VIII.
l68 DIRECTION DE CONSCIENCE
adouicit, codïime le fait le saleil, les objets les plus re belles qui entrent dans sa sphère. Les âmes joyeuses portent leur part de tristesse avec grâce. »
Le dernier des symptômes communs aux maladies! de l'âme et aux troubles nerveux est il 'aboulie ou défaut de volonté. C'esUle plus grave de tous -parce quej tous y aboutissent par des chemins plus ou moin? directs et plus ou moins longs. Et n'est-ce pas précisément la cause pour laquelle médecins et directeurs combattent et les désordres de l'imagination et les désordres de la vie affective, sans pitié pour nul d'entre eux parcequ'il n'eoi est pas un seul qui n'exerce sur notre volonté une actioU' nocive. Tout désarroi et même tout malaise d'ordre psychique a un contre-coup fatal sur notre activité consciemte et libre. D'où se dégage cette conséquence si importante au point de vue moral : Plus parfait est l'équilibre die nos. facultés intellectuelles et sensibles, plus normal est leur fonctionnement, et plus nous sommes réellement hommes, parce que plus parfait est liotre libre arbitre qui, en nous donnant la responsabilité de nos principaux actes, les marque du caractère huimain.
Cette conséquence n'est pas moins rigoureuse dans l'ordre surnaturel. La preuve est que tous ces troubles, s'ils ne sont pas péchés par eux-mêmes, y prédisposent ; or, le péché en détruisant, ou tout au moins en diminuant en nous la grâce divine, nous Tend de moins en moins hommes, mais de moinf
en moins hommes nouveaux dans le Christ. Par son aiCLion pernicieuse sur notre volonté, le |>éché efface de plus en plus ce caractère surnaturel qui fait de chaque l>aptisé le frère de Jésus-Christ, un nouvel Adam, un homme régénéré.
A s'en tenir au point de vue strictement humain nos fautes morales sont Ix^ujours au détriment de l'âme. Jean Tauler voit, dans le péché en général une tristesse de la conscience, un obscurcissement de l'esprit, un dérèglement de la volonté, un trouble du ca'ur. MalgTé leur légèreté relative, les simples péchés véniels nous rendent languissants et paresseux ù faire le bien. C'est en effet sur notre activité libre, c'est-à-dire sur notre volonté que p)orte surtout l'influence néfaste du péché. Aussi, l'attention des directeui'S se touniera-t-elle principalement de ce côté, comment ne se fixerait-elle pas sur cette volonté sans laquelle rien de méritoire, ni de déméritoire ne se fait ni ne se ptnit faire. Apprendre à bien vouloir et à vouloir le bien est l'objectif de toute direction sérieuse. Ainsi l'ont entendu de tout temps les maîtres do l'ascétisme.
Si Bossuet par exemple exhorte les Imaginatifs et les agités A modéi^r leur activité et vivacité naturelles, avec toute l'inquiétude qui l'acconipogne, c'est pour les inviter i\ : « la tourner peu à peu en une action tranquille, mais forte et {x»rsévérante » (io9). Ces qualités de tranquillité, de force et de persévérance sont précisément celles que les praticiens de la
I ■'» liUif II stiiir f'nriiiKiu. Cermlgny. W oct. 1087.
170 vDIREGTIOiN DE CONSCIENCE
psychothérapie s'appliquent à donner aux malades atteints de i>sychonévrose.
Si Saint Vincejit de Paul défend les âmes contre un zèle illusoire qui les incite à vouloir plus qu'elles ne peuvent, c'est parce qu'un^î telle illusion les amènera peu à peu à ne vouloir plus rien faire. Voilà lx>nrquoi il recommande de se proposer, dans ses dét-erminations volontaires, des fins proportionnées \ ses forces, mais, une fois adoptées, de les poursuivre avec persévérance.
C'est parce qu'il comprend autant et mieux que nul autre d'importance de la volonté dans la vie chrétienne, que François de Sales écrit la lettre suivante à Mademoiselle de Soulfour (iio) ; on y retrouve la préoccupation de Vincent de Paul au sujet d'un certain zèle qui porte à vouloir plus qu'il n'est possible : « Il me semble que vous devez maintenant prendre un peu de repos et vous arrêter à considéreT la vanité de l'esprit humain, comme il est sujet à s'embrouiller et embarrasser en soi-même. Vous remarquerez aisément que les travaux intérieurs que vous avez soufferts ont été causés par une multitude de considérations ot de désirs produits avec un grand empressement pour atteindre à quelque perfection imaginaire. Je veux dire que votre imagination vous avait formé une idée de perfection absolue à laquelle votre volonté se voulait porter, mais, épouvantée de la grande difficulté ou plutôt impossibililée^ elle demeurait grosse au mal de Venfant sans pouvoir enfanter. A cette occasion, elle multipliait
(110) Lettre à Sœur de Soulfour, xii, 202-204.
ET PSYCHOTHERAPIE DES TROUBLES NERVEUX IJÎ
des désirs inutiles qui, comme des bourdons et frelons, dévoraient le miel de la rucbe, et les vrais et bons désirs demeuraient affamés de toutes consolations. Donc, prenez un petit haleine, respirez quelque l^eu. Tenez pour suspects tous ces désirs, qui, selon le commun sentiment des gens de bien, ne peuvent pas être suivis de leur effets : tels sont les désirs de certaine perfection chrétienne qui peut être imaginée mais non pratiquée, de laquelle plusieurs font des leçons, mais nul n'en fait des actions. »
Le conseil par lequel François termine sa lettre est à retenir, chacmi peut en faire son profit : « Il faut, pour bien cheminer nous appliquer à bien faire le chemin que nous avons plus près de nous, et la preimière journée, et non pas s'amuser à désirer le fiiire la dernière pendant qu'il faut faire et dévider îa première. »
La volonté toujours en péril, telle est l'idée-mèro des grands directeurs de conscience. Qu'ils réprimandent ou qu'ils encouragent, qu'ils p(\rlent des sens de l'imagination ou du cœur, qu'ils aient en \'ue de grands pécheurs ou des âmes avancées dans les voies de la perfection, c'est toujours cette volonté en i>éril qui en dicte la teneur.
]je démon, qui met a nous |>erdre le zèle que nos directeurs mettent à nous sauver, ne perd jamais de vue, lui aussi, notre volonté ; qu'il s'en prenne à notre intelligence, à notre imagination ou à nos sens, c'est toujours elle qu'il veut atteindre et blesser à mort. Saint François de Suies nous le montre à l'œuvre : ({ Ne vous étonnez de rien — écrit-il à Ma-
dame de Chantai (m) — moquez vous de ces assauts de votre ennemi. Ne nous effrayons point de ses fanfares : il ne saumit faire nul mal, c'est pourquoi il nous veut au moins faire j>euT, et par cette peur nous inquiéter et par l'inquiétude noius lasser et par la lassitude nous faire quitter. »
(111) Lettre à Mme de Chantai, xiii, 300,