CHAPITRE XII
Directeurs de conscience et médecins.
Le dirocteuir de conscience, en soi^ant les malades spirituels, et le sptk:ialiste des psychonévroses, en traitant les névrosés, travaillenit le même terrain et par des procédés analogues ; enfin l'un et l'autre, dans des ordres d'idées différents, poursuivent le même but : rendre l'homme plus conscient et plus libre, et par là lui assurer, avec la santé morale, une plus grande somme de bonheur. Seulement, tandis que le directeur s'occupe de son sujet principa- Irment en \ue de la vie future, le médecin, lui, s'in- ' rcsso i\ son client surtout en vue de la vie pié-
iili'. Le pn'njitM* s'applique <\ faii'e de son dirigé im chrétien et par suite un homme ; le second borne
\ï ambition à faire do son malade un honmie dans l'Mito l'acception du tenne. Ap^ndés ainsi h jouer <1('S rôles analogues auprès de leurs frères, ils doi- M'Ut avoir des qualités communes. Cotte conclusion, partiruliérenuMit vraie pour U\s spécialist<^s des troubles nerveux, l'est aussi, dans une moins large me-
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sure, pour les tliérapeu'l€s en général, puisque la psycliotliérapie est un dos facteurs essentieils de toute thérapeutique sérieuse. (( Il n'est pas de maladies — observe le professeur Dubois (i) — dans lesquelles le médecin psychologue ne puisse trouvetr l'occasion d'agir moralement, soit en dissipant des préjugés, soit en remontant son malade par une parole encourageante, grave ou plaisante. Le vrai médecin fait bien plus de bien par sa parole que par ses ordonnances. Dans les maladies organiques, la thérapeutique peut agir matériellement soit sur la lésion, soit sur des symptômes, mais l'homime ne souffre pas comme l'animal. Il ne ressent pas seulement des sensations douloureuses brutes, il les exaspère par ses cmintes, ses réflexions pessimistes. Souvent oe qu'on appelle son âme est plus malade que son corps, et parfois cette souffrance morale qui succède h la 'maladie physique persiste alors qu'un mieux réel est survenu. »
Comme le neurologue suisse le remarque (2), il n'est guère de cas où l 'influence moirale du médecin n'intervienne. Ilien de plus fréquent qu'une amélioration produite chez le malade par la seule visite d'un praticien dont la vue et les encouragements lui sont un réconfort. Les chirui^giens eux-mêmes font de la psychothérapie -pour décider la plupart de leurs clients à se résoudre enfin à l'intervention opératoire. Certains exercent une vraie fascination sur le .malade qui se soumet à toutes leurs exigences.
Les qualités indispensables au directeur de
(1) Tes Psycîionév roses, 263.
(2) Ib., 260-261.
LC i'SVClJOTilEKAPlL: DLS TUOLULLS NLK\tLX 4lJ
conscience et au spécialiste de^ psyciionévrases sont d'ordre intellectuel, moral et affectif.
Celles du premier groupe se ramènent à la science et à la prudence, c'est-à-dire au savoir théorique et pratique, à la connaissance des 'principes et à leur sage application. La première condition pour exercer un art avec succès e&t, autant quo possible, de ne rien en ignorer, mais encore, faut-il avoir assez de jugement et d'exx>érience pour uiiliser à projxjs ce que Ton sait en tenant compte de ia réiilité de» choses. Il no servirait à rien aux thérapeutes des maladies ëpiriluelles ou des troubles nerveux d étro des savants de promier ordre, si le sens do la vie leur faisiit totalement défaut. Mieux vaudrait pour eux et pouir leurs semblables, qu'ils ne sortissent pas de leur cabinet d'étude et de leur laboratoire.
Saint Tiujmas d'Aquin exliorte les prêtres à médiiler l'Ecriture et les Pères afin d'ac<iuérir la science nécessaire à la bonne dii^eclion des âmes et pour stimuler leur ardeur, il leur cite précisément l'exeiiil)le <Je6 méde< ins absorbés, cliaque jour, dans la Iryturo des livres de physique et do mé<.lecino (3).
ÎNiinte Tii('Tèse, si com[)é.lento elle-môme en cetlo matière, demande au directeur d'ètiro vers»'' dans la Ihéolopie do.uMuatiipie et morale ainsi que dans l'ascétisme el d;ins la mysticpie. Klle redoute surtout les domi-savanls A qui tout fait ix^ur, et dont l'ignorance lui a été jH?rsonnellemenl si nuisible. Mieux vaut, à son avis, un confesseur ignorant, mais un homme do bien, (prun vaguemejH instruit des
oi)ii<citi, . r>i'.
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choses de Dieu, parce que, se méfiant de ses propres) lumières, il prendra conseil d'hommes vraimenl éclairés (4).
D'après saint François de Sales et d'Avila, si la] science ne se rencontrait pas chez un prêtre, il yj aurait danger à le prendre pour guide (5). Suivani Fénelooi, il le faut sage, éclairé, expérimenté, exempt] de tout soupçon de nouveauté doctrinale 'et de tout excès dans ses maximes (6). Le Jésuite Claude Aquaviva exige du directetur qu'il n'ignore rien des préceptes de la médecine spirituelle et en l'exigeant, il s'appuie sut l'autorité de saint Basile et de Cassien qui comparent le prêtre, thérapeute d-e l'âme, au médecin du corps (7).
Selon saint Jean de La Croix, les confesseurs ignorant la théologie mystique apportent à certaines âmes plus d'obstacles que de secours. Le saint les compare aux constructeurs de la Tour de Babel qui, n'entendant pas la langue l'un de l'autre, donnaient des matériaux différents de ceux qu'il fallait (8).
Dans son Ordonnance siw les états d'oraison, Bossuet déclare à plusieurs reprises la science nécessaire aux directeurs et il les prémunit contre le danger de trop s'appuyer dans leurs décisions sur des expériences particulières.
Les maîtres de la spiritualité insistent beaucoup sur la prudence avec laquelle il faut user de son
(4) Château de l'âme, 5, c. 1.
(5) Introduction à la vie dévote, 1, c. 4.
(6) Lettre sur la direction.
(7) Aquavivae, S. J. Industriae pro superioribus ejusdem So cietatis ad curandos animac morbos, Anvers, 1635. 10.
(8) Montée du Carmel, préface.
savoir livresque, sur la connaissance pratique qu'il fauit avoir de ses dirigés : « La science du discernement (qui n'est autre que la prudence) — écrit le Doc:teur angéliquc (9) — et^i nécessaire au prêtre ■pour connaître ce qu'il doit condamner et pour ne pas im|X).ser de fausses ^pénitences capables d'entraîner les âmes à leur perte. Si un aveugle se mêle d'en conduire un autre, il tombe dans le fossé en y entraînant son disciple. Le prêtre doit s'enquérir avec soin des péchés et de leurs circonstances : temi)s, manière, lieu, cause, nombre... » Pendant la confession, le directeur s'il est avisé, choisira des remèdes appropriés au caractère de son malade et à son état moral, des adoucissants s'il a besoin de douceur, des excitants s'il est paresseux et assoupi, des fortifiants s'il est faible. Ainsi fait, le médecin du corps, — remarque saint Thomas — il calme le fi'énétique par des iK)lions calmantes et le débauché en lui interdisant sévèrement le vin et la bonne chère pour empocher qu'il ne mine sa santé d'une manière irréparable. Quant à la i>énitence, le confesseur doit en imposer de différentes à un vieillard ou 'i un jeune homme, à une personne bien portante ou à un malade, aux riches ou aux jxiuvres. Qu'il prenne garde de ne pas imposer de pénitences trop fortes et trop difficiles parce qu'elles ne sciraient pas accomplies, mais qu'il évite aussi d'en donner de trop légères par crainte que le pécheur n'en prenne prétexte ix)ur ju«:or ses fautes insignifiantes. Pourtant mieux Aaut imjKiser moins que trop. Dieu excuse da-
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vanlage un€ trop grande indulgence qu'une excessive sévérité.
Saint Ignace de Loyola demande au directeur des exercices spirituels de s'adapter à la -mentalité et au degré d'instruction du retraitant (lo). Si sainte Thérèse exige une science complète des choses de Dieu, elle lu'a de valeur à ses yeux qu'à comdition d'être 'Utilisée par un esprit solide et judicieux (ii). Ce sentiment est partagé par saint François de Sales pour lequel un prêtre sans prudence ne saurait être un bon guide. N'est-ce pas surtout pour ce motif qu'il recommande de le choisir entre dix mille (la). D'après le Père Aquaviva (i3), le médecin de l'âme, avant de commencer tel ou tel traitement, ne doit pas se borner simplement à diagnostiquer le mal actuel, mais chercher à découvrir la complexion morale du malade, les anaux dont il a souffert, leur durée, les remèdes employés pour les guérir. Ces détails recueillis et d'autres, si c'est ^possible, il choisira en connaissance de cause des remèdes, dont il a expérimenté la vertu en des cas semblables. Quant à leur application, elle sera faite au moment le plus favorable. Un point capital pour le savant jésuite est d'instruire prudemment le malade de son mal imrce qu'il faut avant tout — écrit-il — que le malade veuille en être guéri. Il convient de suggérer des i-eimèdes au sujet plutôt que de les lui imposer par voie d'autorité, afin qu'il les prenne pour ainsi dire, de lui-même. Une autre recommande) Exercices spirituels, i" annotation.
(11). Vie. c. XIII.
(12) Introd. à la vie dévote, i, c. 4. (J3) Ol>. cit., l'i, 17, 19, 23, 75.
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dation, qui rappelle c«lle de saint Thomas, est de ne demander ni trop en sor ni trop par rapport au malade. Il imporle enfin de ne jamais mettre en doute la sincérité du sujet alors même qu'il exagère son état ou qu'il se plaint de maux imaginaires. Dans ces cas là, tourner la chose en plaisanterie serait compromettre la guérison ou à tout le moins la retarder.
Il n'e^t pas un des conseils de ce jésuite du dixseptième siècle qui ne se retrouve sous la plume du professeur Dubois (lA), appliqués cette fois à la psychothérapie des névrosés. A propos des recherches à faire sur le c<iractère du sujet et ses antécédents, ce neurologue écrit dans le même sentiment qu'Aquaviva : (( L'étude des jxirlicularités mentales du malade doit être faite dès le début du traitement. Il ne suffit pas de quelques observations fortuites avec des malades curieux des problèmes de la ];>sychologie, mais d'un effort éducatif continu à exercer pendant toute la cure. Aussi faut-il ne jxis jK^rdre de temps pour apprendre à connaître la personnalité du sujet, les conditions dans lesquelles il vit. Sans indiscrétion, vous devez vous informer de son milieu habituel et dos circonstances qui ont fait naître son état nerveux... Interrogez va«^ malades sur îeurs conceptions <lo îa vie, sur leur philosophie, car chacun en a une, si fruste qu'elle pni«^se ^tro. Fffor- CP7.-V0US aussi de découvrir ses qualités morales, ses supériorités. Tl n'est pas jusqu'aux se.ntimenls reîi-
t'Ux qu'on no puisse utiliser pour ramener le nra- Inde à la tenue morale. »
't'.» les Pxychonévrorten, 9f».rî8«.
Dubois canseille de questionner le sujet sur son enfance, de s'en faire narrer par lui les principaux j épisodes et d'en profiter pour lui arracher des aYeuxj qui permettront de mettre à oiu ses défaïuts.
Quant â la volonté de guérir qu'il faut inculquer j avant tout traitement selon Aquaviva, voici coj qu'écrit le neurologiue de Berne (i5) : « Le névrosé! est sur la voie de 'la guérison aussitôt qu'il a lai conviction qu'il va guérir. Il est guéri du jour où il se croit guéri. Quand on a réussi à faire naître chez le malade cette quasi -certitude, il faut entretenir son état d'âme pendant toute la cure. Toutes les fois qu'on surprend quelque fait qui confirme le pronostic favorable, il faut 'le faire reimarquer, revenÎT sans se lasser sur ce sujet. Toute amélioration, si minime qu'elle soit, même alors qu'elle ne concerne pas les symptômes particulièrement pénibles, doit être notée et il faut que 'le malade puise dans cette constatation une nouvelle Taison de relever son courage. Rien n'est insignifiant dans ce domaine, il faut savoir faire flèche de tout bois. »
N'est-ce pas là ce que font dans" leur domaine" les bons directeurs de conscience heureux de signaler les moindres progrès à leurs fils spirituels? Saint François de Sales et saint Vincent de Paul excellaient à le faire, alors même qu'il s'agissait d'âmes avancées dans les voies de la perfection, comme l'étaient, entre beaucoup d'autres, sainte Jeanne de Chantai et Mlle Legras.
En revanche, ces malades sceptiques qui mettent
(15) If)., 2'i5, 266.
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un malin plaisir à prouver qu'ils sont incurables, les - >é-cialistes des troubles nerveux ne sont pas seuls
les connaître, combien do directeurs en ont ren-
ntré, et ils n'ont pu les convaincre qu'à la longue de leur guérison certaine.
Toujours d'accord avec Aquaviva, le professeur Dubois s'interdit toute parole, tout sourire de nature à faire croire au mabde qu'on le prend pour un être douillet, incapable de supporter la moindre douleur. C'est là une crainte qu'il ne faut jamais laisser germer dans son esprit. Tout au contraire, il importe de croire à la réalité de ses souffrances et d'user (1 ' ménagements infinis pour lui en prouver peu à
u l'origine jîsychique (16).
Dans la diiTOtion de conscience, comme eu i>sy- V liothérapie, plaisanter quelqu'un sur ses angoisses ou ses inquiétudes, c'est souvent le troubler davant igo et retarder sa délivrance morale.
Comme le conseille .\quaviva, le neurologue de Berne intéresse si bien ses malades à leur traitement qu'ils deviennent ses collaborateurs. « BientiVt — écrit-il (17) — c'est le malade qui m'aide dans l'examen de sa mentalité^ qui me dévoile ses appréhensions et reconnaît qu'elles ont en effet empéi'hé jusqu'alors sa guérison. » De pareils aveux se font salement aux directeurs spirituels quand ils s'assu-
îit la collaboration do leurs dirigés.