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CHAPITRE III

Pénétration psychologique des grands directeurs de conscience.

Est-il nécessaire d'en faire la remarque? Des connaisances étendues de psycholog-ie sont souverainement utiles au directeur de conscience pour la guérison des maladies de l'âme, tout comme elles sont utiles au médecin pour le succès de la psychothérapie des troubles nerveux. Dans les cas difficiles, elles sont môme indispensables.

Comment diagnostiquer une anomalie spirituelle sans connaître, pour ainsi dire, l'anatomie do l'âme humaine et le jeu normal de ses puissances? Les grands directeurs de conscience l'ont compris, et j)lusieurs ont laissé dans leurs écrits des preuves de pénétration psychologique. L'on peut affirmer de saint Bernard ot de siiint Augustin, de saint Ignare et de saint François do Sales, que personne, de leur temps et peut-être à aucune époque, n'a pénétré plus avant dans les mystères de notre âme.

Leur mérite est de ne pas s'être contentés d'être d'excellents théologiens pour approfondir les 'merveilles de la vie surnaturelle à la lumière de l'Ecriture et de la Tradition. Ce dont il faut leur être reconnaissant, c'est d'avoir doublé leur science spéculative d'un savoir expérimental et jjra tique, c'est d'avoir estimé qu'il est absolument impossible de suivre le travail de la grâce chez rhoinme, et de le distinguer des manifestations d'ordre inférieur, sans connaître à fond non seulement notre âme, mais notre corps puisque tous deux sont substantiellement unis en une seule et même nature. Du moment que la grâce est pour notre âme l'élévation à un mode d'actiwfté éminemment supérieur, il importe, dans la mesure possible, de ne rien ignorer du fonctionnement naturel de nos facultés intellectuelles.

Nous ne pouvons pas demander aux directeurs des temps passés de connaître les découvertes psychologiques qui sont une des gloires de notre époque. N'est-ce pas à leur honneur d'en avoir pressenti les principales.^ Ce chapitre en donnera des exemples.

Le premier fait à signaler ici est le rôle joué dans son ensemble par la direction de conscience chez les Catholiques. Grand au triple point de vue moral, économique et social, ce rôle n'est pas moins considérable dans le domaine si intéressant de la psychologie. La cause en est la variété merveilleuse des tendances et des formes de l'ascétisme chrétien (i).

(1) Voir Farges, Les Phénomènes mystiques distingués de leurs contrefaçons humaines et diaboliques, Paris, 1920, 19.

ET PSYCHOTHÉHAIMK DES TU0UBLE3 NERVEUX 4?

Loin de se prés>(iiit6i- à nous» uuifoiiae el monotone, la direcLion spiriLuelle, suivant les temps et les lieux, ofirti les niodaliléii les plus diverses. Chaque école ni)stique, et elles sont nombreuses, a sa manière propre d'agir sur l'àme alin d'un guérir le^^ maux. Les Bénédictins, par exemple, ^'adressent à l'esprit pai ririLermédiaiixi des sens extériems, aussi préconi-. sont-ils tjurtout let» cérémonies liturgiques, dont l'ordre et la beauté charment l'œil et l'oreille. En revanche, lc<s disciples du séraphique François dAssise s'ai)pliquenl à conquérir i'hojnme par sa vie affective.

Très dilTérentô d'allure et de caractère, les fiLs de saint Dominique se déclarent partisans d'une piété dogmatique, par leur action directe sur l'intelligoncc. L'école de saint Jean-de-la-Croix et de sainte Thérèse, comme celle de saint François de Sales, mais avec une note originale, se recommande à notre attention jxir la clairvoyance et la profondeur de l'analyse psychologique. Les tenants de ces deux écoles jugent que l'un des meneilleiix moyens de nous déterminer ù soigner notre âme est de nous 1.1 faire connaître davantage, do nous en révéler les secrètes énergies, de nous en entrouvrir les abîmes insondables.

En psychothérapie, les médecins cherchent, eux aussi, i\ rendre leurs malades do plus en plus conscients du traitement auquel ils les soumettent. lUen de plus éloigné du rharlalnnisme qu'une telle pratique, et rien de plus rassurant pour celui qui en est l'objet.

Utilisant toutes les tactiques précédentes, saint

Ignace et les Jésuites, héritiers de son incomparable stratégie, s'adressent tout ensemble et d'une façon méthodique aux facultés extérieures et intérieures de l'homme, à ses cinq sens, à son imagination et à sa mémoire, comme à son cœur, à sa raison et à sa volonté. Puisque le génie d'Ignace de Loyola a synthétisé toutes les méthodes d'ascétisme en la sienne, il faut admirer avant toute autre, la psychologie de sa direction de conscience. En dehors des Ecritures, aucun ouvrage n'est mieux adapté aux besoins spirituels de l'homme que le petit livre des Exercices du retraitant de Manrèse : « Les Exercices — écrit Holl (2) — sont bien un dressage spirituel, mais où les multiples prescriptions et la contrainte imposée au retraitant aboutissent à fortifier la volonté, à lui donner toait ensemble élasticité et résistance, à la rendre capaJble de dominer ses impressions ei ses imaginations. Bien loin de déprimer l'esprit et d'amoindrir la personnalité, elles accroissent la liberté et la force morale. » Exprimant une pensée en connexion avec la précédente, Henri Brémond écrit dans son Histoire littéraire du sentixnent religieux en France (3) : « Les retraites sont une des gloires de la Compagnie de Jésus. Par un contraste singulier, l'ordre, qui a le plus travaillé à la centralisation des forces catholiques, aura de même très activement développé cet individualisme religieux qui est un des traits caractéristiques du catholicisme

(2) K. Holl. Die gelstlichem Nebungen des I. Von L. Tûbingen, 1905, 8*. cité par d'Alès, Dictionnaire apologétique de la Foi cath., art. Jésuites.

(3) H. Erémond, Hist. littéraire du sentiment religieux en France, V, 139.

moderne, comme aussi bien de tout progrès intérieur. »

Le i>ut de saint Ignace, homme de caractère s'il en fut, est exactement celui que poursuit la psychotérapie actuelle dans lo traitement des psychonévxoses, c'est la maîtrise de soi par le fonctionnement normal de la volonté raisonnable et libre. Dès le titre de l'ouvrage, le lecteur en est instruit : Exercices spirituels pour que l'homme triomphe de luimêm£ et règle sa vie sans se déterminer par cnicune affection déréglée. Rien de plus clair, c'est bien la rééducation de la volonté par le contrôle du conscient sur l'inconscient, c'est-à-dire la possession de soi obtenue par la main-mise de la raison sur les forces sensitives, Imaginatives et affectives de notre nature. Et ce qui n'est pas moins admirable c'est que, d'un bout à l'autre de l'ouvrage, tout converge vers ce but, tout tend à rendre le retraitant de plus en plus conscient de sa vie intérieure et extérieure afin de lui [permettre de disposer librement de lui-même. Bien loin d'être — comme le prétend Michelet — un manuel d'hallucination spontanée qui n'aboutit qu'à former des rêveurs, les Exercices font constamment appel à la réflexion et à la volonté. Il n'est pas une ligne qui ne pou.sse à l'action consciente et lihre. Ce n'est pas un livre de paresseux ni de visionnaire, mais de réaliste et de lutteur. « Bien loin de tout orienter vers l'imagination, Ignace, — écrit Alexandre Brou — au début de chaque méditation, endigue cotte faculté envahissante et capricieuse par ce qu'il appelle « la composition de lieu ». Il l'exploite aussi, car. toute dan-

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gereuse qu'eJle soit, cette faculté «st une force qu'il ne faut pas laisser perdre. C'est ainsi qu'il amène l'imagination à travailler au perfectionnement surnaturel de l'homme par le moyen d«s applications des sens. Tout dans ce petit manuel de la vie p«irfaite, e>l même la sensibilité et l'imagination, contribue à raffermir le vouloir et la résolution, en attaquant la mauvaise nature et les affections déréglées. )> Le retraitant de Manrèse fait la part si belle à la raison et au libre-arbitre que des catholiques lui ont reproché de- n'avoir pas tenu suffisamment compte du cœur et de^ élans de l'âme. S'il est un reproche injustifié, c'est bien celui-là. Exercer l'activité des sens, y compris le goût, l'odorat et le toucher, mettre en mouvement l'imagination, rappeler par le travail de la mémoire le passe intime et personnel, comme Ignace excelle à le faire, n'est-ce pas provoquer nécessaireiment toutes sortes de sentiments par le retentissement fatal de notre vie sensitive et imaginative dans notre vie affective? Ajoutons qu'il n'est pas de sujets plus chargés d'émotion pour des Chrétiens que les mystères de la Vie du Christ, principalement ceux de la voie douloureuse et du Calvaire. Qnoi, l'auteur des Exercices fait l'impossible pour place'r Jésus sous vos yeux, pour vous mettre à même de le suivre à travers les phases de son existence» terrestre, d'entendre ses paroles de vos oreilles, de vous jeter à ses pieds, de presser ses mains dans les vôtres, de baiser de vos lèvres la trace sanglante de ses pas, et vous l'accuseriez de négliger de donner au cœur le rôle qui lui convient?

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D'ailleurs, sous 1« plum© d€ saint Ignace, 1« mot volonté n'a pas le sens restreint qu'il a depuis le dix-9eptièm« siècle. Au lieu de s'appliquer aux seuls actes de détermination, ce terme est synonyme d'appétit intellectuel ou de cette belle faculté que possède l'homme de se porter au bien proposé par l'intelligence comme convenable et p»ir conséquent délectable.

Enfin est-ce la conduite de quelqu'un qui méconnaît l'importance des dispositions du cœur que de faire la recommandation suivante : u Si celui cpii donne les exercices — écrit le fondateur de la Compagnie de Jésus (\) — voit celui qui les reçoit triste et tenté, qu'il ne se montre à son égard ni dur, ni Apre, mais doux et suave, renouvelant son courage et ses forces, lui découvrant les ruses du démon et l'aidant à se préparer à la condition future. » Ignace' n'a-t-il pas écrit (5) a Ce n'est pas l'abondance du savoir qui rassasie r.1mo et la satisfait, c'est le sentiment et le goût intérieur des vérités qu'elle médite, » L'un des meilleurs directeurs d'entre les .Jésuites, confesseur d'Henri IV, s'inspire de cette pensée dans son action sur les Ames, a Fénelon a l'air d'isoler l'amour pur de la piété commune, — écrit Tl^nri Rrémond an sujet du P^re Coton — il y niéle un je ne sais quoi do volontaire, de tendu et do complicjué. Ouello spontanéité, au contraire, quelle aiwnce, cpielle fnmiliarité avec le sublime dans le Traité de saint François de Sales et dans lei^ Sermons du Pare Coton.

U) Krercire» reUoifUx, V annotation.

fR) Ib . 9* nnnotntinn.

En dehors de tout ce qui vient d'être observé, l'auteur des Exercices donne maintes preuves de son sens psychologique (0). Et tout d'abord la liberté qu'il laisse au retraitant d'adapter les divers procédés de méditation à son caractère, à ses besoins particuliers et à ses goûts perisonnels, l'invitation qu'il lui fait de méditer à son gré : debout, assis, agenouillé, couché, en pleine lumière ou dans les ténèbres.

N'est-oe pas d'un psychologue avisé que d'interdire au retraitant, dans les moments de grande ferveur, et même durant le cours des exercices, de faire des vœux parce qu'ils seraient irréfléchis et indiscrets? N'est-œ pas d'une prudence remarquable que de lui défendre de résoudre en ces circonstances le grave problème de sa vocation?

Voici le jugement de Joly sur la direction de conscience pratiquée par les Jésuites (7) : <( Les fils de saint Ignace offrent à l'immense majorité des Rdèles d'instruction moyenne une méthode de piété claire, pratique, raisonnée, une série d'exercices engageant l'âme tout entière et faisant servir toutes ses facultés maintenues ou remises en équilibre... La méthode chère aux Jésuites, celle dont la théorie leur est aussi familière que la pratique, c'est la méditation active, discursive, cherchant prudemment ses points d'appui. Au lieu d'enchaîner l'âme à des règles méticuleuses, Ignace veut que l'âme se tienne tranquille, pacifiée, prête à subir l'action de" Dieu. Toute méditation oii l'entendement travaille

(6) Ib.. 14 et 15* annotation.

(7) Joly, Sainte Thérèse, 214.

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fatigue le corps. 11 en est qui sont dans l'ordre et qui reposent. Elles apaisent l'entendement, ne fatiguent pas les parties inférieures de l'âme et se fout sans tension extérieure, ni intérieure. »

Kien de surprenant que l'étude assidue des Exercices ait suscité dans la Compagnie de Jésus une pléïade d'auteurs ascétiques et de directeurs spirituels, tels que Saint-Jure, Surin, Colon, Caussin, Hayneufve, Suffren, Le Gaudier, Nieremberg, Rodriguez, Dupont, Bellecius, Judde, Bourdaloue, Ravignan, La Colombière, Nouet, Grou, Caussade, Cliaignon, Meschler...

Comme l'écrit Henri Brémond (8) « la littérature mystique des Jésuites (et il faut en dire autant de leur direction spirituelle) fuit l'outrance, adore le raisonnable, le sensé, le positif. Trop de sublime lui fait peur. Quelle sagesse, quel équilibre, quelle force calme chez les Pères Grasset et Fellon et souvent chez Surin lui-môme. » Encore Brémond ne montrc-t-il là ([u'un des côtés de cette influence considérable d'Ignace et de son école.

Dans l 'impossibilité morale d'étudier séparément Ic-s grands directeurs de conscience , il est bon d'indiquer les principaux caractères de leur tliretlion au point de \uo psychologique. Comme le lecteur pourra s'en convaincre, par la lecture des chapitres sur l'acte conscient et la volonté, l'un des traits de c<'tte direction, et môme le plus accusé de tous, est do développer la conscieaice et la maîtrise de soi,

(8) H. Brémont. op. cil.

et par là de favoriser, en la disciplinant, l'activité humaine.

La science j.>sychologiquc des maîtres spirituels repose sur des bases réelles et solides. Loin d'être une construction imaginative, elle est fondée sur l'expérienœ des hommes, une expérience attentive et sans cesse renouvelée : aussi son mérite, et non le moindre est de répondre à la réalité des choses. Notre nature n'est ni déformée, ni amoindrie, mais étudiée dans les deux facteurs si difCérents qui la composent. Sous prétexte de s'occuper exclusivement de faits d'ordre moral et religieux, le directeur va-t-il dédaigner le corps et le tenir pour quantité négligeable? Mais c'est précisément parce qu'il s'intéresse passionnément à l'âme qu'il interroge à son sujet ce corps dont elle est la forme substantielle et le principe vital. La doctrine d'Aristote et de saint Thoimas sur le composé humain n'a pas été sans influence sur cette manière de voir. C'est ime des caractéristiques de la direction de conscience de tenir compte des conditions physiologiques oii se trouvent les dirigés, d'estimer que ni le tempérament, ni le sexe, ni l'âge, ni l'état de santé ne sont sans influence sur le moral. Tout en admettant le libre arbitre et la responsabilité qui en découle, les directeurs constatent, dans des actes parfaitement libres en apparence, une part plus ou moins grande de déterminisme.

Bossuet reconnaît en ces termes l'action du tempérament sur notre conduite (9) : (( La source de

(9) Lettre à la Sœur Cornuau, Paris, Jeudi, 1698.

il l'siv.iJOTilÊHAPlE DES TROUBLES NERVEUX 55

LouLes les langueurs et de toutes les maladies de nos âmes est l'humeur particulière de chacun de nous. C'est par cette humeur que nous agissons presque en toutes choses ; nous ne songeons qu'à la satisfaire &Î, rien n'est plus rare que de ne point sui\Te son liumeur : elle se mèlo presque dans toutes nos meilleures actions, et c'est ce qui les gâte souvent, ou lc6 rend toutes languissantes. Celte humeur est ?a ::ause de toute?» nos maladies spirituelles et de toutes nos chutes. Tout ce qui la contrarie nous choque, tout ce (jui la retient et la met à la gène nous déplaît et nous trouhL'. »

Le devoir du directeur est donc de diriger chacun iuivant son tempérament. « Les naturels tendres et îensibles — observe le Père de Vernon (lo) — ont t)esoin d'une conduite bien solide, si on ne les veut ruiner et jx'rdre p^ir une trop longue attention à leurs plaintes . » Saint Vincent de Paul n'oublie amais ce sage principe, « Je crois bien — écrit-il à jn des prêtres (ii) — que la vie sédentaire vous îst nuisible ; cela vient d'un sang chaud et d'm» ?si)rit vif qui se modèrent avec l'âge, et non par le :hangemcnt do demeure, car on porte partout son emj)érament, et celle chaleur et \ivacité sont des iources d'ennui et d inquiétudes. Il y a des personnes jui se contentent de toutes choses, et il y en a d'aurcs qui ne se contentent quasi de rien : cclles-oi ont besoin de patience pour se supporter elles-mêmes. »

(10) CotuîttUr chrétlenur et religieuse selon les fcntiinents de a V. M. Marqnerite \k\v P-J-M. (1<» Vernon. Paris. 1691. 2* éd. 8, citA par H Brémoutl. op. vit , II. 348

11) Lettre d un prêtre de la Mission au A/aos. 87 tuar^ lAOO.

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Qu'objecter à une telle lettre? le fils spirituel ne peut prétexter qu'il est incompris.

\oïci les avis donnés par Monsieur Vincent à l'un de ses jeunes prêlres, M. Escart, de nature dure et portée aux extrêmes (la) : « Il est facile de passer du défaut à l'excès des vertus, de juste de devenir rigoureux, et de zélé incooisidéré. L'on dit que le bon vin deviei>it facilement du vinaigre, et que la santé au souverain degré marque une prochaine maladie. Il est vrai que le zèle est l'âme des vertus, mais certes, Monsieur, il faut qu'il soit selon la science, dit saint Paul. Cela s'entend selon la science expérimentale, pour l'ordinaire l&ùv zèle va à l'excès, notamment en ceux qui ont de l'âpreté naturelle. Il faut se défier de la plupart des mouvements et des saillies de notre esprit, tandis que l'on est jeune et de cette complexion. »

Le saint écrit ces lignes à un Chartreux (i3), lui aussi d'un naturel difficile : « C'est mie maxime que l'espiit de Notre -Seigneur agit doucement et suavement, et celui de la nature et de l'esprit malin agit, au contraire, âprement et aigrement : or il paraît, par tout ce que vous me dites, que vos allures sont âpres et aigres et qu'elles vous font tenir tenacemenit à vos sentiiments contre ceux de vos supérieurs. Votre complexion naturelle vous porte à cela, w Par ces derniers mots, Vincent montre à son corres pondant combien sa faute est excusable après l'avoir discrètement invité à pratiquer la douceur chrétienne.

(19) Lettre à ^f. Escart, prêtre de la Mission à Annecy, 23 JniHet 1640.

(13) Lettre à un Père Chartreux, 1653.

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J'aime cette recommandation du bon Monsieur Vincent à un supérieur de la Mission au sujet d'un frère convers naturellement paresseux (i4) : « Je vous supplie de l'encourager à ce qu'il résiste au démon de la fainéantise, dt cela par voie de douceur et de persuasion. Les esprits malades ont besoin d'être plus délicatement et charitablement choyés que ceux qui le sont de cori>s. ))

L'expérimenté directeur comprend qu'il est difficile de lutter contre des tendances dans lesquelles le corps a autant et plus de part que l'âme. Il l'avouo dans une lettre adressée à Mme de Chantai (i5) : (( J'ai écrit amplement à M. Escart, j'espère qu'il a reçu ma lettre et qu'elle aura fait effet sur son es- ]^rit, si ce n'est que la tentation n'ait fait de trop fortes impressions en son imagination. ». Quelques lignes plus bas, le Saint déclare désespérer d'un changement d'humeur chez M. Duhamel parce que ce. prêtre de la mission a l'esprit naturellement inquiet et qu'il n'aura jamais de repos en quelque condition qu'il se trouve.

Vincent de Paul, dans ses conseils (i6), est toujours attentif h notre faiblesse physique : aussi tientil pour (( très important d'agir doucement dans l'oraison pour ne pas accabler son esf>rit par uno application trop riolente et ]")ar trop de subtilité. )>

Semblable recommandation <e rencontre sous la plume de sainte Thérèse qui a dirigé tant d'Ames dans les voies de la perfection (\'j) : u Très souvent,

(14) Lrttre à M. Portail, Paris, n août 1636.

(IM T.rttrr d Mme de Chantai. Paris. 20 noût 16i0.

(16) \fa.rimes. con.nrtls et avis sitr l'oraison.

'17) Vie, XI. Cf. Ponl.Hn. Pe^ Grdrrn d'oral^inn. X. nr>

— observe la Sainte — l'impossibilité de méditer ne Aient que de l'indisposition du corps. Plus on veut alors forcer l'âme, plus le mal s'aggrave et se prolonge. C'est pourquoi il est besoin de discernement pour connaître quand l'inaptitude à méditer provient de cette cause, car on ne doit pas accabler la pauvre âme. Il est des œuvres extérieures de charité auxquelles elle peut s'occuper ; n'est-elle même pas capable de cela, alors qu'elle serve le corps pour l'amour de Dieu, afm que le corps puisse la ser\'ir à son tour. » ,

Le Père Yvan se préoccupe, dans l'intérêt général de la Religion, des suites fâcheuses qu'entraînent trop souvent, chez les imag^inatifs et les névrosés, des mortifications excessives. Avec son humour ordinaire, il écrit (i8). « Les personnes qui tout-à-coup pleurent, lamentent leurs péchés et qui veulent tant faire de pénitences, et qui toujours se veulent confesser, jeûner, toujours demeurer à l'Eglise, aller en dévotions, en pèlerinages, et qui disent qu'elles ont été très malheureuses, et -qu'on ne peut les apaiser, telles personnes sont malades, deviennent folles, et puis diront que la dévotion a fait cela : ou bien cela passera et elles retourneront à leurs péchés. »

Nul directeur spirituel n'a mieux connu le tempérament de ses dirigés que François de Sales. Il nous a laissé de vrais portraits, tel celui-ci communiqué par lettre à Mme de Chantai (i9) : « Notre pauvie madame du Puits d'Orbe aurait grand besoin d'être

(18) Premier recueil, ii8. cité par H. Brémond, La Provence mystique au xvii* siècle. 164

(19) Lettre à Mme de Chantai, XVI, 265.

assistée, car elle est si bonne et si cordiale que rien plus, mais si mélancolique, si douillette et si délicate de courage que rien plus. J'aime tendrement cette âme, jamais je ne la veux ni puis abandonner, je dis quoi qu'elle fît, mais je n'ose pas la presser do loin, car c'est un esprit qui ne peut être conduit fju'avec amour et confiance, confiance toujours nourrie de nouvelles et continuelles démonstrations d'affection, co qui ne se peut faire de loin. »

Pour ôtre plus condensé, le portrait de sœur Françoise-Marguerite n'en est peut-être que plus vivant (20) : (( C'est une bonne femme , sage, constante et véritable servante de Notre-Seigneur, un peu sèche et froide de visage, mais bonne de cœur, courte en paroles, mais moelleuse. Nous ne faisons guère de préfaces, elle et moi, ni d'appendice non plus. ^) Co courte en paroles, mois moelleuse, n'est-ce pas délicieux?

Voici madame de Chatcl peinte on un dyptiquo, sur les |>arties duquel sont fidèlement reproduites les oppositions de cette intéressante nature (21) : a Vous dites bien en vérité : ce sont deux femmes que vous avez en vous. L'une est une certaine Péronne, laquelle, comme fut jadis siint Pierre, son parrain, est un peu tendre, ressentante et dépiterait volontiers avec chagrin quand on la touche. C'est cette Péronne (pli est fille d'Kvo et qui, jxir conséquent, est de mauvaise humeur. L'autre, c'est une certaine Péronne-Aîarie qui a imo très bonne volonté d'être t(uile h Dieu, et pour ^tre toute i\ Dieu, d'être tout

(50) th.. XIX. 9GV

(21) Lettre d Mine dr rimstcl, XVJ, 212-î'i3.

6o DIRECTION DE CONSCIENCE

simplement humble et humblement douce envers tous les prochains. Et ces deux filles se battent, et celle qui ne vaut rien est si mauvaise que quelquefois la bonne a bien à faire à s'en défendre. »

({ Ma pauvre chère Péronne-Marie, cette mauvaiselà n'est pas plus brave qne vous, mais elle est plus afficheuse, perverse, surprenante et opiniâtre, et quand vous allez pleurer, elle est bien aise, parce que c'est toujoui^ autant de temps perdu, et elle se contente de vous faire perdre le temps quand elle ne vous peut pas faire perdre l'éternité. Armez-vous de la pn tien ce que vous devez aA'oir avec vousmême. ))

Le portrait que François trace d'Angélique Arnaud ne manque ni de vérité, ni d'originalité. Il est présenté par le Saint dans un cadre gracieux propre d le faire juger bon par l'intéressée elle-même (22) . (( Je ne laisse pas d'avoir une très parfaite confiance que la fille que je vous ai tant recommandée, et qu'en vérité j'aime comme mon âme propre, réussisse une grande servante de Dieu, car elle ne fait point de faute à dessein. Sa promptitude naturelle est la cause de tout son mal, car elle anime sa vivacité, et sa vivacité anime sa promptitude. Partant, vous lui direz de ma part que son soin principal soit à tenir son esprit dans la modestie, douceur et tranquillité, et pour cela, que même elle allentisse toutes ses actions extérieures : son port, son pas, sa contenance, ses mains, et s'il lui plaît, encore un peu sa langue. » Dans d'autres lettres, le Saint ajoute

(22) Lettre à Mme Angélique Arnaud, XIX. 195-196.

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quelques traits à cette peinture (aS) : a Animez continuellement votre courage d'humilité, et votre humilité, c'est-à-dire votre misère et le désir d'être humble, animez-les de confiance en Dieu, en sorte que votre courage soit humble et votre humilité, c'est-à-dire votre misère et le désir d'être humble, animez-les de confiance en Dieu, en sorte que votre courage soit humble et votre humilité courageuse. Parsemez toutes les pièces de votre conversation, tant intérieure qu'extérieure, de sincérité, douceur et allégresse. Et s "il c^t possible, soyez égale en humeur. » François souligne aussi « une grande activité naturelle qui lui fait sentir une grande vicissitude de saillies (24). « 0 ma fille — écrit-il — ne croyez pas que l'œuvre que nous avons entrepris de faire en vous puisse être sitôt faite. )> Quel est l'obstacle principal au succès d'un si imjx)rtant ouvrage? L'avisé directeur l'explique ainsi à Angélique Arnaud (af)) : (( Je vois clairement cette fourmilière d'inclinations que r amour-propre — c'est lui le grand coupable — nourrit et jette sur votre cœur, et sçais fort bien que h» condition de votre esprit subtil, délicat et fertile contribue quelque chose à cela — comme la part d'irresponsabilité est toujoTirs notée. — Voyez-vous, ces inclinations d'orgueil, do vanité, d'amour-propro se mêlont par tout et fourrent insensiblement et sensiblement leurs sentiments presque en toutes nos actions, mais pour cela ne sont pas les motifs de nos actes. Une seule chose, ai-je à vous dire sur ce

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