XV, 367-3G
jours du carême. Tout cela ne m'étonne nullement, car vous avez un esprit si douillet et jaloux de ce que vous avez en résolution que tout ce qui le touche à biais conlraiic vous est si sensible que rien plus, et je vous ai dit iniHe fois qu'il ne faut pas, ma chère Fille, aller si pointilleusement en notre besogne. Je voudrais qne vous eussiez la peau du cœur im peu plus dure. » Par ces derniers mots, l'excellent directeur reconnaît la pari immense du sentiment dans les convictions féminines. Il combat aussi chez sa dirigée cette suggestibililé comnmne aux femmes en lui recommandant de n'être ni triste, ni inquiète lors des suggestions cojUre la foi (35).
Convaincu qu'il est dangereux, d'aller à l 'encontre de son caractère et de ses penchants, François veut qu'au lieu de les combattre, on les utilise en leur assignant des fins humainement et divinement bonnes. « Ce n'est pas — écrit-il à la Présidente Brûlard (36) — le propre des roses d'être blanches, ce me semble, car les vermeilles sont plus belles et de meilleure odeur, c'est néanmoins le propre du lis Soyons ce que nous sommes et soyons-le bien pour faire hoiuicur au Maître-Ouvrier. On se moqua du peintre qui, voulant peindre ut\ cheval, fit un taureau excellemment bien fait. Soyons ce que Dieu veut, pourvu que nous soyons siens. »
C'est d'un psychologue qui tient compte de l'influence du physique sur le moral que de pousser quelqu'un à se corriger de sa suractivité d'esprit par lu lenteur voulue de se.s gestes et mouvements exté-
'36) Lrtre â Mmr de Bntlart, XIII. r^3AJ.
rieurs. (( Vous me dîtes — écrit François à la Présidente Le Blanc de Mions (87) — que vous avez fait peu d'oraison pendant que vous avez été chez vous, votre esprit étant si actif et mouvant qu'il ne 60 peut arrêter, je vous dis qu'il faut pourtant l'arrêter et ralentir* petit à petit ses mouvements afin qu'il fasse ses œuvres doucement et tranquillement, selon les occurences. Et ne vous imaginez pas que la douoenr et tranquillité empêche la promptitude el l'œuvre, car, au contraire, elle la fait plus heureusement réussir. Or ceci se peut faire en cette sorte. Par exemple : vous avez besoin de manger, selon la misère de cette vie, il faut que vous vous asseyez tout bellement et que vous demeuriez assise jusqu'à ce vous ayez honnêtement réfectionné votre corps. Voulez-vous vous coucher, dépouillez-vous tranquillement. Vous vous devez lever, faites-le paisiblement, sans mouvement déréglé, sans crier et presser celles qui vous servent. Et qu'en cela vous alliez trompant votre naturel et le réduisant petit à petit à la sainte modération. »
François exhorte à tenir compte des forces physiques dans le gouvernement de soi-même et des autre®. « L'on m'a averti — écrit-il à la sœur de Bréchard (38) — que vous vous accablez de peine, que vous ne vous dévêtez point plusieurs nuits de suite, que vous faites les services plus pénibles de l'infirmerie et puis retournez promptement soutenir le chant du chœur. Je ne veux point que vous soyez si brave, car, voyez-vous, que me dirait notre mère
(37) Lettre à Mme Le Blanc de Mions, XVII, 369.
(38) Lettre à Mme de Bréchard, XV, 112.
M en son absence il arrivait quelque mal à cette très aimée Jeanne-Charlotte? Certes, à son arrivée, je courrais fortune d'être bhimé comme un père peu vigilant sur sa très chèi-e fille. Croyez le pauvre père . prenez du rei^os et du repos suffisamment, laissez amoureusement de travail aux autres et ne désirez pas emporter toutes les couronnes, le cher prochain sera tout aise d'en avoir quelques-unes. L'ardeur du saint amour qui vous pousse à vouloir tout faire, vous doit retenir et laisser faire aux autres quelque chose pour leur consolation. »
S'il ne faut pas être trop exigeant pour soi, ù plus forte raison ne faut-il pas l'être pour les autres. Telle est la recommandation adressée par le Saint à l'abbesse de Montmartre, Mme de Beauvillicrs (39). Après avoir rappelé à sa correspondante combien h porte de la perfection est étroite et malaisée à passer, il l'invite à prendre la peine de conduire par icelle toutes les Soeurs l'une après l'autre, a car de les / vouloir faire passer à la foule et en presse, je ne pense pas qu'il se puisse bien faire. Les unes ne vont pas si vite que les autres. Il faut avoir égard aux vieilles : elles ne peuvent s'accoutumer si aisément, elles ne sont pas souples, car les nerfs de leurs espnts, comme ceux de leurs corps, ont déjà fait contraction. Le soin, que vous devez apporter à ce saint ouvrage, doit être un soin doux, gracieux compatissant, simple et délx)nnairc. Votre âge et, ce me semble, votre propre complexion le requiert, car la rigueur n'est pas séante aux jeunes. »
« Quand vous rencontrerez des difficultés, — écrit
(39^ Lettre 4 Sfmr de BeauvilUerf, XII. \'>3.
François à une autre supérieui-e (4o) — ne vous essayez pas de les rompre, mais gauchissez dextrement et pliez, avec la douceur et le temps, si toutes (les religieuses) ne se disposent pas, ayez patience et avancez le plus que vous pourrez avec les autres. Ne témoignez pas de vouloir vaincre, excusez en l'une son incommodité, en l'autre son âge. )> Le fondateur de la Visitation exhorte sa fille de Bréchard à supporter la faiblesse de certaines Sœurs, à ne pas prendre en aversion les compagnes d'air maussade parce qu'elles peuvent être très agréables aux yeux de Dieu, tout en ne l'étant pas au regard des hommes (4i). La beauté, la bonne grâce, le bien-parler — observe judicieusement François (Aa) — donnent souvent de grands attraits aux personnes qui suivent encore leurs inclinations naturelles.
L'avertissement donné à la Mère de Monthoux n'est pas moins sage (43) : « Non seulement l'expérience, mais la raison, nous apprend que les filles si jeunes, étant réduites sous la discipline d'un monastère, qui est ordinairement trop disproportionnée à leur enfance, elles la haïssent et prennent à contrecœur. »
Condescendant aux misères humaines des religieuses, notre Saint l'est évidemment à Ja faiblesse des personnes du monde. Une jeune fille désire-t-elle se marier, les parents ne doivent avoir aucun scrupule de la mener au bal. Le devoir est même de l'y conduire souvent ei son naturel est vif et ardent,
(41) Lettre à Mme de Bréchard, XV, 105.
(42) XVII, SCO.
(43) Lettre à Mme de Monthoux, XIX, 375
comme celui de mademoiselle Brulart (44). Si le Saint s't;xpTime en termes qui peuvent paraître excessifs, c'est pour vaincre les hésitations de sa timorée correspondante.
N'est-ce pas aussi d'un bon psychologue que de prescrire à ses dirigés le soin de leur santé physique Il ne faut pas que le souci de l'àme fasse oublier I3 corps. Avec quelle insistance il recommande l'obéissance aux médecins, u Quand ils vous défendront quelque exercice, ou de jeune, ou d'oraison mentale, vocale, ou même l'office, — écrit-il à Mme Bourgeois (45), — je vous prie tant que je le puis, et par le respect et l'amour que vous me voulez porter, d'être fort obéissante, car Dieu l'a ainsi ordonné. Quand vous serez guérie et bien fortifiée, reprenez lout bellement votre chemin et vous verrez que nous irons bien loin, Dieu aidant, car nou.« irons où le monde Jie peut atteindre, hors ses limites et confins. »
En une autre circonstance, le Saint écrit à cette mén«e correspondante (46) : « H faut finir en vous recommandant le soin de votre santé avec la joie intérieure et la récréation extérieure qui vous serviront pooir ua entier rétablissement. Faites-le. sinon pour vous, pour le moins en considération de ceux qui la souhaitent entière et parfaite. Je suis do ceux-là, et vous le croyez, n'est-ce pas.^ Ma chère Sœur, il faut bien le faire, et m 'aimer absolument, presque sans réserve. » I^ réciprocité d'influence
(44) Lettre à la Présidente brulard. XIV. 879.
(45) Lettre A Mme Bourgeois, XIII,. 32
(46) XV. 8 et 9.
entre le corps et l'âme ne peut être mieux affirmée. Voilà bien aussi de la psychothérapie, et de la meil- j leure. Ces lignes, certes, ne sont pas pour déplaire aux médecins.
François donne tort à Mme de Mieudry de faire abstinence puisqu'une nourriture fortifiante lui est ordonnée (47), ainsi qu'à Mme de La Croix d'Autherive qni n'ose rompro le jeûne contre l'avis de son médecin (48).
Bon pour tous, notre Saint l'est davantage encore pour les malades : a Bonjour, ma chère Mère mienne — écrit-il à Mme de Chantai (49) — Le bonjour à nos filles toutes, et aux malades à part, y com.prenant la grande chère fille, pâle au visage, mais, comme je l'espère, vermeille de cœur en l'amour céleste. » Il prêche en ces termes la bonté pour la souffrance à l'abbe^sse du Puits-d'Orbe, Mme Bourgeois (5o) : (( Quand vos Sœurs seront malades, soyez fort affectionnée à les visiter, secourir et faire servir et consoler. Même s'il y en a de maladives, montrez-leur une tendre compassion, les dispensant aisément des charges de l'office, selon que vous le jugerez convenable, car cela les gagnera infiniment. » L'expérimenté directeur n'ignore pas combien, dans la .maladie, nous devenons tous sensibles aux moindres prévenances.
Sans empiéter sur le domaine des thérapeutes, François fait lui aussi des ordonnances, témoin
"i7) Lettre à Mme de Mieudry, XVII, 147. 148) Lettre à Mme La Croix, XV, 358.
49) Lettre d. Mme de Chantai, XV, 370. (50) Lettre à Mm£ Bourgeois, XII, 336.
ET PSYCIIOrnéRAPïE DES TROUBLES NERVEUX 7I
celle-ci adressée à la mère de Chantai (5i) : « En pleurant, déchargez bien votre ceneau, reposez-vcois convenablement et vous divertissez-le plus doucement que vous pourrez, prenez bien souvent des raisins un peu amollis au vin et e>au chaude, et en somme, ayez soin de vous conserver. »
Celte indication donnée à la supérieure des Visitandines de Nevers, n'est-elle pas d'un médecin aussi bien que d'un moraliste (62) : « Il n'y a pas de mal de demander aux novices comment elles se portent, mais quand elles marquent des maux de nulle conséquence, il ne faut pas les attendrir, mais simplement leur dire : vous serez bientôt guérie, Dieu aidant, puisque, à la vérité, le sexe est merveilleoisement enclin à se plaindre ou à désirer d'être plaint, et ces tendretés prennent leur source de paresse et d'amour-propre. »
I>a compiission do François s étend aux maux dont souffrent les imaginations malades, u On mo dit que vous craignez les esjnits — écrit-il à une religieuse obsédée par l'idée des revenants (53). — Le souverain Esprit do notre Dieu e^t partout, sans la volonté ou permission duquel nul esprit ne se meut. Qui a hx crainte de ce divin Esprit ne doit craindre aucun autre. Vous ^tes dessons ses ailes, comme un petit ix)ussin, que craignez-vous? J'ai, étant jeune, été touché de cette fantaisie, et, pour m'en défaire, j*î me forçais petit à petit d'aller seul, le coeur armé <!o la confiance en Dieu, ès-lieoix où mon imagina-
(51) Lettrr A Afmr de Chantai. XVIII. 99 (^9) Lettre à Mvie de Monthoru. XIX, 376. '53) Lettre â une reHqleme, XIX. 13.
tion me menaçait de la crainte, et enfin je me suis tellement affermi que les ténèbres et la solitude de l'i nuit me sont à délices. » C'est de l'excellente psycholhérapie que d'inspirer confiance en la guérison, en indiquant par quel traitement on s'est très bien guéri soi-même. Remarquons l'habileté avec laquelle le directGur-médecin laisse à l'halluciné le soin do faire l'application à son cas de ce qu'il écrit. La miséricorde de l'évêque de Genève envers les malades d'esprit ou de corps ne l'expose pas, tant sa clairvoyance est grande, à ces illusions dans lesquelles tombent souvent des directeurs de conscience d'un sens psychologique moins averti. Les lignes suivantes adressées à sa Sœur de t^ Roche (54) en sont une preuve intéressante : « Il y a du malheur en l'esprit de cette Sœur qui lui fait parler et de votie châtiment et du mien avec une égale fausseté. Elle n'a garde de se faire du mal qui cuise, elle aime trop sa peau. Demain, je lui parlerai, mais non pas seul, afin qu'elle ne dise pas que je la flatte. Si elle porte un couteau, il le lui faut très bien ôter. Elle est véritablement hors de sens, mais non pas tant qu'elle soit excusable en ses fautes. »
Tout autre est la conduite du Saint en face d'une bizarrerie de caractère ou d'un manque de jugement natifs, comme les défauts naturels de cette postulante qu'il recommande ainsi à la bienveillance de la Sœur de Blonay (55) : (( Est-il à propos qu'on retienne ou qu'on renvoie cette fille? Je crois qu'on pourrait lui donner un peu de temps, comme six
(54) Lettre à Mme de la Roche, XIX 150.
(55) Lettre à Mme de Blonay, XX, 59-6L,.
ET PSYCHOTHÉRAPIE DES TROUBLES NERVEUX 'jZ
semaines, et lui dire ou faire dire ouvertement ce que l'on requiert en son esprit et en sa conduite. ;ifin qu'elle vaquât sérieusement à l'acquérir. Si elle se rendait souple, on la pourrait garder, c-ar véritablement elle a un extrême besoin de demeurer en la vie religieuse, son esprit, ce me semble, ne pouvant que courir fortune de beaucoup de détraquements au monde. C'c^t pourquoi il faut, par charité^. faire ce qui se [>ourra bonnement faire pour son salut. » C'est d'un profond psychologue de prévoir ics effets d'ordre intellectuel et moral que détermineront les changements de vie chez telle ou tellf> nature. C'est par là que la direction atteint l'avenir et jusqu'à un certain point le prépare.
Li pénétration psychologique des grands directeurs de conscience se manifeste aussi par la part trf''s large qu'ils font au sentiment ou, pour mieux dire, à la vie affective. Sans elle — pensent-ils — rien d important ni dans le bien, ni dans le mal. Si la lumièire nous est nécessaire pour vivre, la chaleur ne nous est pas moins indisîx*ns<'ible; et même, dans l'ordre moral, pour être brillante et durable, l.'i lumière exige la chaleur. D'après saint Dorothée. « 1rs anciens Pères tenaient pour une maxime constante que ce que l'esprit n'embrasse point avec joie ne saurait être de longue durée. » Si le sentiment, chez des Ames d'élite, tend à jouer un rAle de plus en plus faible avec le temps, il n'en demeure pas tnoins vrai qu'il tient une place considérable au dé-
but de toute vie spirituelle et souvent par la suite. Suint Jean de la Cix)ix le rocoimaît en ces termes (60): (( Dès que l'âme a pris la ferme résolution de servii Lieu, le Seigneur a coutume de la diriger en io traitant comme une tendre mère qui nourrit son enfant. Celte mère réchauffe son fils sur son sein, lui donne un lait bien doux, une nourriture délicate, le porte dans ses bras, enfin le comble de caresses et de gâteries. Mais à mesure qu'i] grandit, elle le sè.vre peu à peu de toutes ces joies. »
En tenant un grand compte de la vie affective, la direction de conscience est d'accord avec la psychologie contemporaine et avec les diverses écoles de psychothérapie. Plusieurs siècles avant Ribot, Blondel, William James et tant d'autres philosophes, saint Augustin, saint Ignace, saint Jean de la Croix et leurs émules avaient compris que l'idée pure ne nous pousse guère à l'action, et qu'une image ou une idée, pour exercer sur nous une influence déterminante, doit s'incorporer au sentiment. A cette condition seulement, de purement représentative, elle devient motrice. Règle générale, nous agissons ou nous réagissons dans la mesure où nous sentons. Sans passion, pas ou peu d'initiative. Comment pourrait-il en être autrement puisque le principe qui préside à l'activité humaine sous toutes ses formes est le désir du bonheur, désir fatal, universel, qui commence et finit avec la vie. Cette sodf de bonheur, que rien ici-bas ne peojt satisfaire, est ce qui me fait vouloir toutes les fois que je veux et quel que
(60) Nuit obscure, t. 7. r 1.
ET PSYCHOTHÉRAPIE DES TROUBLES NERVEUX ']b
soit l'objet de mes voJitions successives. Mieux que cela, elle est le fond même de ma volonté. Par là. cette volonté se fond dans le sentiment pour former cette faculté si heureusement appelée par les scholastiques l'appétit intellectuel, qui est à la fois tendance sentie et froide détermination, amour et force.
Sous l'empire de œiie conviction, les directeurs dfj conscience font appel aux ressources de la vie affective. Cotte tactique est d'ailleurs celle de la Providence qui nous attire vers la {Perfection par l'attrait des douceurs sensibles. Comme le remarque Saudreau (6i), « ces consolations spirituelles, que les théologiens comprennent sous le nom de dévotion accidentel le, supposent, comme les émotions esthétiques, l'action des facultés spirituelles, mais la part qu'y prennent les facultés sensibles est si grande, que dans Je langage ordinaire l'on passe sous silence le r(Me joué par l'intelligence et la volonté, et l'on appelle ces phénomènes les opérations sensibles dv^ la grAco. Telles sont les émotions produites par les représentations imaginatives des choses saintes. >•
lyc rôle ainsi joué par la sonsibilté dans l'œuvre de notre sanctification fait contre-poids au rôle plu^i considérable qu'elle joue dans notre perversion. D'oi dinaire, nos passions mauvaises, y compris l'orgueil de toutes la plus intellectuelle, prennent des former sensibles par la ])art prépondérante qu'y prenne.- 1 1 imagination cl les sens. Suivant l'enseignement d • l Ecriture, l'homme, en se détournant de Dieu par lo péché pour se complairo en lni-ni<^me, diminue son
(fil) S.'UI(1roau. /.ew '/»(//<•> dr lu vir >/"mm/»((' j v .
activité d'ange et du coup aug^mente son activité do bête.
Le Vénérable Libermann écrit cette belle page au sujet des douceurs sensibles (62) : « Dieu, dans ^a miséricorde infinie, prend cette âme selon la faiblesse de sa nature et par le côté où elle est attirée à lui. Elle est toute répandue par les sens. Habituée à recevoir ses impressions par les sens, à juger, à aimer et à agir par îles sens, elle ne vit que par les sens. La voyant dans cet état et voulant l'attirer à une vie de sainteté, la grâce divine opère nécessairement sur ses sens intérieurs, lui fait percevoir Dieu et les choses divines par le secours de l'imagination, impressionne les sens et donne à l'âme une impulsion sensible vers Dieu. Autant la joie est grande, autant le mouvement passionné qui tend vers cette joie est violent. )>
Selon une remarque de Saudreau (63), la réaction de notre sensibilité serait trop forte, dans la lutte contre nous-même et par suite contre elle, si Dieu ne la subjuguait tout d'abord par quelques satisfactions de son ordre. Personne n'en est plus convaincu que Bossuet quand il écrit ces lignes à Mme d'Albert de Luynes (6Zj) : (( Recevez rattrait de Dieu sans hésiter, et sans examiner les suites recevez les larmes. Les spirituels, qui les décrient tant, ne songent pas assez qu'elles ne sont pas toutes si superficielles et si sensibles qu'ils pensent. Il y en a qui viennent du fond, comme celles de saint Pierre, qui étaient
(62) Ecrits spirituels, 408.
(63) Saudreau, op. cit., I, 2'i9.
(64) Lettre à Mme d'Albert de Luynes, Germigny, 3 nov. 1692-
accompagnées de tant d'amertume, comme celles de David qui étaient accompagnées d'un gémissement semblable au rugissement du lion. Il y en a de plus douces, comme celles de la pénitente qui en arrosait les pieds de Jésus. Recevez celles que Dieu vous envoie. »
Bossuet ne veut pas sans doute que ses dirigée? courent après les douceurs sensibles, mais il ne veut pas, non plu?, qu'elles les repoussent et les dédaignent (65) : (( S'il reste quelque goût sensible, — écrit-il à la Sœur Comuau avancée cependant on perfection — on peut le prendre comme en passant et sans s'en repaître et aussi, sans le rejeter, le laisser couler et s'écouler soi-même en Dieu et en son éternelle vérité par le fond de l'âme. »
Puisque les directeurs de conscience les plus graves, tels que Bossuet, ac^ceptent la vie affective dans ses formes les plus humbles et les plus sensibles, comment ne feraient-ils pas bon vifkige à ses formes les plus élevées et les plus dégagées des sens c'est-A-dire au sentiment proprement dit, à ce mouvement intérieur, à cet émoi ])hYsique et moral qui prépare, accx>mpagne et suit les déterminations de notre libre arbitre. Si celles-ci procèdent de l'intelli^enro il faut bien avouer que, la plupart du tcm|)s, elles viennent en ligne directe du cœur, et quand elles arrivent au seuil de notre conscience, elles sont encore chaudes de sa chaleur affective. I/empire de l'amour sur la volonté — et tous les sentiments, toutes les passions s'y ramènent — est trop
fftr») Lettre A UTsœur romuau, Moatir. 10 sept. 16M.
ancifn, trop universel et trop évident pour qu'il sodt besoin de raffirmer à nouvevau et de redire le mot si juste, mais trop connu de Pascal : le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas. Inutile aussi de citer quelques-uns des textes innombrables où Docteurs et Saints reconnaissent l'importance de l'annour de Dieu, de la jode et de la souffrance dans notre vie religieuse. Or, pour surnaturelles et divines que puissent être cette charité, cette allégresse et cette douleur, du moment qu'elles se rencontrent chez l'homme, elles sont nécessairement des sentiments et, à ce titre, appartiennent à sa vie affective.
Voulez-vous savoir quel cas font de la charité les maîtres spirituels dans leur direction des âmes.^ Saint François de Sales de répondre aussitôt (66) : « Il faut tout faire par amour et rien par force ; il faut plus aimer l'obéissance que craindre la désobéissance. » C'est en effet à l'amour qu'il faut demander, non d'élargir, mais de fleurir le chemin du Ciel. Il a la vertu de nous faire trouver dcuces nos souffrances et légères nos croix. N'est-ce pas ainsi que doit s'entendre le mot de Jésus : mon joug est doux et mon fardeau léger. Avec la charité plein le cœur comme il devient facile d'entreprendre et de pour- &ui^Te la réforme de soi-même : « Corrigez -vous toujours de quelque cho.se, — écrit François de Sales à Mme de La Fléchère de nature aiman,te (67) — mais ne faites pas ce bon office par force, tâche? plutôt d'y prendre plaisir, comme font les amateurs
(67) Lettre à .V"* de La Fléchère, XV, 319.
des exercices champêtres à émonder les arbres de leurs vergers. »
Celte doctrine eist le fond iinême de l'enseignement de sainte Catherine de Sienne et le grand principe de sa dii-ection (G8), car elle lut un guide spirituel (Il premier ordre pour le pape Grégoire et pour un grand nombre de prôtres et de laïques. Dans la bulle de canonisation de relte Sainte, Pie II approuve hautement sii philosophie basée sur sa profonde connaissance de l'humaine nature. Pour Catherine, l'essence de l'âme est dans la volonté, non dans la seule faculté de nous déterminer librement, mais dans le libre arbitre sollicité et animé par le sentiment. La connaissance de la vérité dépend moins de l 'intelligence que des tendresses morales de celui qui se met à sa recherche : l'égoisime a de la symapthic pour l.i vérité ; le véritable amour au contraire est ])0rt6 vers celte dernière alors qu'il éprouve de 1\ répugnance |)our l'erreur et le mensonge. D'après la Sainte, distinguer la vérité de ses contrefaçons humaines ou dialjoliques n'est pus seulement une opération intellectuelle, mais surtout une opérai ion d'ordre moral. Aussi conclue-t-elle par cet axiome : on ne connaît que ce nue l'on est digne de connaître.
Le grand obstacle à notre ])erfectionnement spirituel est l'amour-propre qui reh'^ve de la vie affective, comme son nom l'indique. Av('<^ qu(>lle énergie Catherine le poursuit et l'accable. Il semble qu'elle n'a pas assez d'invectives pour nous le rendre odieux :
f6fi) .Teorgensen, Sainte Catherine <t^ Sfenvr. VSC.
8o DIRECTION DE CONSCIENCE
a L'amour-propre rend cruel, impatient, insupj table à soi-même et aux autres ; il est puéril et lamente, étant toujours porté à se plaindre ; apeuré ii frémit si seulement une feuille s'agite ; déses] rément attaché aux créatures et choses terrestres, il \it, dès lors, dans la crainte perpétuelle de les perdre ; il est pour l'âme comme un incessant et intolérable tourment, car, pour tout dire, il est identique au ver qui ne meurt pas et au feu qui ne s'éteint jamais. Non seulement ce genre d'amour ne procure aucune force, mais il nous prive de celles er notre possession et il est si misérable et si abject qu'il a bientôt fait de réduire l'homme à la servitude, pis encore à l'esclavage de ce qui est périssable, le dépouillant ainsi de sa grandeur. Celui-là est Tainour qui donne la mort, le ténébreux amour qwi conduit au péché, car il nous est impossible de rien estimer et aimer en dehors de Dieu sans tout aussitôt engendrer la mort. Il faut que nous aimions en Lui et par Lui.
Ces invectives contre l 'amour-propre, nous les retrouvons sous la plume de tous les grands directeurs de conscience. Qui rendent-ils responsables de nos fautes et de nos travers, si ce n'est les passions, c'est-à-dire la vie affective, a La plupart des personnes du monde — déclare François de Sales (69) — se laissent gouverner et conduire à leurs passions, et non à la raison. Aussi sont-ils pour l'ordinaire bizarres, variants et changeants en leurs humeurs. S'ils ont une passion de se coucher tôt ooi tard, ils
(69) Les vrats entretiens spit'ituels, III. 35.
le font ; s'ils en ont une d'aller aux champs, ils se lèvent de grand matin, mais s'ils en ont une de ionnir, ils le font tout de môme... » Et qu'il s'agisse, comme dans les cas proposés pai* François, d'actes quelconques, ou d'actions importantes, la manière d«.' se comporter ici-bas ne varie guère : la raison pure entre pour si peu dans l'activité des hommes aussi bien des meilleurs que des plus criminels. Puisque la vie affective, i>ar son influence sur la volonté, Bsl indirectement pourvoyeuse du ciel ^t de l'enfer, elle mérite de retenir l'attention des directeurs de consi^ience. Qu'eJle est malheureusement vraie cette :onstatation de François de Sales (70) : « Nous ne sommes hommes que par la raison, et c'est pourtant :hose rare de trouver des hommes vraiment raiioiinables, d'autant que l'amour-propre nous détraque ordinairement la raison, nous conduisant insen siblemcnt à mille sortes de petites mais dangereuics injustices et iniquités. » Et si le Saint s'en tient ïux petites injustices, ce n'est pas qu'il innocente l'amour-propre des crimes, mais la raison en est 5u'il s'adresse aux personnes dévotes ou tout au moins désireuses de le devenir.
Les maîtres spirituels excellent, d'ordinaire, dans l'art d'utiliser, pour promouvoir le bien, cette force merveilleuse de la vie affective. Elle est utilisable même dans la défense de notre foi, vertu pourtant ie toutes la plus intellectuelle. Tel est l'avis de bVançois de Sales : a Les tentations de la foi — $critnil à Mme do Chantai (71) — vont droit h l'eji-
(70) Introduction à la vte dévote, III. c. 36.
(71) Lettre d Mme de Chantai, XII. 356.
8a DIRECTION DE CONSCIENCE
tendement pour l'attirer à disputer, à rêver et songe là-dessus. Savez-vous ce que vous ferez pendant qi l'ennenii s'amuse à vouloir escalader l'intellect? Sot-i tez par la porte de la volonté et lui faites une bon charge. Faites qu'au lieu de disputer avec l'ennei par le discours, votre partie affective s'élance de viv( force sur lui, et même joignant à la voix intérieur* l'extérieure, criant : ah traître 1 ah malheiireux ! ti as laissé l'église des anges et tu veux que je laisse celle des saints. » Et le saint de conclure en termes qui ne laissent aucun doute sur sa pensée : (( le] veiux dire qu'il faut se revancher avec des affections', et non pas avec des raisons^ avec des passions et non pas avec des considérations. »
L'évêque de Genève s'appuie si fortement sur le cœur dans sa direction de conscience qu'il est, pour ainsi dire, désemparé en face de personnes presque totalement dépourvues de sentiment : (c Je n'aime nullement — avoue-t-il à Mme de La Fléchère (73) — certaines âmes qui n'affectionnent rien, et à .tout événement demeurent immobiles, mais cela, elles le font faute de vigueur et de cœur, ou par mépris du bien et du mal. Mais celles qui, par une entière résigTiation à la volonté de Dieu, demeurent indifférente*, elles en doivent remercier sa divine Majesté. » Si François aime et admire ces dernières âmes, c'est que derrière l'indifférence, ou plus exactement dans cette indifférence même, qui n'est antre que l'amour à son apogée, il salue la vie affective dans toute son ampleur et ea surnaturelle beauté.
(72) Lettre à Mme de la Fléchère, XIV, 82.
ET PSYCHOTUÉaAJ>IB DES TROUBLES NERVEUX 83
il connaît trop La puissaDce du seatiment sur luimême pour ne pas y faire appel clioz les autres, celui qui écrit les ligues suivante» à 5a PLiilothée (78) : (( J'ai toujours été avec votre cœur dès hier, et lui ai souhaité ce qui lui est arrivé, bien plus, inoû cœur m'avait presque dit ce qui est descendu dans le vôtre. L'amour jait quelquefois des préswjes par la jorce de la sympathie, n
Dans leur conviction du rôle joué par la vie affective, des directeurs s'appliquent à présenter la religion sous un jour agréable. L'un d'eux, le plus humoristique peut-être, fait une peinture séduisante de la grâce dans cette page savoureuse : m Les dévots — écrit le Père Etienne Binet (7^) — se rendent des fainéants sous couleur de solitude des songe-creux au lieu do contemplatifs, des vrais hypocondriaques au lieu de modestes et de graves. Ce ne sont pas là levS effets des sacrements ni de la grâce qui est gaie, active, ardente, forte et toujours à cœur joyeux et a visage riant. Il faut qu'un homme de bien fasse l)lus d'affaires et mieux que trois autres... Judas Macchabée priait en frappant, frappait en priant et assénait plus brusquement les coups qu'il dardait, après avoir poussé plus ardemment vers le Ciel ses prières. )) Comme ce Jésuite a l'art de nous rendre la grdce attrayante en nous la représentant gaie, active, ardente, forte et toujours à cœur joyeux et à visage riant. C'est montrer que, loin d© comprimer notre
(73) Lettre à une inconnue. XII. 404.
(74) EUenno Blnel. La fUur des vsaumes I. 178 ; cité par H. Prémrtn<l. Hist. litt. dti sentiment reHgttH0 "n Fronce. I 145.
ba DIRECTION DE CONSCIENCE
liai arc et de l'affaiblir, elle la dilate et la fortifie d une force inespérée.
Un autre maître spirituel du même siècle et du même Ordre est animé du bel optimisme d'Etienne Binet, « Louis Richcome — écrit Henri Brémont (76) — dirait volontiers de la Religion ce que FéneJon dit de l'éducation, il faat que le plaisir fasse tout, ou du moins seconde tout. » x\ussi, ce prêtre, doublé d'un artiste de goût très fin, soigne l'illustration de ses ouvrages d'ascétisme, a II disposait — observe Bremond (76) — des premiers gi-aveurs de l'époque, do Léonard Gaultier, par exemple, mais ceux-ci n'arrivaient jamais à le satisfaire. Il lui aurait fallu un Pinturiccbio ou un Gozzoli. Ne les ayant pas, il les supplée, invitant ses lecteurs à enrichir de mille nouveaux traits, à colorer mentalenient ces gravures impuissantes. »
Binet, partage sur ce point la mentalité de Ri ■ cheome : « Faites appendre en votre chambre — coim seille-t-il aux malades (77) — des tableaux excellents, un beau crucifix, une Notre-Dame qui vous regarde do bon œil, un saint Etienne grêlé d'un orage de cailloux. Parlez avec eux... Prenez garde au reste qu'on, 'échange de temps en temps les tableaux, car le même à la longue vous ennuierait... Vous ne croiriez pas comme leur vue et leurs secrètes voix réjouiront votre cœur. » ,^
Ces deux imaîtres ès-spiritualité sont l'écho de 1 cette incomparable directrice d'âmes que fut sainte
(75) H. Brémond, op. cit. I. 36-37,
(76) Ib. , 34.
(77) Etienne Blnet, La consolation aux malades, 645 ; cité />ar H. Brémond, I, 144.
Thérèse : a Un nioyen qui vous aidera à vous tenir en la présence de Notre -Seigneur — écrit-eJle (78) — c'e*t d'avoir une image de cet adorable Maître qui soit selon votre goût — le mot est à retenir. — Ne vous contentez pas de ia porter sur vous sans jamais h regarder, mais ayez-la habituellement sous les yeux, afin que sa vue vous excite h vous entretenir souvent avec votre Epoux. Lui-même, n'eu doutez pas, m-ettra dans votre cœur ce que vous devrez lui (lire. ))
Plusieurs siècles avant la Vierge d'Avila, Hugues de Saint-Victor admirait combien les représentations des mystères du Christ avaient tout pour charmer notre imagination et intéresser au vif notre sensibilité. L'esprit humain — • écrivait-il — tixDuve un stimulant dans la multiplicité de leurs objets, un plaisir dans leur variété, enfin un repos dans leur changement, in mu] liplic.it aie excitationcm, et in varietata dclcclalioncm, et in intcnnisi^ione recrcntioncm. N'est-ce pas \h le motif de l'attrait toujours nouveau qu'exerce la liturgie sur beaucoup de prêtre.^ ft nitoe de fidèles? Avec 5;on cycle d© fêtes si différentes et pourtant si h'ion rattachées les une?* aux autres, elle donne l'impression de quelque chose de vivant parce que la vie est /évolution continue et loîriqne.
Fénelon, loin de nier l'efTet de l'imagination sut notre vie affective et par contro-coup sur notre vie religieuse, y voit un [)éril qu'il signale en ces ternies (79) : (f Nous sommes dans une <vspèce d'i\Tesse
(78) Chemin de la perfection, c. XXVII (trad. Boulx). f79) Avis sur la airertlon.
quand notre imagination nous donne de belles images avec des sentiments de plaisir ; nous sommes découragés dès que ces images et ces sentiments flatteurs nous manquent, mais cette confiance dans le bon temps et ce découragement dans le mauvais ^e sont que pure illusion. » Si l'abus de rimagination est (mauvais, son activité, contenue dans de justes limites, est excellente et souverainement utile, comme l'est, à lia même condition, celle de la vie affective.
Quand Fénelon n'écoute pas ses tendances quiétistes, il se départit de cette excessive sévérité (3o) : a J'ai beaucoup trop d'affaires, — écrit-il à une dame retirée à la campagne — et vous n'en avez peut-être pas assez pour éviter l'ennui, mais la sagesse consiste à savoir s'amuser (pris dans le sens de se distraire honnêtement). Trompez-vous vous-anême, inventez des occupations qui vous raniment. Les jours sont longs, quoique les années soient courtes ; il faut raccourcir les jours en se traitant comme un enfant, cette enfance est une sagesse profonde. Souvenez-vous que vous ne feriez dans le plus beau monde rien de plus solide que ce que vous faites dans la langueur et dans l'obscurité de votre solitude. » Voilà une manière de diriger plus solide et plus vraie parce qu'elle prend en considération im fait d'expérience : le danger que l'on fait courir à l'homme de le vouloir sevrer de tout plaisir sensible sous prétexte de l'élever à une plus haute perfection.
En nous amorçant et en nous orientant vers Dieu par l'attrait de quelque agréable sentiment, le direc-
(80) Lettre à une dame sur le détachement du monde, 1714.
ET PSYCnOTHÉRAPIE DES TROUBLES NERVEUX 87
leur, non seulement modèle sa conduite sur celle du Christ qui nous attire à lui par nos facultés Imaginative et affective, mais il la conforme à celle de i Eglise dirigeante qui ne cesse d'approuver et de promouvoir tout ce qui est propre à piquer notre curiosité légitime et à mettre en branle nos sentiments. Parmi les circonstances extérieures qui assurent en nous le triomphe de la grâce — observe à ce propos Molinier (8i) — « l'une des principales est 'a nouveauté des occasions que la Providence divine ne cesse de produire pour nous retirer du mal et nous porter au bien, nouveauté de soi-même agréable à l'esprit humain, curieux de sa nature, et qui, comme une amorce ajoutée à l'hameçon de la grâce, sait gagner finement les cœurs lorsque, no pensant que se prendre à l'appât de la curiosité, ils se trouvent pris â la dévotion. De là voyons-nous continuellement sortir au jour tant de nouveaux ordres religieux, tant de nouvelles confréries, tant de nouvelles chapelles où les peuples accourent à la foule, tant de nouveaux livres qui, comme fleurs de tous les jours nouvelles, peigrnent le jardin de l'Eglise. »>
Si par leur ronnaissanr • pratique du rôle de notre vie affective, les grands directeurs montrent leur j>énétration psychologiqfue, ils ne la prouvent pas moins par leur exacte compréhension des nil«; d'Eve. lyC caractère de la femme et si mentalité parliculi^ix^,
(81) MolInl^r. T.f fyt ûu val de Guaralson. p. 6 3 ; rlté par H nrémond. T. m
ses qualités et ses défauts leur sont connus. Reconnaissons qu'ils sont les mieux placés des hommes pour ne pas trop s'illusionner à cet égard. I3'un côté, célibataires, par vocation, ils subissent moins l'influence féminine, et de l'autre ils disposent d'ime documentation extrêmement riche. Médecins de lame, autant et plus encore que les médecins du corps, ils reçoivent des confidences qui ne sont faites à personne autre. S'ils n'ont aucun mérite à se trouver, par k forc-e des choses, les mieux informés des hommes, ils ont du moins celui de tirer de cette ample information tout le parti possible. C'est merveille que de les voir disséquer d'une main sûro l'âme féminine. Le plus étonnant d'entre eux à ce point de vue est saint François de Sales. Yoyons-le à l'œuvre. Et tout d'abord quel est son jugement sur l'infériorité de la femme par rapport à l'homme? Est -elle naturelle et voulue par Dieu? Oui, répond le Saint qui en tire une leçon de douceur et de patience pour le sexe fort (8a) : « Conser\'ez, ô mans. un tendre, constant et cordial amour envers vos femmes : pour cela, la femme fut tirée du côté plus proche du cœur du premier homme, afin qu'elle fût aimée de lui cordialement et tendrement. Les imhécilités et infirmités, soit du. corps, soit de l'esprit de vos femmes ne vous doivent provoquer à nulle sorte de dédain, mais plutôt à une douce et amoureuse comixission, puisque Dieu les a créées telles afin que, dépendant de vous, vous en reçussiez plus d'honneur ert. de respect, et que vous les eussiez telle-
(?i) Tutrodiiction à la vie dévote. III, ^T-çea
ment poiir compagnes que \oua en fussiez néanmoins les chefs supérieurs. ICt vous, ô femmes, aimez tendrcjncnt, cordialement, mais d'un amour respectueux et plein de révéix?nce, les maris que Dieu vous a donnés, car, vraiment, Dieu pour cela leg a créés d'un sexe plus vigoureux et prédominant, et a voulu quo la femme fût une dépendance de l'homme et qu'elle fût produite d'une côte d'icelui, tirée de dessous SOS bras, pour montrer qu'elle doit être sous la main et conduite du mari. »
Yves de Paris donne un développeanent des plus utiles à la pensée de saint François, développement qui n'est pas pour déplaire à la femme puisque, tout on affirmant sa faiblesse, il témoigne de sa souveraine utilité (83) : « C'est un sujet de plainte d'être réduit, par la condition de la nature, à faire la moitié de soi-même d'un sexe infirme. Mais si les inclinations de cette femme sont douc<es, elles sont (par là même) susceptibles de toutes les bonnes impixî&sions que vous leur voudrez donner. Voua la formerez facilement à votre humeur. L'ayant animée do votre prudence, vous la considérerez comme votn» ouvrage et comme le double objet de votre amour, esprit mâle, et vous pourrez quelquefois tirer d'i * onscil dans les affaires et toujours do notablea soulagoments dans le ménage. Si vos diligences ne peuvent ôter ce que la nature a mis de faiblesse dans ce petit cœur, considérez que la Provi<lence le permet ainsi pour senir do tempérament h votre inclination jx'ul-être trop a^ii^santo. Ses craintes arrêtent la té-
(83) Yves de rnris. I.rs morales chréttennes, IV, v\»j .VO. cltô par H. nr<^nion(1.I. \S0.
9o DIRECTION DE CONSCIENCE
mérité de vos entreprises, ses larmes éteignent le feu de vos colères, ses tendresses, ses petites yé rites même vous donnent le soin des petites choses dont votre humeur un peu trop sauvage se dispenserait contre l'ordre de la bienséance. Kêvez-vous oo cœur assez fidèle pour y 'mettre vos sentiments en dépôt, pour vous servir comme d'asile contre les passions qui vous travaillent? Qu'il soit assez fort pour y décharger une partie de vos inquiétudes, assez amoureux pour en recevoir les consolations et les assistances nécessaires dans les maladies. »
Attester l'infériorité de la femme à certains égards, comme le font les grands directeurs de conscience, n'est nullement mettre en doute son incontestable valeur. Tous souscrivent certainement à ces lignes louangeuses d'Yves de Paris (84) : « Je ne saurais goûtetr l'opinion de ceux qui disent que la femme n'est pas produite selon le dessein de la nature qui aspire toujours au plus parfait. La beauté qui lui est propre, la délicatesse de sa complexion, la vivacité de son esprit montrent qne la nature ne s'est pas trompée. »
François de Sales conclut de Tinfériorité de la femme à la nécessité pour elle de se soumettre à ime direction suivie. (( Votre sexe — écrit-il à une de ses Philothées (85) — veut être conduit, et jamais, en aucune entreprise, il ne réussit que par la soumission, non que bien souvent il n'ait autant de lumière que l'autre, mais parce que Dieu l'a ainsi éta-
(84) La Théologie naturelle, I. 582 ; cité par H. Brémond, I, 4ftO
ET PSYCHOTHÉRAPIE DES TROUBLES NERVEUX 9l
bli. » Le Père Yvan exprime la même pensée sous celte forme imagée (86) : « Les femmes ont besoin d'une plus forte chaîne que les hommes. »
En avouant que nos sœurs ont souvent autant de lumière que nous, François s'incline devant l'intelligence féminine trop injustement méconnue. Son sens psychologique lui a permis de constater qu'en bien des circonstances, les intuitions extraordinaires de la femme sont plus justes, plus profondes que tous nos raisonnements et nos calculs. Ce n'est pas pourtant qu'il hésite à mettre au-dessus de tout l'esprit des filles d'Eve le jugement et la raison raisonnante, mais non raisonneuse de leurs frères. Selon lui, la cause de l'infériorité féminine doit-être cherchée avant tout dans la volonté. Rien ne révèle mieux cette faiblesse dans le vouloir que l'entête* ment et l'ot^prit de discussion plus naturels i\ la femme qu'à l'homme. « Il se trouve peu de filles qui ne soient opiniâtres ; — écrit François à une supérieure de la Visitation au sujet d'une postulante (87) — quand on fait rencontre d'une qui ne l'est pas, il la faut tenir bien chère. » Quant à cette manie bien féminine aussi de vouloir toujours avoir le dernier mot, le Saint la constate en ces tennes (88) : yi Qu'avons-nous h dire? Rien plus, sans doute. Il est vrai que lev> filles ont toujours beaucoup de répliques. » Mieux vaut parler à Dieu qu'à ses servantes, ajoute-t-il. Des plaintes analogies se ren-
(86) r^ro Yvan. I rttrrs apirlturUcn, II. 158-1.^0 : clt* par II. nr<^monfl. La Provence mustiquc an xvii» siècle, 164,
(87) VI. 4?î.
contrant ou se devinent sous la plume de Fénelon et de Boesuct.
Une autre preuve de volonté faible est l'instinct d'imitation que souligne François dans une lettre à la Mère Favrc (89) : a Ma très chère grande Fille, selon mon avis, il n'y aura d'inconvénient de laiss<:r communier cette bonne Sœur, mais il faut, s'il est possible — le Saint en douterait-il? — arracher aux Sœurs cette imperfection oiidinaire aux femmes et filles de la vaine et jalouse imitation. Il les faut affermir, s'il est possible, à ne vouloir pas faire tout ce que les autres font, mais seulement à vouloir tout ce que les autres veulent : c'est-à-dire à ne faire pas toutes .les mêmes exercices, fors ceux de la Bègle, mais que chacune marche selon le don de Dieu. )) Toujours à propos d'actes accomplis par imitation, le Saint écrit dans une autre lettre (9o) : cela sent la fille.
Une source d'affaiblissement moral chez la femme est de gaspiller son énergie consciente et libre dans la poursuite de mille vétilles, en un mot de faire des efforts pooir des choses qui n'en valent vraiment pas h peine. C'est ainsi qu'on néglige l'accomplissement de ses devoirs pour satisfaire de vains caprices. François le regrette (9i) : a II faut s'adonner — écrit-il — - à la pratique que les Constitutions nous enseignent : elles disent prou comme il faut faire, mais lee» filles ont tant de petites volontés qu'elles aiment mieoix suivre qu'obéir. Et que faire là.^ »
(89) Lettre â Mme Favre, XVII, 222.
L'évoque de Genève voit dans le défaut de fran- :liit>ô passé à l'état d'iiabitude un symptôme de fai- >lesse de caractère. Après avoir reconiniando à Phiothée de se défendre d'artifices et feintises, de parler ni langage franc, sincère, rond, naïf et fidèle, il k;rit (Qa) : « Le mensonge, la duplicité, la simula- Ion témoignent toujours un esprit faible et vil. ); ùi François de nous avertir que la duplicité est :ommune dans le monde féminin, « Bien des larmes [ui se jettent en ce temps-là — observe-t-il à propos les cliangemcnts de Supérieure (93) — ne prcdonnent que d'a:;:our-propro, de flatterie et de la ;rainte qu'on pensô que l'on n'est jxis de bon natuel et que l'on n'aime p.is aiscv., et tout cela ne sont [uo des i)elites dissinmlalions, où il peut y avoir lu mensonge aussi bien qu'en nos paroles. Les filles ont grandement sujettes à telles imperfections. »
Ce défaut de franchise, la femme le porte en tout, oujours et partout, même dans la direction de consienoe où il lui est particulièrement préjudiciable : ; Les abeilles — écrit François de Salos (9A) — laïssent toutes les fleurs artificielles. Les suavités lu Saint-Esprit sont inconi})atiblcs avec les délices irtificieuscs du monde. La* duplicité et finesse d'es- ►rit exercée en confessions et communications spiriucllcs que l'on fait avec son conducteur attire les échoresses et stérilités : puiscjue vous montez nu kïinl-Lsprit, ce n'est pas merveille qu'il vous refuse -1 consolation. Vous ne voulez j)as ^'trc siniplo. et naïf
(92) iJitroductlon, d la vie dévote, III. Ui.