CHAPITRE VI
JLes \rai8 amis.
Le vieux Tobie sentant sa fin approcher, et no voulant pas priver son légitime liéritier d'une somme considérable qu'il avait prêtée à un de ses amis, prit le parti de lui envoyer son fils pour réclamer celle avance. D'après les instructions de ce bon père, le jeune Tobie se mit donc à la recherche d'un compagnon de voyage ; mais à peine était-il sorti de la maison, qu'il vit venir à lui, en habit de voyageur, un homme jeune encore, d'un extérieur agréable, plein de noblesse et de douceur, et qui paraissait tout disposé à se mettre en marche. C'était l'ange Raphaël, envoyé de Dieu pour guérir la cécité de Tobie et dé-y livrer Sara de la tyrannie du démon au moment oii leur fervente prière était montée jusqu'à son trône. L'esprit céleste avait pris cette figure étrangère, pour mieux cacher aux yeux des hommes le secret de sa mission ; tant le Seigneur est jaloux d'une confiance aveugle, qui attende ses faveurs, sans vouloir en démcMer les ressorts, ni en dévoiler les instruments.
iOO CllAl'lTUK VI.
L'aii'^e, ime lois clcguisù sous rapparerice d'un homme quivopge, soutint jusqu'au bout son personnage emprunté, et ses paroles, ainsi bien que sa conduite, s'accordèrent si bien avec les dehors d'un sage Israélite, sous lesquels il s'était caché, qu'il ne yint pas en pensée à la vertueuse famille d'y soupçonner du mystère. Aux différentes questions qui lui furent adressées dans le dessein de savoir son origine, Tange se contenta de répondre qu'il était un des enfants d'Israël, connaissant parfaitement le chemin qui conduit au pays de? Mèdes, que plusieurs fois même il avait logé chez un de ses frères appelé Gabélus, établi à Rages, ville des iMèdes.
La rencontre, comme on le voit, était mervedleuse : c'était là précisément le guide qu'il fallait. Après plusieurs jours employés aux préparatifs du voyage, on songea enfin à se mettre en marche ; déjà l'heure de la séparation était arrivée, lorsque range, voyant la désolation du père et de la mère, leur dit : Consolez-vous ; reposez-vous sur moi du soin de votre fils; je le conduirai sûrement, et je ne le quitterai point que je ne Taie remis entre vos mains. Cela dit, on se quitta au milieu des larmes, et le vieux Tobie recommanda à Dieu son cher fils, après l'avoir embrassé et béni.
LES VRAIS AMIS. lOi
Voilà, mon fils, une bien intéressante et bien admirable histoire; mais ce qui va vous paraître étonnant, c'est que cette histoire est la vôtre.
La mienne, allez-vous dire? mais quand donc le Seigneur m'a-t-il envoyé son ange sous une forme visible, pour me conduire et me garder?
— Il vous Ta envoyé le jour où il vous a fait rencontrer un sage et vertueux ami. Un tel ami, croyezle bien, est un présent du ciel ; et pour le désigner, je ne vois d'autre nom à lui appliquer que celui d'ange de la terre.
Mais retenez ceci : rien n'est plus rare, rien nVst plus difficile à trouver qu'un ami semblable à celui que je vous souhaite.
Priez d'abord le Seigneur de vous aider à faire ce choix; car un véritable ami, nous dit l'Esprit-Saint, est préférable à l'or le plus pur, au diamant le plus précieux.
Sans vouloir pénétrer le secret des familles, et sans attacher à l'avis que je vais vous donner une idée trop rigoureuse, faites en sorte de savoir si celui qui n'est encore pour vous qu'une connaissance, appartient à des parents recommandables et vertueux. — La première éducation de famille exerce sur tonte la vie. en bien on en mal, une influence telle
102 CHAPITRK Vf.
que c'est déjà une raison de vous mettre en garde, si vous ne trouvez pas celte garantie première.
Soyez réservé et prudent. — Avant de donner votre confiance, ayez la preuve que celui qui vous la demande la mérite.
Il la méritera, non parcequ'il auralesmêmes goûts et les mêmes inclinations que vous, non parce que son extérieur vous aura plu, ou parce que la finesse et les saillies de son esprit vous auront charmé ; mais parce que, fidèle à tous ses devoirs, il vous aura paru bon fils, respectueux disciple et parfait chrétien. .
De quel secours ne vous sera pas un pareil ami !.. . N'ayant qu'une âme à deux, il compatira à vos douleurs comme vous partagerez les siennes. Vos joies seront ses joies, vos espérances ses espérances, vos regrets ses regrets, vos désirs ses désirs. Dans les sentiers escarpés du devoir, il vous tendra la main pour vous aider à franchir les obstacles, et, s'il vous arrive de le devancer dans la voie, vous lui crierez de loin : Courage, frère, quelques pas encore, et la victoire est à nous.
La vue d'un ami calme la douleur, console l'âme, épanouit le cœur, rafTermit la volonté.