‹ Direction pour la conscience d'un jeune homme pendant son educationChapitre 93 sur 128 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

j)lus falal qui ait été porté à noire corps. Mais ce n'est pas le dernier : car lors(iue la populace fatiguée se retire , de misérables enfants adviennent. Voyez comme ils s'acharnent sur les restes mutilés du marbre précieux , comme ils les dispersent , les broient, et les traînent dans la boue. Ainsi les passions. Ce que le pécbé héréditaire a respecté, le vice personnel souvent l'achève.

La colère, passée en habitude, ride le front dont la douceur avait fait un miroir de placidité et de paix.

L'intempérance exagère les proportions du corps et en altère les couleurs.

La jalousie fait blêmir la face , et l'avarice va jusqu'à sécher la sève de la vie elle-même.

Que dirai-je de la volupté, cette putréfaction anticipée qui fait de l'homme vicieux un cadavre ambulant?

Ainsi ce qu'ïsaïe nous a révélé touchant l'Homme- Dieu, tributaire de nos infirmités et de nos langueurs , on peut le dire de l'homme humain que le vice a défiguré : Nous Savons considéré, et il nous a paru sans éclat et sans beauté. Nous avons cherché à démêler ses traits, et nous ne Vavons pas reconnu: il s*est montré à nous comme frappé de Dieu et comme un lépreux,

Mais où le péché abonde, dit l'Apôtre, la grâce vient surabonder. Par une première union avec

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notre nature en général, Jésus-Christ dans son incarnation répare tous les désastres causés par la faute d'Adam passée jusqu'à nous. Puis par une union encore plus étroite avec nos personnes dans son Sacrement , il neutralise et même fait disparaître , dans une certaine mesure , les traces que nos péchés propres ont laissées dans notre corps.

Ici comment exposer, et à plus forte raison expliquer de si profonds et de si consolants mystères? Le même apôtre, celui qui fut élevé jusqu'au troisième ciel, va nous venir en aide : car il n'y a que l'esprit de Dieu qui puisse raconter les admirables secrets de la puissance et de l'amour de Dieu. Que dit donc saint Paul? Reformahit corpus humilitatis nostrœ configuratum corpori claritatissuœ. Il transformera notre corps tout vil et tout abject quHl est, afin de le rendre conforme à son corps glorieux. 0 l'admirable, la sublime doctrine î Adam, mon père terrestre, m'a engendré terrestre. Il m'a transmis un corps plein de corruption. Jésus-Christ, mon père céleste, me le rendra incorruptible. Adam m'a donné un corps tout difforme ; Jésus-Christ, tout glorieux. Adam m'a produit dans l'infirmité , la faiblesse, et Jésus-Christ dans la force et la puissance. Adam enfin , pour tout résumer en un mot, m'a légué un corps animal ; Jésus-Christ me refera sur le moule, sur le modèle du sien. Je reprendrai un corps en quelque sorte spirituel. Comme donc nous avons

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porté l'image de l'Iioinme lerreslre, nous porterons l'image de l'homme céleste. El c'est ainsi (pje par le contact du Verbe divin avec notre nature , la beauté, l'excellence première de la partie moindre de notre être nous sera rendue au dernier jour : Reformabit corpus humilitatis noslrœ configuratum corpori claritatis suœ. '

Ajoutons encore que Dieu , dans son immense amour, étant impatient de réaliser les prodiges de sa bonté, avant que de réparer, comme il le fera au grand jour de notre résurrection, les suites funestes du péché d'Adam dans notre nature, a trouvé le moyen, en s'unissant à nos personnes, dès celle vie, de faire disparaître en partie la difformité qu'apportent et entretiennent nos défauts et nos vices.

Pour bien comprendre ceci, il nous faut distinguer trois sortes de beautés corporelles.

La première consiste dans Pintégrité et l'admirable proportion du corps, la régularité des lignes, la pureté des traits, la vivacité des couleurs et l'harmonie de tout l'ensemble.

Or, bien que les passions désordonnées, ainsi que nous l'avons fait observer, tendent chaque jour à changer en laideur celte beauté de surface, il peut se faire cependant, par exception, qu'elle résiste

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quelque temps à leur aclion deslnictive. On \oit quelquefois de bien vilaines âmes unies à des corps en apparence parfaits.

La seconde beauté, après celle des formes, est la beauté que l'esprit répand pour ainsi dire sur le visage, qui lui sert de miroir. Comme une lampe renfermée dans un vase d'albâtre en fait ressortir la blancheur, ainsi une intelligence cultivée et riche de son fonds, se rend transparente sous le voile qui la couvre. L'âme se montre à la fenêtre d'un œil vif et étincelant; c'est pourquoi une personne peut ne pas être belle, sans cesser d'être gracieuse.

Mais voici qui surpasse et laisse bien loin toute beauté de forme et toute beauté qui n'est que le reflet de l'esprit, c'est la beauté propre et spéciale qu'apporte la vertu. Oui, jusque sous les rides de la vieillesse, jusque sous le brisement du travail et au milieu des luttes de la douleur, l'âme résignée et patiente laisse percer sur son enveloppe un je ne sais quoi qui attire l'admiration des anges et des hommes. La modestie porte avec elle un charme inexprimable auquel nul ne résiste. S'il y a quelque chose de plus ravissant que le sourire d'une âme qui a la paix avec Dieu et avec elle-même, qu'on me le dise. La pureté du cœur, l'innocence de la vie jettent un tel reflet sur notre corps que , pour représenter le genre de beauté qu'elles lui communiquent, on est obligé d'emprunter au ciel un emblème : ce

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jeune lioinnic, celle jeune personne est un ange. Or, qu'on ne l'oublie pas, celle troisième sorle de heaulé, que nous appellerons, par opposition avec les deux autres, la beauté céleste, qui l'a rendue à notre corps? L'union que Jésus-Christ nous a permis de contracter avec le sien. Et où celle union s'opère-t-elle d'une manière plus vraie et plus complète, si ce n'est dans la réception de la divine Eucharistie? Comme Moïse descendant de la montagne de Sinaï, le chrétien fidèle qui communie saintement conserve en quelque sorte sur son front le rayon de la splendeur de Dieu. Tous ceux qui le voient sortir de cet entretien mystérieux, sont éblouis et frappés de la clarté qui se communique sur toute sa personne. Oh! qu'ils sont heaux^ s'écriait un prophète, les pieds de ceux qui nous annoncent la paix! Mais qu'elle doit être incomparablement plus belle la face qui a été en quelque sorte irradiée de la lumière divine ! Pour le prêtre, dont l'auguste fonction est de déposer sur des lèvres tremblantes de foi et d'amour le*pain des anges, il lui arrive quelquefois d'être saisi d'admiration en présence de certaines transfigurations célestes,, et de s'écrier au dedans de lui : (( Oh ! oui, le cœur pur est bien l'habitation que Dieu a dû se choisir parmi les hommes : Ecce tahernaculum Bei cum hominibus. » Je sais bien que l'admirable effet que je signale ici ne se produit pas chaque fois d'une manière aussi sensible. Dieu, qui agit comme

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il veut et quand il veut, ne manifeste pas toujours sa présence dans toutes les âmes par ce rayonnement extérieur qui s'échappe de son corps divin. Et c'est pourquoi plusieurs, après avoir participé à la sainte Eucharistie, doivent se borner à répéter avec le Psalmiste : « Toute la gloire de la fille du roi reste au dedans d'elle-même : Omnis gloria filiœ régis ah intus, » 11 suffit néanmoins que la merveille dont je viens de parler se réalise quelquefois pour quej'aie le droit de conclure que l'union de la chair du Sauveur avec la nôtre devient pour celle-ci un principe de perfection et de renouvellement. Au reste, celle faveur, accordée par exception dans cette vie, deviendra, ainsi que nous Pavons déjà dit, la loi générale au grand jour de la manifestation. L'Apôtre des nations nous a laissé, sur ce sujet, un de ces magnifiques tableaux qui saisissent l'âme et la ravissent. 11 compare les corps glorieux des élus de Dieu à autant d'étoiles et de soleils qui diffèrent entre eux, il est vrai, par le plus ou moins d'éclat, mais qui tous se ressemblent néanmoins par la nature et l'origine de leur lumière. Oh! qu'il sera donc éclatant ce jour justement appelé le jour du Seigneur, lorsque Jésus-Christ, le premier qui se soit réveillé parmi ceux qui se sont endormis, apparaîtra dans toute la splendeur de sa gloire, et avec Jésus-Christ les saints, tous éblouissants comme leur maître, tous spîendides comme leur modèle ! En ce monde, chaque créature (c'est

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encore saint Paul (jui parle), baisse Ja tele et demeure dans l'attenle et, pour ainsi dire, dans les douleurs de l'enfantement ; et c'est pouniuoi il y a connue un long gémissement qui s'échappe de tous les êtres même inanimés, jusqu'à ce qu'arrive l'heure de leur régénération et de leur affranchissement. Mais lorsque celte heure sera venue, une nouvelle terre où la justice habite apparaîtra, et avec cette terre de nouveaux cieux : Ecce nova facio omnia. Et, comme le Verbe divin, la sagesse incréée du Père, a été au commencement le principe de toute chose, Per ipsum omnia fada sunt, de même ce Verbe divin incarné, réparateur de la nature humaine, deviendra le type de toute perfection, le miroir vivant de toute beauté : Ecce nova facio omnia.

Après l'altération des formes ou la laideur, le second châtiment héréditaire du péché d'Adam, c'est la douleur. Lorsque Dieu, au premier chapitre de la Genèse, fuhnina la sentence qui frappa les premiers coupables, il ne jugea pas à propos de leur détailler tous les maux physiques auxquels il les assujettissait. Cette longue nomenclature de maladies et de souffrances dont notre vocabulaire s'enrichit chaque jour n'était pas nécessaire. En disant à la femme : Tu enfanteras dans la douleur j Dieu fait bien plus que

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d'appeler par leur nom tous nos maux, il en indique la source intarissable. Notre mère, en nous donnant la vie, ne nous la transmet qu'à travers les angoisses et les déchirements. L'enfant qui reçoit le jour n'entre dans ce monde qu'en poussant un cri de surprise et d'effroi. Ainsi la vie nous est communiquée avec la douleur, parce qu'elle nous est communiquée avec le péché. Et remarquez cette déplorable condition des enfants d'Adam : il est impossible que chaque individu éprouve à la fois tous les genres de souffrances qui pèsent sur l'humanité ; mais il n'est pas une seule des souffrances qui pèsent sur l'humanité qui ne puisse tomber sur chaque individu. Je ne sais pas quels maux je puis éprouver, je sais qu'il n'est pas un seul des maux qui existent que je ne puisse éprouver. C'est l'épée de toutes les éventualités douloureuses qui reste suspendue sur ma tête.

Voilà ce que nous vaut notre union avec Adam. Voyons ce que va nous offrir notre union avec Jésus- Christ...

Comme dans son incarnation, dans son divin Sacrement le Verbe incarné a fait trois choses par rapport à la douleur. Il la sanctifie, il l'adoucit, il la transforme en ineffable consolation.

VU

Jésus-Christ sanctifie la douleur. Ce serait uneei-

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reur de supposer que la peine seule ait parelle-mèiDe la vertu de nous purifier et de nous élever. Qui souffre plus que le réprouvé, et qui expie moins que le réprouvé! Pourquoi? C'est qu'il n'a aucun point de rap[)rochement et d'union avec Jésus-Christ. Avant de le condamner au feu et aux tourments éternels, Dieu lui a dit : « Retirez-vous de moi. » Or, ce repoussement de Dieu explique l'éternité du supplice, qui doit être sans terme parce qu'il est sans mérite, et qui est sans mérite parce qu'il ne saurait entrer en communication avec l'unique source de tout mérite. Comme ce rameau dont parle un ancien poêle, qui, arraché de la tombe d'un héros sur laquelle il avait crû, distilla du sang, il faut que nos douleurs, pour valoir quelque chose, puisent leur sève vivifiante dans le sang du Sauveur. Mais comment ce sang réparateur arrivera-t-il jusqu'à nous? Il y arrivera par la communion eucharistique, laquelle contient le corps et le sang de Jésus-Christ. Et ici qu'on ne dise pas qu'une union morale avec le nouvel Adam , une application virtuelle de ses mérites pourrait suffire : car alors le remède ne serait pas en rapport avec la nature du mal. La dégradation de notre chair vient de notre filiation réelle avec celle d'Adam, la réparation de cette même chair ne peut venir que par une identification véritable avec la chair et le sang du souverain Rédempteur. Et pour creuser encore plus avant dans la profondeur de ce mystère, nous ferons

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remarquer que l'Eucharislie est tout à la fois sacrifice et sacrement. Or, avant de s'unir à nous dans le sacrement, Jésus-Clirist s'immole dansle sacrifice, pour nous faire comprendre que Tunion avec sa chair doit commencer par l'union avec ses douleurs; parce que, s'il n'y a rien de plus inutile que de souffrir sans lui, il n'y a rien de plus utile que de souffrir avec lui. L'Apôtre s'écriait : ce Je vis, non, ce n'est plus moi qui vis, c'est Jésus-Christ qui yit en moi.» Le chrétien dit : Je souffre, je meurs; non, ce n'est plus moi qui souffre ni qui meurs, c'est Jésus-Christ qui soutfre et meurt en moi. Voilà comment la douleur est sanctifiée par notre union avec Jésus.

Nous avons ajouté que souvent aussi la douleur se trouvait, par le même moyen, adoucie et apaisée.

Il ne faut pas s'imaginer que ce qu'il y a de plus cuisant dans les souffrances corporelles, soit précisément causé par la profondeur des plaies, ou le feu dévorant delà fièvre, ou la révolte des entrailles, ou les autres tortures qu'entraînent à leur suite les maladies et leurs remèdes. Le mal pire que le mal luimême, c'est l'impatience, l'irritation, le désespoir. Contre celte aggravation de douleur, le médecin ne peut rien , ou peu. Qu'il s'éloigne donc un instant pour faire place au médecin de l'âme.

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0 la magifjue |)arole ! EcneAgnua Dei... iMon fils, voici rAgnoau do Dieu. Voici celui (jui a [soiillerl comme vous et [)lus que vous. Voici celui (jui eflace les péchés du monde, et qui, en eiïaçant les péchés, en a porté, en grande partie, l'expiation. En recueillant ces mots consolateurs, le patient se ranime ; il ne se plaint plus, il prie; il ne s'indigne plus, il se résigne; il ne se débat plus sous l'étreinte d'un mai sans trêve, il espère et il aime. D'un autre côté, une vertu puissante s'échappe de la personne adorable du Sauveur; quelquefois un mieux prononcé se fait sentir, ou si une guérison complète ne s'achève pas toujours, c'est le calme, au moins, et la paix qui reviennent dans l'âme du malade. Car, quand Jésus- Christ ne dit pas : Je le veux, soyez guéri, il prononce un mot plus désirable encore : Mon fils, ma fille, ayez confiance, voire foi vous a sauvé.

Dans un noir et profond cachot, une jeune femme, réservée aux jeux sanglants de l'amphithéâtre, attendait le moment de son dernier combat. Les douleurs de la maternité l'ayant saisie deux ou trois jours avant son martyre, elle se plaignait et criait. (c Félicité, disait le gardien en entendant ses gémissements, tu te lamentes, et que feras-tu donc demain, quand tu seras le jouet du taureau furieux? — Aujourd'hui, répondait la sainte, c'est Félicité qui souffre; mais demain, ce sera Jésus-Christ qui souffrira dans Félicité. »

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Terminons ce que nous a\ons à dire de la douleur, en montrant comment notre union avec le Sauveur, après avoir sanctifié et adouci nos souffrances, les change quelquefois en joie et en ineffable consolation.

Ici quel témoignage pouvons-nous produire à l'appui de cette étonnante proposition? Notre témoignage sera celui de saint Paul. Après avoir énuméré tout ce qu'il a eu à endurer de persécutions, de combats, d'épreuves, de privations et de souffrances, l'Apôtre s'écrie : Je surabonde de joie aumilieu de toutes mes tribulations.

Avant lui les autres disciples du Sauveur, battus de verges, et chassés de la synagogue, s'en retournaient glorifiant Dieu d'avoir été trouvés dignes de souffrir l'ignominie du supplice pour son amour.

Mais ce sont là d'héroïques souffrances, dira-t-on. 11 est juste que Dieu se montre généreux pour ses apôtres et ses martyrs. Il ne l'est pas moins, croyezle, pour les simples fidèles, pour tous ceux qui lui sont unis par la charité. Les douleurs les plus vulgaires, celles qui sont attachées à la nature humaine, peuvent devenir une source abondante de joie aussi bien pour le chrétien que les tortures pour le martyr. Il n'est personne de nous, peut-être, qui n'ait vu

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ce phénomène se produire sous ses yeux pendant le cours de sa \ie.

C^esl peu, toutefois, de constater ce fait, nous devons en chercher la raison. Or, si nous examinons cette question avec soin, nous verrons que trois circonstances peuvent contribuer à changer en consolation les plus grandes douleurs.

Premièrement, la nécessité de les subir ; secondement, Futilité qui en revient; troisièmement, l'amour de Dieu qui les fait accepter.

La nécessité de subir la douleur, parce que Dieu le veut ainsi, détermine d'abord la volonté à la recevoir sans murmure. Quand Jésus-Christ, au jardin des Oliviers, vit un ange du ciel lui présenter, de la part de son Père, le calice de sa passion, ?on premier mouvement fut de détourner la tête. C'était l'impression de la nature, qui a horreur de tout ce qui lui est contraire. Mais bientôt la volonté connue du Père céleste fait une loi au divin Sauveur de se soumettre. Il avait commencé par dire : S'il est possible, que ce calice s'éloigne. Cela n'est pas possible, il accepte donc ce qu'il repoussait d'abord. Non mea voluntas, sed tua fiât : Que votre volonté soit faite, et non la mienne. Aussi le chrétien, bien moins libre encore que le Sauveur en présence de la souffrance, se résigne à l'accueillir avec douceur, parce que sa raison et sa foi montrent qu'il lui est impossible de s'y soustraire. Mais se résigner, allez-vous

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m'objecler, ce n'est pas se réjouir. Attendez donc, et vous allez voir que si ce n'est pas encore la joie, c'est au moins le premier pas qui y conduit.

L'utilité de la souffrance, en effet, apparaît bientôt après la raison de la nécessité. Il est facile de suivre cette gradation dans les dispositions humaines du Sauveur. Sa volonté commence par plier devant la nécessité. Oportuit Chistum pati : Il a fallu que le Christ souffrît. Puis, après avoir plié, celte volonté se relève dans la joie, en présence des heureux fruits delà douleur. Oportuit Christum pati, et ita inirare in gloriam suam : 11 a fallu que le Christ souffrît, et qu'il entrât ainsi dans sa gloire. Dès lors, ce ne sont plus les appréhensions qui l'étreignent à la vue du supplice et des opprobres, c'est le bonheur, fai à recevoir un baptême de sang, et qu'il me tarde de le voir s'accomplir ! Que la croix arrive donc, et avec la croix l'ignominie et les tortures : la joie fait tout disparaître. Et pourquoi cette joie? A cause des fruits heureux de sa passion : la colère du Père apaisée, le péché effacé, l'homme réconcilié, l'enfer fermé, le ciel ouvert, et dans le ciel l'humanité sainte de Jésus au sein de la gloire et des délices avec ses élus.

Voilàpour l'utilité des souffrai;ices. 11 serait superflu de dire que ces considérations si puissantes sur l'âme de Jésus, opèrent les mêmes effets dans l'âme chrétienne,convaincue qu'elle ne peut arriver àla suprême

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l'élicilé qu'aux mûmes conditions que son modèle.

Mais il reste une troisième cause de joie au sein de la douleur, plus ellicace encore que les deux premières; c'est l'amour de Dieu. L'amour, dit saint Augustin, l'ait disparaître le travail et la soulfrance : 'UOi amalur, non laboratur. Ou si la souffrance et le travail restent, on aime ces souffrances et ce travail :Aut si laboratur j labor amalur. Or, ce sentiment si puissant, qui l'a porté à un degré plus élevé que Jésus-Christ? Saint Paul l'a exprimé en deux mois : Il m'a aimé et il s'est livré pour moi. Pas d'intervalle, pas d'interruption : l'effet suit la cause : Dilexit et tradidit. Le divin Sauveur lui-même a constaté ce prodige de l'amour, lorsqu'il dit : Personne ne peut donner une plus grande preuve de sa charité, que de livrer sa vie pour celui quil aime ; eh bien, moi, je donne^ma vie pour mes brebis. Au milieu des plus affreuses tortures du Calvaire, nous ne l'entendons pousser aucune plainte. S'il ouvre la bouche, c'est pour recommander son disciple à sa mère, c'est pour attirer le pardon sur ses bourreaux.

L'amour de réciprocité n'opère pas dans l'àme fidèle d'effets moins surprenants. Le cœur qui aime est heureux de souffrir, car il n'y a pas d'amour sans souffrance, bien que l'amour finisse par faire disparaître la souffrance. Pour preuve de ce que j'avance, je ne veux citer qu'une parole, une seule ; mais quelle parole, mon Dieuî jamais l'amour hu-

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main n'en proféra et n'en proférera de semblable. Un jour qu'un homme appelé Jean, surnommé de la Croix, à cause de sa prédilection pour les souffrances, se trouvait en oraison, Jésus-Christ daigna le favoriser d'une de ces visions qu'il accorde quelquefois aux âmes parvenues à un haut degré de sainteté. Jean, mon fils, dit une voix mystérieuse, que demandes-tu? que désires-tu de moi? La même question avait été faite à Salomon, et Salomon avait répondu : La sagesse; privilège qui lui fut accordé avec la richesse et la puissance. Sans attendre cette question, deux disciples ambitieux s'étaient abrités derrière leur mère, et l'avaient mise en avant pour obtenir d'être placés l'un à la droite, et l'autre à la gauche du trône temporel qu'ils espéraient voir s'élever pour Jésus-Christ. Or, à cette interpellation : Jean, mon fils, que désires-tu? le disciple avait levé les yeux sur son Maître, et contemplant amoureusement ses mains et ses pieds percés, son côté ouvert et sa tête ensanglantée, il se contenta de formuler ce vœu : Seigneur, souffrir et être méprisé pour vous : Pati et contemni pro te. C'est le délire de l'amour. Le déhre ne se commente pas, ne se traduit pas.

Je garde donc le silence, et j'arrive à la dernière pensée qui est de montrer comment, par notre union

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avec Jésiis-Clirisl, la mort elle-môme, qui nous est venue d'Adam, est terrassée et vaincue. Ici encore, c'est le Docteur des nations qui va parler : Ijl mort est entrée clans le monde par un seul homme ; la résurrection des morts doit venir aussi par un seul homme, et'comme tous meurent en Adam, tous revivront en Jésus-Christ. Est-il possible d'établir d'une manière plus claire et plus précise les fruits amers de notre affinité avec notre premier père, et les fruits heureux de notre filiation avec le réparateur de notre nature? Par sa mort Jésus nous obtient le droit à la "vie, mais par l'Eucharistie, qui perpétue sa mort, il nous applique et nous donne cette vie.

Séparés par dix-huit siècles du moment solennel qui vit s'accomplir le drame sanglant du Calvaire, nous en sommes rapprochés par l'oblation de tous les jours. Sans l'Eucharistie, notre union avec le nouvel Adam n'est plus qu'une union de convention; avec l'Eucharistie, notre union devient intime et personnelle. Pour en être convaincus, écoutons le Sauveur s'expliquer lui-même sur les effets de cet admirable rapprochement de notre chair avec sa chair : Je suis le pain de vie : si quelqu'un mange de ce pain il vivra éternellement, et le pain que je donner ai y cest ma chair que je dois livrer pour le salut du monde. Si vous ne mangez la chair du Fils de r homme et si vous ne buvez son sang, vous n'aurez point la vie en vous. Celui qui mange ma chair

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et boit mon sang demeure en moi, et je âemeure en lui. Comme mon Père qui m'a envoyé est vivant, et que je vis par mon Père, de même celui qui me mange vivra aussi par moi.

Paroles divines, qui établissent d'une manière incontestable, comment le corps sacré du Sauveur, contenu dans son sacrement, devient, pour celui qui le reçoit, un gage, et même un principe actif de résurrection et d'immortalité. Plus puissant que la dépouille mortelle d'Elisée qui eut la vertu de rendre à la vie , par son seul contact , le cadavre d'un homme qu'on avait jeté dans son sépulcre , le corps vivant de notre adorable Rédempteur rendra au nôtre l'immortalité que nous avons perdue par la faute d'Adam. 0 mort , où est donc ta victoire? 0 mort y où est ton aiguillon? s'écrie l'Apôtre. Tu as été ensevelie dans ton propre triomphe. Je ne m'étonne plus maintenant d'entendre les paroles que l'Église place sur les lèvres de ses ministres lorsqu'ils vont assister les mourants. Pendant la vie, songeant surtout à ce qu'il y a de plus précieux, elle se contentait de formuler ce vœu : Que le corps de Jcsus-Christ conserve votre âme pour la vie éternelle. Mais à l'heure de la redoutable séparation elle étend sa sollicitude sur la partie matérielle de nousmêmes. Craignant que la vue de la dissolution de notre chair ne nous fasse perdre toute espérance , elle raniine notre foi et nous dit : Que le corps do

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Jésus-Christ conserve votre âme et aussi voire propre corps pour la vie éternelle. Sanctifiés par l'atlouchement du Sauveur, il est impossible que nous restions éternellement dans le tombeau, et l'on peut appliquer à la dépouille mortelle du cbrélien une partie de la prédiction de David touchant Jésus- Christ : Non, Seigneur, vous ne permettrez pas que votre saint subisse toujours l'horreur de la corruption du sépulcre. Qu'il pourrisse à part et qu'il ne participe point, au grand jour du réveil, à vos qualités glorieuses, ô mon Dieu î le corps qui, comme la branche, aura été détaché et séparé du tronc ; mais qu'il ressuscite plein de gloire et de vie, le corps du chrétien fidèle qui aura été uni à votre chair adorable , principe d'immortalité bienheureuse !

Je crois avoir montré que l'union de notre chair avec la chair de Jésus réparait tout le mal que l'union de notre chair avec la chair d'Adam nous avait causé, Adam nous avait apporté la difformité , la douleur et la mort ; Jésus nous a restitué la beauté, l'impassibilité et l'immortalité. Le chapitre suivant sera consacré à exposer les effets moraux de l'union de notre âme avec l'âme du divin Rédempteur.

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