CHAPITRE PREMIER
Nature et modalités de la direction spirituelle Direction et cure d'âme
Puisque le terme direction spirituelle nous vient du catholicisme — il n'est guère usité que depuis le xvii" siècle — nous prendrons comme point de départ quelques définitions données par des auteurs catholiques, quitte à les modifier ou à les infléchir en cours de route, pour préciser ce qui nous parait constituer essentiellement la direction spirituelle.
Fénelon définit celle-ci d'une manière très simple : « Il ne faut pas faire un si grand mystère de la direction. C'est un conseil qu'on prend pour tendre à la perfection, ce n'est pas autre chose... Et, ajoute-t-il, qui n'a pas besoin de ces conseils ? » (1).
Fénelon nous indique ici le but de la direction : la perfection chrétienne, et sa nature : un conseil que l'on prend, conseil reçu et accepté. Mais il est diaBficile de dégager d'une définition aussi vague ce qu'il y a de vraiment spécifique dans la direction spirituelle.
Le P. Plus reprend, sous une autre forme, la définition de Fénelon : « La direction est l'aide spirituelle apportée aux âmes individuellement, pour leur permettre, grâce à des conseils appropriés, de parvenir au degré de vertu où le
(1) Lettre sur la dii*ection. Œuvres complètes, éd. Gaume, Besançon, 1851, t. V, p. 729.
Seigneur les appelle. » (1). II s'agit encore ici de conseils et de la perfection, très relative, à laquelle chacun est appelé de par sa vocation chrétienne. Ce qui est souligné, c'est le caractère individuel, personnel, de ces conseils : c'est « l'aide spirituelle apportée aux lâmes individuellement » ; et c'est aussi l'esprit dans lequel s'exerce la direction : esprit de charité et d'entr'aide fraternelle. Tandis que Fénelon envisageait la direction du point de vue du dirigé : un conseil que l'on prend, le P. Plus l'envisage du point de vue du directeur : un conseil que l'on donne, une aide spirituelle que l'on apporte.
Le P. Grou donne une définition un peu plus explicite. « Diriger une âme, dit-il, c'est la conduire dans les voies de Dieu ; c'est lui apprendre à écouter l'inspiration divine et à y répondre ; c'est lui suggérer la pratique des vertus conformes à sa situation actuelle ; c'est, non seulement la conserver dans la pureté et l'innocence, mais la faire avancer dans la perfection ; en un mot, c'est contribuer de tout son pouvoir à l'élever au degré de sainteté auquel Dieu la destine. » (2).
Cette définition du P. Grou mentionne un aspect nouveau de la direction : celle-ci a pour objet d'amener l'iâme à voir clair en elle-même, à entendre l'appel de Dieu, à distinguer sa voix de toutes les autres voix confuses qui s'élèvent en nous, et qui, non moins que la voix divine, nous sollicitent impérieusement. Le caractère tout individuel de la direction est, ici aussi, souligné.
Voici encore une définition de la direction, due à une plume catholique : « La direction spirituelle consiste à savoir discerner dans une âme l'état exact de ses relations avec Dieu, à lui indiquer ensuite le moyen positif qui, dans l'état où elle se trouve, lui permettra de s'approcher de Dieu. Elle consiste encore à suivre cette lame, et à lui indiquer à chaque instant, soit qu'elle progresse, soit qu'elle recule, l'orientation qui la
(1) Raoul Plus, S. J. : La direction d'après les maîtres spirituels, Paris, Spes, 1933, pp. 10-11.
(2) Jean Grou : Manuel des âmes intérieures, Paris, 1895, p. 109. Jean Grou (1731-1803) entre au noviciat des Jésuites à 15 ans. La Compagnie utilise ses aptitudes littéraires en le chargeant d'enseignement. Il séjourne à Paris, puis à Pont-à-Mousson, d'où il est chassé par la Révolution. Il se réfugie en Angleterre ; il y est accueilli par un riche catholique anglais et devient le directeur de toute la famille. Frappé d'apoplexie, il passe les dix derniers mois de sa vie dans un fauteuil. Peu avant de rendre le dernier Sioupir, tenant son crucifix à la main, il s'écrie : « O mon Dieu, qu'il est doux de mourir entre vos hras !» Il a ti'aduit plusieurs dialogues de Platon en français. C'est à Paris qu'il composa les petits opuscules qui constituent le Manuel des âmes inférieures. Il les fit copier pour l'usage d'une dame de qualité qu'il dirigeait. Cet ouvrage appartient donc à la direction spirituelle, hicn que les différents chapitres qui le composent ne soient pas à proprement parler des lettres de direction.
libérera du mal et lui fera franchir l'étape nouvelle dont elle se trouve capable. Et ainsi, peu à peu, le directeur mène l'âme à Dieu. » (1).
Ce texte apporte un élément nouveau aux définitions que nous avons envisagées jusqu'ici. La direction n'est pas un conseil occasionnel que l'on donne, elle est une action prolongée s'exerçant sur une !âme ; « elle consiste à suivre cette âme. » Le mot même de direction implique une certaine continuité : ce n'est pas vraiment diriger que de vous indiquer du doigt le chemin et vous laisser ensuite aller tout seul.
Nous tenons là, me semble-t-il, d'un point de vue tout formel encore, une des caractéristiques de la direction. C'est celle que relève Vinet : « Si on est appelé, dit-il, à donner à une âme des conseils suivis, ou à la diriger... » (2). Il semble bien, d'après ce texte, que diriger une lame et lui donner des conseils suivis soient une seule et même chose. Evidemment, la limite est impossible à tracer, et on ne saurait préciser combien il faut de visites ou de lettres pour constituer une véritable direction. C'est demander combien il faut d'actes pour constituer une habitude. L'habitude commence à la première fois, en dépit du proverbe : une fois n'est pas coutume. De même, la direction commence à la première lettre ou au premier entretien, et cette lettre unique peut être déjà une lettre de direction, ce premier entretien un commencement de direction. Nous réserverons cependant le terme de direction à ces conseils suivis dont parle Vinet.
Cette continuité dans l'action exercée sur une lâme ne suffit pas, à elle seule, à préciser la notion de direction, au sens où on l'entend dans le langage religieux. Pour qu'il y ait vraiment direction, il faut une certaine autorité chez celui qui dirige. Nous discuterons plus tard la nature de cette autorité, et jusqu'à quel point elle doit s'imposer. Reconnaissons simplement pour le moment sa nécessité, implicitement affirmée dans le fait même de la direction. Car, le mot le laisse entendre, celui qui dirige, c'est celui qui sait, qui connaît la route : c'est le guide dont on reçoit les conseils, les avis, parfois les injonctions et les ordres.
Cette autorité est plus encore qu'une autorité de compétence psychologique, ou de capacité personnelle. L'autorité du directeur participe, d'une manière que nous aurons à préciser, à l'autorité de Dieu et de Jésus-Christ : « Non seulement, écrit
(1) Document inédit.
(2) A. Vinet : Théologie pastorale, p. 324.
Olier, les prêtres reçoivent leur grâce de Notre Seigneur, mais, pour ainsi dire, il n'y a, dans l'Eglise, qu'un seul prêtre : Jésus-Christ. Ainsi on peut dire en quelque manière qu'il n'y a, dans l'Eglise, qu'un seul directeur, c'est-à-dire Jésus-Christ. Il veut, lui seul, conduire tous les fidèles par le ministère des prêtres et être dans tous les directeurs pour gouverner les âmes qui leur sont confiées. » (1).
Le directeur ne parle donc pas en son nom ; il parle, il exhorte, il conseille « au nom de Jésus ». De là son auto-^ rite (2). Cette autorité, Calvin la revendique pour le ministre réformé, sans qu'on puisse le soupçonner de cléricalisme : « Pour ce que Dieu n'habite point avec nous par présence visible en sorte que nous puissions ouïr sa volonté de sa propre bouche, il use en cela du service des hommes, non point pour leur résigner son honneur et supériorité, mais seulement pour faire son lœuvre par eux, tout ainsi qu'un ouvrier s'aide d'un instrument. » (3).
Sans doute, en écrivant ces lignes, Calvin pense à la prédication de la Parole de Dieu, mais ce qu'il dit s'applique tout aussi bien à l'office de la direction. Qu'il parle du haut de la chaire ou qu'il instruise, exhorte, conseille en particulier, le pasteur, s'il s'appuie sur l'Evangile, est toujours le ministre, l'instrument de Jésus-Christ, « Il est son lieutenant », dit Calvin, son « ambassadeur », disait l'apôtre (4).
Nous n'entendons pas trancher pour l'instant la question de savoir si la direction ne doit être exercée que par un prêtre ou un pasteur. Le serait-elle par un Jaïque, que ce laïque donnerait encore les conseils qu'il donne, non point en son nom personnel, non point au nom de sa seule expérience, mais au nom d'un plus grand que lui. C'est cet élément d'autorité, impliqué dans toute direction, que nous avons voulu mettre en lumière. Sans autorité, que cette autorité soit réelle
(1) L'esprit d'un directeur des âmes, ou maximes et pratiques de M. Olier touchant la direction, ouvrage recueilli d'après les entretiens et là conduite de M. Olier, par M. de Bretonvili.iers, revu par M. Tronson, Paris, Poussielgtie, 1859, pp. 24-25.
(2) Frommel, malgré son humilité/ n'hésitait pas à écrire à un de ses correspondants : « Ne les recevez pas (les choses que je dis) comme de moi ; oubliez l'être faible, indigne et misérable qui vous les propose ; recevez-les de plus haut, de tout en-haut. » G, From:mel : Lettres et Pensées, p. 78.
(3) Institution de la Reliçfion chrétienne (éd. de 1560), IV, III, 1. Pour Bucer également, le souverain Pasteur se sert d'instruments visibles Cbefindliche Werkzeuge), qui sont ses ministres. Cf. H. Sthohl : La notion d'Eglise chez les Réformateurs. « Rev. Hist. et Phil. relig. », maioctobre 1937, pp. 284-285.
(4) II Corinth. V, 20.
OU qu'on se la soit simplement arrogée, on ne saurait, dans aucun domaine humain, parler de direction. Sans autorité spirituelle, une autorité dont la source dernière est en Dieu, il ne saurait y avoir de direction spirituelle.
A ces deux éléments constitutifs de la direction spirituelle ; continuité et autorité, il convient d'en ajouter un troisième : la reconnaissance, chez le dirigé, de l'autorité du directeur, reconnaissance qui s'exprime dans une attitude de confiance. « La direction, c'est un conseil que l'on prend », dit Fénelon. Si l'on prend conseil, ce n'est pas que l'on soit nécessairement décidé à suivre ce conseil ; du moins, on croit ou on espère que le conseil peut être utile, et, par suite, on a, en celui à qui on le demande, une certaine confiance. Cette confiance peut être plus ou moins grande, elle peut aller, dans certains cas, jusqu'à l'abdication totale de soi-même, jusqu'à l'obéissance la plus aveugle ; ou bien elle peut créer un simple préjugé favorable, une disposition d'avance réceptive, sans qu'il soit le moins du monde question d'abdiquer son propre jugement et d'annihiler ses facultés critiques. Mais, sous quelque forme qu'elle se manifeste, cette confiance est nécessaire à la direction spirituelle ; elle seule rend cette direction possible. Autrement dit, pour qu'il y ait direction, il faut qu'il y ait quelqu'un qui dirige, et quelqu'un qui accepte d'être dirigé (1).
(1) Cette influence d'un esprit sur un autre esprit, à quoi se ramène, d'un point de vue exclusivement psychologique, la direction, a fait parfois définir celle-ci comme une amitié. Ainsi Caro la désigne aomme « la forme la plus élevée et la plus pure de l'aniitié ». (E. Caro : La direction des âmes au xvii° siècle. Nouvelles études morales sur le temps présent, 2" édition, Paris, Hachette, p. 168).
D'autres la caractérisent comme un rayonnement : « C'est le rayonnement d'un homme de Dieu sur une âme, du prêtre avec le crédit de son caractère et la toute-puissance de sa grâce d'état ; raj^'onnement d'une intelligence qui reflète sur une autre intelligence la clarté de la doctrine, d'une volonté qui impose à une autre volonté une discipline à la fois ferme et flexihle, d'un cœur bon, compatissant, patient, qui condescend sans descendre ; rayonnement de paroles qui rendent des sons divins, d'exemples, surtout, silencieux et discrets, qui inspirent la conviction et entraînent l'imitation. » (L. P. : L'art de la direction spiritueille. « Vie spirituelle », 1925, XII, p. 406").
Que la direction s'épanouisse souvent en une pure et noble amitié, l'exemple de François de Sales et de Mme de Chantai, celui du P. Didon et de Th. V., bien d'autres encore, suffiraient à le priouver. Cependant, la direction est autre chose qu'une amitié, même sous sa forme la plus élevée et la plus pure. L'amitié se suffît à elle-même, elle est sa propre fin. La direction oriente l'amitié vers des fins spirituelles qui la dépassent. Et la direction est autre chose qu'un rayonnement, encore qu'elle bénéficie du rayonnement d'une âme sainte. 11 est vrai que dans la définition donnée par La vie spirituelle on insiste sur l'autorité sacerdotale qui intensifie ce rayonnement, et sur l'influence de l'exemple. Assuré- ^^nt, tout cela entre en jeu dans ces rapports éminemment complexes, d ame à âme, qui constituent la direction spirituelle, tout cela la vivifie, la réchauffe. On peut cependant concevoir une direction tout intellec-
ââ DIRECTION SPIRITUELLE ET PROTESTANTISME
C'est cet élément de confiance que souligne saint François de Sales dans les conseils qu'il donne à Philothée, non sans laisser percer le préjugé sacerdotal : « Puisqu'il vous importe tant, Philothée, d'aller avec un bon guide en ce saint voyage de dévotion, priez Dieu avec une grande instance qu'il vous en fournisse un qui soit selon son qœur et ne doutez point : car, quand il devrait envoyer un ange du ciel, comme il fît au jeune Tobie, il vous en donnera un bon et fidèle.
« Or, ce doit toujours être un ange pour vous, c'est-à-dire quand vous l'aurez trouvé, ne le considérez pas comme un simple homme, et ne vous confiez point en icelui, ni en son savoir humain, mais en Dieu, lequel vous favorisera et parlera par l'entremise de cet homme, mettant dedans le ciœur et dedans la bouche d'icelui ce qui sera requis pour votre bonheur ; si que vous le devez écouter comme un ange qui descend du ciel pour vous y mener. » (1).
Notre analyse ayant ainsi mis à jour les trois éléments constitutifs de la direction spirituelle, nous sommes en mesure de définir celle-ci d'une façon plus précise : elle consiste à conduire une lame sur le chemin de la vie chrétienne — tenonsnous-en pour l'instant à ces termes assez vagues — en lui donnant, au moyen de rapports suivis et individuels : correspondance épistolaire ou entretiens intimes, des directions et des conseils ; ces directions et ces conseils sont donnés, non pas tant en l'autorité propre d'un homme qu'au nom de Jésus-Christ, et parce que le directeur est son ambassadeur auprès des lâmes ; et ils sont reçus avec confiance par une âme réceptive et toute disposée à écouter, à travers la parole humaine qui lui est dite, une parole de Dieu.
Lé dosage, si l'on peut dire, de ces trois éléments, diffère dans chaque cas. La direction peut être plus ou moins prolongée, le directeur peut avoir plus ou moins conscience de son autorité, la réceptivité et la confiance de l'âme dirigée peuvent être plus ou moins grandes, mais il ne nous paraît pas que lorsqu'un de ces éléments fait entièrement défaut, il puisse y avoir vraiment direction.
.Tusqu'ici, nous n'avons envisagé la direction qu'au point de vue formel. Ces rapports suivis de directeur à dirigé, dans
tuelle, où le dirigé ignorerait tout de la vie et de l'âme du directeur. D'autre pai-t, ramener toute la direction au seul rayonnement de l'âme, c'est omettre ce qu'il y a de spécifique dans la direction. Tous les saints ont exercé ce rayonnement, ils n'ont pas tous été des directeurs, (1) Introduçpson à la Vie dévote, I, IV. Œuvres, t. III, p. 24.
CARACTJÈRISTîQUES ET l^ONDËMÊNTS BIBLIOUES 3S
cette atmosphère imprégnée d'autorité d'une part, de confiance de l'autre, à quoi tendent-ils ? Quelle est leur fin ? Nous sommes ainsi conduits à envisager le contenu de la direction spirituelle et à préciser plus encore par là en quoi consiste cette direction.
« Un conseil qu'on prend pour tendre à la perfection », disait Fénelon. La perfection étant considérée comme le terme ultime de toute vie chrétienne, comme la vocation même du chrétien, le but de la direction spirituelle est d'acheminer l'iâme vers la plénitude de la vie chrétienne. Le P. Plus corrige ce qu'il peut y avoir de trop absolu dans cette ambition ; il ne parle plus de perfection, mais seulement du « degré de vertu » où l'on est appelé, et le P. Grou « du degré de sainteté » auquel Dieu nous destine.
Il semble, dès lors, que la direction ne doive s'adresser qu'à des iâmes déjà chrétiennes, désireuses de le devenir davantage et de progresser dans les voies de la sainteté (1). Mais c'est là trop limiter le champ de la direction. Il y a tout un cheminement des Iâmes, en de bien obscurs défilés parfois, avant qu'elles débouchent à la lumière de l'Evangile. Il est possible alors de les aider, de les diriger au milieu des obstacles où elles trébuchent, de leur apprendre à voir clair en elles-mêmes, à découvrir la racine de leurs doutes ou le dernier retranchement de leur résistance.
On peut donc concevoir une direction s'adressant à des âmes qui cherchent sans avoir trouvé, qui aspirent à la lumière et qui sont encore dans les ténèbres, qui gémissent dans l'esclavage et qui attendent la libération. Ces âmes-là, il s'agit, avant de les acheminer vers la perfection chrétienne, de les amener d'abord à la décision qui leur fera embrasser le christianisme ; pour cela, il conviendra d'écarter les pierres du chemin et d'en arracher les broussailles, afin d'ouvrir plus sûrement l'accès à la source.
Aussi bien, il est dilfiicile, en principe, de limiter la direction spirituelle aux Iâmes consciemment engagées dans la vie chrétienne ; car s'il est des chrétiens, et d'autres qui ne le sont pas, la limite entre les uns et les autres est souvent bien
(1) On a même cru pouvoir distinguer par là la cure d'âme de la direction. La cure d'âme aurait pour but d'amener les âmes à rompre avec le péché, et la direction orienterait et guiderait dans leur vie chrétienne ■ces âmes, une fois converties. Mais c'est trop séparer, encore que par une limite essentiellement mouvante, cure d'âme et direction. Ces deux termes ne correspondent pas à deux étapes dilîérentes de la vie chrétienne, mais traduisent le plus souvent deux modes différents d'action spirituelle. Cf. pp. 47-48.
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diifiScile à tracer. La naissance à la yie chrétienne n'est pas toujours une crise précise, nettement définie et que l'on puisse dater, comme l'on date sa naissance physique. Il peut y avoir un développement graduel de l'âme, telle la lente poussée d'une sève faisant tomber peu à peu les vieilles écorces ; l'accession à la lumière n'est pas nécessairement semblable à ce brusque passage de l'obscurité au plein soleil, lorsqu'on débouche d'un tunnel ; on peut plutôt la comparer parfois au lent lever du jour : il faisait nuit et il faisait froid, maintenant le soleil rayonne et réchauffe ; mais ce passage des ténèbres à la lumière s'est fait par des transitions insensibles. Et alors même que l'on cherchait, dans l'angoisse et dans les larmes, n'était-on pas déjà sur les chemins qui conduisent à Dieu, n'était-on pas déjà chrétien de désir ou d'intention ? « Tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais pas déjà trouvé ! » N'est-ce pas en ces obscurs commencements d'une vie chrétienne qui s'ignore que l'on a particulièrement besoin de quelqu'un qui vous aide à voir clair en vous-même, à discerner l'action divine, et qui vous dise avec certitude : l'Eternel est ici, et votre désir même et votre recherche sont la preuve de sa présence ?
Voilà pourquoi nous statuons une direction spirituelle qui a pour objet de diriger vers le christianisme et vers Jésus- Christ, avant de diriger, dans le cadre d'un christianisme ouvertement professé, sur les sentiers du Christ.
Et, d'autre part, la conversion est-elle jamais achevée, définitive ? S'il est difficile de savoir le moment précis où elle commence, il est non moins difficile de dire exactement où elle finit. Vinet aimait à dire que la conversion est l'iœuvre de toute la vie, et non pas un acte accompli une fois pour toutes, parce qu'une vraie conversion se poursuit et s'épanouit dans la sanctification, en sorte que la sainteté seule est la fin de la conversion. Aussi, sur son lit de mort, pouvait-il dire aux siens : « Demandez à Dieu que je vive afin de me convertir. » (1). Et Frommel, dans le même sens, exigeait du chrétien « qu'il se convertît ou se reconvertît avant et dans chacune de ses prières > (2). Qu'est-ce à dire, sinon que la conversion est l'œuvre de tous les jours et de toutes les prières, l'œuvre, en vérité, de toute la vie ? Et voilà pourquoi encore
(1) E. Rambert : Alexandre Vinet. Histoire de sa vie et de ses ouvrages, 4:° éd., Lausanne, A. Bridel, 1912, p. 592.
(2) G. Frommel : Etudes morales et religieuses, Saint-Biaise, Foyer solidariste, 2' éd., 1908, p. 323.
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nous ne saurions distinguer d'une façon absolue entre des âmes en voie de devenir chrétiennes et des âmes qui le sont pleinement. Qui donc l'est jamais pleinement ? Par suite, nous ne saurions limiter la direction spirituelle au seul domaine de la sanctification ; car si les uns sont chrétiens sans le savoir et s'il ne leur manque que d'ouvrir les yeux pour s'écrier avec le patriarche : « L'Eternel était ici, et moi, je ne le savais pas ! », d'autres, par contre, sans le savoir davantage, ne sont pas, ou ne sont plus chrétiens, et il ne leur manque, à eux aussi, que d'ouvrir les yeux, mais pour s'écrier cette fois avec Pascal : « Je m'en suis séparé, je l'ai fui, renoncé, crucifié ! » Et tandis qu'il suiffit de montrer aux uns la grlâce à l'iœuvre dans leur vie, et de leur faire comprendre que ce Dieu qu'ils cherchent, ils le possèdent en quelque mesure déjà, il s'agit de ramener les autres à Jésus- Christ, dont ils se sont peu à peu détachés, telle une barque qui a rompu ses amarres et qu'un invisible courant entraîne à la dérive. i i
La direction spirituelle peut ainsi prendre l'âme en ses plus lointaines et plus obscures nostalgies vers un Dieu qu'elle ignore encore, la conduire et la soutenir en ses premiers balbutiements de foi, en ses premières prières déchirées entre la confiance et le doute, et elle peut l'assister encore dans la maturité d'une vie chrétienne pleinement consciente, car c'est alors qu'on peut se trouver aux prises avec des tentations particulièrement subtiles, et que les chutes sont d'autant plus redoutables qu'elles précipitent de plus haut.
S'étendant à tout le domaine de la vie spirituelle, la direction sera aussi complexe et aussi variée que la vie elle-même. Il faut qu'elle s'adapte à chaque instant aux difficultés et aux besoins des âmes, qu'elle les suive dans leur marche sinueuse, qu'elle envisage des problèmes individuels, des situations inédites ; il faut qu'elle soit mouvante comme la vie, qu'elle en suive le rythme affectif, qu'elle accompagne l'âme en ses enthousiasmes et en ses aridités, en ses élans et en ses dépressions. Diriger, si paradoxal que cela paraisse, c'est d'abord suivre, rester à côté de l'âme sur la route où elle est engagée, pour l'empêcher de s'égarer ou de se décourager ; c'est accepter les problèmes de cette âme, ses doutes, ses tentations ; en un mot, c'est la prendre là où elle est, et partir de l'état concret où elle se trouve, soit qu'il faille l'orienter vers de nouvelles voies, soit qu'il suffise de l'encourager et d'écarter les obstacles sur la voie où l'Esprit lui-même la
conduit. C'est ce qui fait que la direction spirituelle ne saurait trancher dans l'abstrait et se contenter d'appliquer, de loin, certaines règles ; il n'y a pas ici de recettes universelles ; chaque problème est un problème nouveau, et chaque cas un cas d'espèce. C'est pourquoi l'esprit de géométrie n'a rien à faire en ce domaine, il ne pourrait que tout giâter ; il y faut l'esprit de finesse, et ce tact, cette intuition que donne l'amour. La direction spirituelle n'est pas seulement l'art d'appliquer à la vie de l'Iâme la science psychologique, et à la vie du chrétien, les principes de l'Evangile ; il faut qu'elle soit perpétuellement divination et invention, qu'elle découvre des voies nouvelles en des terres inexplorées, qu'elle fasse lœuvre de pionnier ; il est rare qu'elle puisse s'avancer avec sûreté sur des chemins battus.
« La perfection, déclare F. StrowsM à propos de saint -François de Sales, consiste à réaliser au mieux possible, chacun avec des moyens différents et une personnalité différente, un idéal divin. Et quoique cet idéal soit le même, il y a autant de perfections qu'il y a de parfaits. Le premier devoir du directeur de conscience, c'est d'apprendre à celui qui veut être parfait, tout d'abord quelle est cette perfection générale et universelle qui est le modèle commun, et ensuite quelle est la perfection particulière à sa conscience, cette perfection personnelle que chacun réalise selon sa personnalité. Cela fait, apprendre à ce chrétien, qui veut être parfait et qui a vu clairement son but, les moyens d'atteindre ce but. Et là encore, il y aura des instructions générales et des instructions individuelles. La confession, l'examen de conscience, la méditation seront conseillés universellement à tout le monde ; mais il y aura d'autres avis pour une veuve, d'autres pour une femme mariée, etc..., et, bien plus, dans les mêmes conditions de vie, les iâmes ne se ressemblent pas ; chacune a sa particulière différence d'avec les autres, à chacune convient donc une pédagogie particulière. » (1). On le voit, Strowski souligne ici le caractère tout individuel de la direction, parce que « les lames ne se ressemblent pas ».
(1) F. Stbowski : Saint François de Sales. Coll. de la Pensée chrétienne, p. 48.
Si les problèmes sont tous individuels et les situations toujours inédites, le champ de ces problèmes est cependant circonscrit et la nature de ces situations susceptible d'une classification.
Quel sera le principe de cette classification ?
On peut distinguer différents modes de direction suivant l'altitude de Fiâme et ses progrès sur les voies escarpées de la vie spirituelle. C'est la classification qu'adopte le P. Plus. Il distingue la direction des commençants, des progressants et des parfaits, tout en reconnaissant ce qu'a de schématique et d'imprécis une telle classification. On sait, en effet, que le catholicisme distingue trois degrés dans l'ascension d'une âme : la voie purgative, caractérisée par la crainte du péché et les efforts accomplis pour s'en délivrer, la voie illuminative, seconde étape de la vie spirituelle, où l'âme est éclairée par Dieu, enfin la voie unitive, état de contemplation mystique et d'union avec Dieu. La direction catholique s'adapte à chacun de ces trois états spirituels. Elle aide l'âme à pratiquer les vertus commençantes ; puis, sur la voie illuminative, elle la conduit au milieu des fondrières où celle-ci risque de s'enliser, et lui permet d'accéder enfin à la voie unitive. Là même, la direction n'abandonne pas cette âme, car c'est alors plus que jamais que l'on a besoin d'un guide expérimenté et sûr qui, à travers toutes les « nuits », nuits des sens, nuits de l'esprit, vous maintienne sur les sommets (1).
Quelque intéressante que soit cette distinction pour caractériser les différents modes de la direction, nous ne nous l'approprierons pas. Le protestantisme n'a jamais adopté ces différents degrés de l'ascèse et de la mystique catholiques.
(1) Cf. R. Plus : La direction diaprés les maîtres,.., p. 38 et ss.
C'est une division semlîlable que propose le cardinal Mercier. « Denaandez-vous, dit-il, si, dans le Ministère si émanent de la direction spirituelle, vous n'êtes pas de ceux qui fournissent le tiers, au plus les deux tiers de leur programme ? Eloigner les âmes du péché, « ne caritas corrumpatur », afin que leur charité ne sombre pas dans la mort, est assurément un devoir, mais il n'est pas le seul ; exercer vos pénitents à la vie ascétique afin que la charité grandisse en eux, « ut caritas robpretur », est une tâche déjà supérieure ; mais il en est une troisième, la plus haute et la plus digne de votre zèle : donner à Dieu des âmes qui se décident à rompre radicalement avec leur égoïsme, et consentent à se livi'er sans réserve à l'action de la charité, à adhérer à Dieu seul et à ne plus se soucier que de son amour, « adhaerere Deo et eo frui ». La vie intérieure. Appel aux âmes sacerdotales, Louvain, Warny, 20" mille, l'927, p. 104.
Non pas qu'il ne les connaisse, lui aussi, sous d'autres formes ou sous d'autres noms ; mais il lui semble qu'il y a quelque chose de trop rigoureux et en même temps de trop schématique dans cette description du chemin que doit suivre une âme pour s'élever à Dieu. Ce catalogue des différentes étapes que l'on franchit successivement, ou des différentes voies sur lesquelles, selon d'autres, on progresse simultanément, est quelque chose de trop théorique, sans parler des conceptions mystiques très spéciales, qui se trouvent là sous-jacentes. On ne trace pas ainsi le chemin à Dieu. Aussi, malgré la profondeur psychologique que révèle cet itinéraire de l'âme, préférons-nous une classification un peu différente, classification simplement descriptive (et non progressive), qui envisage les différents aspects de la direction, non plus selon l'altitude de l'âme sur l'échelle de la vie spirituelle, mais suivant ses besoins et la nature des conseils que son état réclame.
C'est ainsi que nous distinguerons d'abord une direction morale dont le but est d'aider à résoudre les problèmes de conscience : Que dois-je faire dans telle ou telle situation ? Quelle attitude avoir dans telle ou telle circonstance ?
Le domaine de cette direction est illimité, car il couvre toutes les relations de la vie et toutes les situations possibles, et c'est à chaque instant, et à l'occasion de ses moindres démarches, que, dans le monde pécheur où nous vivons et où nous sommes engagés en un inextricable réseau de solidarités infrangibles, le chrétien est appelé à se demander : Que dois-je faire pour vivre en chrétien ? C'est ainsi que nous sommes amenés à nous poser les questions les plus délicates et les plus complexes dont traite la morale, qu'il s'agisse de morale personnelle, de morale familiale ou sociale, de morale sexuelle ou de morale internationale. On comprend, certes, l'angoisse de certaines âmes d'autant plus déchirées qu'elles sont plus délicates, et qui se posent l'interrogation anxieuse dont le Nouveau Testament, en plusieurs passages, se fait l'écho : « Que faut-il que je fasse ? » Comment, dans ces cas difficiles, où l'on ne voit pas clair alors même que l'on désire agir droitement, n'irait-on pas trouver quelqu'un en qui l'on a confiance, et qui a passé à scruter l'Evangile une partie de sa vie, pour lui dire : Voici mon trouble ; aidez-moi !
C'est sans doute là la direction la plus fréquente que l'on soit appelé à donner ; c'est peut-être aussi la plus délicate et Ja plus difficile. Car comment déterminer l'attitude chré-
tienne, non pas dans l'absolu et sans tenir compte des solidarités où nous sommes engagés, mais dans un cas concret et au sein de limitations telles que l'absolu y perd souvent ses droits ? Notre décision ne sera-t-elle pas toujours plus ou moins un compromis ?
Une seconde forme que peut prendre la direction spirituelle, c'est une forme intellectuelle, plus intellectuelle tout au moins que morale. L'âme est troublée, non plus par des problèmes immédiats de conduite, mais par des problèmes de pensée, par des doutes. Peut-être en vient-elle jusqu'à mettre en question l'existence de Dieu, ou sa personnalité, ou son amour pour les êtres infimes que nous sommes : « Qu'est-ce que l'homme pour que tu, te souviennes de lui ? » Peut-être est-ce au christianisme plus directement qu'elle ne peut s'empêcher de faire des objections ; elle est arrêtée par les dogmes, par les miracles. Ou bien, c'est l'histoire évangélique ellemême qui ne lui paraît pas établie sur des bases suiffisamment solides, et il lui arrive de mettre en question, troublée par une certaine littérature, l'existence même de Jésus. Si elle n'est pas arrêtée par l'histoire proprement dite, des considérations tirées de l'histoire des religions l'empêchent peutêtre d'attribuer au christianisme une valeur unique et absolue ; elle ne peut y voir qu'une religion entre beaucoup d'autres, une étape provisoire et sans doute quelque jour dépassée de l'évolution religieuse de l'humanité. Ou bien ce sont des questions relatives aux sacrements du baptême et de la Sainte-Cène dont on se demande ce qu'ils ont de spécifiquement chrétien. Peut-être la guerre trouble-t-elle les consciences et jette-t-elle le désarroi dans les esprits ? N'est-elle pas, en un sens, la faillite du christianisme ? Et que signifie ce silence de Dieu en face des déchaînements de la violence ? S'il règne, pourquoi nous faut-il prier, du fond de notre détresse : « Que ton règne vienne !» ? Et l'on pourrait prolonger encore la liste de ces problèmes qui étreignent les lames, de ces doutes douloureux auxquels elles se blessent dans leur recherche avide de la vérité.
Le directeur se penche avec sympathie sur ces âmes, et les encourage. Leurs doutes, il les connaît ou il les a connus ; il a fallu qu'il en triomphe ; il a étudié tout au moins les objections et les problèmes (1). Il peut donc aider les autres à
(1) « Peut-être pourrai-je rendre quelque service à votre esprit. Je connais un peu par expérience les. difficultés terribles auxquelles la foi peut se trouver en butte dans une âme intelligente ; ces difficultés, j'en ai vaincu un certain nombre et je passe ma vie à les vaincre chaque jour par l'étude et la prière, » {Lettres du R. P. Bidon à Mme Caroline 'Commanviîle, 2 vol., Paris, Pion, s.d., t. I, p. 5.
en triompher, ne serait-ce qu'en étant auprès d'eux la preuve vivante qu'on peut y échapper ou les vaincre. Il est d'ailleurs si facile parfois d'écarter une pierre du chemin, de répondre à une objection, de montrer que si la foi laisse subsister le mystère, le positivisme scientifique n'explique pas tout et vient, très vite, buter à de tout aussi redoutables mystères, laissant les grandes questions vitales sans réponse (1).
Cette direction intellectuelle ne reste pas, il est vrai, purement intellectuelle ; sans doute, elle éclaire, elle discute s'il le faut, elle ouvre à l'esprit des points de vue nouveaux, mais elle cherche à aller au delà du plan sur lequel se meut l'intelligence, à provoquer les décisions ou l'abandon nécessaires, l'acte de foi, en un mot, qui engage la vie et qui est beaucoup plus qu'une simple adhésion de l'esprit.
Toutefois, ce serait une erreur de s'imaginer que derrière le refus intellectuel, il y a toujours un refus moral, que la raison hésite à se rendre parce que le ciœur veut se garder, parce que la conscience se cabre contre l'aveu ou le renoncement que lui imposerait une profession chrétienne ; c'est là une vue par trop simpliste des choses. Il est vrai, ce cas existe ; on avoue au directeur un doute intellectuel pour lui cacher, à la racine même de la vie, une faute morale. C'est alors l'esprit qui cherche des raisons pour ne pas croire, des faux-fuyants et des échappatoires ; c'est comme un instinct de légitime défense contre le bouleversement, et, à certains égards, la mort, cette mort au péché dont parle l'apôtre, que l'on pressent inévitable du moment même que l'on se rend. Et tout cela peut n'être pas conscient, se passer dans le tréfonds de l'être en vertu de cette logique subtile des sentiments qui inclinent notre raison dans le sens de notre volonté. C'est alors au directeur à découvrir le sophisme et à exhumer des profondeurs de l'iâme cette résistance originelle, cette révolte intime d'où procède le doute, de manière à dissiper toute illusion et à mettre en lumière l'obstacle véritable qui n'est pas sur le plan que l'on croyait ou que l'on avouait.
Mais ce cas ne se présente pas toujours, il s'en faut, et le doute peut coexister avec le désir sincère de trouver la vérité. C'est dans l'esprit lui-même que gît alors la dijffîculté, ce sont bien vraiment des problèmes intellectuels qui font obstacle à la foi. La direction que nous avons appelée Intellectuelle essaie d'atteindre ce doute, de l'exorciser s'il se peut, en
(1) Cf. les pages admirables de Pierre Tekmier sur la science « évocatrice de mystère » : A la gloire de la terre, Paris, 1922, pp> 259-263,
éclairant et en instruisant ; il est des doutes qui sont comme les fantômes de la nuit et qu'un peu de clarté suffit à dissiper ; sans que l'on prétende jamais démontrer la vérité chrétienne et contraindre en quelque sorte l'iânie à la foi par des preuves irréfutables, il demeure pourtant possible d'écarter certains obstacles et d'ouvrir la voie au chercheur sincère.
Ce n'est pas qu'une pareille direction suive toujours celui qui doute dans tous les replis de son doute ; elle cherche plutôt à lui montrer que la foi ne se situe pas uniquement, ni peut-être d'abord, sur le terrain intellectuel, qu'elle peut s'allier à beaucoup d'obscurités et de mystères, que ce n'est pas un acte de l'intelligence qui nous sauve, ni un ébranlement de l'imagination, mais cet acte de confiance, qui, en dépit des doutes et des obscurités de l'esprit, s'attache à celui qui est la vérité, et permet de s'écrier : « Je crois. Seigneur, aide-moi dans mon incrédulité ! »
Surtout, elle ne considère pas le doute comme un péché s'il s'accompagne du désir sincère de parvenir à la lumière, se rappelant le mot de Vinet : « Il n'y a que les êtres disgraciés qui n'aient jamais douté. » (1). Elle distingue donc le doute qui est, au fond, une crise de croissance et qui marque l'accession à une foi plus personnelle et plus vivante, du doute stérile, du doute dans lequel on s'enferme et que l'on nourrit avec . une lâpre volupté, du doute coupable. Derrière ce dernier, c'est bien l'attitude morale qu'elle essaiera de mettre à nu, attitude qui n'est peut-être pas la cause du doute, mais dont le doute s'accompagne et qui le rend nocif. Dans le premier cas, au contraire, elle essaiera de montrer qu'il peut y avoir, jusque dans le doute, une bénédiction, puisque, selon le mot de Vinet encore : « Les convictions sérieuses sont emportées d'un combat comme des dépouilles opimes, trempées dans notre propre sang. « (2).
On le voit, la direction spirituelle quitte ici encore le terrain de rintelligence pure, pour conduire l'âme sur un terrain plus véritablement religieux, celui où Dieu étant devenu la réalité suprême, les doutes perdent de leur force et n'arrivent pas à ébranler les certitudes dont on vit (3). Ils
(1) A. ViNBT : Théologie pastorale, p. 102,
(2) A. Vinet : Théologie pastorale, p. 153.
(3) « La conviction morale et la certitude spirituelle, loin de dissiper les difficultés intellectuelles, se bornent à les contourner, ou à les entraîner comme un courant qui emporte l'obstacle sans le supprimer. » Vez7lez ! bulletin trimestriel du « Tiers-Ordre » protestant, « Les Veilleurs », oct. 1939, p. 4.
peuvent passer momentanément, tels des nuages sur un paysage, ils ne parviennent pas à obscurcir vraiment le ciel intérieur ; le soleil, un instant voilé, n'en cesse pas pour cela de briller.
On peut concevoir encore une direction intellectuelle ayant pour objet de préserver l'Iâme de l'erreur et de l'hérésie, de la maintenir dans la saine doctrine. C'était là une des grandes préoccupations de Calvin. « Qu'il y ait toujours saine doctrine et pure conservée en l'Eglise » (1) ; et si les docteurs exposent cette doctrine, les pasteurs doivent veiller à ce qu'on ne s'en écarte pas. Maintenir l'unité morale de l'Église et son unité doctrinale, tel était l'objet de la direction spirituelle des Consistoires, si l'on peut appeler ainsi leur juridiction sur les âmes.
II est une troisième forme de direction, que nous appellerons religieuse, tout en sachant bien ce qu'une telle classification comporte d'artificiel. Il ne s'agit plus de résoudre des cas de conscience ou d'apporter la lumière dans une âme qui doute ; il s'agit d'aider cette âme à approfondir, par exemple, une vie de prière, ou encore de l'accompagner dans le douloureux défilé de la souffrance, de l'aider à saisir les bénédictions cachées pour elle dans l'épreuve en l'arrachant au murmure ou, peut-être, au blasphème. Ou bien, la direction que nous avons en vue s'efforcera de faire apprendre à l'âme les leçons de l'humilité lorsqu'elle la jugera menacée par l'orgueil, en lui suggérant, comme une discipine librement consentie, certains sacrifices, voire certaines humiliations ; elle la rendra surtout attentive à l'œuvre de la grâce, lui montrant que nous ne pouvons jamais faire autre chose que répondre à un appel premier de Dieu, que, par suite, dans notre vie chrétienne, il n'y a rien qui nous appartienne en propre, mais que tout vient de Dieu. Cette direction s'adressera encore à l'âme découragée, que ce soit d'elle-même ou que ce soit des autres, et cherchera à lui apprendre la patience en lui montrant à l'iœuvre la patience de Dieu et de Jésus-Christ. Aux uns, elle conseillera de donner plus de temps à la prière ; elle en arrachera d'autres à de stériles méditations pour les amener à une vie moins égoïste. Bref, le directeur essayera de découvrir tout ce qui peut constituer un obstacle sur le chemin de l'âme vers Dieu, un écran entre elle et Dieu ; il amènera cette âme à le découvrir elle-même
(1) Inst. chrét., IV, m, 4.
et lui donnera les conseils qui lui paraîtront appropriés à son état.
Nous sommes ici au oœur même de la direction ; cette direction proprement religieuse est comme l'essence de la direction. C'est elle surtout que l'on a en vue lorsqu'on parle de direction spirituelle. A certains égards, toute direction spirituelle est, en dernière analyse, religieuse, puisque, quel que soit le domaine où elle s'exerce, elle se propose comme fin suprême d'aider une âme à entrer en communion personnelle avec Dieu, et, par delà tous les obstacles, de la rapprocher de Dieu.
A côté de cette classification : direction morale, intellectuelle, religieuse, on pourrait envisager une autre classification, qui tiendrait compte, non plus du domaine dans lequel s'exerce la direction, mais de la nature des lames dirigées. A cet égard, on pourrait distinguer une direction spirituelle normale s'adressant à des esprits, sinon à des âmes saines, et une direction spirituelle que l'on pourrait appeler pathologique, en ce sens qu'elle s'adresse à des esprits malades.
Ici encore, la ligne de démarcation est extrêmement difficile à tracer. Et tout d'abord, du fait du péché, toutes les âmes ne peuvent-elles pas être considérées comme malades ? C'est ainsi, semble-t-il, que Jésus les considérait : il définissait sa mission comme celle d'un médecin auprès de malades. Une âme parfaitement saine serait aussi, croyons-nous, parfaitement sainte. A ce compte, toute direction spirituelle serait une direction pathologique. Le terme même de cure d'âme — et la direction n'est pas autre chose qu'une spécialisation de la cure d'âme — n'implique-t-il pas ces soins que l'on donne à un malade, cette « cure » qui doit le ramener à la santé ?
Mais en dehors de ce point de vue théologique qui voit dans tout pécheur un malade, il existe, de mieux en mieux connues et définies aujourd'hui, des maladies proprement psychiques, ces psychoses et psychonévroses dont s'occupe la médecine et dont la psychanalyse a essayé de faire l'étiologie et de démonter, si l'on peut dire, le mécanisme. C'est à ces âmeslà, malades d'une véritable maladie d'âme qu'il n'est pas possible d'attribuer à une lésion organique, que s'adresserait la direction que j'appelle pathologique, une direction qui implique des compétences spéciales, des études prolongées et que seul un médecin, qui serait aussi pasteur d'âmes, me paraît capable de poursuivre eifficacement.
Sans doute, la ligne de partage entre la santé et la maladie, la psychonévrose et l'équilibre harmonieux de l'esprit, est dilfîicile à tracer. Il y a tous les états intermédiaires possibles, il y a surtout le fait que nous pouvons, à certaines heures, être des malades qui s'ignorent, des malades momentanés. Toutefois, si l'on glisse insensiblement de l'une à l'autre, il y a cependant choses telles que la santé et la maladie. Nous laisserons donc de côté, dans cette étude, tout ce qui a trait à la direction pathologique, ne nous reconnaissant pas la compétence voulue pour en parler comme il le faudrait (1). Là où se rencontrent des cas nettement caractérisés de psychonévrose, le pasteur qui n'est pas préparé à cette tâche doit renoncer à les soigner, ou s'aider en tout cas des conseils d'un médecin (2). Si le facteur religieux, la foi, peut être toujours un grand adjuvant dans la guérison, un zèle maladroit et ignorant peut faire ici, comme ailleurs, beaucoup de mal et causer à l'âme de grands dommages.
Cependant, une direction spirituelle normale aura affaire à des âmes qui oscillent, en quelque sorte, entre l'état de
(1) Ch. Durand-Pallot (La cure d'âme moderne et ses bases religieuses et scientifiques, Paris, Fisclibacher, 191:0) distingue ce qu'il appelle la médecine de l'esprit, « cette partie de la cure d'âme qui s'occupe du corps en vue de la libération de la volonté » (p, 379) et qui s'applique spécialement à des cas pathologiques, de la cure d'âme spécifiquement religieuse, dont il conteste l'efficacité en dehors de certaines circonstances privilégiées. Mais si nous n'entendons certes pas nier l'action du physique sur le moral, nous pensons cependant qu'il faut, en général, laisser au médecin le soin du corps. Eta revanche, et dans tous les cas, nous croyons à l'action du m'oral sur le physique et, par suite, à la possibilité, même à l'égard de sujets pathologiques, d'une cure d'âme et d'une direction spécifiquement religieuses concurremment avec un traitement médical.
Nous contestons d'autre part la méthode qui consiste à conclure d'une façon générale et systématique du pathologique au normal, et nous récusions les manuels qui prennent délibérément comme point de départ les données, parfois les spéculations, de la psychanalyse. Le pathologique n'est pas nécessairement une exagération du normal, si bien qu'on puisse y voir le normal comme sous un grossissement ; il eu est plus souvent encore une déviation, une dégénérescence, une excroissance parasitaire, un fonctionnement à contre^sens.
(2) Sur la collaboration entre pasteurs et médecins, cf. Im. B. Schairer: Moderne Seelenpraxis, Gûtersloh, Bertelsmann, 1927, pp. 137 et ss. : Medizin und Seelenpflege. Cf. également : Abbé Arnaud d'Agnel et D'' d'Espiney. Direction de conscience. Psychothérapie des troubles nerveux, 4« éd., Paris, Tequi, 1927. Gh. XIII : Collaboration entre le directeur de conscience et le médecin.
Comme exemple de cette collaboration, le professeur Wautier d'Aygalliers m'a cité le cas d'une jeune fille qu'il avait essayé vainement de corriger d'une habitude invétérée au mensonge. Elle fut guérie par une cure d'opothérapie, et son esprit, fermé aux mathématiques, s'ouvrit dès lors à cette science. En revanche, le D'" Lortsch a montré que la psychothél'apie religieuse obtient parfois des résultats là où la psj'chothérapie médicale s'est avérée impuissante. Cf. D' S. Lortsch : La psychothérapie religieuse. Ses résultats. Sa nature, Paris, Fisohbacher, 1925.
santé et l'état pathologique proprement dit, des mélancoliques, des scrupuleux, des instables, des abouliques, non pas encore au sens médical de ces termes — ce seraient alors des malades caractérisés — mais des iâmes chez qui ces états existent virtuellement, à l'état de tendance, sans atteindre au degré où ils s'avéreraient vraiment morbides. Dans des cas semblables, certaines connaissances de psychologie pathologique sont indispensables, en sorte que la direction spirituelle, même quand elle entend demeurer en dehors du domaine de la médecine, est obligée parfois de s'infléchir et de devenir, plus ou moins et malgré elle, direction pathologique.
Ceci nous permet de saisir une fois de plus sur le vif le caractère toujours plus ou moins artiJaciel de nos définitions et de nos classifications, en même temps que la complexité de la direction spirituelle.
Après avoir décrit les différents aspects de la direction spirituelle, nous pouvons mieux différencier celle-ci de la cure d'âme en tenant compte de ses caractéristiques essentielles.
Nous avons repoussé la conception qui limite à la conversion le domaine de la cure d'iâme, à la sanctification celui de la direction.
Pas davantage il ne convient de réserver la direction spirituelle à une catégorie d'jâmes privilégiées, d'âmes d'élite (1), tandis que la cure d'âme s'adresserait à la masse. Il est vrai que la direction, exigeant souvent beaucoup de temps et de patience, ne peut être généralisée, mais les âmes appelées à en bénéficier ne sont pas nécessairement des âmes d'élite, bien qu'elles témoignent, par leur recherche même d'une direction, d'un réel désir de vie profonde ; surtout, ce ne sont pas nécessairement des âmes appartenant à une certaine classe sociale. Les plus humbles peuvent bénéficier de la direction. Ce n'est donc pas l'altitude plus ou moins élevée des âmes sur les degrés de la vie chrétienne ou sur l'échelle
(1) C'est ce gue semble faire Caro : « En général, disons-le, c'est dans les classes les plus élevées de la société que s'exerce la direction. Il y a comme un attrait réciproque entre le zèle de ces grands prélats et la piété patricienne. » La direction des âmes au xvii« siècle. Nouvelles études morales,.., p. 158.