CHAPITRE X Les thèmes communs
De toute notre étude on peut conclure, croyons-nous, à la légitimité d'une direction protestante, pleinement en harmonie avec les principes fondamentaux de la Réforme.
Une telle direction ne saurait être purement et simplement calquée sur la direction catholique ; elle a ses caractéristiques, ses moyens d'action, ses méthodes propres. C'est ainsi que, se développant dans des milieux différents, deux plantes semblables peuvent se différencier au point d'acquérir des caractères distinctifs nouveaux qui cachent leur identité foncière ; c'est ce qui s'est produit pour la prière, la prédication, le chant, la cure d'âme en général ; ces formes indestructibles de la vie chrétienne ont subi l'empreinte du milieu dans lequel elles ont évolué et ne se retrouvent pas identiques dans le climat spirituel, plus lâpre, de la Réforme et dans celui, plus abrité, qu'offre aux âmes l'Eglise catholique. Aussi nous paraît-il nécessaire, au terme de ce travail, de confronter direction protestante et direction catholique. Cette étude comparative nous aidera à préciser ce qu'est une direction authentiquement protestante et nous permettra, par incidence, de confirmer notre aiffîrmation essentielle relative à la légitimité d'une telle direction.
â56 ï>IîlÊCtION SPÏiRiTUÈLLË ET PÎIOTËSTANTISMÊ
Semblable confrontation s'avère particulièrement délicate. La direction catholique, en effet, est infiniment souple et diverse ; on peut noter dans la manière dont elle est envisagée des différences considérables, si bien que, parfois, elle apparaît comme l'antithèse la plus absolue de la direction protestante ; parfois, au contraire, elle s'en rapproche, et n'en diffère que par des nuances à peine perceptibles.
C'est du reste là un trait du catholicisme dans son ensemble : il recèle, sous l'uniformité de sa façade ecclésiastique, des aspects multiples et parfois contradictoires ; il s'est constitué par des synthèses successives, s'assimilant progressivement les paganismes qu'il rencontrait devant lui, les contraignant à s'insérer dans l'unité de son cadre liturgique et dogmatique ; mais il s'est ainsi chargé, chemin faisant, d'éléments douteux, dévotions populaires, conceptions superstitieuses et magiques, qui coexistent avec les manifestations de la plus haute spiritualité chrétienne ; c'est pourquoi il est difficile de l'étreindre tout entier dans une définition ; dès que vous croyez le saisir, voici que surgit un autre aspect de sa réalité multiforme, et il échappe aux prises de votre dialectique, il dément votre verdict. C'est cette exubérance de vie, vie un peu trouble et tumultueuse il est vrai, qui fait sa force et sa puissance d'attraction ; il ne repousse personne et les esprits les plus divers peuvent finalement y trouver un abri à leur taille. C'est peut-être aussi ce qui fait sa faiblesse, car il traîne après lui le poids mort de religions défuntes et de superstitions simplement démarquées. Le protestantisme, en revanche, s'est plutôt constitué par éliminations successives ; il a voulu purifier le fleuve, décanter les limons, en revenir à la lirmpidité de' la source ; c'est pourquoi à bien des égards il apparaît plus pauvre que le catholicisme ; mais cette pauvreté, qui le rend antipathique à bien des esprits, est, au contraire, pour d'autres, la preuve d'une pureté plus grande et d'une vérité moins mêlée.
Il est donc difficile d'opposer en traits accusés direction protestante et direction catholique.
On envisage généralement la direction catholique comme une direction autoritaire, annihilant plus ou moins la personnalité, exigeant une obéissance totale, supprimant le jugement et plaçant les consciences sous la mainmise du prêtre.
La IPÎIATÏOUË DE LA DIRECTION 261
Par contraste, on pose une direction protestante respectueuse des droits de la personne, direction de conseil et de persuasion, faisant appel au jugement du dirigé plutôt qu'à l'autorité du directeur. Mais ce contraste ne répond pas à la réalité des faits. Sans doute, la direction protestante ne peut être que cette direction respectueuse de la conscience, proposant sans jamais imposer ; et ce volet du dyptique est l'expression même de la vérité. Mais la direction catholique est loin d'être toujours cette direction autoritaire que l'on oppose à la direction protestante. Il existe, dans le catholicisme — et nous y avons insisté — une direction respectueuse de la liberté et de la conscience, soumise aux opérations de la grâce, et qui n'a d'autre but, suivant la belle expression de saint François de Sales, que de « servir les lâmes en leur inspiration ». Dès lors, le contraste le plus souvent statué ne peut être affirmé sans limitations et sans nuances.
S'en tenant encore au côté purement formel de la direction, dira-t-on que le directeur catholique, revêtu de dignité sacerdotale, reste plus distant que le pasteur, que, chez le premier, on sent davantage le prêtre, chez le second, l'homme ? C'est là, croyons-nous, une distinction trop peu fondée. Certes, il est des directeurs catholiques qui, comme Bossuet, font preuve d'une extrême réserve sur ce qui les concerne et semblent donner raison à des affirmations aussi tranchantes que celle-ci : « Le prêtre, en fait d'ouverture, reçoit et ne rend pas ; il a besoin, lui, de tout savoir ; de l'autre côté, non. Même il sied singulièrement au prestige de son autorité qu'elle s'enferme en quelque mystère impénétrable aux regards indiscrets. » (1). Comme celles de Bossuet, les lettres de saint Vincent de Paul sont sévères, austères, dépersonnalisées, si l'on peut dire. « Il parle peu de lui, même brièvement, quelquefois de sa santé, jamais de ses sentiments intimes. Aucun mot tendre ne se glisse sous sa plume. » (2).
Cette réserve ne saurait être, cependant, un trait distinctif de la direction catholique, car saint François de Sales n'en a point usé. Il faisait volontiers certaines confidences touchant sa propre vie spirituelle. C'est même cet abandon du saint, une certaine facilité à se livrer, qui fait aujourd'hui encore le charme de ses lettres après avoir été un des secrets de sa
(1) L. P. : L'art de la direction spirituelle, « Vie spirituelle », 1925, t. XII, p. 405.
(2) M. Cagnac : Les lettres spirituelles en France, t. I, p. 137.
â5S DIRECTION SPIRITUELLE ET PRÔTÈSTANTISMIB
direction (1). Il n'a d'aUleurs pas été sans imitateur. On a pu dire de Mgx Gay qu' « il voulait et savait se faire aimer » (2). D'autre part, s'il est vrai que la plupart des directeurs protestants ont tendance à se mettre de plain-pied avec leurs correspondants en évitant toute affectation d'autorité, s'ils font volontiers appel à leurs propres expériences, leur conférant, non point une valeur normative, mais une simple valeur de témoignage, il en est, cependant, qui s'entourent de la réserve d'un Bossuet. Qui ne connaît, par exemple, le mot de Calvin : « Vrai est que je n'aime pas à parler de moi » ? Et comment ne pas citer ici l'austère exhortation du pasteur Roser à Fallot : « Ne vous faites pas aimer » ? (3).
Si, laissant de côté l'aspect formel de la direction, nous envisageons ce qui en constitue la substance, nous nous garderons ici encore d'opposer de façon trop absolue une direction protestante qui s'en remettrait exclusivement aux inspirMions divines, à une direction catholique qui ferait appel à l'effort, à la volonté, à toutes les puissances de l'homme ; car s'il y a dans le catholicisme une direction qui exalte ainsi l'effort de culture personnelle et, par suite, le mérite de l'homme, il y a également, et nous l'avons montré, une direction qui s'en remet à la griâce et ajlfirme catégoriquement le primat du Saint-Esprit (4). C'est ainsi que l'on retrouve parfois des thèmes calviniens dans les lettres spirituelles catholiques, par exemple le thème de la souveraineté absolue de Dieu. Saint Vincent de Paul écrivait à l'un de ses fils : « Ressouvenez-vous, Monsieur, que vous avez Dieu avec vous, qu'il combat avec vous, et qu'infailliblement vous vaincrez. Le démon peut aboyer, mais pas mordre. Il peut vous faire peur, mais non pas du mal. » (5). Ne croirait-on pas entendre Calvin, lui qui alffirraait avec tant de force que Dieu tient Satan en bride et ne lui permet pas de dominer sur l'âme des fidèles ?
(1) Stir les confidences de saint François de Sales, cf. F. Vincent : Saint François de Sales, directeur d'âmes, p. 4^9.
(2) M. Gagnac : Les lettres spirituelles en France..., t. II, p. 28'6.
(3) M. BoEGNER : Tommy Fallot, t. II, p. 20, note. Cf. en revanche Ad. MoNOD : « Appliquons-nous par tous les moyens à nous faire aimer pour que nous soyons écoutés plus favorablement. » Adolphe Monod, t. II. Choix de lettres.,., p. 14&.
(4) Opposant la spiritualité salésienne à la spiritualité dominicaine, on a pu écrire de cette dernière qu' « elle insiste plus sur l'efficacité de la grâce divine à obtenir par la prière que sur l'effort humain de notre volonté. A ses yeux, la grâce est efficace par elle-même et non par le consentement qui la suit ». Le P. Bernabdot : La spiritualité dominicaine, librairie St-Thomas d'Aquîn, p. 57, in Vincent : S. François de Sales directeur d'âmes, p. 55, note. Cela n'a-t-il pas un accent calviniste ?
(5) Lettres, 2 vol., Paris, Dumoulin, 1882, t. I, p. 289.
La Matïquë dé là direction 269
Il ne faut donc pas opposer sans réserve et sans nuances — encore qu'il y ait, nous le verrons, du vrai dans une telle opposition — à une direction catholique exaltant l'effort et le mérite de l'homme une direction protestante seule respectueuse de la souveraineté de Dieu et de la grâce.
Si la direction catholique se manifeste ainsi sous des aspects multiples et, parfois, contradictoires, la direction protestante n'offre pas davantage, malgré ses apparences plus homogènes, ce caractère d'unité qui permettrait d'en préciser nettement les contours. Elle varie, elle aussi, avec les directeurs, chacun lui donnant sa nuance propre, la colorant du reflet de sa propre personnalité ou de sa propre théologie. C'est ainsi que le calvinisme tout entier se retrouve dans les lettres de direction de Calvin ; celles-ci sont comme l'illustration concrète et la mise en lœuvre pratique des doctrines de l'Institution.
Les lettres de Vinet reflètent de même les grands principes de son apologétique. S'adressant le plus souvent à des lames qui doutent, l'auteur des Discours essaie de les amener à se bien connaître elles-mêmes pour leur montrer ensuite l'accord profond qui existe entre l'Evangile et les besoins véritables du ciœur de l'homme. Ce oœur, il en fouille les profondeurs, il en met à nu les détresses, les nostalgies, les oppositions, les « contrariétés », pour saluer en Jésus-Christ la seule réponse possible à ces angoisses, le seul apaisement de toutes ces faims, la seule solution de ces contrariétés. L'Evangile est ainsi comme le relief qui s'adapte parfaitement au creux de l'iâme. Aussi Vinet conseille-t-il à ceux qui cherchent la vérité de commencer par connaître leur propre cœur (1), et il aboutit à cette formule hardie et paradoxale : « Croire en Dieu, c'est croire à son âme. » (2).
Félix Neff, moins original que Vinet, se montre tout imprégné de la théologie du Réveil lorsqu'il lutte avec les âmes pour les amener à la conversion. Il ne connaît en fait qu'un seul itinéraire, celui qui, selon l'expression qui lui est chère, du Sinaï conduit à Golgotha ; c'est dire que chacun devra gémir sous le poids de ses péchés, être plus ou moins longtemps travaillé et chargé avant d'arriver, par une crise brusque, à la joie de la délivrance : c'est le type méthodiste de conversion auquel Neff s'attache à peu près exclusivement. Il fait preuve de plus d'originalité dans les conseils qu'il
(1) A. Vinet : Lettres..., t. II, p. 219.
(2) A. Vinet : Lettres..., t. II, p. 92'.
â6Ô DmËCTÎÔN SPIRITUELLE ET iPROTÊStANTlSMË
donne aux âmes converties et où se manifeste son tempérament ardent d'évangéliste. Il les met immédiatement à l'œuvre et les pousse au. témoignage et à l'action missionnaire. C'est là ce qu'il y a de plus caractéristique dans la direction de Neff. Il écrit à une paroissienne nouvellement convertie, et c'est toute une méthode qu'il préconise : « Celui qui travaille à édijBer les autres s'édifie soi-même, et tout chrétien qui néglige le salut de ses frères expose aussi sa propre âme. » (1)
Louis Meyer, lui, est le champion de la discipline, de la règle, du lever matinal, de la prière et de la méditation méthodiques. On retrouve ainsi, dans sa direction un des traits dominants de son caractère, et sans qu'il aille jusqu'à préconiser le salut par l'effort, il n'oublie jamais la nécessité de l'effort et de la discipline personnelle pour le plein accomplissement de notre saint.
Adolphe Monod, fortement influencé lui aussi par le Réveil, nous offre dans les quelques lettres de direction qui parsèment sa correspondance, le type d'une direction essentiellement biblique. Non seulement il en appelle constamment aux grandes doctrines scripturaires, telles que les avait fixées le Réveil, mais il cherche dans la Bible la solution de tous les problèmes de conduite qui peuvent se poser. « A peine y a-t-il une règle de conduite qui ne se trouve pas dans la Parole de Dieu. » (2). Moins systématique que Louis Meyer qui fut son ami, il est cependant préoccupé d'ordre, de méthode dans la prière (3) insistant avec une force particulière sur la persévérance (4). De disposition iméLancolique lui-même, il recommande de ne
(1) A. BosT : Lettres de Félix Nefp, t. î, p. 418. Ailleurs, Neff réfute les objections de ceux qui voudraient se contentei' d'une sanctification égoïste {Lettres de direction spirituelle inédites, p. 37). Il use d'un apologue pour montrer aux Vaudois du Piémont la nécessité da témoignage chrétien (A. Bost : Lettres de F. Neff, t. II, pp. 338-339). Il y a là un thème qui revient sans cesse : « Il faut semer et metti'e la lumière sur le chandelier. » {Lettres de direction..., p. 39). « Loin de vous laisser détourner par le monde, tâchez plutôt d'en sauver quelque autre avec vous. » (Lettres de direction..., p. 44). L'action missionnaire est inséparable pour Neff de la sanctification, elle est la meilleure sauvegarde du chrétien.
<2) Adolphe Monod, t. II, p. 274. C'est ainsi qu'il voit, non sans quelque imagination, dans le texte Genèse II, 24, une confirmation biblique de la nécessité pour de jeunes ménages de ne pas s'installer au foyer de leurs parents. Il a été amené, d'ailleurs, à donner des conseils qui peuvent difficilement, même d'une façon détournée, se réclamer de l'autorité des Ecritures, témoignant par là de l'utilité d'une direction qui ne saurait être la simple application de textes bibliques. Cf. en particulier, t. ÎI, p. 213 (conseils à propos de la présence des domestiques au culte de famille), p. 215 (conseils à quelqu'un qui voulait vendre sa maison pour la raison qu'il s'y sentait trop attaché), p. 312 (conseils concernant un changement possible de situation...), etc.
(3) Adolphe Monod, t. I, pp. 211, 423, t. II, pp. 119, 123.
(4) Adolphe Monod, t. II, pp. 53, 425, 483.
pas s'abandonner à ses impressions, d'agir comme si l'on sentait et le sentiment suivra, d'obéir d'abord sans chercher avant tout la paix, et l'on trouvera la paix dans cette obéissance (1). Deux choses caractérisent la piété et par là même la direction d'Ad. Monod. Son. insistance sur la prière tout d'abord. Il fut un homme de prière, comme en témoignent les nombreuses élévations qui jaillissent spontanément sous sa plume interrompant le fil d-e son journal intime, parfois même le texte de ses lettres ; lesi conseils qu'il donne à cet endroit révèlent une richesse d'expérience personnell'e et une profondeur émouvante de « vie cachée avec le Christ en Dieu » (2). C'est ensuite l'accent mis sur l'action de griâces dans la vie et dansi la prière du chrétien ; il a lui-même chanté sa reconnaissance dans un cantique bien connu (3), et il a su l'exprimer encore au sein de la plus atroce souffrance, allant jusqu'à rendre grtâces pour la maladie qui le torturait (4).
Frommel essaiera de conduire les âmes; sur la voie de l'expérience morale et religieuse qui fut la sienne ; il voudra les amener à refaire avec lui sa propre route spirituelle et les acculera à ce grand acte d'abandon et d'absolu dépouillement de soi-même où l'on se laisse condamner et juger, mais pour renaître à la vie du sein de cette mort.
Tandis que Frommel se penche anxieusement sur le tragique de la destinée humaine, Henri Bois laisse plus simplement s'épanouir sa foi ; il est plus naturellement chrétien, si l'on peut dire, et sa raison suit son ctoeur qui l'incline spontanément à aimer le Christ et à vivre dans sa communion. Aussi sa direction est-elle plus rationaliste que celle de son ami Frommel, en ce sens qu'il cherche davantage à persuader, à trouver une formule qui satisfasse l'intelligence. Entre la raison et la foi, il croit la conciliation possible (5).
Il est difficile, quand on envisage la direction protestante sous ses formes multiples, d'y trouver une réelle homogénéité. L'un insiste davantage sur la souveraineté de Dieu, l'autre sur la liberté de l'homme ; l'un sur le devoir du témoignage,
(1) Adolphe Monod, t. I, pp. 215, t. II, p. 472. Il écrit : « Quand vous êtes bien disposée, cherchez Dieu ; quand vous êtes mal disposée, cherchez-le encore davantage », t. II, p. 156.
(2) Cf. Adolphe Monod, t. Il, pp. 51 et es., pp. 119, 326-327, etc..
(3) Louange et Prière, N° 298.
(4) Adolphe Monod, t. I, pp. 439, 449. N'avait-il pas recommandé « l'action de grâces même au plus fort de la fournaise » ? t. I, p. 91. L'action de grâces était devenue pour lui une attitude habituelle : « Ordinairement, une fois par jour, je fais une prière d'action de grâces, surtout quand je suis abattu », t. I, p. 212.
(5) Cf. G. BouTTiER : La direction spirituelle d'Henri Bois, « Foi et Vie », 1931, pp. 847 et ss.
l'autre sur la nécessité d'une discipline personnelle ; l'un sur l'expérience morale et le tragique des exigences de l'Evangile, l'autre sur l'harmonie qu'il constate entre cet Evangile et les besoins du ciœur, entre la Révélation divine et les légitimes aspirations de la raison humaine, sans que ces diverses tendances aient d'ailleurs rien d'exclusif. Et tandis que certaines affirmations catholiques nous paraissaient rejoindre les principes de la Réforme et le calvinisme lui-même, voilà certaines affirmations protestantes, sur la liberté de l'homme par exemple, ou sur les rapports entre la raison et la foi, qui se rapprochent de thèses chères à la Société de Jésus.
C'est qu'en fait, la direction spirituelle est un instrument auquel celui qui l'emploie donne seul toute sa valeur, et l'on pourrait concevoir — peut-être existe-t-elle ? — une direction spirituelle bouddhiste ou musulmane. La direction est un moyen d'action, par correspondance ou par conversation, d'une âme sur une !âme ; mais tout dépend de l'action que l'on cherche à exercer et de celui qui entend l'exercer. Le moyen n'est pas exclusivement catholique ; en soi, il n'implique aucune emprise cléricale, aucune abdication du jugement et de la conscience chez le dirigé. On a trop souvent confondu la direction spirituelle avec telle ou telle de ses manifestations. En réalité, elle est neutre, et elle peut être utilisée, soit dans un esprit catholique, soit dans un esprit protestant ; elle est comme un chenal pour arriver jusqu'à l'âme, un chenal dans lequel on peut faire passer tout le catholicisme ou tout le protestantisme, sans parler du tempérament plus ou moins humble ou impérieux, intellectualiste ou émotif, volontariste ou mystique, de celui qui dirige ; elle peut refléter toutes les variétés du protestantisme et toutes les diversités de la spiritualité catholique. C'est pourquoi confronter la direction catholique et la direction protestante est, en définitive, une tâche aussi complexe et délicate que celle qui consisterait à confronter catholicisme et protestantisme.
Avant d'envisager, dans un prochain chapitre, les différences que l'on peut néanmoins établir entre les deux directions, notons ici certains traits qu'elles ont en commun.
Nous retrouvons dans l'une et dans l'autre les trois modes de direction que nous avons distingués.
La direction morale, tout d'abord, celle qui résout des cas de conscience. Il semble que le protestantisme eût dû abandonner au catholicisme une forme de direction dont les excès sont à jamais marqués au fer rouge des Provinciales. Mais le pouvait-il vraiment ? La vie ne pose-t-elle pas sans cesse des problèmes de conduite ? Et à qui le fidèle, plus ou moinsi perplexe sur ce qu'il doit faire, demanderait-il conseil si ce n'est à son pasteur ? Celui-ci pourra-t-il refuser de l'éclairer ? Il est des cas où il doit savoir parler, dire, si blessantes soient-elles pour l'homme naturel, les exigences de l'Evangile. C'est un « il faut », précis et formel, que bien des âmes attendent, en des heures critiques, à certaines croisées de chemin.
Qui contesterait d'ailleurs que cette direction morale puisse être en harmonie avec les principes protestants, quand on voit Calvin lui-même la pratiquer sans hésiter et trancher avec autorité de véritables cas de conscience ? Il délie la duchesse de Ferrare du serment qu'elle avait fait à son mari mourant de ne plus entretenir de correspondance avec le réformateur. C'est là, lui dit-il, « un viœu de superstition », semblable au serment d'Hérode ; et Calvin l'assure de l'absolution de Dieu (1). Il impose au seigneur de Crussol, chevalier d'honneur de la reine-mère, l'obligation de ne pas accompagner la reine aux cérémonies du culte catholique. Un autre aurait pu, au contraire, calmer ses scrupules, en invoquant le devoir d'état et les services qu'un homme en sa situation pouvait rendre à la cause réformée. Calvin écarte ces prétextes. C'est sur la voie âpre et diîffîcile de la fidélité à tout prix, et, s'il le faut, du sacrifice, qu'il essaie de conduire cette âme, « Vous n'entendez pas, lui dit-il, de vous déguiser comme nageant entre deux eaux. » Une telle attitude donnerait scandale aux enfants de Dieu et serait le triomphe des ennemis de la religion (2). A d'autres, en dépit de tous les sacrifices attachés à un exil volontaire, il conseille la sortie de France comme la seule issue possible à une situation inextricable de compromis et de lâcheté.
On le voit par ces quelques exemples, Calvin est bien directeur de conscience dans le sens vrai du terme : il conseille, il tranche des questions épineuses, il lève des scrupules, il
(1) Calvin : Lettres françaises, t. II, p. 338. Par des considérations analogues Ad. Monod délie un de ses con-espondants de la promesse faite lors de son mariage d'élever ses enfants dans la religion catholique. Cf. Adolphe Monod, t. II, Choix de lettres..., pp. 199 et ss.
(2) Calvin ; Lettres françaises, t. II, p. 525.
absout, et désigne à tous le chemin austère, souvent héroïque, du devoir. Tout dépend, en définitive, de l'esprit que l'on apporte à cette direction ; on peut montrer le chemin des cimes, ou, au contraire, employer toutes les ressources de son imagination et de sa dialectique à découvrir des sentiers faciles. Nous nous garderons de laisser croire que l'on puisse, d'une façon générale, caractériser la direction catholique par cette attitude de facilité. Les directeurs de conscience dignes de ce nom, qu'ils soient protestants ou catholiques, ont toujours exigé des lâmes le parti héroïque, celui tout au moins de la fidélité chrétienne, et ont essayé de les conduire sur les sommets. Reconnaissons, cependant, que cette direction morale, qui résout des problèmes de conduite pratique, est relativement peu fréquente du côté protestant.
Plus répandue, en revanche, est la direction que nous avons appelée intellectuelle. Tous les directeurs, tant catholiques que protestants, ont été amenés à aider des iâmes en proie au doute et qui cherchaient à tâtons un chemin vers la vérité. C'est ici que la direction reflète l'apologétique et la dogmatique du directeur et de son Eglise, et c'est ici, peut-être, que l'on pourrait opposer le plus fortement la direction protestante et la direction catholique, dans la mesure même où s'opposent protestantisme et catholicisme.
Le protestant fera plus volontiers appel à l'expérience intime ; avec Vinet, il essayera de montrer l'accord qu'il y a entre les besoins vrais du ciœur humain et l'Evangile, et conclura de cet accord à la vérité de cet Evangile ; ou bien, comme Frommel, il s'efforcera d'amener les iâmes à cette attitude fondamentale d'abandon, de dépouillement et de mort à soi-même, d'où jaillissent, comme par une sorte de choc en retour, la certitude et la vie; ou encore, avec Henri Bois, il essaiera de répondre aux problèmes, d'expliquer, dans la mesure où une explication s'aperçoit ou s'esquisse, postulant l'accord ultime de la raison et de la foi, tout en insistant sur le contact à garder avec le Christ ; peut-être en appellera-t-il simplement à la Bible comme à la norme suprême devant laquelle il faut incliner sa raison.
Le catholique, lui, s'en rapportera plutôt au magistère du Saint-Siège, à la valeur de la tradition, à l'objectivité d'une révélation dont l'Eglise est l'interprète infaillible. Il exigera la soumission plus encore qu'il ne discutera, et verra, dans c-ette attitude fondamentale d'une raison humiliée et soumise
avant toute réponse rationnelle aux problèmes de la pensée, l'acte initial, la grande épreuve de renoncement à soi-même qui est à l'origine même de la foi (1).
C'est ainsi que la direction se fera la servante, tantôt de l'apologétique externe et tantôt de l'apologétique interne ; elle invoquera l'expérience, la Bible ou la tradition ; elle essaiera d'apporter une explication rationnelle ou réclamera une soumission inconditionnée de la raison. La suivre dans toutes ses démarches, ce serait reconstituer avec elle, et jusque dans leurs diverses nuances, une apologétique et une dogmatique réformée, luthérienne ou catholique, suivant les cas, sans parler de l'ecclésiologie et de la dévotion elle-même.
Toutefois, en dépit de ces différences essentielles, nous ne pouvons nous empêcher de relever des traits frappants de ressemblance, surtout quand, quittant le plan intellectuel et dogmatique, nous passons à un plan plus psychologique et plus directement religieux.
Ainsi, directeurs protestants et directeurs catholiques développent à l'envi, pour encourager les âmes troublées, le mot du Christ à Pascal dans le Mystère de Jésus : « Console-toi ! Tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais trouvé. » « Le désespoir semble vous meurtrir. Sachez, écrit le P. Rigoleuc, que nous n'en avons jamais moins de sujet que quand Dieu permet que nous en soyonisi plus fortement attaqués. » (2). Dans le même sens, Louis Meyer écrivait à une de ses filles spirituelles : « C'est sa grâce qui produit en nous le sentiment de l'absence de la grâce, et votre trouble même est le gage de la paix qu'il veut vousi donner* » (3). Et Frommel : « Le doute même que vous nourrissez à l'égard de Dieu est un germe de foi. Autrement, comment douteriez-vous ?... Vous doutez, donc vous croyez. » (4).
(1) Ce n'est pas à dire que la direction catholique ne fasse pas appel, elle aussi, à l'expérience, mais à une expérience en quelque sorte postérieure à la foi, une expérience que l'on pourrait dire d'assimilation. Cf. en particulier, P, Lippërt : Cœurs inquiets. Dans la lettre intitulée : Doute et foi, il écrit : « Un homme tel que vous ne peut sans en souffrir cruellement recevoir du dehors un bloc massif de vérités toutes faites, qu'il se fera une loi d'accepter sous leur forme rigide et inflexible. Il éviterait cette souffrance si, de ces énoncés abstraits et impersonnels, il faisait sa vérité concrète tt vivante, » Et Lippert explique qu'un dogme est une réalité à la fois rigide et plastique, susceptible de s'harmoniser à plusieurs formes de pensée ; il faut le faire passer dans la vie intime de notre esprit et de notre cœur sous la foi'me qui répond le mieux à notre mentalité et à l'ensemble de nos habitudes intellectuelles. P. 155.
(2) M. Cagnac : tes lettres spirituelles en France, t. I, p. 1&7.
(3) h. Meyeb : Lettres et fragments de sermons, p. 132.
(4) G. Frommel : Lettres et pensées intimes, p. 62.
Un autre de ces thèmes communs à la direction tant catholique que protestante, c'est le conseil donné aux âmes en proie au doute d'accomplir fidèlement les humbles devoirs de la Yie quotidienne jusqu'à ce que la lumière se fasse, car c'est seulement sur la voie de l'obéissance que l'on peut s'attendre aux illuminations divines. C'est ainsi que saint Vincent de Paul arrache Mlle Le Gras à ses troubles et à son désespoir. Attirée vers le cloître avant son mariage, elle est ressaisie, devenue veuve, par ses rêves de jeunesse. M. Vincent la détourne d'elle-même et la donne à l'action extérieure ; il la charge de surveiller la première Confrérie de charité établie à Paris, sur la paroisse de Saint-Sauveur, et les Confréries qui furent successivement créées dans les autres quartiers. Il avait compris que le plus sûr moyen d'arriver à Dieu, c'est de travailler pour lui. 11 en use de même avec Mme de Gondi et la débarrasse de ses scrupules en la tournant vers les œuvres de charité à l'égard des pauvres. Avec la même sagesse, un pasteur anglais recommandait à quelqu'un qui lui avait confessé ses doutes de lire l'évangile de Jean, en même temps qu'il lui remettait une liste de visites charitables à faire. On trouve, dans les lettres de Louis Meyer et d'Henri Bois, les mêmes exhortations à la fidélité et au service, alors même qu'on chemine en obscurité. On sait que Louis Meyer engagea souvent, dans la Société des amis des pauvresi qu'il avait fondée, desi âmes de bonne volonté, mais hésitantes et troublées, et ce travail désintéressé au service des autres et au service de Dieu fut, dans bien des cas, l'occasion de véritables conversionsi (1).
A côté du doute, la souffrance nous offre un autre exemple de ces thèmes communs. Tous les directeurs spirituels ont eu affaire à des âmes souffrantes, et tous, avec des nuances, leur ont apporté des consolations semblables. Il est vrai que le protestant cherchera, plus que le catholique, une théorie explicative qui jette quelque lueur dans l'obscurité du problème. Frommel, à la suite de Renouvier, de Sécrétan et d'Origène, s'arrêtera à la notion d'une chute précosmique, survenue dans un monde transcendant, et verra là la seule possibilité de rendre compte du monde actuel (2). H. Bois enverra à ses
(1) Cf. Louis Meyer, sa vie et son œuvre, pp. 143 et ss. C'est par le moyen de la Société des Amis des Pauvres que John Bost, le futur fondateur des Asiles de La Force, fut arraché à sa carrière musicale et conduit à consacrer toute sa vie à Dieu et au service de ses frères.
(2) G. Frommel : La vérité humaine, t. III, ch. III : Le problème du mal. L'hypothèse biblique de la chute, Neuchâtel, Attinger, 1915.
correspondants son étude sur Le Problème du mal où il explique par la liberté humaine et les postulats de cette liberté la souffrance qui est dans le monde. Il n'attache pas, d'ailleurs, une importance exagérée à ses explications et fait porter tout le poids de sa direction, non pas tant sur l'attitude intellectuelle que sur l'attitude religieuse de confiance et d'abandon qu'il convient d'avoir à l'heure de la souffrance (1). Les uns verront, avec Calvin, dans toute souffrance, comme dans tous les événements de leur vie, une expression précise et particulière de la volonté de Dieu, et affirmeront : Dieu l'a voulu ! C'était le cas d'Adèle Kamm qui trouvait dans cette certitude une consolation et une force au sein d'atroces souffrances, en même temps qu'elle exerçait autour d'elle, dans cet esprit, un véritable ministère de direction (2). D'autres, au contraire, comme Mme Th. Flournoy, ne trouveront d'apaisement qu'à se persuader que Dieu ne l'a pas voulu, que, comme l'alffirme Jésus dans la parabole de l'ivraie : « C'est un ennemi qui a fait cela. » Les catholiques seront, eux, résolument calvinistes et verront dans toute souffrance, quelle qu'elle soit, l'iœuvre de la Providence. Mais ces divergences intellectuelles s'effacent devant la certitude qui éclaire toujours la souffrance chrétienne : « Toutes choses concourent au bien de ceux qui aiment Dieu. »
Aussi tous les directeurs parlent-ils de résignation, et, mieux encore, de confiance ; ils aident ceux qui souffrent à découvrir dans leurs souffrances les bénédictions cachées, ils affirment par là-même que la souffrance n'est pas vaine, qu'elle peut faire lever dans les âmes de riches moissons spirituelles. Certains insistent sur le fait que la souffrance est un châtiment, mais pour ajouter aussitôt que c'est par amour que Dieu châtie, et derrière cette image forcément inadéquate, ils auront en vue — et cela seul est essentiel — la valeur pédagogique de la souffrance et son rôle éducateur. On insiste, en effet, sur le dépouillement que Dieu opère par la souffrance, sur la simplification que celle-ci peut réaliser dans une vie, faisant apparaître en pleine clarté les vraies hiérarchies, sur le détachement qu'elle inspire à l'égard du monde, l'humilité qu'elle implique. Elle nous brise, mais ne faut-il pas briser le vase pour que s'exhale le parfum ? Si bien qu'au lieu de maudire la souffrance, certains directeurs y ont vu la loi même du progrès et l'ont exaltée, non point comme une ennemie
(1) Henri Bois : Lettres de direction..., t. I, pp. 93, 212-213.
(2) Cf. Paul Seippel : Adèle Kamm, Paris, Fischbacher, 1912.
avec laquelle on se collette, mais comme une amie qui nous montre le ciel (1). Surtout, la souffrance apparaît comme un moyen de communier avec l'Homme de douleur ; elle nous rapproche de lui. Voilà pourquoi le chrétien peut parler de croix à Toccasion de sa souffrance. Dans cette pensée sont réunies et confondues à la fois sa souveraine consolation dans la souffrance : il souffre avec le Christ, et la souveraine vertu de la souffrance : il souffre comme le Christ ; par elle il lui devient semblable (2).
Mais il ne suliïit pas que la souffrance ait une utilité égoïste : elle est une prédication ; elle a une valeur d'exemple et de témoignage. Tous les directeurs exaltent cet apostolat par la souffrance, ce rayonnement contagieux d'une souffrance acceptée dans l'esprit du Christ et unie à la sienne. Sans doute, les interprétations ici diffèrent ; sur le plan intellectuel, des divergences s'accusent ; c'est que, du. côté catholique, on fait intervenir la notion de mérite. Celui qui souffre en chrétien acquiert ainsi des mérites, et des mérites réversibles ; il peut avoir, par suite, le sentiment de collaborer par sa souffrance à la rédemption du monde, et il y a là une pensée incontestablement exaltante. Le protestant, lui, ne croit pas au mérite, et moins encore à la réversibilité des mérites ; mais il croit à la solidarité, une solidarité qu'il n'étale pas sur le plan quantitatif, mais qui lie les âmes les unes aux autres, si bien que toute âme qui s'élève attire, au cours de son ascension, dans ce sillage de l'Esprit, d'autres âmes après elle, par des répercussions qui nous demeurent cachées. La véritable influence d'une vie peut se manifester dans le silence, là où expirent les paroles et où cesse toute action matérielle, ce silence de la souffrance qui est une intercession. Dès lors, ne peut-on pas offrir à Dieu, pour le salut des âmes, sa souffrance aussi bien que son labeur, sa prière et sa vie tout entière ? Dans ces profondeurs de la vie spirituelle, par delà les mots et les systèmes différents, se rencontrent directeurs protestants et directeurs catholiques.
(1) « Dieu a placé les douleurs de distance en distance dans la vie pour nous indiquer la route du ciel. » Lamennais : Lettres à la baronne Cottu, Paris, Perrin, 1910, p. 94.
(2) « Lorsque nous considérons que tout ce que nous souffrons est un trait de ressemblance avec notre Sauveur et que nous lui ressemblons d'autant plus que nous souffrons davantage, n'est-il pas vrai que la douleur est changée ?... Et quel est celui, si abattu soit-il, qui ne soit soutenu par la pensée : c'est comme mon Sauveur ! c'est un trait de ressemblance avec lui. J'unis ma croix à sa croix et mes souffrances à ses souffrances ? » Les Adieux d'Adolphe Monod, Paris, 1856, p. 49,
LA PRATtOUË DÉ LA DIRECTION ^69
Toutefois, la notion même de mérite a pu conduire à rechercher la souffrance pour la souffrance même, à l'exalter « comme un divin remède à nos impuretés » ; de là certaines mortifications recommandées parfois, et pratiquées, non point comme un exercice pédagogique destiné à fortifier la volonté, mais à cause du seul mérite de la souffrance. N'est-ce pas pour offrir à Dieu le sacrifice d'une affection qui lui était chère que François de Sales, après douze années d'intimité, rompit lui-même cette unité spirituelle avec la mère de Chantai, unité qu'ils avaient établie entre eux par une sorte de pacte saint « pour se porter à Dieu » ; drame de renoncement, véritable crucifixion de l'âme qu'il faut savoir accepter en chantant. Il écrit à la sainte ainsi dépouillée : « Que seulement vous chantiez si vous pouvez, doucement, le cantique de vostre nudité ! » (1). Un directeur protestant ne serait sans doute pas allé jusque-là, à moins qu'il n'eût vu quelque cause de tentation jusque dans cette communion d'âme. Peut-être François de Sales a-t-il voulu, non point tant rechercher la souffrance pour elle-même, que, sur le seuil de l'éternité, accomplir un acte de suprême détachement. Quoi qu'il en soit, il y a parfois, dans le catholicisme, un appétit de souffrance qui ne se retrouve pas, tout au moins au même degré, dans le protestantisme. Comment oublier que saint François d'Assise, en dépit de la poésie qui auréole son nom et sa légende, s'est attaché à exciter dans les âmes l'amour de la souffrance en union avec Jésus crucifié ? Il sulffit d'avoir visité par un jour de froid et de vent le pauvre ermitage des carcerî perdu dans une gorge du Subasio, pour découvrir ce qu'impliquait d'héroïsme, de souffrance recherchée et de crucifiement quotidien la vie des premiers franciscains. Il y a là un trait de la piété catholique qui a toujours persisté, sous une forme ou sous une autre ; et tantôt les directeurs exalteront cet idéal ascétique, tantôt, au contraire, suivant les cas ou suivant leur pente personnelle, ils modéreront ces désirs de mortification et cette nostalgie de la croix. Mais en dépit de ces différences, ce qui nous frappe, c'est la communauté de vue et de direction dans la grande question de la souffrance. Les lettres spirituelles, qu'elles soient catholiques ou protestantes, nous offrent des pages qui sont tout simplement chrétiennes et où tous les chrétiens, à quelque confession qu'ils appartiennent, peuvent trouver un aliment pour leur foi, une consolation et une force dans leursi épreuves.
(1) Lettre à la mère de Chantai, 19 iwai 1(>16, Œuvres, t. XVII, p. 217.
270 DIRECTION SÏ^IRITÛËLLÊ ET PîlOTËSTAlSfTÎSMÊ
De la direction intellectuelle, nous en sommes venus, par une pente naturelle, à la direction proprement religieuse. A la réserve des différences que nous signalerons plus loin, relevons ici encore, dans ce domaine de la vie profonde, les traits de ressemblance entre direction catholique et direction protestante.
C'est d'abord la même sollicitude, le même amour des iâmes chez les directeurs. Rien de factice, d'artificiel, dans cet intérêt témoigné, non seulement aux grands mouvements de la vie religieuse, mais encore aux plus humbles détails de l'existence quotidienne. Cette paternité spirituelle que revendiquent les directeurs n'est pas un vain mot. Leur direction, alors même qu'elle devient autoritaire, jaillit, non pas de la préoccupation d'exercer un magistère quelconque, mais d'une ardente charité. Tous les vrais directeurs reprendraient à leur compte le mot de l'apôtre : « Mes petits enfants pour qui je souffre les douleurs de l'enfantement, jusqu'à ce que Christ soit formé en vous. » (1).
Relevons encore cette humilité déconcertante, qu'elle ise rencontre chez un Mgr d'Hulst ou chez un Henri Rois, voire chez un Rossuet. Ces hommes, par ailleurs si occupés, n'hésitent pas à consacrer un temps précieux à correspondre avec des jeunes filles parfois sans grande culture ou avec une siœur Cornuau, et cette humilité est telle qu'ils n'ont pas l'impression de faire quoi que ce soit d'extraordinaire. Vraiment, quand on découvre, à la lecture des lettres de direction, les efforts et le temps consacrés à une seule iâme, toute la science, toutes les richesses spirituelles qui sont ainsi dispensées à pleines mains à des esprits parfois peu faits pour les apprécier pleinement, la tentation surgit de parler de généreux gaspillage, mais on se rend compte que, pour les directeurs chrétiens, et pour les plus grands, une âme, une seule âme, si humble et si obtuse soit-elle, vaut plus qu'un monde. La direction jaillit ici du sentiment de la grandeur et, en même temps, de la misère humaine ; elle est un témoignage rendu à la suprême dignité de l'âme.
Avec l'humilité va de pair la patience. Les vrais directeurs savent se pencher sur les lentes germinations et attendre les moissons tardives. Ils répètent sans se lasser les mêmes choses ; ils soutiennent, au cours de luttes qui se prolongent, les âmes qui se sont confiées à eux ; ils écoutent, avec une sympathie qui ne se dément pas, les confidences et les aveux ;
(1) Galates IV, 19.
LA PiftATlQUË DE LÀ DIÏIÉCTION 271
rien né leur paraît inutile ou mesquin ; ils s'intéressent à tout ; ils ont toujours le temps ; ils donnent l'impression que rien pour eux n'existe au monde que l'âme qui les réclame. Qu'ils labourent ou qu'ils sèment, c'est toujours avec espérance.
Surtout, ils intercèdent. Ils le disent parfois, mais ne le diraient-ils pas qu'on le sentirait à la ferveur de ces lettres méditées en la présence de Dieu. C'est ainsi que l'on a pu écrire du Père Ravignan que « la direction n'était pour lui qu'une prolongation de la prière » (1). Et ce qui est vrai de l'un est vrai de tous. Il n'est aucun de ces bons jardiniers de l'âme qui ne compte avant tout sur la pluie et le soleil de Dieu.
Indiquons encore ici quelques thèmes communs.
Les maîtres de la vie spirituelle, tout en insistant sur la nécessité de la prière, en reconnaissent les difficultés. Ils ont noté, avec beaucoup de perspicacité, les distractions, les vagabondages de l'imagination. Tout cela ne saurait être une raison de se décourager et d'abandonner la prière. Ce sont là, disait saint François de Sales, « comme mouches et moucherons qui viennent passer devant nos yeux, et tantôt nous piquer sur la joue, tantôt sur le nez ; la meilleure résistance qu'on leur puisse faire, c'est de ne s'en point tourmenter » (2). Dans le même sens, le pasteur Fosdick, de New-York, déclare que, si l'on ne peut pas prier comme on veut, il faut prier comme on peut (3). Bossuet, parlant de la prière vocale, écrit qu' « il faut la commencer si on ne peut l'achever, et avoir la volonté de la faire si l'on n'en a pas l'effet » (4). Il y a en tout cela des conseils de sagesse inspirés par une profonde psychologie (5).
A côté de ces indications générales, on trouve encore dans les lettres spirituelles, aussi bien catholiques que protestantes, des directions plus précises concernant l'oraison vocale (ou jaculatoire). Saint François de Sales insistait sur « ces courts, mais ardents élancements du ciœur », plusieurs fois
(1) m;. Cagnag : Les lettres spirituelles en France, t. II, p. 2'51'.
(2) Introd. à la vie dévote, IV, vin.
(3) FoSDiCK : The meaninq of prayer, Association Press, New- York, 1917, p. 82.
(4) Bossuet : Correspondance, t. VJI, p. 311.
(5) L'abbé Arnaud d'Agnel et le D"" d'Espiney ont montré le parallélisme entre certains conseils de direction et certaines méthodes de psychothérapie, en particulier pour amener le sujet à fixer son attention et à concentrer sa volonté. Cf. Direction de conscience. Psychothérapie des troubles nerveux, ch. VII-X.
%12 DIRÉCTIÔK SPIRITUELLE iÉf PROtËSTÀNTÏSMË
répétés au cours de la journée, qui transforment en de véritables prières nos soupirs et plaintes inutiles et ces multiples « mon Dieu ! » dont, si souvent, on émaille sa conversation (1). Fénelon, après avoir conseillé à Mme de Gramont de sauver pour la méditation le plus possible de ses matinées, ajoutait : « L'après-dînée elle-même est trop longue pour ne reprendre point haleine... Il faut mettre à profit tous les petits moments, quand on attend quelqu'un, quand on va d'un lieu en un autre, quand on est avec des gens qui parlent volontiers et qu'on n'a qu'à laisser parler ; on élève un instant son cœur à Dieu et on se renouvelle pour la suit© de ses occupations. » (2). Henri Bois, de son côté, conseillait de faire des actes de foi, aiffirmations brèves, capitales, le plus souvent en forme de prières. « L'affirmation, disait-il, est un acte de volonté qui, quoi qu'il en soit du sentiment, a une valeur, une influence énorme sur nous-mêmes. » (3).
Saint François de Sales a insisté encore sur la nécessité de trouver un centre d'attention pour fixer notre volonté et « faire reverdir nos bons propos ». Il a eu cette trouvaille exquise du bouquet spirituel, ces quelques fleurs cueillies au cours de la méditation matinale : image, formule frappante, mot d'ordre, et que l'on porte en quelque sorte sur soi tout le long du jour pour raviver en sa conscience les réflexions et les résolutions de l'oraison (4). Avec une sage psychologie, Henri Bois conseillait également de donner chaque matin à sa pensée un centre de ralliement, verset de la Bible, strophe de cantique, parole de quelque grand chrétien et, au lieu de laisser, dans la journée, l'imagination vagabonder et rêver, d'en revenir à ce thème fondamental, d'en faire une force d'attraction et de cristallisation pour arrêter et fixer le cours mobile de nos idées (5),
(1) Introd. à la vie dévote, II, xii, Œuvres, t. III, p. 96.
(2) Correspondance de Fénelon, 11 vol., Paris, Ferra jeune, 1827, t. VI, pp. 256, 217. De même Bossuet : « Se dire souvent à soi-même avec Jésus : O mon âme ! O âme chrétienne, si tu savais le don de Dieu ! Si tu savais ce que c'est de l'aimer, de le goûter jusqu'à se dégoûter de soi-même 1 Se répéter souvent : Si tu savais ! si tu savais I avec un Secret gémissement qui demande à Dieu de savoir, en goûtant aussi cette eau vive qui rejaillit jusqu'à la vie éternelle. » Lettre à la sœur Cornuau. Correspondance, t. IV, p. 103.
(3) H. Bois : Lettres de direction, t. II, pp. 166-167.
(4) Introduction à la vie dévote, II, vu, Œuvres, t. III, p. 83.
(5) H. Bois : Lettres de direction, t. II, p. 37.
Les textes moraves, avec un ou deux versets bibliques pour chaque jour et une strophe de cantique, l'agenda de « La Cause » avec sa pensée quotidienne répondent à cette préoccupation et nous offrent tout fait le bouquet de saint François de Sales.
La MlATIQUE DE LÀ DIJRECTION ^73
Un autre thème commun souvent traité est celui du rythme affectif dans la vie spirituelle. Après des moments d'enthousiasme où tout apparaît facile, c'est une brusque défervescence, une période de sécheresse et d'aridité, ce sont les nuits dont ont parlé les mystiques, et la tentation de découragement est alors toute proche. Tous les directeurs ont eu affaire à des âmes troublées par ces alternatives de joie et de tristesse, de ferveur et de dépression, et tous ont enseigné que l'essentiel est alors l'orientation inflexible de la volonté ; il ne s'agit pas de sentir, mais de vouloir et de marcher en cette obscurité par la foi nue (1). Les ferveurs, les joies sensibles, sont une griâce qu'il faut accepter avec reconnaissance quand Dieu nous l'accorde ; et il semble l'accorder surtout aux commençants, pour faciliter, semble-t-il, leurs premiers pas dans la vie chrétienne ; mais un moment vient, presque inévitablement, oii ces soutiens sensibles font défaut ; il s'agit de triompher alors de cette épreuve et de rester fidèle en l'absence de toute consolation. L'hiver, en dépit des apparences, n'est pas moins utile aux arbres que l'été ; le sarment n'en est pas moins attaché au cep, alors même qu'il ne sent pas frémir en lui le jaillissement de la sève (2).
La direction aboutit icK au grand thème de l'abandon à Dieu, thème que l'on retrouve chez tous les directeurs chrétiens, et que nul n'a développé avec plus de force que Calvin, car ce thème est le corollaire immédiat de la grande doctrine de la souveraineté de Dieu (3). Il faut accepter avec confiance les vicissitudes de nos vies comme venant de Dieu lui-même, la santé et la maladie, la prospérité et l'infortune, la persécution et la mort. C'est ce que Calvin ne cesse de redire, en
(1) Sur le rôle de la volonté, cf. en particuliei' Mgr Dupanloup : « Il n'y a qu'une chose nécessaire, ce n'est pas de sentir plus ou moins de joie, plus ou moins d'amour pour Notre Seigneur, c'est de vouloir, c'est d'être fidèle, obstinément fidèle. » Lettres de direction sur la vie chrétienne, Paris, Lethielleux, 1905, p. 47. Cf. aussi H. Bois : « Ne soyez pas l'esclave des hauts et des bas de vos sentiments. Soyez virile, cultivez votre volonté. » Lettres de direction, t. II, p. 35.
(2) Ces considérations sur le rythme affectif sont fi'équentes et unanimes chez les directeurs. Nous nous bornerons à signaler sur ce sujet la première des visites charitables du pasteur Drelincourt : Consolation pour le fidèle qui doute de son salut parce qu'il n'a pas les sentimerts de la grâce de Dieu ni les mouvements de son esprit d'adoption tels qu'il les avait eus autrefms. Si l'on a pu dire mieux, on n'a jamais dit autre chose.
(3) Dans le catholicisme, il semble que ce soit le P. de Caussade qui ait été le théoricien de l'abandon à Dieu. Il a écrit un traité sur L'abandon à la Providence divine, et des lettres qui ne sont que l'application du traité. Cf. M. Cagnac : Les lettres spirituelles en France, t. II, pp. 4.3
et ss.
274 DmECTION SPIRITUELLE ET PRÔtESTANTlSME
particulier aux prisonniers et aux martyrs (1) ; les causes secondes ne comptent pas ; il n'y a pas lieu de s'irriter contre les hommes ; c'est Dieu, en définitive, qui appelle à souffrir et à mourir. Et de même qu'il faut savoir accepter les événements extérieurs de sa vie, il faut savoir en accepter les peines morales, les sécheresses, les aridités, les nuits. Le grand secret est celui de la confiance et de l'abandon. « Tous les directeurs, écrit Mgr Cagnac, reconnaissent que l'apaisement de toutes les douleurs morales se fait dans l'abandon à la volonté de Dieu... Puisque rien n'arrive sans la volonté de Dieu et que tout est prévu, ne nous agitons pas... L'abandon à la volonté d€ Dieu est la source de la paix. » (2).
Sans doute, cet abandon pourrait aboutir à une sorte de passivité destructrice de toute action. C'est là une déviation contre laquelle précisément les directeurs mettent en garde les âmes trop facilement passives, tandis qu'ils exhortent à l'acceptation et à la soumission les âmes ardentes et révoltées.
Une application pratique de ce grand thème de l'abandon se trouve dans la patience que nous devons avoir à l'égard de nous-mêmes, dans cette nécessité de nous accepter nousmêmes en attendant que se parachève en nous l'œuvre de la grâce. Compter avec le temps est aussi une manifestation de notre abandon à Dieu, pourvu que nous demeurions dans le rayonnement de son Esprit. « Ne voyes-vous point, disait saint François de Sales, que l'on n'esnionde point les vignes à coups de coignée ? J'ay veu telle pièce de sculpture que le maistre a maniée dix ans avant qu'elle fust parfaite, et n'a jamais cessé d'en lever avec le ciseau et le burin et petit à petit, tout ce qui empeschait la juste proportion. » Et il conclut : « Non, sans doute, il n'est pas possible d'arriver en un jour où vous aspirez. » (3).
De fait, il y a un certain orgueil à vouloir, d'un coup, parvenir à la perfection ; il est telle souffrance provoquée par nos fautes et nos chutes qui n'est faite que d'amour-propre blessé, de présomption déçue, d'humiliation personnelle, et non pas d'humilité et de repentance ; il convient alors, bien plutôt que de s'impatienter contre soi-même, de s'accepter soi-même en toute humilité. C'est ce mot admirable de Françoisi de Sales : « Encore que je me sente misérable, je ne m'en
(1) Cf. les lettres de Calvin aux cinq escholiers de Lyon, aux martyrs de Chamhéry, à Richard le Fèvre, eic.
(2) M. Cagnac : Les lettres spirituelles en France, t. Il, pp. 409-410.
(3) Lettre à Mme de Limojon, 28 juin 1605, Œuvres, t. XIII, pp. 58-59.
trouble point et quelquefois j'en suis joyeux, pensant que je suis une vraye bonne besoigiie pour la miséricorde de Dieu. » (1). Joie paradoxale certes, mais par laquelle s'exprime bien cette attitude de confiance et d'abandon à Dieu qui est une attitude chrétienne fondamentale. N'est-ce pas là, en même temps, la mise en lœuvre de cette grande loi psychologique qui veut qu'une attitude réceptive, faite de calme, de confiance et de paix, soit plus féconde qu'une attitude désespérément tendue vers la sainteté et qui se noue, en quelque sorte, dans cet effort même, se rendant incapable d'atteindre ce qu'elle poursuit si âprement ?
L'humilité reste d'ailleurs l'une des exhortations les plus fréquentes de nos directeurs. Se dépouiller soi-même, s'anéantir soi-même, ne pas compter sur soi, tout demander, tout attendre, tout recevoir sachant que l'on n'a rien, sont des conseils courants. « Devenez petite, mais très petite ! », écrit Bossuet à Mme de la Maisonfort (2). Et L. Meyer trouvait ce mot exquis, digne de saint François de Sales : « Faites-vous bien petite, bien rien du tout! » (3).
Il serait facile de continuer cette énumération des thèmes communs ; mais leur étude exhaustive serait inutile. Il nous suffit d'avoir montré que, dans la mesure où le mot chrétien implique un même patrimoine et un même comportement, c'est ce patrimoine et ce comportement que l'on retrouve dans les lettres de direction ; c'est la vie profonde de l'âme dans le Christ qui s'y manifeste ; ce sont les mêmes difficultés, les mêmes obstacles, les mêmes révoltes de l'homme naturel qu'il s'agit de signaler, les mêmes victoires qu'il faut aider à remporter ; c'est la sainteté qui demeure le but unique vers lequel, par des chemins divers, on s'efforce de conduire les âmes.
Comparant, comme nous le faisons, direction protestante et direction catholique, il nous fallait indiquer combien elles ont de points communs et délimiter, en quelque sorte, le terrain où elles se rencontrent et peuvent se donner la main, avant de passer aux différences qui les distinguent et, souvent, les opposent.
(1) Lettre à la baronne de Chantai, U mars 1608, Œuvres, t. XIII, p. 366.
(2) Lettre du 2/f juin 1697. Correspondance, t. VIII, p. 277.
(3) L. Meyer : Lettres et fragments de sermons..., p. 83.