‹ Direction spirituelle et protestantisme [microform] étude sur la légitimité d'une direction protestanteChapitre 21 sur 43 · CHAPITRE XI Les dî£Férences essentielles · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI Les dî£Férences essentielles

En dépit des thèmes communs que nous avons relevés, le protestant, quand il lit la littérature de direction catholique, a le plus souvent l'impression d'être plongé dans un autre climat spirituel que le sien. S'il est des pages qui pourraient être assimilées telles quelles, d-es remarques d'une profondeur psychologique dont il ne peut manquer de reconnaître la vérité, voire des exhortations et des conseils qu'il aurait tout profit à faire siens, il se heurte cependant là à tout ce qui le heurte dans le catholicisme, à tout ce qui lui en demeure étranger.

Il s'achoppe d'abord à la double morale que semble parfois présupposer la direction catholique : celle des préceptes valables pour tous, et celle des conseils ne concernant que ceux qui veulent tendre au parfait. La direction, en effet, se donnant comme but de conduire les âmes à la perfection, paraît être réservée à ces derniers ; elle consacre par là la distinction entre ceux qui s'en tiennent aux commandements généraux et « les délicats en morale », ceux qui « veulent aller plus haut que la foule, voler sur les montagnes » (1).

Sans doute, ces deux catégories de chrétiens se retrouvent aussi au sein du protestantisme, et la direction protestante s'adressera tout particulièrement à ceux qui sont épris de sanctification et veulent vivre pratiquement et chaque jour leur christianisme. Mais la Réforme n'a jamais légitimé ces distinctions que statue le catholicisme entre préceptes et conseils. Elle a posé en fait qu'il n'y a jamais rien de surérogatoire dans la vie du chrétien, celui-ci ne peut aller au-delà de ce qui lui est demandé. Les exigences du Dieu de sainteté sont trop hautes pour qu'on puisse jamais faire plus qu'il n'exige, car ce qu'il exige, c'est notre tout. Seulement, ici,

(1) M. Cagnag : Les lellres spirituelles en France, t. Il, p. 392. « A la vérité, écrit-il, pour ceux qui se contentent d'obsei'ver les préceptes généraux de la morale, les commiandements de Dieu, les devoirs communs, un directeur n'est pas absolument nécessaire. »

intervient la notion de vocation. Les vocations de Dieu sont diverses : il appelle les uns en mission et laisse les autres dans leur village poursuivre leur commerce ou leur artisanat. Ce n'est pas une raison pour croire que les uns montent en sainteté plus haut que les autres. Non, les uns et les autres obéissent à leur vocation, et c'est cette obéissance qui constitue le devoir et qui inclut à la fois le précepte et le conseil. A l'aristocratisme catholique, la Réforme oppose son esprit égalitair-e. Tous sont appelés par Dieu, au même titre, à devenir conformes à l'image de son Fils.

En même temps qu'il s'oppose à toute distinction entre préceptes et conseils, le protestantisme s'élève avec force contre la notion de mérite. On ne peut jamais faire plus qu'il n'est commandé. La plus haute vocation, la vocation à l'apostolat et au martyre, n'est qu'une obéissance et n'a rien de méritoire. Quand on a obéi, on n'a fait que ce que l'on devait, on n'est, quelle que soit la tâche accomplie, qu'un serviteur inutile. Sans doute, la doctrine catholique ne fait pas du mérite le seul mérite de l'homme. C'est Dieu qui couronne les dons de sa griâce en permettant au chrétien de mériter (1). Le mérite, dès lors, est encore une grâce. Mais quelques correctifs que ces considérations apportent à la notion de mérite, cette notion reste inassimilable à un esprit protestant. Celuici a de la peine à concevoir que Dieu lui permette de mériter quoi que ce soit, et si Dieu tient pour agréables les œuvres qu'il lui inspire et qu'il lui donne la force d'accomplir, il sait bien que ces lœuvres sont encore souillées par le péché, aussi ne peut-il leur reconnaître aucun caractère méritoire, puisque seul le pardon divin les rend bonnes (2). Or, dans une ambiance catholique on s'achoppe trop souvent à cette notion de mérite, qu'il s'agisse de la souffrance ou des bonnes œuvres. On pourrait même soutenir qu'à certains égards, la direction catholique repose d'aplomb sur cette notion de mérite. En effet, par son obéissance au directeur, le fidèle mérite. Se laisser diriger devient pour lui une occasion de mérite par la vertu d'humilité à laquelle il s'oblige. C'est du moins ce

(1) « Et eorum coronando mérita, coronas doua tua. » Bifuel romain. Préface des saints.

(2) « Après que nous avons été faits participants du Christ, non seulement nous sommes justes quant à nos personnes, mais nos œuvres mêmes sont i-éputées justes devant Dieu. Et la raison est pource que toute l'imperfection qui est en icelles est effacée par le sang de Jésus- Christ... Dieu rémunère et récompense nos oeuvres comme si elles étaient parfaites, pource que le défaut d'icelles est couvert par le pardon gratuit. » Calvin ; Commentaires, Romains III, 22.

qu'affirmait une dominicaine du xvii" siècle, Julienne Morel : « Dieu, disait-elle, a très sagement ordonné que les hommes gouverneraient et enseigneraient les hommes, ceux qui gouvernent et enseignent, et ceux qui sont enseignés et gouvernés en retirant des avantages merveilleux et des signalés mérites... Ceux qui sont sous la conduite (des premiers) pratiquent l'humilité, soumission, obéissance, mortification et acquièrent par ce moyen de riches trésors de griâce et de gloire. » (1).

Mais laissons là ces différences d'esprit pour marquer, de façon plus précise, les caractères distinctif s de la direction catholique et de la direction protestante.

1° La direction catholique est, en général, plus autoritaire, la direction protestante plus respectueuse de la personnalité. Il ne faut pas, nous l'avons dit, exagérer cette opposition ; à la pousser à l'absolu, elle est fausse. Il y a — et nous avons insisté sur ce point — une direction catholique qui n'exige pas l'obéissance, qui s'impose, non du dehors, mais du dedans coiiime s'imposent la vérité et la lumière, et qui respecte les droits de la conscience. Mais cette façon de concevoir la direction est loin d'être unanime et certains directeurs exigent plus de soumission. Or, c'est déjà trop que puisse exister une direction qui annihile l'individu en lui permettant de s'en remettre aveuglément à un autre pour ce qui est de l'affaire essentielle de sa vie. C'est l'existence d'une semblable direction, en dépit de la direction plus large qu'on ne saurait méconnaître, qui a rendu suspecte à tant d'esprits la direction elle-même. En fait, il faut bien le dire, cette direction du type autoritaire suit la ligne de moindre résistance du catholicisme et paraît la plus conforme à son esprit.

Deux grandes affirmations la légitiment, ou, tout au moins, la favorisent. L'autorité sacerdotale du prêtre, tout d'abord. On nous dit, il est vrai, que cette autorité ne joue pas nécessairement dans le rôle de docteur et de médecin qui est celui du directeur spirituel (2). Mais, quand on est habitué à voir dans le prêtre un homme investi de par le sacrement de l'ordination de grâces spéciales et revêtu d'un caractère en quelque sorte surnaturel, comment échappera-t-'on à l'autorité de cet homme et distinguer a- t-on le domaine où cette autorité s'exerce légitimement de celui oii elle serait un empiétiement ? Pratique-

(1) In Arnaud (I'Agnel et d'Espiney : Direction de conscience. Psychothérapie des troubles nerveux, p. 29.

(2) Cf. les distinguo du P. Marchetti : Supra, pp. 112-113.

ment, ces distinctions sont difficiles à maintenir et pour le directeur et pour le dirigé, et le caractère sacerdotal du prêtre, si fortement accentué au regard du fidèle, risque fort de donner, dans la plupart des cas, et presque inconsciemment, une coloration autoritaire à la direction.

D'autre part, le catholicisme insiste sur la valeur religieuse de l'obéissance, et par là-même il incline encore, qu'il le veuille ou non, vers une direction autoritaire (1). Obéir, même si le conseil donné est psychologiquement mauvais, est une occasion d'acquérir des mérites. Ne semble-t-il pas que tout concoure ainsi à développer dans le catholicisme le type autoritaire de direction, alors même que certains directeurs, et parmi les plus grands, essaient de remonter le courant ?

Ce type de direction est, au contraire, et sera toujours, opposé à l'esprit du protestantisme. La pente, ici, va dans un tout autre sens. Le pasteur ne participe guère de ce caractère sacerdotal dont est revêtu le prêtre catholique, et ceux qui s'adressent à lui, s'ils ont confiance en ses conseils, sont cependant plus disposés à les examiner et à les discuter qu'à les suivre aveuglément ; c'est là une conséquence de cette conception du ministère qui se retrouve dans la plupart des églises de la Réforme, et qui est décidément opposée à tout sàcramentalisme.

D'autre part, dans la mesure où il exaltait la souveraineté absolue de Dieu, le protestantisme diminuait en quelque sorte d'autant la soumission et l'obéissance qu'il entendait accorder aux hommes. A genoux devant Dieu, debout devant les hommes ! telle a toujours été son attitude, attitude non seulement légitimée par des considérations dogmatiques, mais dans laquelle l'ont ancré les circonstances mêmes de son histoire et les persécutions qu'il a dû subir. Il a été amené, de par les contraintes qui l'ont meurtri, à dissocier l'obéissance qu'il doit à Dieu de l'obéissance que réclament les hommes, et à considérer ces deux obéissances comme le plus souvent contradictoires. Le protestant, par suite, a peu de goût pour la soumission à une parole et à un conseil humains ; il n'accorde pas à cette soumission une valeur religieuse d'humilité ; il entend ne se courber que devant la Parole de Dieu et a tendance à suspecter toute direction qui lui serait donnée du dehors. Qu'il y ait quelque orgueil dans cette

(1) Cf. ce que nous avons dit de la vertu d'obéissance dans le catholicisme. Supra, pp. 108-110,

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