‹ Direction spirituelle et protestantisme [microform] étude sur la légitimité d'une direction protestanteChapitre 4 sur 43 · BIRECTION SPIRITUELLE ET PROTESTANTISME · texte numérisé non relu

BIRECTION SPIRITUELLE ET PROTESTANTISME

sociale qui nous permettra de distinguer direction et cure d'âme, mais bien les caractères propres de l'une et de l'autre (1).

La direction, disions-nous, consiste à conduire une lâme sur les chemins de la vie chrétienne, en lui donnant, au moyen de rapports suivis et individuels, des directions et des conseils, et cela, dans une atmosphère de confiance qui favorise l'autorité du directeur.

Et la cure d'âme ? Telle qu'on la pratique généralement, elle paraît être surtout une manière de prédication, une prédication plus directe, plus intime, qui adresse à chacun individuellement le message de l'Evangile (2). L'objet de la cure d'âme ainsi comprise, c'est d'annoncer Jésus-Christ, de proclamer la bonne nouvelle avec un accent, une intention toute personnelle, que la prédication ne saurait avoir parce qu'elle s'adresse à une communauté.

Un des objectifs essentiels de la cure d'âme sera, par suite, la conversion. « Dans tous les cas, écrit le principal Selbie parlant de la cure d'âme, le ministre n'aura qu'un seul objet en vue : une vitale et effective conversion. » « C'est une chose, dit-il encore, de prêcher le Christ à la multitude, et une tout autre chose, plus difficile et plus féconde, de le prêcher à un homme seul, dans l'intimité de son foyer. » (3). C'est cette cure d'âme-prédication que semble avoir pratiquée saint Paul à Ephèse, de maison en maison, prêchant « la repentance envers Dieu et la foi en notre Seigneur Jésus- Christ ». (Actes XX, 21).

Toutefois, il y aurait quelque outrance à vouloir faire de la conversion le seul objectif de la cure d'âme (4). Nous avons dit pourquoi nous ne saurions associer de façon exclusive cure d'âme et conversion d'une part, direction spiri-

(1) Nous ne discuterons pas la thèse de Hans Asmussen : Die Seelsorge. Ein praktisches Handbuch ûber Seelsorge und Seelenfûhrung, Chr. Kaiser Verlag, Munich, 1934. Ce qu'Asmussen appelle Seelenfûhrung, ne correspond en rien à ce que signifie en français le terme de direction spirituelle.

(2) « La cure d'âme est la prédication de la Parole de Dieu aux individus. » Asmussen : Die Seelsorge,,., p. 15.

(3) W. B. Selbie : This ministrg, Newcastle, 1932, pp. 86, 87.

(4) On a pu reprocher parfois â un certain protestantisme, trop influencé par le Réveil et les méthodes revivalistes, de ne savoir conduire les âmes que jusqu'à la conversion, et de les abandonner ensuite à ce premier stade de leur vie spirituelle. Il est cependant plus difficile souvent d'aider une âme à progresser sur le chemin de la vie chrétienne que de la décider à s'y engager. « La direction des âmes converties, disait F, Godet, est une œuvre bien plus délicate que le travail destiné à les convertir, » Commentaires, I Corinthiens III, 12.

tuellé et sanctification d'autre part. Mais, alors même qu'elle s'adresse à des âmes déjà converties, la cure d'âme garde son caractère de prédication. Elle individualise le message, mais c'est toujours le message dans son universalité, la bonne nouvelle dans son éternité. Le plus souvent, le pasteur fera un culte à domicile. Un culte, qu'est-ce à dire, sinon une méditation avec lecture biblique et prière, qui tiendra compte, je le veux bien, des circonstances du paroissien visité, malade, vieillard, aflEligé, mais qui demeurera toujours un appel à la confiance, à l'espérance, à la patience, et rappellera à l'âme les certitudes et les promesses de l'Evangile, un peu comme on pourrait le faire du haut de la chaire. Mais cette cure d'âme, qui se borne à transmettre le message éternel de l'Evangile, n'en laisse pas moins le fidèle seul avec ses problèmes, ses difficultés personnelles, ses doutes peut-être ou ses tentations, à moins de s'infléchir, ce qu'elle fait souvent, dans le sens de la direction, d'entrer vraiment dans les difficultés de chacun et d'apporter l'aide spirituelle réclamée par chaque cas particulier.

La direction spirituelle, en ejffet, ne demeure pas aussi générale, et, jusqu'à un certain point, aussi intemporelle que la cure d'âme, elle se préoccupe des dilfficultés, des obstacles, de tous les liens où l'on est engagé. Elle parle à chacun un langage différent, le langage qui convient à son état, à son degré de développement personnel ; elle entre dans des détails précis ; elle ne se contente pas de dire, par exemple, qu'il faut prier, que la prière est nécessaire à la vie de l'âme, elle dirige l'âme dans sa prière, lui signale les obstacles, l'aide, par de sages conseils, à progresser dans la voie de l'oraison. Elle utilise pour cela les ressources de la science psychologique, de l'art pédagogique. Le but reste la communion avec Dieu, le progrès spirituel, l'approfondissement de la vie chrétienne, mais les moyens sont divers et varient avec celui qui dirige comme avec celui qui est dirigé. Tantôt le directeur suggérera, voire même imposera une stricte discipline, tantôt il laissera s'épanouir la spontanéité et la liberté ; tantôt il exigera l'effort, et tantôt, au contraire, il détendra les ressorts de l'âme pour faciliter une attitude réceptive. On le voit, ce n'est plus ici de la prédication, l'appel transmis ou le témoignage rendu, laissant l'âme face à face avec ses décisions et ses problèmes : c'est une aide plus ou moins continue, ce sont les soins d'un jardinier cultivant avec amour les plantes qui lui sont confiées, et voyant avec joie

s'épanouir les bourgeons et s'ouyrir, aux rayons de l'amour divin, ces fleurs mystérieuses que sont les âmes ; mieçux encore, c'est la sollicitude d'un père s'exerçant directement sur ses enfants, pour les éduquer, les diriger, les faire grandir spirituellement, les amener à « marcher dans la vérité » (III Jean, 4).

L-a direction est donc bien quelque chose de différent de la cure d'iâme telle qu'elle est généralement conçue. Prêcher le message de salut, même individualisé, ce n'est pas aider ceux qui cherchent à trouver ; appeler, ce n'est pas guider ceux qui ont une fois répondu ; prêcher l'Evangile de maison en maison, ce n'est pas montrer à ceux qui l'ont accepté comment vivre cet Evangile dans les circonstances concrètes où ils se trouvent placés. De ce point de vue, direction et cure d'iâme sont deux modalités différentes d'action spirituelle, la cure d'iâme relevant de la prédication, c'est-à-dire en définitive de l'appel, la direction tenant davantage du conseil.

Mais considérer la cure d'iâme exclusivement comme « la prédication de la Parole de Dieu, aux individus », n'est-ce pas, en fait, rétrécir le sens du terme et la portée de ce ministère ? La cure d'âme (cura = souci, soin, sollicitude) est quelque chose de beaucoup plus vaste que ce à quoi la pratique d'un certain protestantisme l'a trop souvent réduite. Envisagée comme l'activité du berger dans sa sollicitude à l'égard de chacune des brebis de son troupeau, elle englobe plus encore que la prédication individualisée et l'appel personnel ; elle comprend toute l'activité pédagogique et éducatrice du pasteur, et la direction elle-même. De ce point de vue élargi, on peut dire que la direction n'est qu'une forme de cure d'âme.

Des trois éléments constitutifs de la direction que notre analyse a dégagés, il en est deux, en effet, qui n'appartiennent pas à l'essence de la cure d'âme.

C'est tout d'abord la continuité, les rapports suivis et prolongés, les entretiens fréquents, la correspondance épistolaire, etc.. Le plus souvent, il est impossible que les rapports personnels du pasteur avec la grande masse de ses paroissiens soient autre chose que des rapports occasionnels. Il est vrai que son ministère auprès de malades, d'infirmes, de vieillards peut se prolonger pendant des semaines et des mois. Si une certaine confiance finit par s'établir, si le fidèle permet au pasteur d'entrer dans l'intimité de son lâme et s'ouvre à lui

de ses difficultés, de ses tentations, de ses découragements, alors la cure d'âme peut s'infléchir dans le sens de la direction. Mais souvent, les rapports ne s'approfondiront pas, même avec le temps, et le pasteur fera, de semaine en semaine, le culte avec le fidèle sans que se créent d'autres liens que ceux qui l'unissent à la plupart des auditeurs dominicaux de ses sermons. Dans ce cas, la cure d'âme sera restée prédication et message sans devenir direction.

Le second élément, qui est constitutif de la direction sans l'être de la cure d'âme, c'est la confiance, la ré&eptivité du dirigé. La cure d'âme s'adresse à tous les membres de la paroisse ; elle doit aller chercher dans leur indifférence ou leur éloignement ceux qui se tiennent à l'écart, essayer de les gagner, d'enfoncer dans leur conscience l'aiguillon du remords, en leur transmettant le message à la fois du jugement et de l'éternelle miséricorde de Dieu. La direction spirituelle ne s'adresse qu'à ceux qui acceptent cette direction, et, volontairement, s'y soumettent. La cure d'âme s'infléchit souvent, il est vrai, dans le sens de la direction,, mais elle ne rencontre pas toujours cette audience de l'âme qui permet seule la véritable direction.

A cet égard, on peut dire que la cure d'âme englobe la direction comme le genre l'espèce, que la direction n'est, par suite, qu'un cas particulier de la cure d'âme, une cure d'âme spécialisée, poursuivie sous certaines conditions et dans une certaine atmosphère.

Ainsi, la direction se différencie nettement de la cure d'âme. Si l'on rétrécit le sens et la portée de la cure d'âme pour n'en faire qu'une sorte de prédication individuelle, la direction est alors un autre mode d'action spirituelle, différent de la cure d'âme dans la mesure où la prédication diffère de l'action pédagogique et éducàtrice. Si, au contraire, on envisage la cure d'âme dans l'acception large du terme, la direction n'est qu'une spécialisation de la cure d'âme.

De toute façon, la direction met à la disposition de l'Evangile toutes les ressources du. savoir et de l'art psychologique, tout ce que l'humain peut apporter au service du divin en l'homme. En même temps qu'un message, elle est, avant tout, une pédagogie.

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