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CHAPITRE II La direction spirituelle et la Bible

Nous avons essayé de caractériser la direction spirituelle. Mais une telle direction est-elle conforme aux principes de la Réforme, et peut-elle être pratiquée par le protestantisme sans qu'il renie son principe ? C'est dire qu'il convient de savoir avant tout si cette direction peut se prévaloir de l'autorité de la Bible, de la pratique de Jésus-Christ ou des apôtres, en un mot, si elle est vraiment évangélique.

Disons tout de suite qu'il sulffirait, à notre sens, qu'elle ne fût pas contraire aux principes posés par le Christ, qu'elle ne fût pas condamnée par l'Evangile, pour qu'elle pût avoir droit de cité parmi nous, si par ailleurs elle était requise en vertu de considérations légitimes. S'en tenir uniquement, pour le reproduire ne varîetur, à ce que nous voyons pratiqué dans l'Ecriture par Jésus et ses apôtres, est une gageure impossible, une utopie d'esprits simplistes. L'histoire ne s'arrête et ne recommence jamais. La tradition chrétienne, telle qu'elle s'est formée au cours de vingt siècles, s'est enrichie, sous la pression des circonstances, de cérémonies, de pratiques, de rites nouveaux, enrichie et parfois encombrée ; toute la question est de savoir, non pas si ces cérémonies, ces pratiques, ces rites se retrouvent tels quels dans le Nouveau Testament, mais s'ils n'ont rien de contradictoire à son esprit. C'est le cas, par exemple, du baptême des enfants. Il n'est pas mentionné expressément dans le Nouveau Testament, mais il est comme le prolongement normal de la pratique apostolique ; il exprime cette solidarité familiale que les apôtres avaient reconnue, cette griâce prévenante qu'ils avaient affirmée. Dès la seconde génération chrétienne, il était normal qu'il se substituât au baptême des adultes ; celui-ci tend à devenir une survivance, et c'est le baptême des enfants, bien

qu'on, ne le retrouve pas dans le Nouveau Testament, qui est dans la vraie tradition apostolique ; il est évangélique sans qu'on puisse le rattacher à quelque précédent tiré de l'Evangile. De même en est-il de la confirmation, à peu près universellement adoptée aujourd'hui dans l'Eglise chrétienne. La fête de Noël, à laquelle personne ne voudrait renoncer, n'est pas davantage mentionnée dans le Nouveau Testament, mais elle a jailli spontanément de l'amour de l'iâme chrétienne pour le Christ ; à mesure que le temps passait sans réaliser les espoirs de la parousie, elle devenait inévitable ; elle était dans la ligne de l'Evangile sans se trouver dans l'Evangile. C'est ainsi qu'il y a, dans le Nouveau Testament, bien des germes qui ne devaient se développer que plus tard, et que peu à peu se forma la tradition. Il sufiSt que celle-ci évolue sous la poussée de ses virtualités intimes et selon ses propres principes, qu'elle ne se laisse pas altérer par des influences étrangères à elle-même, en contradiction avec ce qu'elle a de spécifiquement chrétien, pour qu'elle ait sa place légitime et garde sa valeur.

La question est donc celle-ci : Y a-t-il dans la Bible des textes qui permettent de trouver la direction spirituelle directement pratiquée ? D'une façon plus générale, la direction spirituelle est-elle en harmonie avec ce que le Nouveau Testament nous fait connaître du ministère de Jésus et des apôtres ? est-elle, au sens large du mot, évangélique ?

Les auteurs catholiques la rapprochent de l'éducation que donne au jeune Samuel le grand-prêtre Héli, ou encore du secours spirituel apporté par Ananias à Saul de Tarse au moment de sa conversion. Les rapports de Pierre avec Corneille sont aussi considérés comme illustrant l'office du directeur d'âmes. On reconnaît cependant qu'il y a là une préfiguration allégorique plutôt que de véritables exemples de direction (1).

Fénelon, lui, voit le rôle de directeur impliqué dans celui de berger, de pasteur d'âmes. « Jésus-Christ n'a rien fait en vain : il a donné des pasteurs à son troupeau ; et ces pasteurs doivent diriger ; car le devoir du pasteur est de conduire les brebis, de les connaître, comme dit Jésus-Christ, chacune en particulier ; de discerner leurs besoins, d'étudier leurs maladies, de chercher les remèdes, de supporter leurs faiblesses, de redresser celles qui s'égarent, de les rapporter

(1) Cf. Saudreau : Manuel de spiritualité, 2" éd., Paris, Amat, 1920, pp. 229-230.

sur ses épaules au bercail, de conduire les saines dans les bons pâturages et de les défendre du loup ravisseur. Voilà le vrai directeur. » (1).

C'est également cette vocation de « berger », qui légitime aux yeux de Bucer le ministère de la cure d'âme, avec ce que ce ministère peut impliquer de véritable direction. Le ministère est essentiellement pour lui eîn Hirten-Amt, eîn Hîrten-Dîenst (2). Ce ministère, les anciens l'exercent au même titre que les pasteurs. Il consiste, d'après Ezécliiel XXXIV, à rechercher la brebis perdue, à ramener celle qui est égarée, à soigner celle qui est blessée, à fortifier celle qui est faible, à protéger et à paître celle qui est grasse et en bonne santé. Le Seelsorger veillera tout particulièrement à ce que « les brebis en bonne santé soient toujours mieux instruites du saint Evangile, que tout le conseil de Dieu leur soit toujours fidèlement présenté par la doctrine, l'exhortation, le témoignage, et à ce que tout ce qui peut faire croître en elles la connaissance de Christ soit mis en œuvre. » (3).

Avant Bucer, Zwingle avait écrit son sermon sur les qualités nécessaires au bon ministre, où il opposait celui-ci aux mauvais bergers. Il lui avait donné ce titre significatif : Der Hirt (1524) (4).

C'est sous cette image du berger que Calvin résume, lui aussi, les fonctions et les devoirs des pasteurs. « Qu'ils paissent les brebis, tuent les loups, instruisent et exhortent les dociles ; arguent, reprennent, tensent et convainquent les rebelles, mais tout en la parole de Dieu. » (5).

On peut, et à bon droit semble-t-il, inférer des textes de l'Ancien et du Nouveau Testament où se trouvent développés l'image et le ministère du berger, et dont on retrouve l'écho jusque dans le nom même de pasteur, que la direction spirituelle est comprise dans ce ministère ; cette image évoque

(1) FÉNELON : Lettre sur la direction. Œuvres, t. V, p. 728.

(2) Cf. Von der waren Seelsorge unnd dem rechten Hirtendienst wîe der selbiçfe inn der Kiroheii Christi bestellet unnd verrîchtet werdèn solle (.sic), Strassburg, Wendel Rihel, 1538.

(3) Cf. J. CounvoisiER : La notion d'Eglise chez Bucer dans son déve-, loppement historique, Paris, Alcan, 1933, p. 113.

(4) Il est vrai que Zwingle s'inspire avant tout de Jean X ; le berger a comme mission principale de veiller sur l'ensemble du troupeau et de le protéger contre les attaques des loups ; il est le Wcichter, L'idée de la sollicitude individuelle du pasteur à l'égard de ses brebis n'intervient que de façon secondaire.

(5) Catéchisme français, 1537, éd. Rilliet et Dufour, Genève, 1878. Des pasteurs de l'Eglise et de leur puissance, p. 92".

une sollicitude individuelle et constante, une vigilance de tous les instants ; le berger guide ses brebis, et les conduit « près des eaux paisibles ». Toutefois, si nous trouvons ici le point de départ et comme le germe de la direction spirituelle proprement dite, il faut reconnaître qu'il n'y a là qu'un germe, une virtualité, et que la direction, telle que nous l'avons définie, dessine des lignes ici simplement ébauchées.

A côté de ces textes, il en est d'autres qui paraissent légitimer la direction, non plus du point de vue du pasteur, mais du point de vue du fidèle, en particulier Hébreux XIII, 17 : « Obéissez à ceux qui vous conduisent, car ils veillent sur vos iâmes comme devant en rendre compte. » C'est là, dit-on, « l'ordre établi par Dieu, qui a fait tout reposer sur l'obéissance et qui refuse sa grlâce aux orgueilleux » (1). De fait, sans instituer expressément la direction, ce texte revendique pour la direction cette autorité que nous avons reconnue nécessaire.

Ailleurs, ce qui paraît recommandé, c'est la direction mutuelle, cette entr'aide spirituelle que l'on pratique dans « les groupes d'Oxford ». Ce sont, par exemple, ces exhortations réitérées : « J'espère que vous êtes capables de vous exhorter les uns les autres. » (2). « Si l'un de vous est surpris en quelque faute, redressez-le avec un esprit de douceur. » (3). « Avertissez ceux qui vivent dans le désordre, consolez ceux qui sont abattus. » (4). « Exhortez-vous réciproquement et édifiez-vous les uns les autres. » (5). « Confessez vos péchés les uns aux autres. » (6). « Exhortez-vous les uns les autres. » (7). « Exhortez-vous les uns les autres chaque joui*. » (8). Il y fallait une atmosphère singulièrement vivifiée par l'Esprit et empreinte d'une bien vive charité, pour que de pareilles admonestations fussent acceptées sans aigreur ni révolte de la part de frères dont le zèle risquait d'être parfois intempestif ou inconsidéré. Quoi qu'il en soit, il y a bien dans ces textes comme le premier linéament

(1) Saudreau : Manuel de Spiritualité, p. 235. Calvin, dans le commentaire qu'il fait de ce texte, ne nie pas cette obéissance, mais insiste surtout, dans une intention polémique, sur la nécessité de discerner diligemment et avec prudence « qui sont ceux qui sont vrais et fidèles conducteurs ».

(2) Romains XV, 14.

(3) Galates VI, 1.

(4) I Thess. V, 14.

(5) I Thess. V, 11.

(6) Jacques V, 16.

(7) Col. III, 16.

(8) Hébr. III, 13.

d'une direction mutuelle. Et si chacun avait ainsi le devoir de veiller sur riâme de son frère, à combien plus- forte raison ceux que leur ministère appelait tout particulièrement au rôle de « conducteurs ». Cette direction mutuelle des membres de l'Eglise n'exclut pas, mais, au contraire, souligne l'importance de là direction exercée par les presbytres et les évêques, qui avaient, les tout premiers, charge d'âme.

Reconnaissons toutefois que, dans ces textes, on retrouvera ou on ne retrouvera pas la direction spirituelle suivant qu'on y cherchera simplement un germe appelé à se développer, ou l'arbre avec ses feuilles et ses fruits.

Aussi bien, nous nous heurtons ici à deux opinions antithétiques. L'une peut se résumer ainsi : la Bible est indifférente aux questions que nous lui posons ; elle n'est qu'une chose : une question que Dieu pose à l'homme et à laquelle celui-ci doit répondre. « La Bible, dit le professeur K. Barth, nous ménage cette surprise d'être remarquablement indifférente à nos notions de bien et de mal... Et toujours en matière morale, que de sujets sur lesquels, hélas ! la Bible reste muette ! Quel maigre enseignement elle nous offre sur les grandes questions difficiles avec lesquelles nous nous débattons : le mariage, la civilisation, la vie politique. » (1).

Avec une telle conception, il ne saurait être question de chercher dans la Bible des exemples de direction spirituelle, la Bible ne s'intéressant pas à nos problèmes de morale pratique, son point de vue étant essentiellement différent (2).

En revanche, d'autres ne seraient pas éloignés de voir dans la Bible le manuel du parfait directeur, et d'y trouver une réponse à toutes les questions et à tous les cas de conscience qui peuvent se poser. C'est ainsi que le pasteur Eberhard écrit : « Eh quoi ! ne devrions-nous pas, tous, être en demeure de répondre à toutes les questions d'ordre religieux que nous posent les iâmes ; doutes, incertitudes, manque de joie, lenteur

(1) K. Barth : Parole de Dieu et parole humaine, trad. P. Maury, Paris, Je Sers, 1933, p. 38.

(2) K. Barth semble avoir abaiidonné, depuis, ce que de telles affirmations avaient d'absolu. Il en vient, au contraire, à trouver dans la Bible, en particulier dans ce qu'elle enseigne sur l'attitude du chrétien à l'égard de l'Etat, une sorte de manuel civique où l'activité politique en faveur de l'Etat démocratique et l'obligation du service militaire sont envisagées comme autant de devoirs chrétiens. Cf. K- Babth : Justification divine et justification humaine, « Les cahiers bibliques de Foi et Vie », 3* année, n^ 5. Le rédacteur de ces cahiers, signalant l'iinportance de l'article de K. Barth, souligne le fait que « l'étude des Ecritures aboutit à des attitudes pratiques très définies », et que « le croyant peut et doit trouver dans ces Ecritures la norme de toute sa vie, y oompris ses décisions politiques », p. 1.

à croire, interdit, perte de l'assurance du pardon, sécheresse, obscurité momentanée, épreuves inacceptées, insoumission, chute, défaillances, besoin de confession, refus d'obéissance, obsession, crainte, peur de la mort, et même tous ces problèmes si difficiles comme : où est la volonté de Dieu ? Mais il ne nous faut pour cela que notre Bible et le Saint-Esprit... il n'est pas une situation d'âme qui n'ait sa siœur jumelle dans la Bible. » (1).

Plutôt que d'en rester à ces discussions théoriques, tournons-nous directement vers la Bible, et voyons si l'attitude de Jésus et des apôtres légitime la pratique de la direction.

Et tout d'abord, Jésus a-t-il résolu des cas de conscience ? A-t-il donné, dans des situations concrètes, des directions précises ?

Il semble, au premier abord, que non. Quand Pierre lui a demandé : Combien de fois pardonner ai- je ? il a bien répondu : Soixante-dix-sept fois sept fois. Mais celui qui s'aviserait de faire cette multiplication, si facile soit-elle, tomberait dans une erreur grossière. Jésus n'a pas voulu opposer un chiffre beaucoup plus grand au modeste chiffre de Pierre. Il a tout simplement refusé de légiférer, de donner une règle, de créer un code. Et de quelle sagesse n'a-t-il pas fait preuve ! Car les hommes sont tous plus ou moins semblables à ce mari que met en scène un fabliau du moyen-lâge : il avait inscrit sur un « rolet » tout ce que sa femme exigeait de lui. Le jour où celle-ci tomba dans un cuvier, il ne l'en retira pas : ce n'était pas sur son « rolet ». Nous voudrions savoir ce qui est exigé de nous, et nous y tenir ; nous serions sûrs alors de faire le nécessaire, et en même temps de ne rien faire au-delà du strict nécessaire. Jésus refuse de se laisser engager dans cette voie et de nous y engager. S'il a rompu les mailles lentement nouées par la tradition de ce réseau de prescriptions et d'ordonnances qui emprisonnait les âmes, ce n'était pas pour enfermer à nouveau ces âmes dans des règles non moins étroites et rigides.

Un jour, on lui amène une femme prise en flagrant délit

(1) La direction spirituelle. « Les Cahiers du Matin vient », oct.-déc. 1934, pp. 177-178.

d'adultère, et on attend de lui qu'il confirme le châtiment ordonné par la Loi ; mais il répond évasivenient : « Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre. » On voulait une réponse précise : faut-il, oui ou non, lapider cette femme ? Et Jésus ne répond ni oui ni non. Il en est de même lorsqu'on lui demande s'il convient de payer l'impôt à César, ou lorsqu'on voudrait le voir légitimer son autorité. Au lieu de la réponse claire et précise qu'on était, semble-t-il, en droit d'attendre de lui, il ouvre des horizons nouveaux, transpose les questions sur un autre plan, et laisse en définitive à la conscience de chacun la décision dernière.

On comprend dès lors ces mots de M. Barth qui touchent au, paradoxe : « Que peut-on bien « faire » de l'exemple et de l'enseignement de Jésus dans la « vie pratique » ? Ne dirait-on pas qu'il veut nous crier à chaque pas : Est-ce qu'elle me regarde, votre \ie pratique ? Je n'ai rien à faire avec elle. Suivez-moi oti bien laissez-moi aller mon chemin. » (1).

De fait, dans bien des cas, Jésus a refusé d'imposer, de sa propre autorité, une décision quelconque.

Mais ce refus de donner une direction précise ne serait-il pas une manière encore de diriger, en laissant à chacun le soin de trouver lui-même et de décider pour lui-même ? Dans sa réponse à Pierre, Jésus se garde bien, par exemple, de poser une limitation quelconque au pardon de l'homme. Il raconte la parabole du serviteur impitoyable et met Pierre en face du pardon et de la miséricorde divine. A la lumière de ce pardon divin, dans son immensité, la question mesquine de Pierre cesse d'avoir un sens ; tout le débat est immédiatement transporté sur un autre plan, éclairé d'une lumière nouvelle.

D'autre part, Jésus n'a pas toujours adopté une pareille attitude, en quelque sorte négative ; il lui est arrivé de donner des directions précises, et ces directions nous paraissent parfois contradictoires, parce qu'il tenait compte, précisément, de la situation personnelle de chacun.

C'est le cas, par exemple, dans la, question des richesses et des biens terrestres. Certes, Jésus affirme le danger des richesses ; il a vu dans la richesse un des grands obstacles au Royaume de Dieu. Cependant, il a accepté que des femmes l'assistassent de leurs biens (2), il ne leur a pas demandé le

(1) K. Barth : Parole de Dieu et parole humaine, p- 37.

(2) Luc VIII, 1^3.

sacrifice de leurs richesses. Ce sacrifice, il l'a demandé au jeune homme riche, à lui, et non pas à d'autres ; pourquoi ? parce qu'il se trouvait ici devant un cas individuel, et que, pour ce jeune homme, l'amour des richesses était le grand obstacle à l'ultime décision. Il a voulu libérer cette âme esclave, appliquant, dans ce cas particulier, la règle qu'il avait lui-même donnée : « Si ton œil te fait tomber dans le péché, arrache-le, si c'est ta main, coupe-la ! » (1). Et n'est-ce pas là faire de la direction spirituelle que de pousser ainsi une /âme à se fermer toute possibilité de retraite et à couper en quelque sorte les ponts derrière elle, en consommant le sacrifice de ce qui l'enchaîne encore et qu'il lui est le plus dur d'abandonner ?

Dans une autre circonstance, lorsqu'un homme s'offre à le suivre, Jésus ne dit ni oui ni non. Il n'accepte ni ne refuse ce dévouement spontané. Il place simplement cette âme enthousiaste en face des difficultés et des renoncements qui l'attendent sur la route où elle veut s'engager. Il faut qu'elle envisage la dépense avant de biâtir la tour ; il faut qu'elle sache ce que c'est que de suivre le Fils de l'homme qui n'a pas un lieu où reposer sa tête. Après quoi, en connaissance de cause, cet homme, et lui seul, pourra prendre la décision (2). Et n'est-ce pas là de la direction spirituelle que de tempérer un enthousiasme superficiel et de ramener une âme au sérieux des décisions qui engagent la vie ? Il est si vrai que Jésus ne prononce pas dans le vide et abstraction faite des circonstances et de l'état spirituel de chacun, que, dans un autre récit des évangiles, il refuse catégoriquement la jpermission de le suivre à quelqu'un qui la sollicitait. « Va dans ta maison, et raconte aux tiens ce que le Seigneur a fait pour toi ! » (3). C'était au milieu des siens, pour ce démoniaque guéri, qu'était la situation difficile et, en même temps, le devoir immédiat ; c'était dans son village, où son passé était connu, où il était craint peut-être, ou méprisé, qu'il devait rester et témoigner. Et Jésus refuse ici ce qu'il avait demandé à d'autres. N'est-ce pas là de la direction spirituelle que de ramener une âme à son devoir immédiat au lieu de la laisser rêver d'imaginaires vocations et s'engager sur des chemins qui, sous l'apparence du sacrifice, ne sont qu'un essai d'évasion loin de la monotonie des tâches quotidiennes ?

(1) Matth. V, 29-30. Marc IX, 47,

(2) Luc IX, 57-58.

(3) Marc V, 18-19.

Relevons encore l'attitude, en apparence contradictoire, de Jésus à l'égard de la belle-mère de Pierre et de Marie de Béthanie. Il laisse la première s'employer aux humbles besognes ménagères et témoigner ainsi de sa reconnaissance après la guérison dont elle a été l'objet. Il est bon que la reconnaissance s'exprime, et Jésus ne refuse pas l'offrande de ces humbles services : « Elle se mit à les servir. » (1). En revanche, il n'invite pas Marie qui l'écoute, assise à ses pieds, à aider sa siœur Marthe aux soins du ménage ; écouter, c'est ce qu'elle a de mieux à faire en ces moments fugitifs où le Maître est là, et c'est elle qui a choisi la bonne part (2). Dira-t-on que Jésus méprise ici le travail ménager, alors que, dans plusieurs paraboles, il en parle avec compréhension et sympathie? Non ! Jésus ne s'est point contredit; mais ce qui est bon et utile pour une âme, peut ne pas l'être pour une autre ; ce qu'il faut savoir conseiller à certains moments, il peut n'être pas judicieux de le conseiller à d'autres. Et c'est bien là de la direction spirituelle : savoir rappeler aux natures actives, à qui le travail matériel risque dé faire oublier les intérêts supérieurs de l'iâme, qu'une seule chose est nécessaire au regard de l'éternité ; et d'autre part, constater avec joie et encourager une reconnaissance qui cherche à s'exprir mer par les plus humbles gestes.

De cette attitude de Jésus, en apparence contradictoire parce qu'il a toujours en vue des iâmes précises, avec leurs difficultés, leurs tendances, leurs besoins, conclurons-nous qu'il n'y a pas de morale proprement évangélique ou, comme on l'a affirmé, qu'il y a plusieurs morales dans l'Evangile, et des morales antithétiques (3) ? Sans aller jusque-là, on peut cependant se demander s'il y a une morale spécifiquement évangélique. La morale de l'Evangile n'est-elle pas tout simplement la morale de l'Ancien Testament ? N'est-ce pas à l'Ancien Testament que Jésus emprunte le Sommaire de la Loi ? Certes, c'était quelque chose de nouveau que de discerner, dans le fouillis poussiéreux de toutes les ordonnances et prescriptions rituelles de la Loi et de la tradition juives, et de rame-

(1) Marc I, 30-31.

(2) Luc X, 38-42.

(3) Cf. A. Bayet : Les morales de l'Evangile. Coll. Christianisme, cahiers publiés sous la direction de P.-L. Couchoud, Paris, Rieder, 1927. B. prétend que ces diverses morales ne peuvent pas exprimer la pensée iâ'un seul et même homme, et il en tire argument contre l'existence historique de Jésus. Pour la réfutation de la thèse de Bayet, cf. M. Goguel : « Rev. hist. et phil. relig. », 1927, pp. 468 et ss. et M.-J. Lagrangb : La morale de l'Evangile. Goll. La vie chrétienne, Paris, Grasset, 1935.

ner au jour ces deux commandements qui vont droit à l'essentiel et embrassent, dans leur synthèse, à la fois toute la religion et toute la morale. Pour cette simplification, vraiment géniale, si ce mot peut s'appliquer à Jésus, il fallait une pénétration unique, la profondeur d'un regard qui voyait Dieu. Mais enfin, si cette conjonction des deux grands commandements était chose nouvelle, ces commandements se trouvaient cependant déjà dans l'ancienne Loi. Dès lors, la morale de l'Evangile n'est-elle pas simplement un mobile nouveau nous poussant à pratiquer des devoirs déjà connus ? Ce que l'Evangile apporte aux lames, ce qui lui appartient en propre, n'est-ce pas la bonne nouvelle du pardon et de l'amour du Père ouvrant les bras à ses enfants rebelles et repentants ? Ce qu'il instaure, ce sont des relations nouvelles entre Dieu et l'homme, c'est une vie nouvelle. Il est vrai que cette vie de la grâce communique à toutes choses, et à la morale elle-même, une chaleur, une couleur, une lumière neuves. Les mobiles changent ; ce que l'on faisait plus ou moins en mercenaire ou en esclave, on le fait désormais en fils obéissant et joyeux. Toute l'atmosphère de l^a vie est transformée, et, par suite, toute l'atmosphère de la morale ; mais pour ce qui est de la substance de la morale, l'assise immuable posée par Moïse et les prophètes ne demeure-t-elle pas ?

Sur cette base s'édifierait simplement, du point de vue évangélique, ce qu'on peut appeler la morale de la vocation. Certains seraient appelés à des sacrifices extraordinaires, à des missions spéciales. Pas de règles ici s'appliquant à tous, mais uniquement des cas d'espèce, des vocations individuelles. Les uns seront voués au célibat de par la nécessité même de leur lœuvre ou d'une vocation particulière, d'autres appelés au mariage. Les uns seront laissés dans leurs maisons, comme le démoniaque gérasénien, d'autres iront prêcher l'Evangile jusqu'aux extrémités de la terre. Les uns devront renoncer à leurs richesses, d'autres pourront les conserver pour un usage légitime. L'essentiel est pour chacun d'obéir à sa vocation et de répondre à l'appel dont il est personnellement l'objet. Ainsi s'explique la manière tout individuelle dont Jésus agit avec les lâmes, cherchant à leur faire découvrir leur vraie vocation, parfois la leur adressant lui-même : « Toi, suis-moi ! »

Toutefois, il semble que ramener ainsi toute la morale évangélique à la seule morale de la vocation, ce soit trop limiter l'apport de Jésus dans le domaine moral. N'y a-t-il pas dans l'Evangile une loi nouvelle : Moi, je vous dis ?

Il est vrai que Jésus ne se comporte pas, à l'égard de l'ancienne Loi, d'une manière révolutionnaire ; il ne la détruit pas, il ne la remplace pas ; il l'accomplit, il la porte à sa plénitude, à sa perfection. Sans cesse il renvoie à Moïse et aux prophètes. « N'avez- vous pas lu dans les Ecritures ? » « N'est-il pas écrit ? » Il part de ce qui est, mais pour tirer, comme le scribe de la parabole, des choses neuves d'un vieux trésor. C'est bien toujours l'ancienne Loi, mais placée sousune lumière nouvelle ; c'est l'inspiration profonde de la Loi dégagée des surcharges d'une tradition qui a fini par méconnaître son esprit ; ce sont les principes mis à nu, et les conséquences ultimes affirmées sans échappatoire possible. Et tout cela finit par apparaître à la conscience comme une révélation nouvelle.

On peut même préciser la méthode de Jésus pour appliquer aux cas particuliers les principes qu'il trouvait dans la Loi, et dégager à tout le moins deux règles invariables qui déterminent le mouvement de sa pensée (1).

La première de ces règles pourrait être dite la règle de l'unité, elle consiste à maintenir l'harmonie interne de la Loi, à ne pas laisser cette Loi se contredire elle-même. Or, c'est la laisser se contredire que de nettoyer le dehors de la coupe et du plat et de ne pas laver aussi l'intérieur ; elle ne pouvait ordonner l'un sans l'autre ; c'est la laisser se contredire que d'avaler le chameau et de couler le moucheron, que de se croire lié quand on jure par l'or du; temple, tandis qu'on ne l'est pas quand on jure par le temple (2) ; lié quand on jure par l'offrande qui est sur l'autel, tandis qu'on ne l'est pas quand on jure simplement par l'autel (3) ; c'est la laisser se contredire que de payer les offrandes rituelles et de négliger de vieux parents dans le besoin (4). Il y a là une interprétation de la Loi qu'on pourrait appeler une exégèse de bon sens. Et ce sont ces inconséquences, ce manque de logique, cette dualité qui va jusqu'à la duplicité que Jésus reproche tout particulièrement aux Pharisiens. Il y a une loyauté à l'égard de la Loi, une loyauté intellectuelle tout d'abord, qui consiste à ne pas lui faire dire le contraire de ce qu'elle dit en réalité, à ne pas la mettre en contradiction avec elle-même, avec ses principes inspirateurs.

(1) Cf. Kenneth E. Kirk : Conscience and its problems. An introduction ta casuistru, Londres, Longmans Green, 3" éd., 1936, pp. 157 et ss.

(2) Matth. XXIII, 16.

C3) Matth. XXIII, IS'.

(4) Marc VII, 9-13.

La seconde règle est celle de l'analogie. Ce qui est vrai d'une vérité évidente dans un cas donné est également vrai dans tous les cas semblables, et particulièrement dans ceux où de plus grands intérêts sont en jeu. Ce qui est vrai des oiseaux du ciel et des fleurs des champs, sui- qui s'étend la sollicitude du Père céleste, l'est à plus forte raison des hommes, ses enfants. Ce qui est légitime quand il s'agit d'un âne, d'un biœuf ou d'une brebis, le devient à plus forte raison quand il s'agit d'un fils ou d'une fille d'Abraham. « Combien un homme ne vaut-il pas plus qu'une brebis ! » (1). S'il est normal de se réjouir lorsqu'on a retrouvé une pièce de monnaie ou une brebis perdue, combien l'est-il davantage quand c'est un fils qui revient au foyer, un enfant prodigue que son père retrouve ! C'est ainsi encore que ce qui est vrai dans le domaine des relations humaines l'est aussi quand il s'agit de réalités spirituelles. Un père donne du pain à ses enfants ; combien plus le Père céleste donnera-t-il son Saint- Esprit à ceux qui le lui demandent î

Le raisonnement analogique se retrouve en nombre de paraboles, celle de l'homme qui blâtit une tour, du roi qui part en guerre contre un autre roi, de l'économe infidèle, etc.. Si nous admirons la sagesse de ces hommes dans le domaine temporel, ne devons-nous pas faire preuve de la même sagesse quand notre iâme elle-même est en jeu ? L'argument à fortiori est sans cesse employé. Et n'est-ce pas l'application constante à l'ancienne Loi de ces deux règles fondamentales, qui nous donne l'impression de découvrir dans l'Evangile ujie morale nouvelle ? Jésus a tiré des conséquences qui avaient échappé à la sagacité des plus pénétrants interprètes ; il a opéré par là une véritable révolution morale, sans rien abolir, simplement en « accomplissant », et les « moi je vous dis » du sermon sur la montagne révèlent une justice nouvelle qui n'est cependant qu« l'expression et l'épanouissement des virtualités intimes et du dynamisme profond de l'ancienne Loi.

Or, la mise en lœuvre de ces deux règles constitue, à elle seule, une méthode de direction spirituelle. La direction morale cherche aussi, lorsqu'elle essaie de résoudre des cas concrets, à démasquer les ruses, parfois inconscientes, du ciœur humain. Souvent encore, elle procède par analogie, projetant sur les chemins où l'on hésite la lumière d'évidences par ailleurs

(1) Matth. XII, 11-12.

incontestées. La direction morale peut ainsi se réclamer, non seulement d'exemples précis nous montrant Jésus dirigeant les lames dans des circonstances concrètes, mais encore de la méthode même de Jésus et de ses procédés dialectiques.

A côté de ceux qui demandent ; Que faut-il que je fasse ? il y a ceux qui cherchent la vérité, il y a ceux qui doutent. Quelle a été l'attitude de Jésus à l'égard de ceux-là ? Trouverons-nous dans l'Evangile l'ébauche, tout au. moins, de ce que nous avons appelé la direction intellectuelle ?

Notons d'abord les témoignages épars de la sympathie de Jésus pour tous les douteurs sincères. Il les accueille, il leur tend la main ; il oublie avec eux sa fatigue ; il comprend l'attente ou le souci de leur aœur, et parmi les paroles de lumière et d'amour qu'il trouve pour eux, il n'en est aucune qui les condamne.

C'est la Samaritaine, troublée par les discours des croyants et leurs credo qui s'affrontent et se heurtent ; c'est le père de l'enfant malade, qui doute et qui croit tout ensemble et dont le cri ne nous émeut tant que parce que nous y retrouvons l'écho de notre propre ciœur ; c'est Nicodème qui vient entretenir Jésus de nuit et lui fait part de ses hésitations ; c'est Nathanaël qui voudrait bien se réjouir de la bonne nouvelle que lui annonce Philippe, mais qui craint de mal placer sa confiance : Peut-il venir quelque chose de bon de Nazareth ? C'est Thomas, vers qui le Maître s'avance les mains tendues, ces mains pleines de charité et pleines de souffrance. Et toujours, partout, Jésus comprend ; d'un mot, d'un geste, il écarte les objections vaines ; il aide à sortir de l'ombre, il montre le chemin vers la lumière.

Ce ne sont pas seulement des exemples de direction que nous trouvons dans l'Evangile ; c'est une méthode de direction pour venir en aide à ceux qui doutent, une méthode, il est vrai, dont on pourrait dire qu'elle est, à certains égards, la négation même de toute direction intellectuelle. Il est significatif, en effet, que si Jésus a témoigné une grande sympathie à ceux qui doutent, il n'a pas discuté avec eux, opposant objection à objection, argument à argument ; il n'entre pas dans la substance de leurs doutes, il ne les discute pas, il semble même qu'il ne les prenne pas vraiment au sérieux. Et cela n'est-il pas d'une profonde pédagogie ? La discussion, en effet, nourrit le doute et ne le guérit pas. Ce n'est pas au terme d'un raisonnement qu'on trouve la foi vivante ; ce n'est

pas ce terrain toujours mouvant qui peut servir d'assise pour édifier la maison sur le roc. Aussi Jésus ne suit-il pas Nicodème sur le chemin sans issue des discussions christologiques où celui-ci voudrait l'engager, pas plus qu'il ne consent à peser avec Nathanaël l'autorité des vieux textes prophétiques, pas plus qu'il ne répond aux doutes que faisait naître en l'âme fruste de la Samaritaine la vue des croyants qui s'anathéraatisent. Non pas que ces questions n'aient leur importance et qu'elles ne méritent d'être discutées. Mais ce n'est pas de la solution que l'on peut donner aux doutes de l'esprit que dépend, en définitive, la décision de l'âme, car, quand bien même on arriverait à une certitude intellectuelle, cette certitude ne serait pas encore la foi. Aussi Jésus arrache les âmes à leurs objections, à leurs interrogations, à leurs doutes. Ce n'est pas là le véritable terrain où se livre la lutte. Il veut les amener sur un plan tout différent, le plan proprement religieux ; il veut les mettre en contact avec une réalité, cette réalité souveraine qu'est Dieu, les insérer dans le grand courant d'une vie nouvelle. « Il faut naître de nouveau »', dit-il à Nicodème. « Viens et vois », répond-t-il à l'objection de Nathanaël, cherchant par là à l'entraîner à sa suite, dans son sillage de vie. Quant à la Samaritaine, les objections qu'elle peut faire ne sont que la façade derrière laquelle elle dissimule le désordre de sa vie morale ; c'est là qu'est son trouble, c'est de là que procèdent toutes ses objections, et ce n'est pas une discussion intellectuelle qui résoudra le conflit. Il lui faut passer par la repentance pour entrer dans la vie.

Ce n'est pas que, pour celui qui a la foi, tout s'éclaire dans le domaine intellectuel, qu'il y ait réponse à tout, qu'il n'y ait plus d'obscurité pour l'esprit, plus de mj'^stère dans l'univers. Non, certes ! et le chrétien continuera à se pencher, de tout l'effort de son esprit en travail, sur les grands problèmes que posent la vie et la mort, sur le mystère qu'il est à lui-même et sur le mystère de Dieu ; il aimera Dieu de toute sa pensée. Mais c'est d'une certitude intime qu'il vivra, d'une expérience fondamentale ; il aura pris pied sur le roc d'une réalité inébranlable, il aura trouvé Dieu. C'est fortement établi sur ce roc qu'il abordera les problèmes et l'objet même de ses doutes ; la foi ne sera plus pour lui le terme d'une longue chaîne de raisonnements ; elle sera son point de départ, l'attitude fondamentale qui déterminera jusqu'à sa pensée : fides quaerens intellectum.

Il y a donc, nous semble-t-il, une direction intellectuelle

dans l'Evangile, direction singulièrement originale qui ne se perd pas dans le labyrinthe des doutes, dans le dédale de raisonnements sans fin, mais dont le but ultime est de conduire l'iâme en présence de la réalité suprême, la réalité de Dieu, de la placer dans le grand courant d'une vie qui emporte et brise, dans son élan vainqueur, toutes les hésitations et toutes les résistances.

Car lorsque Dieu est devenu pour nous une réalité, la réalité suprême, des questions peuvent se poser, des interrogations troublantes, mais il n'y a plus là qu'un nuage momentané de la pensée par delà lequel on sait que brille toujours la lumière du soleil. Nos « pourquoi » peuvent demeurer sans réponse, mais ce que nous ignorons. Dieu le sait ; cela suffît pour nous donner à l'égard de nos doutes les plus profonds une sorte de détachement, et pour briser leur aiguillon sans affaiblir pour cela l'interrogation muette qu'ils posent à notre pensée.

N'est-ce pas une transposition de cet ordre que Jésus opérait lorsqu'il disait : « Si quelqu'un veut faire la volonté de Celui qui m'a envoyé, il connaîtra si ma doctrine est de Dieu ou si je parle de mon chef » (1) ? D'une attitude initiale d'obéissance et de foi procède une certitude intime, capable de triompher du doute ; et c'est cette attitude fondamentale qui est la chose essentielle. Il s'agit d'y ramener l'âme plutôt que de la suivre sur le terrain mouvant de son doute.

C'est dire que la direction spirituelle de Jésus, si l'on peut employer ce terme, qu'elle soit morale ou intellectuelle, est toujours religieuse. Quels que soient les moyens qu'il emploie, et ces moyens sont éminemment divers, ce qu'il veut, c'est introduire les âmes dans cette vie nouvelle de communion avec Dieu et de communion fraternelle, où l'on entre par la repentance et par la grâce du pardon divin ; ce qu'il veut, c'est que, dans des vies jusqu'alors fermées et repliées sur elles-mêmes. Dieu devienne la réalité devant laquelle toutes les autres s'effacent. C'est pourquoi il dit à Nicodème qu'il faut naître de nouveau. Il amène la Samaritaine à reconnaître le péché de sa vie. Par sa question : Qui m'a touché ? il pousse la femme qu'il vient de guérir à l'aveu qui la libère : « effrayée et tremblante, elle vint se jeter à ses pieds et lui dit toute la vérité » (2). Il demande au jeune homme riche

(1) Jean VII, 17.

(2) Marc V, .33.

CARACTléRISTIQUES ET FONDEMENTS BlBLlOlJÉS 65

de renoncer aux richesses qui le tiennent captif, afin qu'il puisse « entrer dans la vie » (1). Il exige une décision immédiate de celui qui s'offre à le suivre, une rupture radicale avec son milieu et ses vieilles attaches, sachant qu'il est des moments fugitifs dans la vie des lames qui risquent de ne pas revenir (2). Ses apostrophes violentes aux Pharisiens sont une suprême tentative pour les faire rentrer en eux-mêmes et les acculer à la repentance. Toute son activité, toute sa prédication n'ont d'autre but que de conduire les âmes à Dieu, de les amener à connaître l'amour du Père, la présence du Père, les exigences du Père, de les introduire toutes « dans la vie », cette vie filiale de communion avec Dieu, où tout se transfigure.

Il n'est pas jusqu'à la direction tendant à faire progresser les âmes dans l'intimité de cette vie nouvelle qui ne soit, en quelque sorte, préfigurée dans l'Evangile. Qu'est-ce, en effet, que les Béatitudes, sinon tout un programme de vie chrétienne ? et cette obligation de pardonner imposée à celui qui apporte son offrande à l'autel, sinon une démarche sans laquelle toute vie spirituelle est comme nouée, toute prière inutile ? N'y a-t-il pas dans les paroles de Jésus, dans ses paraboles en particulier, tout un enseignement sur la prière, qui constitue une véritable direction ? « Vous donc, quand vous priez, dites... », et c'est la prière-type inspiratrice de toute vraie prière. Jésus va jusqu'à se préoccuper de la longueur de la prière (3) ; il donne des conseils sur le lieu de la prière (4), les sentiments qui conviennent à la prière (5). Il indique à l'occasion des sujets de prière (6). Ailleurs, il met en garde contre le poids des soucis, le danger des richesses ; les excès de table, l'esprit de jugement ; il insiste surtout sur les œuvres de l'amour : le verre d'eau, le morceau de pain donnés en son nom. Il exhorte ses disciples à la persévérance ; il les prépare aux souffrances qui les attendent, il les prévient contre les séducteurs ; enfin il leur montre dans le renoncement à soi-même la loi de tout développement spirituel, l'atmosphère même dans laquelle doit se mouvoir la vie du chrétien (7). En vérité, il y a là, dans cette action de Jésus sur ses disciples au cours des quelques mois de son minis-

(1) Matth. XIX, 17.

(2) Luc IX, 61-62.

(3) Matth. VI, 7.

(4) Matth. VI, 6.

(5) Matth. VI, 5, 14-15. Luc XI, 1-ia ; XVIII, 1-14.

(6) Matth, IX, 38.

(7) Jean XII, 24. Luc IX, 23-24.

tère, une véritable direction spirituelle, exemple auquel en reviendra, comme à une source jamais épuisée, la direction de tous les siècles. Nous y retrouvons toutes les caractéristiques de la direction ; une direction poursuivie avec persévérance en de multiples entretiens, l'autorité du directeur, autorité unique de sa personne, de sa mission : jamais directeur ne parla comme lui, enfin la confiance de ceux qui écoutent, une confiance qui, dans ce cas, s'appelle la foi.

L'exemple de Jésus nous fait également pressentir ce que doit être le climat spirituel de toute direction, un climat tout réchauffé des vivants effluves de la prière d'intercession (1). Il est vrai que cette action de Jésus sur ses disciples, que les évangiles, dans leur sobriétéj nous permettent d'entrevoir, n'est pas décrite comme une action individuelle, mais comme une action collective. Il s'agit des disciples, des Douze, qui constituent une véritable unité. Cependant, il est difficile de ne pas croire à des rapports personnels et directs, d'iâme à âme, de Jésus avec chacun d'eux, alors que sa prière prend une forme si précise, s'adaptant aux faiblesses et aux besoins de chacun : « J'ai prié pour toi ! » (2).

On peut donc conclure de l'exemple de Jésus que les évangiles nous apportent le témoignage d'une véritable direction spirituelle, direction à peine ébauchée dans la plupart des cas, se réduisant parfois à un seul entretien, voire à une seule parole, mais dont on peut cependant dégager quelques règles précises, valables pour tous les siècles. On en vient à comprendre ce mot profond : « Un seul est votre directeur, le Christ. » (3). Directeur, il l'a été, comme il a été tout ce qu'il fut, d'une manière unique, et tous ceux qui viendront après lui ne pourront que s'inspirer de son esprit et chercher à conduire les âmes jusqu'à lui, « le souverain pasteur », le grand, le seul véritable directeur.

Après les évangiles, venons-en aux épîtres. Nous y verrons les apôtres, et tout particulièrement saint Paul, exercer à leur tour un ministère de direction.

Il est des lettres écrites à un seul destinataire, les épîtres

(1) Luc XXII, 32.

(2) Luc XXII, 31-32.

(3) Matth. XXIII, 10.

CARACTÉRISTÎOÛËS ET FoNDËMË>ftS BlBLlQUlS 67

à Timothée, à Tite, à Philémon. Est-il exagéré d'y voir, dans le sens propre du terme, des lettres de direction ? L'épître à Philémon n'envisage-t-elle pas un véritable cas de conscience, ne tranche-t-elle pas avec beaucoup de tact une question délicate ? Paul y insiste pour que Philémon accueille avec bienveillance l'esclave fugitif et larron, entre temps gagné à Jésus-Christ ; il lui indique le devoir et lui fait comprendre quelle est, en cette occurrence, la véritable attitude chrétienne.. Remarquons qu'il n'impose rien, bien qu'il ait toute liberté de prescrire ce qui est convenable (1) ; il veut amener le maître offensé à reconnaître lui-même ce que le Seigneur attend de lui, et à agir, non pas contraint par l'autorité de l'apôtre, mais volontairement et en quelque sorte spontanément. Nous reconnaissons là la sagesse d'une direction qui cherche à convaincre et à éclairer plutôt qu'à s'imposer, et qui veut que la décision dernière appartienne, non pas au directeur, mais à celui qui porte, en définitive, la responsabilité de ses actes.

Et ce n'est pas seulement un cas très concret de direction morale que nous offre cette courte épître, c'est encore la légitimation de la direction elle-même. L'apôtre ailïîrme la liberté qu'il a en Christ, c'est-à-dire de par sa charge apostolique et sa vocation chrétienne, de prescrire à Philémon ce qui est convenable, « ce qui est de son devoir » , traduit Calvin. Et le réformateur légitime lui aussi, à la suite de l'apôtre, la direction morale, celle qui aide à trancher les cas de conscience, lorsqu'il écrit : « Les pasteurs n'ont pas puissance de commander tout ce que bon leur semble sans différence aucune, mais leur puissance est enclose en ces limites qu'ils ne commandent rien qui ne soit honnête et de soi-même convenable au devoir d'un chacun. » (2).

Les épîtres à Timothée sont, elles aussi, des lettres de direction, et cela à un double point de vue. L'apôtre (3) y donne à son disciple des conseils personnels, évidemment assez généraux ; il l'exhorte à combattre le bon combat, à garder la foi et une bonne conscience, à se donner tout entier à son ministère, et il lui adresse, relativement à ce ministère, tous les conseils que peuvent lui suggérer son expérience et sa foi. Il lui montre la nécessité de raviver

(1) Philémon, 8.

(2) Calvin : Commentaires. Philémon, 8.

(3) En désignant ainsi l'auteur des épîtres pastorales, nous n'entendons pas trancher la question d'authenticité.

la flamme intérieure (1), d'accepter la souffrance, inévitable pour le disciple du Christ (2). Il lui conseille une vie simple, dépouillée de tout superflu (3) et le met en garde, en particulier, contre l'amour des richesses (4). Il pousse la sollicitude jusqu'à lui prescrire de rompre son abstinence et de boire, sans aucun scrupule, un peu de vin, à cause de sa santé (5). On voit à quels minimes détails la direction de l'apôtre n'hésitait pas à descendre. A un autre point de vue encore, les épîtres à Timothée sont des lettres de direction, plus exactement un manuel de direction. Elles établissent une liste de devoirs pour différentes catégories de personnes : les évêques, les diacres, les veuves, les esclaves. Elles nous apportent par là le témoignage d'une véritable direction pratiquée dans les églises apostoliques par ceux qui exerçaient l'autorité. Il ne s'agit pas ici de direction mutuelle, mais bien de direction sacerdotale. Et l'on retrouverait ces deux mêmes caractères dans l'épître à Tite.

En revanche, peut-on parler de direction spirituelle à propos des grandes épîtres, qui s'adressent, non point à des individus, mais à des communautés entières, ou même aux églises de toute une région ? Il est sûr que nous ne retrouverons pas dans ces lettres, précisément parce qu'elles s'adressent à une collectivité, un des caractères essentiels de la direction, son caractère individuel. Cependant, telle de ces épîtres, la première aux Corinthiens, par exemple, renferme de petits traités de théologie morale, voire de petits manuels de casuistique, à l'occasion, sinon d'individus précis, du moins de cas concrets.

Ce sont, en effet, ses rapports avec l'Eglise de Corinthe qui nous donnent tout particulièrement l'occasion de considérer Paul comme directeur de conscience.

Les Corinthiens étaient, comme les Grecs en général, intelligents et discuteirrs. « Les Grecs aiment la sagesse. » Ils prenaient plaisir à remuer les idées, et, à peine devenus chrétiens, les voilà qui soulèvent toutes sortes de questions. Ils écrivent à Paul', €t Paul leur répond. Les lettres aux Corinthiens resteront, à travers les siècles, des modèles de direction de conscience bien comprise.

Ainsi les Corinthiens se demandaient si un chrétien avait

(1) II Tim. I, 6.

(2) II Tim. II, 3 ; III, 12.

(3) II Tim. II, 4.

(4) I Tim. VI, 9-11.

(5) I Tim. V, 23.

le droit de manger des viandes provenant des sacrifices païens. Pour des chrétiens encore mal détachés de leurs anciennes croyances, manger de la viande solennellement consacrée aux idoles, n'était-ce pas communier avec le démon, n'était-ce pas une sorte de Sainte-Cène idolâtre ? Et les uns disaient qu'il fallait s'abstenir, les autres, que manger de cette viande était chose indififérente. Saint Paul était de l'avis de ces derniers. Il ne saurait y avoir de communion avec des idoles qui n'existent pas. Cependant la charité passe avant même la liberté chrétienne, et il vaut infiniment mieux s'abstenir que de scandaliser l'iâme d'un frère « pour lequel Christ est mort ».

Jamais homme ne fut plus libre que saint Paul, lui qui disait du chrétien que tout est à lui. Jamais homme ne fut plus dégagé que lui des préjugés, des étroitesses, des scrupules qui paralysent. Et cependant, quel respect, quelle condescendance pour les faibles ! « Si un aliment scandalise mon frère, je ne mangerai jamais de viande. » C'est bien là l'attitude de celui qui ne mettait rien au-dessus de la charité.

On a contesté la sagesse du principe que pose ainsi l'apôtre. Il eût fallu, dit~on, distinguer entre les faibles, et ne pas avoir la même attitude à l'égard d'un faible scrupuleux et sincère qui cherche loyalement là vérité et un faible têtu qui tend à ériger en dogme sa faiblesse et ses conceptions bornées (1). On a souligné toutes les étroitesses que cette « faiblesse » a fait parfois triompher dans l'Eglise, de par la crainte qu'éprouvaient les forts à causer du scandale : dimanches funèbres, prohibitions des jeux de cartes, du théâtre, ostracisme des acteurs, anathème prononcé sur la critique biblique, etc. (2),

(1) K. E. KiRK : Conscience and îts pr,oblems, p. 172. Les Réformateurs faisaient une distinction analogue entre ceux qui sont réellement scandalisés et qu'il faut ménager et ceux qui se prétendent scandalisés et dont il faut savoir vaincre la résistance.

(2) Dans un article sur le silence de Vinet, où se trouve mise en lumière cette crainte de scandaliser qui lui avait toujours fait garder par devers lui une partie de sa pensée, Paul Seippel s'écrie : « Malheur à l'homme par qui le scandale arrive 1... Si quelqu'un scandalisait un de ces petits qui croient en moi, il vaudrait mieux pour lui qu'on suspendît à son cou une meule de moulin et qu'on le jetât dans la mer !...i Dès notre plus jeune âge, on nous a répété sur un ton menaçant ce verset redoutable. Il a terrorisé notre enfance. A l'â.ge où j'avais des„ culottes courtes, je me souviens que je faisais un détour quand j'apercevais une vieille meule, plus haute que moi, abandonnée contre le mur d'un moulin. Je craignais qu'on ne me l'attachât au cou. Je me demandais comment on s'y prendrait et si on chercherait peut-être à faire passer ma tête par le trou du milieu... Le scandale, voilà ce qu'il faut éviter à tout prix. Nous sommes libres, oui, parfaitement, à condition de ne scan-

Heureusement, remarque-t-on, quand il s'est agi de la circoncision, Paul ne s'en est pas tenu au principe posé dans l'épître aux Corinthiens, sans quoi le christianisme ne serait jamais sorti de ses langes judaïques. Peut-être, en effet, conviendrait-il de distinguer entre une attitude inspirée par la charité et une attitude inspirée par la lâcheté. Il peut y avoir quelque faiblesse à ne jamais consentir à scandaliser. Quoi qu'il en soit, Paul fait ici de la direction de conscience, et non pas à l'aventure, mais en appliquant aux cas concrets un principe précis, celui du primat de la charité.

Il y avait encore la question du mariage. Que valait-il mieux ? se marier ou rester célibataire ? Paul aiffîrme ici notre liberté chrétienne. Celui qui se marie ne pèche pas, et dans certains cas le mariage est préférable au célibat. Mais, dans cette question, apparaît nettement le tempérament autoritaire de l'apôtre, qui veut bien laisser les lames libres, mais qui, de tout le poids de son influence, insiste pour les orienter dans le sens où il penche lui-même. En effet, s'il accorde la liberté de se marier, c'est comme à regret, car le mariage risque de nous distraire de Dieu, il constitue un danger au point de vue religieux : « Celui qui est marié s'inquiète des choses du monde, des moyens de plaire à sa femme. » Le mariage est considéré comme une sorte de remède à la concupiscence (1), mais, en fait, le célibat lui est supérieur. Il est vrai que ces conseils semblent motivés par les circonstances. Paul les donne « à cause des temps difficiles qui s'approchent » (2). Si occasionnels soient-ils, ils s'inspirent cependant de principes permanents et manifestent une tendance ascétique indéniable. Aussi la liberté de se marier, accordée comme à regret, est-elle à peine une liberté, quand, pour accentuer encore le poids de son autorité en faveur du célibat, l'apôtre ajoute : « Et moi aussi, je crois avoir l'Esprit de Dieu. »

Il y a indéniablement, dans tout ce chapitre, un exemple de direction de conscience, on pourrait presque dire une véritable casuistique sexuelle, dont on peut penser ce que l'on voudra, mais qui nous apporte la preuve que les apôtres n'hésitaient

daliser personne. Seulement, comme dans notre beau pays on se scandalise de tout et de rien, nous sommes en fait nnoins libres que ceux qui ne le sont pas. » Paul Seippeil : Le silence de Vinet, « Ua Semaine littéraire », 14 novembre 1908, p. 543.

(1) I Cor. VII, 9. Cette conception, qui ne rend pas justice au mariage, se reflète encore dans la Discipline réformée, ch. XIII, art. 14.

(2) I Cor. Vil, 26. Paul pense ici aux persécutions que devront subir les chrétiens et tout particulièrement aux calamités qui précéderont et accompagneront la parousie, considérée comme imminente.

pas à trancher, à la lumière de leurs propres expériences et compte tenu des circonstances et des temps où ils vivaient, les situations les plus délicates. Ils le faisaient en cherchant à s'inspirer de l'esprit du Christ, en s'abstenant de légiférer, de ramener les lâmes sous le joug d'une nouvelle Loi, sans renoncer cependant à donner des conseils qui, pour beaucoup, devaient avoir la valeur d'un ordre véritable.

Voici encore, toujours dans cettre première épître aux Corinthiens, au chapitre XV, un exemple de ce que nous avons appelé la direction intellectuelle : Quelques fidèles doutaient de la résurrection et limitaient leurs espoirs chrétiens aux seuls horizons terrestres. Paul ne les condamne pas du haut de ses certitudes personnelles ; il ne leur reproche pas leur doute comme un péché ; bien plutôt il l'accueille et essaie de l'exorciser. Il fait appel tout d'abord au témoignage apostolique ; la résurrection est un fait, les apôtres ont vu vivant le Christ : c'est là le centre de leur prédication. Or, on sait la puissance du témoignage et l'effet d'une affirmation forte sur des esprits incertains. Ensuite, saint Paul découvre aux Corinthiens les conséquences de leur doute ; c'est toute la foi qui s'écroule avec la croyance à la résurrection. Le matérialisme, dès lors, est seul logique : Mangeons et buvons, car demain nous mourrons ! Enfin, il consent à aborder le problème intellectuel. Il a recours à des analogies pour essayer d'éclairer le mystère de la résurrection : le corps spirituel est une création de Dieu, comme l'est le corps de chaque plante, sorti non nioins mystérieusement de la semence jetée en terre. L'apôtre, on le voit, fait appel à la conscience, au cœur tout autant qu'à l'intelligence. Il ne se cantonne pas sur le plan intellectuel, mais, en montrant les conséquences funestes du doute, il prend pied sur un plan autrement vital. Il y a là toute une méthode à la fois de discussion apologétique et de direction intellectuelle.

Prenons un dernier exemple, celui des don s, spirituels. Parmi ces dons, il y en avait un qui intéressait tout particulièrement les Corinthiens, c'était le don des langues, la glossolalie (1).

(1) Sur la glossolalie, cf. E, Lombard : De la glossoîaîie chez les premiers chrétiens et des phénomènes similaires, Lausanne, 1910. L'auteur s'attache à préciser ce qu'était la glossolalie ; il y voit tantôt des automatismes d'un type pseudo-verbal, tantôt une sorte de chant inarticulé. Sur certaines épidémies modernes de glossolalie, cf. J.-D. Benoît : Les prophètes huguenots, thèse, Montauban, 1910, et H. Bois : Le Réveil au Pays de Galles, Toulouse, 1906. H. Bois rapproche de la glossolalie le ii-wyl gallois. Cf. en particulier, pp. 268-303.

Saint Paul envisage la question de son vrai point de vue : l'édification de l'Eglise. Il ne conteste pas la valeur de la glossolalie ; lui-même avoue avoir reçu, oe don (1), mais il conseille de prier, de prêcher, de prophétiser en un langage compris de tous. C'est ici, dirons-nous, la direction du bon sens, une direction qui s'applique à tempérer les manifestations d'une émotivité luxuriante, et à engager les lames sur des voies plus sobres et dépouillées. Ce n'est pas, d'ailleurs, que cette direction du bon sens soit une direction terre-à-terre. Bien au contraire, elle sait s'élever très haut. L'apôtre ne montre-t-il pas à ces âmes exaltées la voie royale, le don par excellence : celui de la charité ? Et c'est le chapitre XIII, où il va jusqu'à dire que parler toutes les langues des hommes et des anges n'est rien sans la charité. Quel conducteur d'àmes a jamais acheminé sur de plus hauts sommets ceux dont il avait la charge ?

Sans nous arrêter plus longtemps aux détails de cette direction spirituelle, attachons-nous à en dégager quelques principes.

1° Remarquons que saint Paul s'adapte aux circonstances, aux besoins, à la mentalité de chacun. Il affirme tout uniment : « Avec les Juifs, j'ai été comme un Juif ; ...avec ceux qui sont sans Loi comme étant moi-même sans Loi ; ...j'ai été faible avec les faibles. Je me suis fait tout à tous. » (2). Il y aurait dans cet opportunisme non déguisé quelque chose d'inquiétant si nous ne savions par ailleurs les limites qui lui furent toujours assignées. Aux Corinthiens encore, il écrit : « Je vous ai donné du lait, non de la nourriture solide, car vous ne pouviez pas la supporter. » (3). On le voit, saint Paul conduit progressivement les âmes, n'ayant pour toutes ni les mêmes exigences, ni les mêmes instructions ; il discerne leur état spirituel, leur degré de maturité, et y adapte son attitude. Et peu importe qu'il s'agisse de collectivités, le principe est posé qui vaut pour la conduite des individus aussi bien que pour celle des églises. C'est même cette capacité d'adaptation que ses adversaires lui reprochaient ; il y a en lui, disait-on, le oui et le non (4). C'est dire que malgré ses tendances autoritaires et dogmatiques, Paul savait tenir compte des circonstances individuelles, et ne pas parler à tous le même langage.

(1) I Cor. XIV, 18.

(2) I Cor, IX, 20-23.

(3) I Cor, III, 2.

<4) II Cor. I, 17.

il savait condescendre à la faiblesse des uns, pour les amener à une attitude plus virile, aux préjugés des autres pour les gagner par sa compréhension et sa largeur, aussi longtemps du moins que la conscience n'était pas engagée, car alors, comme il le fit à l'égard de Pierre à Antioche, il savait résister en face (1). Il est frappant, par exemple, de voir comme il essaye de gagner la bienveillance des Athéniens dans son discours de l'Aréopage, si tant est que le discours des Actes puisse être attribué à Paul, ou comme, à en croire encore le livre des Actes, il accepte, pour calmer les appréhensions des Juifs, de se soumettre à certaines prescriptions de la Loi (2). Paul n'est donc pas l'homme qui prononce dans l'abstrait, ou, ce qui revient souvent au même, dans l'absolu ; il suit les âmes pas à pas, dans les différentes étapes de leur développement spirituel. Sa direction, comme celle de tout vrai directeur, est progressive et individuelle.

2° Un autre principe mis en œuvre par l'apôtre, c'est qu'il ne blâme pas sans encourager. Alors même qu'il est obligé d'être sévère, il relève toujours quelque trait dont il puisse se réjouir, quelque sujet de reconnaissance envers Dieu pour les progrès accomplis ; il n'est pas de ces éducateurs austères qui croient de leur devoir de ne souligner que le mal, comme si le bien était chose qui allait de soi et ne m.éritait aucun éloge ; il sait toujours voir le côté lumineux, l'aspect « positif » des hommes et des situations. C'est ainsi que presque toutes ses lettres débutent par une note de reconnaissance et d'encouragement (3). Certes, il connaît parfaitement le point faible de ses églises, et il n'hésite pas à mettre le doigt sur la plaie, mais ici encore, il ne s'appesantit pas sur ce qui va mal. Le plus souvent, il lui suffit de replacer les âmes en présence de leur vocation, en présence du Christ, dans la pensée que d'elles-mêmes elles sentiront ce que leur attitude a d'incompatible avec la foi chrétienne qu'elles professent. Admirable pédagogie qui, au lieu de laisser les âmes repliées sur ellesmêmes et sur leurs fautes, au lieu de les ramener sans cesse par d'inutiles reproches, comme par une sorte de suggestion, à ce qui, en elles, est coupable, dirige au contraire les regards vers celui qui nous fait, certes, sentir notre misère, mais, en même temps, nous en délivre.

De même, il ne procède pas volontiers par défenses,

(1) Gai. II, 11-14.

(2) Actes XXI, 17-26.

(3) Philjppiens I, 3-5 ; I Cor. I, 4-9 ; Ephésiens I, 15-16.

comme la Loi juive, ou même le Décalogue. Il replace devant les âmes l'idéal, le Christ, comptant moins sur l'interdiction qu'il pourrait formuler que sur l'attrait du Christ. Si le Clirist devient le centre vivant d'une âme, et dans la mesure où il le devient, bien des hésitations s'enfuient d'elles-mêmes comme s'enfuient les oiseaux de nuit quand, au matin, le soleil se lève. Il n'y a qu'à évoquer ici, sans entrer dans le détail des textes, tous les passages où l'apôtre parle du Christ, de la vie en Christ, de la contemplation du Christ, de l'imitation du Christ, de la communion à ses souffrances, de la vie du Christ en nous. C'est vers le Christ que, sans cesse, et de mille manières, l'apôtre dirige les regards. Sa direction est positive, en ceci surtout qu'elle est essentiellement christocentrique.

3° Nous sommes amenés par là à relever un troisième aspect de la direction paulinienne : elle n'a rien de légaliste, rien de pharisaïque. Paul n'enferme pas les âmes dans des règles toutes faites, étroites et minutieuses, où elles pourraient se sentir à l'aise et rassurées, mais qui les laisseraient spirituellement mineures. Le plus souvent, plutôt qu'il ne résout des cas concrets, il pose des principes, laissant à chacun le soin d'en faire l'application pour ce qui le concerne, en mettant en œuvre sa réflexion et sa conscience. Ecoutez-le exhortant les Corinthiens à pratiquer le détachement des choses temporelles, sans exclure même un certain ascétisme : « Que ceux qui pleurent soient comme s'ils ne pleuraient pas ; ceux qui sont dans la joie comme s'ils n'étaient pas dans la joie ; ceux qui achètent comme s'ils ne possédaient pas, ceux qui usent de ce monde comme s'ils n'en usaient pas ! » (1). 11 ne dicte pas de loi ; il pose un grand principe spirituel, qui doit dominer la vie entière et tous les actes de la vie : vivre dans le monde avec un autre esprit que celui du monde, et comme des citoyens des cieux, car « la figure de ce monde passe » ; et que vaut un bonheur qui n'est pas éternel ?

La même méthode se laisse reconnaître à propos de la générosité du chrétien. Paul organise avec un soin méticuleux la collecte en faveur de l'église de Jérusalem, et il exhorte les Corinthiens à donner libéralement, mais il se garde bien d'imposer une règle, d'indiquer un pourcentage, de proposer une « cible », ce qui est toujours, en même temps, poser une limite. Il ne parle pas de la dîme, en honneur chez les Israéli-

(1) I Cor. VII, 30-31.

tes. Rien de tout cela. Chacun doit examiner lui-même, devant Dieu, ce qu'il est appelé à donner. « Que chacun donne, écritil, comme il l'a résolu dans son cœur, sans ',tristesse, ni contrainte. » Seulement il rappelle aux Corinthiens le sacrifice du Christ, source et mobile de toute générosité chrétienne. Bien plus, il leur cite l'exemple même de Dieu, donnant son Fils ; et cette évocation fait jaillir de son cœur l'action de grâces : « Grâces soient rendues à Dieu pour son don ineffable ! » Puis il laisse à la conscience et à l'amour de chacun le soin de décider sous l'inspiration du sacrifice de Jésus et du don de Dieu, demandant simplement aux Corinthiens que leur libéralité soit vraiment une libéralité, et non pas un acte déguisé d'avarice (1). Quelle sagesse et quel tact ! Mais, en même temps, quelle force persuasive ! En vérité, il eût été beaucoup plus agréable et moins gênant de s'entendre fixer un chiffre, si élevé fût-il, que d'être ainsi laissé seul avec sa conscience et devant Dieu, sous l'inspiration de celui qui a tout donné, et sa vie même, dans son amour pour ses frères. Aucun légalisme, on le voit, en tout cela ; car Paul n'entend pas se substituer aux consciences, ce qui est le grand danger de toute direction ; encore moins veut-il dominer sur les consciences, ce qui est la grande tentation du directeur. Toute son ambition est de former des consciences, aussi fait-ïl appel à la réflexion personnelle, poursuivie à la lumière du Christ. Pour lui, en effet, la vie chrétienne n'est pas un code de devoirs ; le chrétien n'est pas en possession d'une carte de l'océan sur lequel il lui faut naviguer, carte tenue à jour, où tous les récifs, tous les écueils seraient indiqués, où sa navigation serait dessinée d'un trait ferme. Le christianisme ne consiste pas en ordonnances concernant la nourriture et le vêtement, l'utilisation des loisirs ou de la fortune ; il est à chaque instant comme une découverte, une invention de devoirs nouveaux, de générosités nouvelles, de témoignages d'amour nouveaux. La morale chrétienne est avant tout, pour lui, une morale de l'inspiration : c'est le Christ qui dirige, qui conduit, c'est lui, disait saint Paul, qui vit en nous ; à chaque instant, c'est lui qui nous inspire.

4° Signalons un dernier trait de cette direction spirituelle de l'apôtre : la place qu'y tient l'Eglise. Toute la conduite individuelle du chrétien doit être subordonnée à l'utilité commune, à l'édification du corps de Christ.

(1) II Cor. VIII et IX.

Il pouvait, en effet, y avoir un danger à cette libre inspiration de l'individu, à cette souveraineté de l'Esprit, en dehors de toute codification morale, chacun ne relevant en définitive que de sa propre inspiration personnelle, incontrôlable aux autres. Mais un grand principe domine tout : celui de l'Eglise et de son édification, celui de l'utilité commune, utilité qu'il ne faut point entendre dans un sens matériellement utilitaire, mais dans un sens supérieur : ce qui contribue à la cohésion et à la vie spirituelle de l'Eglise.

Saint Paul insiste avec force sur cette nécessité de tout subordonner au service des autres, fût-ce notre propre inspiration : « Tout est permis, mais tout n'est pas utile, écrit-il, tout est permis, mais tout n'édifie pas. » Il revient à plusieurs reprises sur l'image du corps et des membres. Chaque membre ne saurait avoir sa vie propre, indépendante de l'ensemble ; il participe à la vie commune ; or, « nous sommes membres les uns des autres » (1). Et saint Paul insiste : « Que tout se fasse pour l'édification de l'Eglise ! »

Là où d'autres auraient considéré comme un triomphe d'obtenir, fût-ce à coup d'autorité personnelle, une obéissance rigoureuse à quelques règles précises, et d'établir une codification morale, Paul, lui, en arrive à déclarer que Dieu veut quelque chose de plus que nos obéissances à des lois morales ou religieuses, et que toutes les œuvres, toutes les capacités, tous les charismes même, sont choses inopérantes et vaines aussi longtemps qu'ils ne sont pas rapportés à l'Eglise, inspirés et dominés par l'amour.

Ainsi, l'apôtre donne des exemples concrets de direction spirituelle. En même temps, il pose le principe d'une direction sage, qui sait respecter la liberté des consciences, qui éduque sans asservir. On a pu dire de lui qu*il fut « un des plus grands casuistes du monde •». (Nous préférons dire ; un des plus grands directeurs spirituels). « Peu ont réussi à tenir, comme lui, la balance égale entre le principe de rigueur et le principe de liberté, entre le conservatisme et le progrès. » (2). Il fut, comme on l'a dit de Calvin, un incomparable éducateur des consciences.

(1) Romains XII, 5 ; I Cor. XII, 12 et ss.

(2) K. E. KiRK : Conscience and its problems, p. 174.

Il est inutile, à notre propos, d'examiner les autres lettres du Nouveau Testament. II suffit de l'exemple de Jésus et de celui de Paul, pour pouvoir répondre à la question que nous posions au début : La direction spirituelle est-elle biblique ? Il nous paraît que l'attitude première de M. Barth, ramenant toute la Bible à la seule question que Dieu pose à l'homme, est par trop étroite. « Que pouvons-nous bien faire de l'exemple et de l'enseignement de Jésus dans la vie pratique ? » demande-t-il. Sans doute, l'Evangile est essentiellement la bonne nouvelle de l'amour de Dieu, un amour qui exige une réponse, et « suivre » Jésus demeure la chose essentielle. Mais tous ne peuvent pas le « suivre » de la même manière ; or, Jésus était trop humain pour se désintéresser de toute question pratique. Il a donné, dans des cas précis, des directions précises ; il a tendu à ceux qui s'adressaient à lui une main secourable ; son attitude envers ceux qui hésitaient ou étaient troublés demeure pour nous un exemple. Si ce sont là les marges de l'Evangile, reconnaissons que ces marges sont singulièrement larges et instructives. Il suffit d'ailleurs qu'elles ne soient pas en contradiction avec le texte même, pour que nous puissions dire que la pratique de la direction spirituelle est légitimée par l'Ecriture, que ce soit par la marge ou par le texte.

Irons-nous d'autre part jusqu'à faire de la Bible le parfait manuel du directeur de conscience ? Dirons-nous que la Bible nous donne la clef de toutes les situations qui peuvent se présenter, et qu'il n'y a qu'à ouvrir et consulter la Bible pour avoir réponse à tout ? Nous ne le croyons pas. Ce ne peut être que par des interprétations plus ou moins allégoriques et de véritables tours de passe-passe exégétiques que l'on retrouve ainsi dans la Bible l'analogue de toutes nos situations et de tous nos problèmes, La Bible pose des principes, nous fournit une inspiration. Ce sont ces principes qu'il s'agit ensuite de mettre en œuvre dans le concret d'une vie, et à moins de considérer la Bible comme un véritable oracle capable de déterminer notre attitude en chaque cas précis, nous avons autre chose à faire que de la consulter paresseusement pour y trouver à l'avance nos chemins tout tracés. Nous avons à faire un travail de méditation, de réflexion et de prière qui, seul, nous permettra de nous diriger aussi chrétiennement qu'il nous est possible dans le dédale inextricable de toutes les solidarités où nous sommes engagés, et d'une manière conforme à notre vocation. C'est là que nous avons vu l'apôtre intervenir pour

78 DIRECTION SiPÏRÎTUËLLË ET PROTESTANTIâMË

guider de ses conseils les âmes hésitantes, pour leur montrer les conséquences impliquées dans les principes, pour les aider à trouver leur route, une route jamais toute tracée d'avance, à travers les tentations, les obstacles et les obscurités qui persistent, du fait de notre humaine condition, alors rnême que nous avons répondu par une décision fondamentale à la grande question que pose la Bible : accepter ou rejeter la souveraineté de Dieu.

Nous ne dirons pas, malgré ces exemples bibliques et ces principes de direction que notre étude a dégagés, que l'on retrouve dans l'Ecriture, d'une manière distincte et précise, tous les aspects de la direction, telle qu'elle s'est développée au cours des siècles. Il y a là des lignes simplement ébauchées qui se prolongeront. Il y a aussi des avertissements, qui tracent à la direction certaines limites, lui imposent certains garde-fous, condamnent par avance certaines de ses déviations. Toutefois, on peut conclure, non seulement que la direction spirituelle, telle que nous avons essayé de la définir et de la caractériser, n'est pas contraire à l'Evangile, mais encore qu'elle est dans l'esprit de l'Evangile, qu'elle est non pas une innovation douteuse, mais un développement normal et légitime, puisqu'elle peut se réclamer de l'exemple de Jésus et de celui des apôtres.

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