CHAPITRE III
La direction spirituelle et les notions évangéliques de ministère et d'Eglise
Le Nouveau Testament nous offre des exemples caractérisés de direction spirituelle. Mais il faut aller plus profond encore pour établir solidement les bases bibliques de la direction. On pourrait prétendre, en effet, que le ministère de Jésus et des apôtres a été un ministère exceptionnel et qu'il n'appartient à personne de refaire ce qu'ils ont fait. Les exemples de direction spirituelle que nous trouvons dans l'Evangile ne sauraient avoir, dans ce cas, de valeur normative ; il faudrait plutôt les rattacher à l'autorité unique de Jésus, et à la mission tout occasionnelle et spéciale des apôtres.
Il nous faut donc envisager la direction spirituelle d'un point de vue plus large, du point de vue du ministère chrétien en général. Est-elle impliquée dans une conception du ministère fondée sur l'Evangile et sur les principes de la Réforme, ou n'est-elle qu'une excroissance illégitime et parasitaire, une usurpation de pouvoirs de la part de celui qui l'exerce, une intrusion injustifiable dans la conscience et la vie du fidèle ?
Le problème de la direction spirituelle est, en effet, étroitement lié à celui du ministère (1). Nous ne saurions aborder ici la question éminemment complexe du ministère et des ministères dans le christianisme primitif. Sans doute, des facteurs d'ordre sociologique ont conduit de bonne heure à une organisatioti plus ou moins rudimentaire de l'Eglise (2).
(1) C'est ce qu'a bien vu le professeur Lestringant : Comment se pose le problèm.e de la direction spirituelle. Etude présentée au Synode régional de la V^ circonscription des E.R.E., le 30 avril 1936.
(2) M. GoGUEL : Le problème de l'Eglise dans le christianisme primitif. « Rev. hist. et phil. rel. », 1938, pp. 293-320.
Nous ne nions pas le rôle et l'importance de ces facteurs sociologiques, voire biologiques. Concédons même que l'organisation, une fois née et stabilisée, ait donné naissance, comme le veut M. Goguel, à un mythe d'institution, auquel nous ajouterions volontiers, pour notre part, un mythe de transmission (celui de la succession apostolique sacramentelle). Le mythe d'institution ne contredit pas cependant l'alffîrmation de l'origine divine des ministères : « Dieu a établi dans l'Eglise, premièrement des apôtres, secondement des prophètes... » (1), pas plus que le mythe de transmission ne supprime la réalité d'une succession authentique : « Je vous ai transmis ce que j'ai aussi reçu. » (2). L'Eglise, étant à la fois une œuvre de Dieu et une œuvre de l'homme, appartient en même temps à l'ordre naturel et à l'ordre surnaturel ; tout en se pliant, en tant que société humaine, aux lois qui président à la formation et au développement de toute société, elle obéit, par ailleurs, aux inspirations divines.
Aussi, saint Paul a-t-il toujours considéré le ministère comme lié à un « charisme ». Si des raisons sociologiques expliquent la nécessité d'un ministère, c'est une sorte de création divine qui a donné à ce ministère sa physionomie propre (3)'. Jamais l'apôtre ne légitime, par des considérations utilitaires ou techniques, les ministères ecclésiastiques. Sans doute, ils sont donnés « pour l'utilité commune », mais ils sont donnés par Dieu. C'est là pour lui l'alffirmation décisive (4). Les ministres, par suite, sont autre chose que de simples fonctionnaires de la communauté ; leur vocation vient de Dieu, elle est la conséquence du don qu'ils ont reçu. De là leur autorité : ils sont ministres de Dieu et de Jésus-Christ.
Le plus important de ces ministères est, sans contredit, celui des apôtres et des prophètes, c'est-à-dire des prédicateurs : c'est le ministère de la parole (5), et saint Paul précise : le ministère de la réconciliation (6).
(1) I Cor. XII, 28.
(2) I Cor. XV, 3.
(3) Nous ne tranchons pas la question de savoir si l'on ne trouve pas ailleurs, dans le Nouveau Testament, une conception différente, représentant un principe d'autorité en face de ce que l'on a pu considérer comme l'anarchie charismatique. Cf. K. Holl : Der Kirchenbegriff des Paulus in seinem Verhalfnis zu dem der Urgemeinde. Gesammelte Aufsâfze zur Kirchengeschichte, t. II, Tuhingen, 1928.
(4) La Conférence œcuménique d'Edimbourg a repris cette grande affirmation paulinienne : « Le ministère est un don de Dieu à l'Eglise pour le service de la Parole et des Sacrements, » Rapport de la 2* conférence universelle de Foi et Constitution, 1937, p. 25.
f6) Actes VI, 4.
(6) II Cor. V, 18.
Ces ministres de la parole sont envoyés de Dieu pour prêcher la bonne nouvelle de l'Evangile et appeler les âmes à la repentance. Leur ministère ne s'épuise pas avec la parole en public ; il consiste aussi à exhorter, avertir, appeler les âmes en particulier ; car la bonne nouvelle s'adresse à tons, elle est pour chacun. De là, le devoir de la cure d'âme, de ces entretiens particuliers où, avec plus de chaleur, plus de force, avec un accent plus personnel et plus direct, le pasteur appelle, exhorte, mettant chaque conscience individuellement en présence de l'Evangile et de la décision qui, de ce fait, s'impose à elle.
C'est cette conception du ministère qui explique et légitime les recommandations apostoliques faites aux premiers pasteurs : « Exhorte les jeunes gens. » (1). « Exhorte les serviteurs. » (2). « Ne réprimande pas durement le vieillard, mais exhorte-le comme un père. » (3). « Le serviteur du Seigneur doit redresser les hérétiques avec douceur. » (4). « Dis ces choses, exhorte et reprends avec une pleine autorité. » (5). On n'accepterait pas cette ingérence, vraiment intolérable, dans la vie privée, s'il ne s'agissait que du zèle abusif et indiscret d'un homme ; mais cet homme est un envoyé de Dieu, et c'est la nature même de son ministère qui légitime ses interventions, ses exhortations ou ses réprimandes. C'est comme ambassadeur du Christ que Paul a exhorté les Ephésiens de maison en maison (6), et qu'à l'égard des Thessaloniciens il a été ce qu'un père est pour ses enfants, les conjurant de marcher d'une manière digne de Dieu qui les appelle à son Royaume et à sa gloire (7).
C'est ainsi que, d'après Paul, il n'y a au fond qu'un seul ministère dans l'Eglise, celui du Christ, dont participent les ministères particuliers de ceux qui sont appelés et qui reçoivent certains charismes ; ce qui est chez nous individuel et séparé n'est qu'un en Jésus-Christ. Il n'y a, en réalité, qu'un seul ministère embrassant tous les ministères individuels. Par les individus, c'est encore le Christ qui exerce son ministère en faveur de l'Eglise. Il n'est, en fait, qu'un seul évêque, un seul pasteur, un seul prêtre, un seul directeur, un seul maître,
(1) Tite 2, 6.
(2) Tite II, 9.
(3) I Tim. V, 1.
(4) II Tim. Il, 25.
(5) Tite II. 15.
(6) Actes 20, 20.
(7) I Thess. II, 11-12.
B'2 DIRECTION SiPÏRÏTUËLLÈ ET PROTESTANTISME
c'est lui ; ceux qui, dans l'Eglise, exercent un ministère quelconque l'exercent, non pas en leur propre nom, mais au nom de Jié sus-Christ (1).
La Réforme, sans crainte de cléricalisme, en est restée à cette conception de l'autorité du ministère. Calvin, en particulier, fait du pasteur le lieutenant de Jésus-Christ et comme la bouche même de Dieu : « C'est une prérogative souveraine qu'il (Dieu) daigne bien consacrer leurs bouches et langues (des ministres) à son service afin que sa voix y résonne. » (2). D'où l'autorité qu'il confère, non seulement au pasteur, mais aux anciens eux-mêmes, qui exercent aussi, selon la doctrine réformée, un véritable ministère. « Le premier fondement de la discipline, écrit-il, est que les admonestations privées aient lieu, c'est-à-dire que si quelqu'un ne fait pas son devoir de bon gré, ou qu'il se déborde en insolence, ou qu'il ne vive pas honnêtement, ou qu'il ait commis chose digne de répréhension, qu'il souffre d'être admonesté, et qu'un chacun mette peine d'admonester ses prochains quand il en sera métier : mais que, sur tous les autres, les pasteurs et prêtres veillent sur cela, d'autant que leur office est, non seulement de prêcher en chaire, mais aussi d'admonester et exhorter en particulier par les maisons ceux envers lesquels la doctrine générale n'aura point assez d'efficace : comme saint Paul le montre quand il récite qu'il a enseigné les Ephésiens tant par les maisons comme en public, protestant qu'il est pur du sang de tous, d'autant qu'il n'a cessé d'admonester un chacun, nuit et jour, avec larmes. Car lors, la doctrine a sa pleine autorité et produit son fruit quand le ministre, non seulement déclare à tous ensemble comment ils doivent vivre, mais aussi a moyen et entrée d'inciter en particulier ceux lesquels il voit être nonchalants ou mal obéissants à la doctrine, et les solliciter à s'acquitter... » (3).
(1.) Cf. Karl-Ludwig Schmidt : Le ministère et les ministères dans l'Eglise du Nouveau Testament, « Ilev. hist. et phil. rel. », 1937, pp. 313- 336. L'auteur s'attache à montrer que les ministères, dans leur diversité, ne constituent en définitive qu'un seul et même ministère quand on les envisage dans leur rapport avec le ministère du Christ. « Ce qui, en Christ, parce qu'il est le Chi'ist, n'est qu'un, est, chez nous autres, hommes, séparé, isolément donné comme charisme et imposé comme service. Mais l'unité qui est en Christ doit nous rappeler que les différents ministères de l'Eglise peuvent, certes, être distingués, mais non séparés les uns des autres. 11 n'y a, en réalité, qu'un seul ministère embrassant tous les ministères particuliers. » (p. 3320. Ce qui est vrai des ministères dans leur diversité, l'est aussi des ministres dans leur plui'alité. Plusieurs ministères, et cependant un seul ministère, celui du Christ ; plusieurs ministres, et cependant un seul ministre, le Christ.
(2) Inst. chrét., IV. i, 5.
(3) Inst. chrét., IV, xii, 2.
Evidemment, ce n'est pas là la direction spirituelle telle que nous l'entendons, une direction qui aide les âmes dans leurs difficultés et leurs troubles, portant avec elles leurs fardeaux, accompagnant d'une paternelle sollicitude leurs pas chancelants dans la vie chrétienne. Le ministère dont parle ici Calvin est plutôt un ministère de répréhension et d'admonestation ; c'est l'exercice de la discipline dans ce qu'elle peut avoir de juridique, d'inquisitorial même. Il s'agit surtout, Calvin le dit expressément, de ceux qui sont « nonchalants » et « mal obéissants à la doctrine », de ceux sur qui la prédication, « la doctrine générale », li'a point assez, d'efficace. Ces âmes rétives, il convient de les exhorter, mais surtout de les plier au joug commun, à ce conformisme moral et doctrinal qui était, si l'on peut dire, la grande vision catholique de Calvin (1), et qui a contribué à créer un type uniforme de protestant réformé, uniforme tout au moins dans la façade extérieure de son « moralisme ». Si c'est bien là la cure d'âme-prédication que nous avons essayé de caractériser, et même la cure d'âme-répréhension, nous n'y voyons guère indiqué, par contre, ce ministère de direction que Calvin, il faut le dire, a su pratiquer par ailleurs avec une incomparable maîtrise (2).
Si l'âme protestante s'insurge, et parfois avec violence, contre la direction spirituelle, c'est, croyons-nous, moins par
(1) Imbart de la Tour a mis en Inmière ce catholicisme de Calvin : « Donner à cette Eglise l'armature solide d'un dogme défini, d'une morale rigide, d'une discipline rigoui'euse, opposer cette orthodoxie, cette morale et cette Eglise à la fois à l'individualisme religieux, à l'indépendance des mœurs, aux égoïsmes nationaux, pour tout dire, reconstituer en dehors du catholicisme et contre lui un nouveau catholicisme uniquement fondé sur la Parole de Dieu, telle que Calvin la comprend, telle que les novateurs l'ont formulée, voilà ce que sera son œuvre... Ce que Calvin va restaurer au sein du protestantisme et en partie contre lui, ce sont les idées catholiques d'universalité et d'autorité, » Les origines de la Réforme, t. IV ; Calvin et l'Institution chrétienne, Paris, Firmin-Didot, 1935, p. 53.
(2) On ne saurait faire grief à Calvin d'avoir couru au plus pressé ; il s'agissait avant tout de reconstruire l'Eglise et de vaincre des oppositions tenaces ; de là l'urgence de cette action disciplinaire des consistoires. Il fallait arracher à l'anarchie spirituelle les âmes récemment libérées de dures contraintes et leur imposer l'obéissance à la « Parole de Dieu ».
Par ailleurs, l'action de Calvin ne pouvait être que prophétique. Cf. E. Choisy : Calvin éducateur des consciences, Paris, La Cause, p. 95. Il avait pour mission de proclamer la vérité pour laquelle Dieu l'avait établi témoin. Son ministère ne pouvait que refléter les luttes ardentes de l'époque. Il fallait des temps moins orageux pour que pussent s'imposer à l'attention de l'Eglise les problèmes de direction proprement dite qui demeuraient, pour l'instant, en dehors de son horizon. Les lettres de direction écrites par Calvin n'en sont que plus significatives. Cf. en particulier les lettres à René de France, à M. de Falais, à Mme de Cany, etc. Calvin : Lettres françaises.
anti-catholicisme que parce qu'elle identifie inconsciemment la direction avec cette ingérence du pasteur ou de l'ancien dans le domaine de la vie morale ; c'est par suite d'une vieille rancune contre la férule des consistoires calvinistes ; c'est par anti-cléricalisme, mais un anti-cléricalisme qui vise d'abord le ministre ou le consistoire et n'atteint que par ricochet le cléricalisme romain.
Quoi qu'il en soit, si la notion biblique du ministère légitime, au regard de Calvin, cette intervention personnelle du pasteur et des anciens dans la conscience et la vie privée des fidèles, à combien plus forte raison cette même notion donnet-elle au pasteur l'autorité voulue pour conduire, à travers ses difficultés, ses hésitations, ses tentations ou ses doutes, une âme qui s'en remet à lui, et qui, non seulement subit ou accepte, mais recherche et sollicite sa direction. Le discrédit de la direction spirituelle, en partie lié à un anti-cléricalisme protestant, l'est également au discrédit du ministère, qui a été envisagé seulement en fonction de son utilité, de son opportunité, de sa commodité pratique, et non plus sous l'angle de sa transcendance et de la vocation qu'il constitue ; on a vu le fonctionnaire ecclésiastique, on n'a plus vu le ministre de Jésus-Christ. On conçoit qu'il soit devenu difficile, en dehors des qualifications purement humaines qu'il peut avoir, d'attribuer à cet homme une autorité et de lui accorder une confiance qui légitimeraient et permettraient un véritable ministère de direction.
Cela ne signifie pas, nous y reviendrons, que tout pasteur soit qualifié, du fait même qu'il est pasteur, pour la conduite des âmes ; il y a là un « charisme » qui n'est accordé qu'à quelques-uns, et ce n'est pas un ministère que puisse exercer efficacement celui qui n'en a pas reçu le don.
Mais là où la vocation existe, c'est-à-dire là où le don, le « charisme », existe, il devrait y avoir, de la part des fidèles, la reconnaissance d'une autorité qui dépasse celle de l'homme, et par suite une confiance qui les pousse à accepter avec humilité les avis et la direction du pasteur, sans qu'ils aient le droit de suspecter dans ce ministère un cléricalisme larvé.
Le problème du ministère, entraînant avec lui celui de la direction, est lié au problème plus général de l'Eglise. Si la
direction devient suspecte parce que le ministère, au sens apostolique, n'est plus compris et a subi, au cours de l'histoire, de fondamentales déviations, elle le devient également parce que la notion de l'Eglise a subi, elle aussi, une semblable déviation ; elle s'est infléchie dans le sens de l'individualisme. On en est venu à considérer l'Eglise comme une agglomération, une « congrégation » d'individus, à croire que l'individu préexiste à l'Eglise, que celle-ci, par suite, naît des bonnes volontés individuelles juxtaposées, qu'elle n'est qu'une association cultuelle, une association volontaire et libre comme toutes les associations humaines. C'est vers une semblable conception que le protestantisme s'est laissé peu à peu entraîner.
Ce fléchissement est dû à des influences diverses que nous ne saurions étudier ici : dogme révolutionnaire des droits de l'individu, celui-ci étant considéré comme la cellule initiale de la société au mépris de la réalité familiale, romantisme du début du xix" siècle posant le moi et ses exigences en opposition avec la nature et l'univers lui-même, philosophie du personnalisme, revivalisme ne considérant que l'âme individuelle à sauver et faisant abstraction de l'Eglise, floraison des églises libres sous l'influence en particulier de Vinet, législation cultuelle enfin, imposant au protestantisme français la formation d'associations se recrutant par adhésions individuelles. C'est tout un concours de circonstances et d'influences convergentes qui a fini par fausser la notion de l'Eglise et nous précipiter dans un individualisme qui a depuis longtemps cessé d'être une force pour devenir, à l'heure qu'il est, un véritable danger. Nous sommes allés à la dérive, très loin de la conception néo-testamentaire et de celle de la Réforme.
On comprend que l'Eglise étant ainsi considérée comme une œuvre humaine, née du vouloir commun, chacun soit libre de fixer à l'action de cette Eglise les limites qu'il lui plaît et de se cuirasser contre ses ingérences importunes. Institution plus ou moins humaine, l'Eglise est bien chargée de prêcher la Parole de Dieu à la communauté, de proclamer les vérités générales de l'Evangile ; mais nous avons la liberté de lui interdire ses questions indiscrètes et l'accès de notre for intérieur. Nous prenons, de cette association, ce qui nous convient, nous laissons ce qui nous gêne ; nous avons des droits sur elle, elle n'a pas de droits sur nous ; sans doute. Dieu a des droits, mais ces droits nous sont révélés, affirmons-nous, dans le sanctuaire intime de la conscience et dans la Bible, sans que nous ayons besoin pour cela du magistère de l'Eglise.
Or, si l'Eglise n'a pas de droits sur nous, le pasteur, nommé par elle, c'est-à-dire par nous, n'en a pas davantage. C'est notre envoyé, notre fondé de pouvoir, ce n'est pas l'envoyé de Dieu, et notre vie personnelle lui demeure fermée.
Que nous sommes loin de la notion paulînienne de l'Eglise ! Nous ne pouvons pas entreprendre de l'exposer ici en quelques lignes (1). Disons cependant que, pour saint Paul, il y a une communion étroite, un lien indissoluble, à certains égards une sorte d'identité, entre l'Eglise et le Christ (2). Le Seigneur et l'Eglise forment une sorte de personnalité mystique dans laquelle l'Esprit agit comme un principe de vie (3). L'Eglise est ainsi le véritable Israël, le peuple de Dieu des temps messianiques ; de par son union avec le Christ, elle est déjà comme une manifestation ici-bas de l'éon nouveau, elle est une nouvelle création de Dieu, l'apparition sur la terre d'un monde transfiguré ; en elle, des forces divines sont à l'œuvre, les promesses sont déjà, en partie, devenues réalité. L'Esprit, en effet, qui agit au sein de l'Eglise, est une puissance du monde à venir, de l'économie future, une sorte de gage anticipé, de sceau mis par Dieu sur les élus, en vue de la gloire à venir. L'Eglise est ainsi « une réalité avant-dernière qui ne s'explique qu'en fonction de la réalité dernière qu'elle annonce et attend, c'est une grandeur eschatologique » (4).
D'après cette conception, c'est bien l'Eglise dans son universalité et dans son unité qui est donnée d'abord. L'Eglise n'est pas constituée par une multiplicité de communautés distinctes qui se seraient progressivement rapprochées et réunies, de façon à ne plus former qu'un organisme unique. L'Eglise est là dès l'origine, l'Eglise corps du Christ. Son universalité n'est pas comme une accolade embrassant toutes les communautés individuelles, pas plus que son unité n'est le résultat d'une addition. L'Eglise ne devient pas, elle ne se fait pas par des regroupements successifs ; elle est une donnée première, immédiatement liée à la résurrection et à la Pente- Ci) Cf. H. KoBHNLEiN : La notion de l'Eglise chez l'apôtre Paul. « Rev. d'hist. et phil. relig., 1937, pp. 357-377. C'est une mise au point, claire et précise, des travaux poursuivis depuis une vingtaine d'années sur ce sujet.
(2) « On ne peut séparer l'un de l'autre l'Eglise, ou la communauté, et le Glirîst, car qui dit l'Eglise ou communauté, dit, par là-Snême, Christ. » Karl-Ludwig Schmi»t : Le ministère et les ministères, p. 322.
(3) Cette idée d'unité organique (ou mystique) doit être cependant précisée et limitée par le fait que la tête fait bien partie du corps, m,ais qu'elle est en même temps distincte du corps, en ce sens que Jésus-Christ demeure le Seigneur de l'Eglise qui lui est soumise.
(4) KoEHNLEiN : La notion de l'Eglise chez l'apôtre Paul, p. 373.
côte ; elle existe du fait même de la glorification du Qirist et du don de l'Esprit. Elle apparaît, dans ce vieux monde voué à la destruction et en train de passer, comme une manifestation des « choses nouvelles ». « L'existence de l'Eglise, écrit le professeur Héring, avec ses souffrances et ses victoires, représente sur le sol obscur de l'éon présent comme une tache lumineuse en forme de croix, attestant les vibrations des rayons de vie qui y pénètrent par une ouverture étroite et qui émanent du royaume du Chrîstus victor. » (1). L'Eglise, par suite, n'est pas originairement une grandeur sociologique, mais un concept théologique ; c'est l'affirmation de la présence du Christ dans l'assemblée des croyants. A la base de cette conception de l'Eglise se trouve la parole du Seigneur ; « Là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d'eux. » (2). Et là où est le Seigneur, lui qui est la tête, là aussi, peut-on dire, le corps tout entier est présent. Là où deux ou trois sont réunis au nom du Seigneur, là est aussi l'Eglise, dans son unité et son universalité, car le Christ est là, et là où est le Christ, là est l'Eglise : Ubi Chrîstus, Un ecclesia. La foi saisit donc, en chaque assemblée de chrétiens, si réduite soit-elle, l'ensemble de la chrétienté, réunie en esprit et comme résumée en la personne du Christ présent. Les églises locales ne sont, par suite, que des manifestations multiples de la seule et unique Eglise, des projections, en un point précis de l'espace et du temps, de cette réalité, indivisible, intemporelle, existant en dehors de l'espace, qu'est l'Eiglise de Jésus-Christ.
C'est cette conception mystique de l'Eglise, cette communion de tous les membres dans le Christ, qui fonde la communion fraternelle et la direction mutuelle. Personne ne s'appartient en propre : « Vous n'êtes point à vous-mêmes ». Chaque fidèle appartient au Christ, participe à la vie commune dans le Christ, et, par suite, demeure uni à ceux qui vivent comme lui dans cette même communion. Sa vie individuelle n'est plus à lui, tout au moins pas à lui seul : il fait partie d'un corps vivant, et ce corps a des droits sur lui, non seulement celui qui en est le chef, la tête, mais aussi ceux qui en sont avec lui les membres. L'Eglise apostolique est ainsi une communion d'âmes vivantes, tendues vers la sanctification, dans l'espérance du retour prochain du Seigneur. En Christ,
(1) J. HÉRmG : Le Roijaume de Dieu et sa venue. Etude sur l'espérance de Jésus et de l'apôtre Paul, Paris. Alcan, 1937,
(2) Matth. XVXII, 20.
il n'y a plus d'isolement ; il y a des individualités, et singulièrement fortes, il n'y a plus d'individualisme ; chacun est soutenu par la foi de tous, enveloppé par l'amour de tous, gardé par la sollicitude de tous, porté par l'intercession de tous. De là ces courants de vie spirituelle qui circulent entre tous les membres de l'Eglise, cette solidarité en un mot, qui les lie étroitement les uns aux autres.
Dans une telle atmosphère de communion en Christ, on comprend ces exhortations réciproques, ces conseils, ces répréhensions dont chacun pouvait être l'objet de la part de ses frères. Il n'y avait pas de mur de séparation entre les âmes, pas de tour d'ivoire où l'on pût se retrancher dans l'orgueil de sa solitude. La direction du faible par le fort, du chrétien commençant par le chrétien plus expérimenté, du fidèle par le presbytre, devenait dans ce climat spirituel une chose toute naturelle et spontanée ; nul, en la pratiquant, ne pouvait se croire coupable d'un empiétement quelconque sur les consciences ; il ne faisait que servir. Il restait fidèle à la vocation même de l'Eglise, qui est le perfectionnement des saints ; il travaillait à « l'édification du corps du Christ ».
A cet égard, la direction spirituelle nous apparaît comme liée, non seulement à la notion apostolique du ministère, mais à la notion même de l'Eglise. Là où prévaut une conception atomistique de l'Eglise, la direction spirituelle n'a pas de place, ou du moins elle ne peut se légitimer que par des raisons pratiques d'opportunité et d'utilité ; elle reste toujours contestable dans son principe, et c'est ce qui explique qu'elle soit si souvent contestée. En revanche, là où prévaut la conception mystique de l'Eglise, là où l'on en revient à la grande notion apostolique de l'Eglise corps du Christ, la direction spirituelle reprend ses droits ; car elle est, dès lors, fondée en principe ; elle devient partie constitutive du ministère même de l'Eglise ; en la pratiquant, l'Eglise ne fait que demeurer fidèle à sa vocation.
C'est cette conception de l'Eglise qui était celle des Réformateurs, tout au moins celle de Bucer et de Calvin (1).
<1) Cf. H. Strohl : La notion d'Eglise chez les Réformateurs, « ReV. d'Hist. et de Phil. rel. », mai-octobre 1936, pp. 265-1319 et Recherches fhéologiques par les professeurs de la Faculté de Théol. prot. de l'Université de Strasbourg, 1" série, Paris, Alcan, 1937,
Pour Luther, l'Eglise demeure une Eglise invisible ; elle est bien le corps du Christ, mais Dieu seul en connaît les membres. La pai-oisse i-este pour lui toujours un groupement humain accidentel, sur lequel agit la Parole, sans que l'homme puisse connaître les ettets! de cett^ pïëdication. Luther n'attribue pas à ce groupement le caractère d'église.
Bucer, dont on sait l'influence sur les conceptions ecclésiastiques de Calvin, a été le premier, au siècle de la Réforme, à concevoir l'Eglise comme un organisme dont les membres ont l'obligation de contribuer en commun à l'amélioration du corps entier ; ils seront donc une fraternité dans laquelle nul ne vivra plus pour soi-même, mais où chaque membre ressentira toutes les misères corporelles et spirituelles du prochain comme les siennes propres et s'emploiera à augmenter le nombre et la qualité des vrais croyants. En 1523, déjà, Bucer faisait paraître un traité, dont le titre est tout un programme moral, et, en même temps, toute une ecclésiologie : De ce que personne ne doit vivre pour soi-même mais pour le prochain, et comment l'homme peut y parvenir (1).
Dans le De regno christi, son dernier livre, il reprend encore cette notion de solidarité donnée dans la notion d'Eglise et qui doit unir tous les chrétiens, et il l'affirme avec la même force qu'en 1523. « La discipline de l'Eglise, dit-il, consiste en ce que non seulement les ministres et les pasteurs (qui toutefois doivent avoir le soin principal), mais aussi chacun en particulier ait le soin de son prochain pour le confirmer, avancer et exhorter par tous moyens possibles de poursuivre toujours de mieux en mieux le chemin à la vie céleste, et ce, en l'autorité et Nom de Notre Seigneur Jésus, comme disciple d'iceluy. Et si quelqu'un tombe ou en erreur de doctrine, ou en quelque meschef de sa vie ou de ses mœurs, qu'il soit retiré (quel qu'il soit) incontinent hors de toute fausse doctrine et de toute mauvaise action de vie, et qu'il soit amené à la pure et entière connaissance et à la droite vie qui soit conforme à la volonté de Dieu. » (2)
Pour Calvin, l'Eglise n'est pas l'œuvre du libre vouloir des hommes : elle est l'œuvre de Dieu, liée, de toute éternité, semble-t-il, à la paternité même de Dieu. « Il n'est pas licite, ditil, de séparer ces deux choses que Dieu a conjointes : c'est que l'Eglise soit mère de tous ceux desquels il est Père. » (3)
(1) « Das tfm selbs niemant, sonder anderen leben soll. Und xvi& der mensch dahyn kummen môg. •» Sur ce traité de Bucer, cf. J. CounvoisiEu: La notion d'Eglise chez Bucèr, pp. 43-50.
(2) Bucer : Du Roijaume de Jésus-Christ nosire Sauveur, trad. franc, publiée à Genève en 1558 par Jacques Berthelet, p, 133. Bucer souligne ici, non seulement le côté en quelque sorte négatif de ce ministère disciplinaire, mais aussi le côté positif, qui appartient déjà à la direction proprement dite : « amener à la pure et entière connaissance et à la droite vie..., poursuivre de mieux en mieux le chemina la vie céleste ». Il indique également la source d'où procède l'autorité d'un tel ministère: « au nom de notre Seigneur Jésus ». Bucer est donc resté toute sa vie fi'dèle à ce grand principe de la discipline, d'une discipline conçue essentiellement comme une pédagogie, et fondée sur la solidarité en Christ de tous les membres 'de l'Eglise.
(3) Inst. chrét., IV, i, 1.
Entre les membres de cette Eglise, qui participent à la communion du Christ, il y a une unité spirituelle profonde qui les rend solidaires les uns des autres. « Il ne se peut faire, dit Calvin, que ceux qui sont vraiment persuadés que Dieu leur est un commun Père, et que Christ est leur chef seul à tous, ne soient conjoints entre eux en amour fraternel, pour communiquer ensemble au profit l'un de l'autre. » (1). Ailleurs, il déclare : « Comme ceux auxquels Dieu a donné savoir plus excellent et abondant, il les destine à enseigner les simples et ignorants : ainsi ceux qu'il corrobore et fortifie, il leur recommande les faibles et infirmes, à savoir qu'ils emploient leur force et vertu à les soutenir. » (2).
Cette communion fraternelle est un des traits qui, d'après le doyen StrohI, caractérisent le calvinisme : « Ce fut, dit-il, une des forces du calvinisme de ne pas se contenter d'éveiller par sa prédication la foi dans des individualités isolées, mais d'encadrer ces croyants, de les grouper solidement en un faisceau et de leur donner des responsabilités en leur fournissant l'occasion et en leur imposant l'obligation de pratiquer l'entr'aide matérielle et spirituelle d'une façon ordonnée dans l'exercice de ministères variés et conformes aux dons de chacun. » (3)
Entr'aide spirituelle, n'est-ce pas cela précisément que veut être la direction ? Et la discipline elle-même, cette discipline inquisitoriale des consistoires calvinistes, ne se fonde-t-elle pas en partie sur cette solidarité des membres de l'Eglise ? Calvin lui reconnaît trois fins : la première, c'est la sainteté de l'Eglise, Celle-ci, étant le corps du Christ, ne doit pas être souillée par des membres pourris. La Sainte-Cène, en particulier, ne doit pas être profanée par la présence et la communion des impies, ainsi le veut l'honneur de Dieu. La seconde, c'est l'affermissement des chrétiens ; les bons ne doivent pas être corrompus par la conversation des mauvais. La troisième, c'est l'amendement des coupables, « en sorte que ceux qu'on châtie par excommunication, étant confus de leur honte, se repentent » (4). C'est bien ici l'unité spirituelle de l'Eglise et la solidarité de tous ses membres, qui justifient ce ministère disciplinaire de juridiction et de répréhension ; celui-ci n'est pas, nous l'avons dit, la direction spirituelle telle que nous l'en-
(1) Inst. chrét., IV, i, 3.
(2) Commentaires. Romains XV, 1.
(3) H. Strohl : La notion d'Eglise chez les Réformateurs, p. 314.
(4) Inst. chrét., IV, xn, 5.
tendons, il s'en faut. C'est cependant une forme de sollicitude pastorale à l'égard des âmes, un peu rude, il est vrai, comme tout en ce xvi° siècle, qui fut un siècle de fer ; sollicitude du berger qui veut éloigner du troupeau les boucs, ou les loups déguisés en vêtements de brebis, et ramener par une discipline salutaire celles de ses ouailles qui s'égarent. Le ministère de la direction n'aura ni d'autres mobiles, ni d'autre justification. La direction spirituelle nous apparaît ainsi légitimée à la fois par la notion apostolique du ministère et par la notion de l'Eglise telle qu'elle se trouve chez l'apôtre Paul, ainsi que chez Bucer et chez Calvin. Elle relève de la grande solidarité qui lie ensemble les membres du corps du Christ.
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Cette direction spirituelle sera-t-elle le privilège exclusif de ministres spécialisés, c'est-à-dire une fonction sacerdotale, ou sera-t-elle l'œuvre de tous les membres de l'Eglise, et faudra-t-îl parler de direction mutuelle ? Cette question, d'une portée plus pratique, relève cependant encore de la notion néotestamentaire du ministère.
Bien des textes nous orientent vers la direction mutuelle, c'est-à-dire vers la direction laïque. A plusieurs reprises, saint Paul insiste sur le devoir de l'exhortation mutuelle, de la répréhension mutuelle, saint Jacques sur celui de la confession mutuelle (1).
C'est cette direction mutuelle que le pasteur Kaltenbach, sous l'influence des groupes d'Oxford, voudrait voir pratiquée au sein du protestantisme (2). Les groupes d'entr'aide spirituelle (dits d'Oxford) préconisent, en effet, dans un sens tout à fait conforme, semble-t-il, à ce qui se pratiquait dans l'Eglise primitive, le redressement mutuel, les conseils mutuels, les exhortations mutuelles, en un mot la direction mutuelle. « La cure d'âme, écrit le professeur E. Brunner, est indispensable pour tout chrétien et en tout temps... Elle est le travail fraternel typique dans lequel peut se réaliser le sacerdoce universel. » Et il en appelle précisément à saint Paul,
(1) Romains XV, 14 ; Galates VI, 1 ; I Tliess. V, 14 ; I Thess. V, 11 ; Col. III, 16 ; Jacques V, 16 ; Hébreux III, 13, etc.
(2) Jacques Kaltenbach : La direction spirituelle. Rapport présenté au Synode national des E.R.E., réuni à Saintes, les 25, 26 et 27 juin r935.
pour qui « la cure d'âme appartenait à la vie chrétienne normale » (1).
II ne s'agit pas ici de cette prédication générale de l'Evangile, de ce témoignage rendu à la Parole de Dieu auquel tout chrétien est appelé, il s'agit, au sens strict et spécial du mot, de direction spirituelle. Et c'est là le ministère que l'on entend confier à tous : assister les âmes dans leur recherche de ce qu'est la volonté de Dieu à leur égard, aujourd'hui, dans des circonstances précises et concrètes, les aider à se libérer du poids d'un passé qui les oppresse et les paralyse, les éclairer dans leurs perplexités et leurs hésitations, les amener à discerner les obstacles dressés sur leur route et à en triompher. C'est à ce travail que les laïques, dans les groupes d'Oxford, sont appelés : ils reçoivent mutuellement leurs confessions, contrôlent leurs inspirations, se dirigent réciproquement.
On légitime cette pratique d'abord par l'exemple de l'Eglise primitive à laquelle on en appelle, ensuite par des raisons d'opportunité. « Bien des gens, dit M. Brunner, auront plus facilement confiance dans un laïque, plus près d'eux et de leurs propres difficultés, que dans un pasteur considéré, à tort ou à raison, comme en marge de la vie. » (2). D'autre part, la direction spirituelle exige beaucoup de temps, et le pasteur est pris par la multiplicité de ses autres tâches ; il ne pourrait pas, quand bien même il le voudrait, devenir le « père spirituel » de tous ses paroissiens. Il y a cependant là un travail de toute urgence ; le pasteur n'ayant pas le temps, et, par suite, n'ayant pas la possibilité de s'y consacrer, il faut que d'autres s'y emploient. Enfin, la cure d'âme ne nécessite pas une préparation particulière ; une certaine dose d'expérience et de maturité spirituelle y suffit.
Tels sont les arguments que l'on fait valoir en faveur d'une direction spirituelle laïque. On ajoute d'ailleurs qu'il est toujours difficile et délicat pour un homme, pasteur ou laïque, de diriger un de ses frères. Aussi est-ce généralement toute une équipe qui se charge de cette direction, recherchant, dans le recueillement en commun, les conseils qu'il faut donner, l'attitude qu'il faut prendre. « Un directeur unique, écrit M. Kaltenbach, ne peut connaître par expérience toutes les tentations et toutes les difficultés de ceux qu'il cherche à guider ; au contraire, dans un groupe, il y a presque toujours
(1) Emile Brunner : Les églises, les groupes et l'Eglise de Jésus-Christ, Genève, éd. Labor, 1937, pp. 19-20.
(2) E.. Brunner : Les églises, les groupes..., p. 20.
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quelqu'un qui se trouve dans une situation analogue et peut donner le conseil ou l'appui nécessaire. D'autre part, il est rare qu'un chrétien ait une vie religieuse et morale harmonieusement développée dans tous les domaines ; à côté de ses qualités, il a généralement des points faibles. Si donc il est seul à diriger une lame, celle-ci est exposée à reproduire, par une sorte d'hérédité spirituelle, les lacunes de celui qui l'a amenée à la foi. Au contraire, dans un groupe de chrétiens, le nouveau converti trouve les éléments divers dont se compose la vie chrétienne ; il verra, si l'on peut dire, les fragments multiples qui constituent l'image complète de Jésus. Ajoutons que le guide unique est appelé à disparaître, tandis que le groupe peut poursuivre indéfiniment son action bienfaisante. » (1).
Il faut reconnaître qu'en principe, rien ne s'oppose à une direction spirituelle laïque. L'histoire en offre même quelques exemples frappants : Pascal dirigeant Mlle de Roannez, le médecin Hamon dirigeant les religieuses de Port-Royal et notamment la mère Angélique Arnauld. Plus près de nous, une femme comme Elisabeth Leseur a dirigé des lâmes dans le chemin de Dieu avec un tact et une pénétration rares. Le P. Plus va jusqu'à voir une vraie direction spirituelle dans le réconfort que l'abbé Lacordaire, après la condamnation de L'Avenir, trouva auprès de Mme Swetchine (2). On a même voulu considérer Descartes comme un directeur spirituel, bien que sa correspondance avec la princesse Palatine et la reine Christine de Suède n'ait rien de particulièrement religieux (3). Nôus-même avons connu des hommes, membres des groupes, qui avaient les qualités de grands directeurs et à qui, tout spontanément, allaient les confessions et les aveux. Il est vrai qu'ils ne s'étaient pas improvisés directeurs de conscience et que des études longuement poursuivies, dans le domaine de la psychologie en particulier, jointes à une grande expérience personnelle, les avaient comme prédestinés à ce rôle. D'autre part, il y a des chrétiens et des chrétiennes dont l'expérience et la piété suppléent, par une sorte de tact divinatoire, à toute science livresque et qui en savent sur le cœur de l'homme,
(1) J. Kaltenbach : La direction spirituelle, p. 14.
(2) R. Plus : La direction d'après les maîtres..., p. 14.
(3) « Il reprend, dit E. Boutroux, la tâche que se donnaient les anciens philosophes de guider et rendre heureuse la vie présente... Descartes expérimente sur une âme d'une sincérité et d'une délicatesse exquises la puissance de sa métaphysique. » Victor de Swarte : Descartes directeur spirituel, Paris, Alcan, 1904. Préface d'Emile Boutroux, pp. n, m.
grâce à une intuition directe, et à la connaissance qu'ils ont d'eux-mêmes, plus que beaucoup de pasteurs à la suite de longues et patientes études. La direction spirituelle est un charisme, un don de l'Esprit, et l'Esprit souffle où il veut. Ce serait trahir l'âme même de la Réforme que de vouloir le canaliser au profit d'une caste sacerdotale et lui imposer nos limites. Il faut maintenir, sous peine de nous renier nousmêmes, le grand principe du sacerdoce universel (1).
Cependant — et c'est là notre principale objection à la pratique des groupes — - on ne s'improvise pas directeur de conscience. Nous avons été surpris de voir un homme de la valeur de M. Brunner écrire que « la cure d'âme ne nécessite pas une préparation particulière ». Elle exige, au contraire, croyons-nous, une longue préparation ; il faut apprendre à connaître les ressorts cachés de l'âme et les lois du monde spirituel' ; il faut être capable de déceler les illusions et les sophismes ; pour répondre à certaines objections, il faut les avoir étudiées et les connaître, ne serait-ce parfois que pour en montrer l'inanité, pour prouver, en tout cas par son propre exemple, et alors même qu'on se refuse à porter la discussion sur le terrain intellectuel, que l'on n'est pas semblable à l'autruche qui se cache la tête dans le sable pour ne pas voir son adversaire. Tout cela implique des études de psychologie, de théologie et d'histoire qui ne sont pas toujours à la portée d'un laïque, si cultivé soit-il, et ce n'est que dans des cas exceptionnels que l'expérience personnelle et le tact spirituel peuvent suppléer à la solidité des connaissances acquises. Il y a des situations où le directeur doit savoir
(1) Il convient de ne jamais perdre de vue cet avertissement de Vinet, résumant avec une décisive clarté le principe de la Réforme : « Les attributions du ministre sont distinctes, mais n'ont rien d'absolument exclusif. On ne doit point se passer de lui lorsqu'il est là, ou lorsqu'on peut se procurer sa présence ; on doit respecter une division du travail que Dieu lui-même a consacrée ; mais si l'on allait jusqu'à prétendre qu'il y a un acte, je dis un seul acte, qui, nécessaire en lui-même et urgent dans le cas donné, ne peut être accompli que par l'homme qu'on appelle pasteur, tellement que, consommé par un autre membre du troupeau, le même acte fût nul de plein droit, on aurait virtuellement réintégré au sein du protestantisme le sacerdoce romain, et, sous le modeste nom de ministre, nous aurions en effet des prêtres. A. Vinet : Liberté religieuse et questions ecclésiastiques, Paris, 1854, pp. 667-668. Vinet i^ense ici surtout à la célébration de la Sainte Gène et à la consécration pastorale, à laquelle il désirait voir participer des laïques. Mais ce qu'il dit s'applique parfaitement à la direction. Et Vinet a raison. C'est lui qui représente sur ce point la vraie tradition de la Réforme ; sous la réserve toutefois que l'acte accompli par un laïque le soit au nom de la eommunautc, en vertu d'une délégation reçue et non point de sa propre autorité, cela afin de maintenir un principe d'ordre également cher à la Réforme.
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poser un diagnostic de pathologie mentale, pour se décharger sur quelque psychiatre d'une thérapeutique qui ne relève pas de lui. Comment quelqu'un qui n'a que sa bonne volonté pourra-t-iî, dans la plupart des cas, donner des conseils efficaces et faire iœuvre de direction ? Allons jusqu'au fond de notre pensée : il lui arrivera souvent de faire grand dégât dans les âmes par des interventions maladroites et intempestives.
Mais, nous dira-t-on, c'est l'équipe ou le groupe qui sera chargé le plus souvent de la direction, et non pas un chrétien unique. Pourtant ce travail en équipe n'assure pas la compétence, et ce n'est pas parce que l'on se réclame de l'assistance du Saint-Esprit que cette incompétence en sera moins réelle. Il est, à l'action spirituelle, des conditions de savoir auxquelles l'amour et le zèle ne suppléent, dans la plupart des cas, qu'imparfaitement ; aussi bien l'Esprit de Dieu n'a jamais favorisé nos ignorances. La prière ne suiffit pas à faire un bon chirurgien ou un bon jardinier : elle ne suffit pas davantage à nous apprendre le délicat maniement des iâmes. Et s'il est vrai que Dieu se serve parfois de nos maladresses bien intentionnées, de nos ignorances et de notre faiblesse, ce n'est pas une raison pour nous glorifier de ces maladresses, pour cultiver ces ignorances et nous résigner à cette faiblesse.
D'autre part, cette direction assumée par un groupe paraît présenter certains dangers, axixquels échappera plus facilement une direction individuelle. Un de ces dangers sera le manque d'unité dans la direction : l'un risque de donner un conseil, l'autre un autre, tous deux excellents sans doute, mais peut-être inconciliables. Comment d'ailleurs se confier à une collectivité, même réduite, avouer certaines fautes, certaines difficultés ? Si homogène que soit le groupe, on ne saurait trouver chez tous ses membres le même accueil, la même compréhension, la même discrétion, ni recevoir, quelque réduites au même dénominateur qu'elles soient, les mêmes directions. Rien ne remplace l'influence directe, l'action personnelle d'une âme sur une autre, et s'il était ici besoin d'exemples scripturaires, nous rappellerions qu'après son expérience du chemin de Damas, Saul de Tarse n'a pas eu affaire à un groupe de chrétiens, à une « équipe », où il se serait heurté à de la défiance, celle même dont témoigne Ananias : « J'ai entendu dire tout le mal qu'il a fait... », ou à de la curiosité, ou à un zèle inconsidéré. Non, Dieu lui a envoyé un frère, un seul, auquel il a pu se confier comme il
n'aurait jamais pu le faire à une assemblée si réduite qu'on la suppose, et qui a pu lui parler avec cette liberté et cette intimité qui naissent du tête-à-tête.
D'autre part, nous croyons, quoi qu'en dise M. Kaltenbach, qu'il y a ,plus de continuité dans une direction assumée par un seul que dans la direction confiée à une « équipe », où les individus sont plus ou moins interchangeables et avec lesquels ne peuvent se créer ces liens d'intimité et de confiance, si favorables à une influence profonde. Les groupes l'ont d'ailleurs effectivement reconnu, et, le plus souvent, on désigne pour le ministère de direction auprès d'un néophyte un chrétien que l'on suppose particulièrement susceptible d'avoir avec celui-ci des a;ffînités spirituelles, ou qui a connu des difficultés semblables.
Si la direction individuelle évite certains dangers de la direction que l'on pourrait appeler collective, la direction pastorale nous paraît offrir plus de garanties encore. Garanties tout d'abord au point de vue de la préparation du pasteur à son ministère. De par ses études, il dispose de certaines connaissances qui l'aideront dans la pratique de la direction, à la condition toutefois que ces connaissances ne soient pas demeurées théoriques, mais s'accompagnent d'une vie chrétienne véritable et d'expériences personnelles. Garanties encore au point de vue de la discrétion. Les membres des groupes ne sont pas liés par le secret professionnel, le pasteur l'est. Il a juré, la main sur la Bible, de garder secrètes les confessions qui lui seront faites en décharge de conscience, et ce serment est, pour l'âme qui se confie à lui, une assurance de silence et de discrétion au même titre que le confessionnal catholique. Cette discrétion absolue que l'on peut espérer du pasteur, et que d'aucuns seraient portés à contester du fait qu'il est marié, comment l'attendre à coup sûr de plusieurs personnes au courant de la confidence et qui n'auront pas, pour leur imposer silence, l'engagement d'un serment solennel ?
Cela est si vrai que, du côté catholique, la direction est le fait à peu près exclusif du sacerdoce. « La direction découle du sacerdoce et est donnée par le prêtre ; elle seule réunit tous les caractères de la vraie direction : elle procède de l'autorité divine donnée par le sacrement, et elle a pour garantie la paternité spirituelle que confère le sacerdoce, la science surnaturelle qu'il suppose et réclame, et les grâces d'état que
Dieu accorde libéralement à ses ministres. » (1). Le sacrement de l'ordination, dans cette vue extrême, garantit la capacité du prêtre et semble nécessaire pour conférer cette capacité, en sorte qu'en dehors du sacerdoce, il ne saurait y avoir de direction. Dom Columba Marmion n'hésite pas à écrire : « Notre seul moyen de connaître l'adorable volonté de Dieu est de nous conformer à la direction de ceux qui le représentent. » (2). De fait, le ministère de la direction est intimement lié, dans la pensée catholique, à celui de la confession, bien que le confesseur et le directeur ne soient pas nécessairement, comme nous le verrons, une seule et même personne. Or, seul le prêtre est habilité pour confesser et absoudre.
Le protestantisme, qui ne considère ni l'ordination ni la pénitence comme des sacrements, ne saurait être aussi exclusif. Il y a des laïques, disions-nous, qui peuvent être d'admirables directeurs ; en particulier, des médecins psychiatres, surtout lorsqu'ils sont chrétiens, peuvent rendre à bien des âmes d'inappréciables services.
Ce qu'il faut contester c'est que n'importe qui puisse s'attribuer ce ministère si délicat de la direction. Que tous, en tant que chrétiens, nous soyons appelés à rendi"e témoignage de notre foi, qui n'en conviendrait ? Mais la cure d'âme et, plus spécialement, la direction spirituelle, ne saurait être l'affaire de tous. Le Nouveau Testament nous montre toujours des hommes spécialisés, chargés d'un ministère particulier parce qu'ils ont reçu un don correspondant. Aux uns est donné une parole de sagesse, aux autres le discernement des esprits, aux autres le don de distribuer les aumônes, ou celui de la présidence- Tous ne sauraient remplir la même charge ni avoir la même mission. La diversité des ministères, principe si forte- Ci) Y.-E. Masson : Vie chrétienne et spirituelle. Bibliothèque catholique de sciences religieuses. Bloud et Gay, 1929, pp. 204-2(05. Cf. également R. Plus : La direction d'après les maîtres,.., p. 15 : « Il reste qne la charge de la direction revient en toute première ligne — i et dans une certaine mesure même à titre exclusif, si l'on prend le nîot au sens fort — au bénéficiaire du sacerdoce. »
(2) Dom Raymond Thibaut : Un maître de la vie spirituelle : Dom Columba Marmion, Abbé de Maredsous, 1858-1923, Desclée de Brouwer, Paris, 192'9, p. 261. Lettre du 19 novembre 1913.
Don\ Columba Marmion, moine bénédictin d'origine irlandaise, d'abord pi'ieur à l'abbaye du Mont César à Louvain, puis abbé de Mlaredsous, fut le confesseur et l'ami du cardinal Mercier. 11 se consacre de bonne heure à la direction spirituelle des jeunes moines, puis à celle des religieuses. Il est l'auteur de livres ascétiques riches de vie profonde et d'un grand nombre de lettres de direction qui n'ont pas été publiées, mais que son biographe a pu utiliser.