CHAPITRE IV Direction spirituelle et majorité spirituelle
La direction spirituelle trouve sa légitimation dans l'exemple de Jésus-Christ et des apôtres, dans les notions évangéliques du ministère et de l'Eglise. Elle n'est pas le privilège exclusif du pasteur et ne présuppose aucune opération sacramentelle. Elle ne devrait pas, semble-t-il, être suspecte à des esprits non prévenus. Elle l'est cependant (1), et de divers côtés se dressent contre elle les objections et les attaques. Ce sont ces diverses objections dont nous devons aborder l'examen avant de pouvoir conclure de façon décisive à la légitimité d'une direction protestante.
La première de ces objections, celle qui revient sans cesse et se retrouve, sous-jacente, sous toutes les autres, fait grief à la direction de maintenir les âmes en tutelle, de les considérer comme indéfiniment mineures, et, par là, de leur rendre un mauvais service en les empêchant de jamais parvenir à une véritable majorité spirituelle. Or, la gloire du protestantisme a été de former des âmes majeures, des âmes qui n'ont besoin pour se diriger que de la Bible et de la conscience, de la
(1) Et lion seulement à beaucoup de protestants, mais encore à bien des catholiques, « De toutes les doctrines de l'Eglise catholique, écrit le P. Faber, il n'en est pas une qui ait été attaquée aussi souvent que l'office du directeur spirituel, non seulement par les hérétiques en dehors de l'Eglise, mais dans son sein même, par des catholiques ignorants ou peu zélés. » Y.-E. Masson : Vie chrétienne et spirituelle, p. 208.
102 DIRECTIOiX SPIRITUELLE ET PROTESTANTISME
conscience éclairée par la Bible. Et l'on considère comme une déviation vers le catholicisme toute tentative pour interposer entre Dieu et l'âme un intermédiaire quelconque.
Une telle objection provient, nous semble-t-il, d'une méconnaissance de ce qu'est la vraie direction. On a toujours en vue, quand on parle ainsi, la direction catholique, ou plutôt une forme de la direction catholique, car celle-ci est infiniment diverse ; la forme autoritaire et impérieuse.
Que cette forme existe, il est impossible de le nier. « Soumission totale à Jésus-Christ et à mon directeur, » Ces mots, c'est entendu, ne sont pas de Pascal ; ils ont été ajoutés après coup au mémorial (1). Ils n'en donnent pas moins, quelle que soit la main qui les ait écrits, une indication précieuse sur une attitude qui ne devait pas être rare. Le directeur est ici mis à côté de Jésus-Christ, et l'obéissance au directeur considérée comme l'obéissance à Jésus-Christ lui-même.. Cette obéissance totale constituait une œuA^re pieuse et méritoire, comme le laissent entendre les mots qui suivent, qu'on ne saurait pas davantage attribuer à Pascal : « Eternellement en joie pour un jour d'exercice sur la terre. »
Un autre exemple de direction autoritaire nous est fourni par le premier directeur de Mme de Chantai. Ce père spirituel de la future sainte avait voulu se l'attacher de façon définitive, et n'avait pas cru outrepasser ses droits en lui imposant les quatre vœux suivants : « Le premier qu'elle lui obéirait ; le second qu'elle ne le changerait jamais ; le troisième de lui garder la fidélité du secret en ce qu'il lui dirait ; le quatrième de ne conférer de son intérieuir qu'avec lui. » En fait de direction autoritaire, ligotant et emprisonnant une âme, ces quatre vœux atteignent à la |)erfection ; et l'on se demande comment Mme de Chantai, qui à cette époque avait vingtsept ans, était veuve, et avait eu six enfants, a pu abdiquer ainsi sa personnalité et sa liberté entre les mains d'un homme au caractère aussi impérieux. II est vrai que lorsqu'elle rencontra saint François de Sales, elle s'ouvrit à lui des engagements qu'elle avait pris et qu'elle hésitait à rompre, malgré le désir qu'elle avait de lui confier la direction de son âme. Celuici ne lui donna pas de réponse immédiate, mais la convoqua pour le lendemain. « J'ai travaillé toute la nuit à votre affaire, lui dit-il... Tous ces vœux précédents ne valent rien qu'à
(1) Cf. Pascal : Pensées, éd. Astié. Note mise par le P, Guerrier à la suite de la copie qu'il a donnée de l'écrit précédent (le mémorial), p. 68 et ss.
détruire la paix d'une conscience. » (1). C'est le bon sens même qui parle par la bouche du saint ; mais était-il absolument désintéressé dans son jugement ?
Le P. Grou insiste sur la nécessité d'une obéissance absolue au directeur. Parmi les règles qu'il pose pour la direction, voici la quatrième : « Une obéissance sans bornes pour toutes les choses qui nous coûtent le plus, qui répugnent le plus à nos inclinations et à nos idées, sans jamais nous permettre aucune résistance formelle de volonté, ni même aucun jugement intérieur contraire à celui du directeur. J'ai parlé ailleurs de l'obéissance, je dis de nouveau qu'elle ne saurait aller trop loin, non plus que l'ouverture et la confiance. » (2).
Certes, il pressent l'objection ; nous devons obéir à Dieu, mais qu'est-il besoin pour cela d'obéir à l'homme ? Ne suffltil pas d'être docile à la grâce et de suivre nos inspirations intérieures ? « A cela, dit-il, je réponds en premier lieu que la grâce et l'inspiration divine vous porteront à vous soumettre à l'homme, parce que tel est l'ordre établi de Dieu, qui, pour le spirituel comme pour le temporel, nous gouverne par le ministère des hommes revêtus de son autorité. Je réponds en second lieu que rien n'est plus dangereux ni plus sujet à l'illusion que de se constituer juge des inspirations divines, et que c'est le moyen infaillible de s'égarer en prenant pour volonté de Dieu tout ce qui nous monte dans le cœur et nous passe dans l'esprit. » (3)
« La voie de l'obéissance, dit-il encore, met l'âme dans une parfaite sécurité, car, à chaque chose qu'elle fait, elle peut se rassurer en se disant à elle-même : Je n'agis pas de mon chef, je ne suis pas ma propre volonté, je ne me gouverne pas par mes décisions : c'est Dieu qui décide, qui me gouverne par celui qui est pour moi son organe. Je suis plus assurée de faire la volonté de Dieu en suivant l'obéissance, que si Dieu lui-même m'avait parlé, car je pourrais me tromper et prendre pour la voix de Dieu les suggestions du démon ou de mon imagination, au lieu qu'il est impossible que je me trompe en prenant pour l'ordre de Dieu ce qui m'est prescrit par l'obéissance. Quelle paix, quel calme une pareille assurance ne répand-elle pas dans l'âme ! » (4).
(1) Mémoires de la Mère de Chaugg sur la oie et les vertus de sainte Jeanne-Françoise Frémvot de Chantai. Œuvres de sainte Chantai, Paris, Pion, 1874, t. I, p. 44.
(2) Grou : Manuel des âmes intérieures, p. 113.
(3) Grou : Manuel des âmes intérieures, p. 172.
(4) Grou : Manuel des âmes intérieures, p. 174.
Voici plus fort encore : « Le mérite d'obéir à l'homme en vue de Dieu est si grand qu'il surpasse celui d'obéir à Dieu en personne, car si je voyais Dieu, s'il m'intimait immédiatement ses volontés, je n'aurais pas le mérite de la foi, et il ne me coûterait rien sans doute de soumettre mon jugement au sien et ma volonté à la sienne... » (1).
L'homme reste enfant toute sa vie, enfant spirituellement. Il faut à cet enfant un directeur, « Et Dieu exige de l'enfant une confiance sans bornes, une obéissance entière à celui qu'il lui donne pour guide. La confiance doit aller jusqu'à communiquer sans réserve tout ce qui se passe en nous de plus secret et de plus intime, et l'obéissance jusqu'à n'avoir aucune volonté, aucun jugement arrêté sur quoi que ce soit. » (2). « Quand on a lieu une fois de se convaincre que ce directeur nous conduit et se conduit lui-même selon l'esprit de Dieu, il n'y a plus d'autre parti à prendre que de s'en tenir à ses décisions, comme si elles sortaient de la bouche de Dieu luimême (3).
Cet autoritarisme du directeur rencontre d'ailleurs souvent une secrète complicité dans l'àme dirigée, celle-ci s'abandonne avec passivité, heureuse de n'avoir pas à j)enser par elle-même, d'échapper aux hésitations et d'esquiver ainsi toute responsabilité. C'est là le grand avantage que Mme de Maintenon voyait à la direction. « Prenez un directeur, écrivait-elle à son vieil ami, le marquis de Montclievreuil, c'est le seul conseil que j'ai à vous donner, parce qu'il renferme tous les autres et que, lorsque vous aurez un conducteur, vous ferez aveuglément ce qu'il vous dira sans avoir à raisonner... Je n'ai pas naturellement l'esprit plus soumis qu'un autre, mais Dieu m'a fait la grâce de comprendre toujours que, dès que je voudrais le servir, je prendrais conseil... Tous embarras sont cessés quand on nous mène. » (4).
(1) Giîou : Manuel des âmes intérieures, pp. 174-175.
(2) Grou : Manuel des âmes intérieures, p, 336.
(3) Grou : Manuel des âmes intérieures, p. 254, C'est nous qui soulignons. Le Père va jusqu'à dire : « lui obéir comme à Dieu même » ! p. 219.
(4) H. Brémond : Madame de Maintenon et ses directeurs. « Le Correspondant », 191S, 329, p, 255,
La passivité de Mme de Maintenon n'était d'ailleurs, il faut bien le dire, que de surface. Elle suivait aveuglément ses directeurs dans la mesure ovi ils la poussaient du côté où elle inclinait elle-même. Elle poux'rait fournir l'exemple d'une pénitente dirigeant ses dii'ecteurs au moins autant qu'elle en est dirigée. L'exemple le plus frappant à cet égard est celui de Fénelon et de Mme Guyon. Fénelon est le fils spirituel de Mme Guyon plus encore que celle-ci n'est la dirigée de Fénelon, Sur Fénelon et Mme Guyon, cf. Ernest Sbïllière : Madame Guyon et Féne-
Cette direction autoritaire n'est pas le privilège des siècles passés ; elle constitue une tradition que Ton peut suivre jusqu'à aujourd'hui. « Il faut, écrit le P. Ginhac, que vous acceptiez mes réponses comme venant directement du cœur de Notre Seigneur et que, sans le moindre retard, vous y conformiez votre conduite. » (1).
Voici encore comment Mgr Cagnac caractérise la direction d'un autre jésuite, le P. Barrelle. « La manière du Père Barrelle, dit-il, c'est l'autorié et la tendresse, une tendresse impitoyable. Les consciences n'ont de directeur qu'à cette condition, qu'une volonté autorisée de Dieu s'impose à leur conduite. Elles ne doivent pas aller au hasard ni tenir le gouvernail. Elles viennent à l'heure de la grâce demander la règle surnaturelle de leur vie. Elles ne progressent qu'en se laissant conduire au pilote et elles ne se livrent point qu'on ne les gouverne. » (2).
Dans les lettres de l'abbé Chaumont (3), on trouve des ordres comme celui-ci : « Résolvez-vous à sacrifier entièrement votre manière de voir pour suivre avec l'obéissance d'une enfant les conseils que votre directeur vous adresse. » (4). Il est vrai qu'il s'agit, dans ce cas particulier, d'une âme troublée dont il fallait à tout prix faire cesser les indécisions, mais la méthode autoritaire était bien dans la nature de l'abbé Chaumont. Cest ainsi qu'il en use avec Mme Carré de Malberg, qu'il dirigeait. Ce qu'il réclame, c'est « le brisement de la volonté par la soumission absolue à un directeur ; il est
Ion, précurseurs de J.-J. Rousseau, en particulier le livre II : La conquête de Fénelon par Mme Guyon, Paris, Alcan, 1918. Sur l'influence exfercée par les mystiques en général sur leurs directeurs, cf. Ch. Dombre : Les grands mystiques et leurs directeurs, « Revue de théologie et de philosophie », nouvelle série, t. XIII, 1925, pp. 5-31.
(1) M. Cagnac : Les lettres spirituelles en France, t. II, p, 262,
(2) M. Cagnac : Les lettres spirituelles en France, i, II, p, 276.
(3) H€nri Chaumont (1838-1896), après des études à plusieurs reprises interrompues par la maladie, finit par devenir prêtre. Il veut retremper la piété en adaptant la spiritualité de saint François de Sales aux vocations ordinaires de la femme. Directeur spirituel de Mme Cai-ré de M'alberg, il fonde, grâce à elle, l'Association des Filles de saint François de Sales. Plus tard, il fondera une Société des Prêtres de saint François de Sales, dont le but est de former des prêtres directeurs « pour le service de ses Filles et pour le bien du clergé ». Enfin, ce sera l'Association des Fils de saint François de Sales, association laïque destinée à rendre chacun parfait en son état selon les méthodes de Pévêque de Genève. On a de lui deux volumes de lettres, ainsi qu'un petit manuel de direction ; De regendis animahus ; cf. Mgr La veille : L'abbé H. Chaumont, fondateur de trois Sociétés salésiennes, Paris, Téqiii, 1919, Du même auteur : Mme Carré de Malberg, Marne, 1917 ; M. Cagnac : Le Chanoine Chaumont : Les lettres spirituelles en France, t. II, pp. 341 et ss.
(4) Lettres spirituelles de l'abbé H. Chaumont, Paris, Mersch, 1900, t- II, p. 2.
surtout préoccupé d'assurer une parfaite obéissance de jugement aux décisions de celui-ci » (1).
L*abbé Chaumont se rattache à l'école salésienne, et l'on a pu appeler saint François de Sales un « doux et impitoyable massacreur de la volonté ». Il s'agit en efïet de briser la volonté et le jugement lui-même par la pratique d'une obéissance rigoureuse (2).
Dans les lettres de direction du Père L..., publiées, il est vrai, dans un dessein polémique contre la Compagnie de Jésus, nous retrouvons la même direction autoritaire. La jeune fille à qui s'adressent ces lettres a manifesté l'intention d'écrire un roman : « Ecrire un roman, lui dit son directeur, je n'y tiens guère ; mais si vous l'écrivez, j'exige absolument que vous m'envoyiez avant tout le manuscrit. Ce qui est de vous m'appartient. » (3). Plus tard, le Père veut empêcher le mariage de sa dirigée. « Je vous déclare positivement, lui dit-il, que je ne veux pas de cette folie... Anne, je ne veux pas de cette entrevue. » Et comme il sent bien que, malgré tout, Anne lui échappe, il essaie de la retenir en lui rappelant les liens tout spirituels qui l'unissent à lui : « Mon enfant, avant d'être à lui (le fiancé éventuel), vous êtes à un autre à qui vous vous êtes donnée pour qu'il vous garde et vous donne à Dieu. Je ne vous ai pas rendu votre liberté... J'ai contracté avec vous une de ces alliances d'âme que vous n'avez pas le droit de briser. » (4). A cette alliance, il fait allusion lorsqu'il écrit : « Mon enfant, vous vouliez aimer Dieu avec mon oœur, vous vouliez que ces liens de nos deux âmes soient indissolubles... je le veux aussi. » (5). Il est
(1) P. Lalande ; « Revue d'ascétique et de mystique », 1920, pp. 388-389.
(2) Au point de vue psychologique, il pourrait être intéressant de noter une analogie entre la discipline militaire et cette discipline religieuse imposée au dirigé. C'est le même automatisme, la même abdication, la même renonciation à la libre disposition de soi-même, et parfois, le même apaisement. P. Janet cite des psychasthéniques, qui n'ont obtenu quelque rémission — pai'fois presque une guérison — que pendant leur service militaire. Pierre Janet : La direction morale, Les médicalions psychologiques, t. III, pp. 379 et ss.
Comment oublier, d'ailleurs, qu'Ignace de Loj'ola fut d'abord soldat et qu'il a transposé sur le plan spirituel et acclimaté dans la piété certaines attitudes relevant de la discipline militaire ? Aussi n'est-il pas surprenant que la direction autoritaire ait été surtout le fait des jésuites.
Dans la discipline militaire, il est vrai, intervient l'influence du « collectif », on est agrégé à un ensemble. Ici, il s'agit de libérer l'âme par l'exercice même de l'obéissance, et de l'amener à un degré plus élevé de vie spirituelle. Mais la méthode, en dehors des cas pathologiques, demeure pour le moins contestable.
(3) M.-A. DE Pallois : Lettres de direction du P.L. de la Compagnie de Jésus, 1869-1890, Paiis, Bodm, 1907, p. 41.
(4) Lettres de direction du P.L., pp. 62, 66.
(5) Lettres de direction du P.L., p, 20.
difficile d€ réclamer davantage d'une part, et, de l'autre, de pousser plus loin l'abdication : « Tout ce qui est de vous m'appartient... Vous vous êtes donnée ! » Voilà ce que peut être l'emprise sur une iâme d'une autorité qui va jusqu'à annihiler la liberté. « Vous vouliez aimer Dieu avec mon oœur. » Sous la poésie et le mysticisme de ces derniers mots, quelle renonciation à soi-même, quel dépouillement de sa propre personnalité, quel anéantissement 1 On comprend que, devant cette sorte de suicide moral, des âmes fortes se redressent, et que la jeune fille à qui le Père refusait de rendre sa liberté ait fini par la reprendre d'elle-même.
Qu'est-ce qui peut légitimer, du point de vue des directeurs qui l'exigent, cette soumission totale, cette abdication de la volonté et du jugement lui-même chez ceux qu'ils dirigent ? C'est, tout d'abord, le caractère sacerdotal du prêtre ; celuici est, à ce titre, le représentant de Dieu et comme le porteparole de Dieu. « Il faut obéir au directeur comme à Dieu même », disait le P. Grou. « Ma fille, disait Notre Seigneur à Marie Lataste, votre directeur est prêtre, il tient ma place, il agit comme j'agirais moi-même, il a tous mes pouvoirs. Vous devez, par conséquent, me regarder comme vivant en sa personne ; vous devez m'honorer en l'honorant, me respecter en le respectant, écouter ma voix en écoutant sa voix, m'être soumise en lui donnant votre soumission ; vous devez enfin avoir pour lui les sentiments de la plus grande et de la plus sincère reconnaissance ; vous devez l'aimer comme le père spirituel de votre âme, comme votre guide, votre conseiller et votre Sauveur, car il continue près de vous le rôle de Sauveur que je lui ai communiqué comme je le communique à tons les prêtres. » (1).
Cette autorité, revendiquée pour le prêtre, est le fait de l'exagération ou de l'exaspération d'un principe juste. Le dirigé, en effet, doit avoir confiance en celui à qui il s'est adressé et attendre de lui une lumière, un conseil ou un ordre qui soient à ses yeux comme une révélation d'en-haut ; son directeur doit lui apparaître comme un instrument de Dieu. C'est là un des éléments caractéristiques de la direction. Seulement, c'est au dirigé à juger de la valeur du conseil reçu, et cet exercice du jugement exclut l'obéissance aveugle
(1) La vie et les œuvres de Marie Lataste, publiées par M. l'abljé Pascal Darbin, in Y.-E. Masson : Vie chrétienne et vie spirituelle, pp. 213- 214. Nous verrons d'ailleurs des catholiques eux-mêmes contester la légitimité de ces affirmations outrancières.
et affirme la réalité de la personne morale en face du directeur.
Ce qui légitime encore, du point de vue des directeurs autoritaires, la soumission qu'ils exigent, c'est l'accent mis par le catholicisme sur l'humilité, humilité dont l'obéissance est partie constitutive. Cette obéissance relève des vertus surnaturelles : « Jamais la nature n'eût suggéré cette perfection de l'obéissance, qui consiste à désirer, à rechercher la sujétion, à se complaire dans la dépendance tellement qu'on la croirait aimée pour elle-même. Une fois insinuée dans l'âme, la disposition radicale à obéir tendra à l'envahir tout entière... Une disposition fondamentale et absolue d'obéissance, engageant le jugement comme la volonté, s'étendant à toute l'activité et enveloppant virtuellement toute la vie, telle est la première condition de la vie surnaturelle. » (1).
Il est vrai, c'est à Dieu qu'il faut obéir ; et, s'il s'agissait de Dieu, un i)rotestant pourrait souscrire à ces affirmations ; elles redisent à leur manière la grande doctrine de la souveraineté absolue de Dieu. Seulement, cette obéissance à Dieu se ramène ici à « l'obéissance due à l'Eglise et à toute autorité qui dérive immédiatement de la sienne », par suite à l'obéissance au prêtre, à l'obéissance à l'homme. « La foi ne naîtra et ne vivra pas seulement de l'illumination intérieure, mais aussi de la révélation extérieure et de l'obéissance à l'autorité extérieure du révélateur : fides ex auditu ; et, d'une manière plus générale, la disposition d'obéissance envers Dieu devra se doubler de la volonté d'obéir à l'homme et, pour ainsi dire, prendre corps en celle-ci : c'est par l'homme que Dieu se manifeste à nous. » (2).
Sans doute, on apportera quelques limitations et restrictions à cette obéissance à l'homme ; mais le principe est posé, et l'on conçoit qu'avec un tel principe, on en vienne facilement à une direction autoritaire, exigeant du dirigé cette obéissance absolue au prêtre que l'on revendique ici.
Le P. Grou exalte également la valeur de l'obéissance, et la fait culminer dans l'obéissance au directeur : « De toutes les vertus, celle dont la pratique coûte le plus à l'homme est l'obéissance. Sacrifier sa volonté, sacrifier son propre jugement, dépendre d'autrui, non seulement dans sa manière d'agir, mais encore dans sa manière de penser et de juger,
(1) P. Claeys-Bouuaert : Le principe surnaturel de l'obéissance, « Revue d'ascétique et de mystique », 1920, pp. 50-53.
(2) P. CLAErYS-BoUtTAERT : Op. cit., p, 54.
et cela non dans des choses indifférentes ou de peu de conséquence, mais en ce qui regarde le salut et la sainteté, c'est pour rhomme quelque chose de plus dijBBcile que les privations, les jeûnes, les austérités. L'obéissance attaque l'homme en ce qu'il a de plus intime, dans sa liberté, dans le droit de disposer de soi-même ; elle attaque l'amour-propre dans ce qu'il parait avoir de plus raisonnable et de mieux fondé. Quoi de plus juste en apparence que de juger des choses selon sa propre raison, que de se conduire par ses lumières et de ne déférer à celles d'autrui qu'autant qu'on les approuve ? Quoi de plus révoltant que de donner à autrui toute autorité sur soi en ce qui regarde notre conduite, de ne se rien permettre sans son aveu, et de faire à l'aveugle tout ce qu'il conseille ou qu'il ordonne, sans lui opposer la moindre résistance, même intérieure ? Ce sacrifice est, sans contredit, le plus grand qu'on puisse faire ; c'est le plus universel puisqu'il s'étend à tous les moments de notre vie ; c'est le plus intéressant, puisqu'il a pour objet la vie future et notre bonheur éternel. Cependant, c'est le sacrifice que Dieu exige essentiellement de toute âme qui aspire à la perfection. » (1).
Dans un volumineux ouvrage, le chanoine Boccardo défend le caractère impérieux de la direction et exige du dirigé une obéissance absolue : « Tout ce qui est écrit dans les livres d'ascétique au sujet de cette vertu-reine (l'obéissance) s'applique dans toute l'extension possible par rapport au père spirituel. Tout ce qui vient de lui est la manifestation la plus claire, la plus sûre, la plus parfaite du divin bon plaisir dans les circonstances particulières, même les plus petites, où se trouve chaque lâme... Est obéissante avec promptitude l'âine qui est sincèrement disposée à faire ou omettre, uniquement et sans délai, ce que veut son père spirituel. Tout, soit dans les qualités, soit dans la manière indiquée par lui. Uniquement, en excluant toute addition ou toute diminution non approuvée par lui. » (2).
L'obéissance est en soi une vertu telle, par l'humilité qu'elle implique et le renoncement qu'elle exige, qu'on ne risque guère de se tromper en la pratiquant. Les actes accomplis dans une intention d'obéissance se transfigureront et concourront à notre bien, alors même que les ordres donnés seraient
(1) Grou : Manuel des âmes intérieures, pp. 170-171.
(2) Chanoine Luigi Boccahdo : Confessione e dirigione, 3 vol,, Torino, 1921-1922, t. I, pp. 321-323, in « Revue d'ascétique et de mystique », 1923, p. 300.