‹ Directions pour la conscience d'un roi, ou, Examen de conscience sur les devoirs de la royautéChapitre 29 sur 55 · XXXIII · texte numérisé non relu

XXXIII

Avez - vous fait justice au mérite de tous les principaux sujets que vous pouviez mettre dans les emplois ? En ne faisant pas justice aux particuliers sur leurs biens , comme sur leurs terres , sur leurs rentes, etc. , vous n'avez fait tort qu'à ces particuliers et à leurs familles : mais en ne comptant pour rien dans le choix des hommes , ni la vertu , ni les talents , c'est à tout votre Etat que vous avez fait une injustice irréparable. Ceux que vous n'avez point choisis pour les places , n'ont rien perdu d'effectif, parce que ces places n'auroient été pour eux que des occasions dangereuses pour leur salut et

pour leur repos temporel ; mais c'est tout votre royaume que vous avez privé injustement d'un secours que Dieu lui avoit préparé. Les hommes d'un esprit élevé et d'un cœur droit , sont plus rares qu'on ne sauroit le croire; il faudroit les aller chercher jusqu'au bout du monde : Procul, et de ultimis finibus pretium ejus y comme le sage le dit de la femme forte. Pourquoi avez-vous privé l'Etat du secours de ces hommes supérieurs aux autres? Votre devoir n'étoit-il pas de choisir , pour les premières places , les premiers hommes? IN'étoit - ce pas - là votre principale fonction ? Un Roi ne fait point la fonction de Roi , en réglant les détails que d'autres qui gouvernent sous lui pourroient régler. Sa fonction essentielle est de faire ce que nul autre que lui ne peut faire. C'est de bien choisir ceux qui exercent son autorité sous lui :

c'est de mettre chacun dans la place qui lui convient, et de faire tout dans l'Etat, non par lui-même , ce quji est impossible , mais en faisant tout faire par des hommes qu'il choisit , qu'il anime , qu'il instruit, qu'il redresse. Voilà la véritable action de Roi. Avez-vous quitté tout le reste , que d'autres peuvent faire sous vous , pour vous appliquer à ce devoir essentiel , que vous seul pouvez remplir?

Avez-vous eu soin de jeter les yeux sur Un certain nombre de gens sensés et bien intentionnés , par qui vous puissiez être averti de tous les sujets de chaque profession , qui s'élèvent et qui se distinguent ? Les avez-vous questionnés tous séparément , pour voir si leurs témoignages sur chaque sujet seroient uniformes ? Avez-vous eu la patience d'examiner , par ces divers canaux, les sentiments, les inclinations , les habitudes,

la conduite de chaque homme que vous pouvez placer? Avez-vous vu ceshommes

vous-même ? Expédier des détails dans un cabinet où Ton se renferme sans cesse , c'est dérober son plus précieux temps à l'Etat. Il faut qu'un Roi voie , parle , écoiite beaucoup de gens ; qu'il s'apprenne par l'expérience à étudier les hommes , qu'il les connoisse par un fréquent commerce et par un accès libre.

Il y a deux manières de les connoître.

L'une est la conversation. Si vous étudiez bien les hommes, sans paroitre les étudier , la conversation vous sera plus utile que beaucoup de travaux qu'on croiroit importants. Vous y remarquerez . la légèreté , l'indiscrétion , la vanité , l'artifice des hommes , leurs flatteries , leurs fausses maximes. Les princes ont un pouvoir infini sur ceux qui les approchent : et ceux qui les approchent

ont une foiblesse infinie en les approchant. La vue des princes réveille toutes les passions , et r'ouvre toutes les plaies du cœur. Si un prince sait profiter de cet ascendant, il sentira bientôt les principales foiblesses de chaque homme.

L'autre manière d'éprouver les hommes, est de les mettre dans des emplois subalternes, pour essayer s'ils seront propres aux emplois supérieurs. Suivez les hommes dans les emplois que vous leur confiez , ne les perdez jamais de vue , sachez ce qu'ils font, faites-leur rendre compte de ce que vous leur avez donné à faire.

Voilà de quoi leur parler quand vous les voyez : jamais vous ne manquerez de sujet de conversation. Vous verrez leur naturel , par les partis qu'ils ont pris d'eux - mêmes. Quelquefois , il est à propos de leur cacher vos vrais sentiments pour découvrir les leurs. Deman-

dez-leur conseil , vous n'en prendrez que ce qu'il vous plaira. Telle est la vraie fonction d'un Roi. L'avez-vous remplie ?

N'avez-vous point négligé de connoître les hommes par paresse d'esprit, par une humeur qui vous rend particulier , par une hauteur qui vous éloigne de la société , par des détails qui ne sont que vétilles en comparaison de cette étude des hommes, enfin par des amusements dans votre cabinet, sous prétexte de travail secret ? N'avez-vous point craint et écarté les sujets forts et distingués des autres ? N'avez-vous pas craint qu'ils ne vous vissent de trop près , et ne pénétrassent trop dans vos foiblesses , si vous les approchiez de votre personne ? N'avez-vous pas craint qu'ils ne vous flattassent pas , qu'ils ne contredissent vôs passions injustes , vos mauvais goûts ,

vos motifs bas et indécents ? N'avez-vous pas mieux aimé vous servir de certains hommes intéressés et artificieux, qui vous flattent, qui font semblant de ne voir jamais vos défauts , et qui applaudissent à toutes vos fantaisies ; ou bien de certains hommes médiocres et souples, que vous dominez aisément, que vous espérez éblouir , qui n'ont jamais le courage de vous résister, et qui vous gouvernent d'autant plus , que vous ne vous défiez point de leur autorité , et que vous ne craignez point qu'ils paroissent d'un génie supérieur au vôtre ? N'est-ce point par ces motifs si corrompus, que vous avez rempli les principales places d'hommes foibles ou dépravés ; et que vous avez laissé loin de vous tout ce qu'il y avoit de meilleur pour vous aider dans les grandes affaires ? Prendre les terres , les charges et l'argent d'autrui, n'est

DE CONSCIENCE. Jl

point une injustice comparable à celle que je viens d'expliquer.

§ xxxiv. 1

N'avez- vous point accoutumé vos domestiques à une dépense au - dessus de leur condition , et à des récompenses qui chargent l'Etat? Vos valets de chambre , vos valets de garde-robe , etc. , ne vivent - ils pas comme des seigneurs , pendant que les vrais seigneurs languissent dans votre antichambre sans aucun bienfait; et que beaucoup d'autres d'entre les plus illustres maisons, sont dans le fond des provinces, réduits à cacher leur misère ? N'avez-vous point autorisé, sôus prétexte d'orner votre cour , le luxe d'habits , de meubles , d'équipages et de maisons , de tous ces officiers subalternes , qui n'ont ni naissance , ni mérite solide ,

y 2 EXAMEN

et qui se croient au-dessus des gens de qualité , parce qu'ils vous parlent familièrement, et qu'ils obtiennent facilement des grâces ? Ne craignez - vous pas trop leur iraportunité ? N'avez - vous point craint de les fâcher, plus que de manquer à la justice? N'avez -vous pas été trop sensible aux vaines marques de zèle et d'attachement tendre pour votre personne , qu'ils s'empressent de vous témoigner pour vous plaire et pour avancer leur fortune ? Ne les avez-vous pas rendus malheureux , en leur laissant concevoir des espérances disproportionnées à leur état et à votre affection pour eux ? N'avez-vous pas ruiné leurs familles , en les laissant mourir sans récompense solide qui reste à leurs enfants , après que vous les avez laissé vivre dans un faste ridicule , qtd a consumé les grands bienfaits qu'ils ont tirés de vous pendant leur

DE CONSCIENCE. y 5

vie ? N'en a - 1 - il pas été de même des autres courtisans, chacun selon son degré?

Us sucent , pendant qu'ils vivent , le royaume entier : en quelque temps qu'ils meurent , ils laissent leurs familles ruinées. Vous leur donnez trop , et vous leur faites encore plus dépenser. Ainsi ceux qui ruinent l'Etat , se ruinent euxmêmes. C'est vous qui en êtes cause , en assemblant autour de vous tant d'hommes inutiles, fastueux , dissipateurs, et qui se font de leurs plus folles dissipations un titre auprès de vous, pour vous demander de nouveaux biens qu'ils puissent encore dissiper.

S xxxv.

N'avez-vous point pris des préventions contre quelqu'un , sans avoir jamais examiné les faits? C'est ouvrir la porte à la

calomnie et aux faux rapports, ou du moins prendre témérairement les préventions des gens qui vous approchent, et en qui vous vous confiez. Il n'est point permis de n'écouter et de ne croire qu'un certain nombre de gens* Ils sont certainement hommes : et quand même ils seraient incorruptibles , du moins ils ne sont pas infaillibles. Quelque confiance que Vous ayez en leurs lumières et eu leur vertu , vous êtes obligé d'examiner s'ils ne sont point trompés par d'autres , et s'ils ne s'entêtent point. Toutes \es fois que vous vous livrerez à une seule per r sonne ou à un certain nombre de personnes qui sont liées ensemble par les mêmes intérêts ou par les mêmes sentiments , vous vous exposez volontairement à être trompé et à faire des injustices. N'avez-vous point quelquefois ferme les yeux à certaines raisons fortes, ou du

moins n'avez- vous pas pris certains partis rigoureux, dans le doute, pour contenter ceux qui vous environnent et que vous craignez de fâcher ? N'avez - vous point pris le parti , sur des rapports incertains , d'écarter des emplois des gens qui ont des talents et un mérite distingué?

On dit en soi-même : II n'est pas possible cÇéclaircir ces accusations ; le plus sûr est d'éloigner des emplois cet homme. Mais cette prétendue précaution est le plus dangereux de tous les pièges. Par-là on n'approfondit rien , et on donne aux rapporteurs tout ce qu'ils prétendent. On juge le fond sans examiner ; car on exclut le mérite, et on se laisse effaroucher contre toutes les personnes que les rapporteurs veulent rendre suspectes. Qui dit un rapporteur , dit un homme qui s'offre pour faire ce métier, qui s'insinue ~ par cet horrible métier, et qui , par con-

y 6 EXAMEN

séquent, est manifestement indigne 'de toute croyance. Le croire , c'est vouloir s'exposer à égorger l'innocent. Un prince qui prête l'oreille aux rapporteurs de profession, ne mérite de connoître ni la vérité, ni la vertu. Il faut chasser et confondre ces pestes de cour. Mais , comme il faut être averti , le prince doit avoir d'honnêtes gens , qu'il oblige malgré eux à veiller, à observer, à savoir ce qui se passe , et à l'en avertir secrètement. Il doit choisir , pour cette fonction , les gens à qui elle répugne davantage, et qui ont le plus d'horreur pour le métier infâme de rapporter. Ceux-ci ne l'avertiront que des faits véritables et importants : ils ne lui diront point toutes les bagatelles qu'il doit ignorer , et sur lesquelles il doit être commode au public.

Du moins , ils ne lui donneront les choses douteuses que comme douteuses : et

ce sera à lui à approfondir ou à suspendre son jugement , si elles ne peuvent être éclaircies.

Page 1