XXXVI
îPavez-vous point trop répandu de bienfaits sur vos ministres , sur vos favoris et sur leurs créatures , pendant que vous avez laissé languir dans le besoin des personnes dé mérite, qui ont long-temps servi, et qui manquent de protection?
D'ordinaire le grand défaut des princes est d'être foibles , mous et inappliqués.
Ils ne sont presque jamais déterminés par le mérite , ni par les vrais défauts des gens. Le fond des choses n'est pas ce qui les touche : leur décision vient d'ordinaire de ce qu'ils n'osent refuser ceux qu'ils ont l'habitude de voir et de croire.
Souvent ils les souffrent avec impatience,
yS EXAMEN
et ne laissent pas de demeurer subjugués, Ds voient les défauts de ces gens-là , et se contentent de les voir. Ils se savent bon gré de n'en être pas les dupes ; après quoi, ils les suivent aveuglément. Ils leur sacrifient le mérite, l'innocence , les talents distingués et les plus longs services.
Quelquefois ils écouteront favorablement un homme qui osera leur parler contre ces ministres ou ces favoris , et ils verront des faits clairement vérifiés. Alors ils gronderont, et feront entendre à ceux qui ont osé parler, qu'il seront soutenus contre le ministre ou contre le favori.
Mais bientôt le prince se lasse de protéger celui qiii ne tient qu'à lui seul. Cette protection lui coûte trop dans le détail ; et de peur de voir un visage mécontent dans la personne du ministre , l'honnête homme par qui on avoit su la vérité, sera abandonne à son indignation. Après cela,
méritez-vous d'être averti ? Pouvez-vous espérer de l'être? Quel est l'homme sage qui osera aller droit à vous, sans passer par le ministre, dont la jalousie est implacable ? Ne méritez - vous pas de ne plus voir que par ses yeux ? N'êtes-vous pas livré à ses passions les plus injustes, et à ses préventions les plus déraisonnables? Vous laissez- vous quelque remède contre un si grand mal?