A L'EXAMEN DE CONSCIENCE
Sur la nécessité de former des alliances , tant offensives que défensives , contre une puissance étrangère qui aspire manifestement à la monarchie universelle.
Les Etats voisins les uns des autres ne sont pas seulement obligés à se traiter mu-
* Les deux articles de ce Supplément ne se trouvent point dans le manuscrit original de Y Examen, aujourd'hui déposé à la Bibliothè-
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tuellement selon les règles de justice et de bonne foi , ils doivent encore , pour leur sûreté particulière, autant que pour -l'intérêt commun , faire une espèce de société et de république générale.
Il faut compter qu'à la longue la plus grande puissance prévaut toujours, et
que du Roi. Mais le marquis de Fénélon, dans la première édition de cet ouvrage , avertit qu'il publie le premier article de ce Supplément d'après un manuscrit original , entièrement écrit . de la main de Fénélon. Quant au second article , il est certain que ce n'est pas proprement l'ouvrage dei'archcvéque de Cambrai , mais un simple extrait de ses conversations avec Jacques III , prétendant à la couronne d'An deterre. Cet extrait est tiré de la Vie de Fénélon, par Ramsay ; Amsterdam , 1 727 ( pag. 1 76, etc.) Les principes que l'auteur y expose , sont développés dans Y Essai philosophique sur le Gouvernement civil, composé par le même auteur.
renverse les autres , si les autres ne se réunissent pour faire le contre-poids.. It n'est pas permis d'espérer parmi les hommes , qu'une puissance supérieure demeure dans les bornes d'une exacte modération, et qu'elle ne veuille dans sa force, que ce qu'elle pourroit obtenir dans la plus grande foiblesse. Quand même un prince seroit assez parfait pour faire un usage si merveilleux de sa prospérité,, cette merveille finiroit avec son règne.
L'ambition naturelle des souverains, les flatteries de leurs conseillers et la prévention des nations entières , ne permettent pas de croire qu'une nation qui peut subjuguer les autres , s'en abstienne pendant des siècles entiers. Un règne où éclateroit une justice si extraordinaire , seroit l'ornement de l'histoire, et un prodige qu'on ne peut plus revoir.
Il faut donc compter sur ce qui est-réel
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et journalier , qui est que chaque nation cherche à prévaloir sur toutes les autres qui l'environnent. Chaque nation est donc obligée à veiller sans cesse , pour prévenir l'excessif agrandissement de chaque voisin , pour sa sûreté propre. Empêcher le voisin d'être trop puissant , ce n'est point faire un mal ; c'est se garantir de la servitude et en garantir ses autres voisins ; en un mot , c'est travailler à la liberté , à la tranquillité , au salut public : car l'agrandissement d'une nation au-delà d'une certaine borne, change le système général de toutes les nations qui ont rapport à celle-là. Par exemple , toutes les successions qui sont entrées dans la maison de Bourgogne, puis celles qui ont élevé la maison d'Autriche , ont changé la face de toute l'Europe. Toute l'Europe a dû craindre la monarchie universelle sous Charles-
go SUPPLÉMENT
Quint , surtout après que François 1er eut été défait et pris à Pavie. Il est certain qu'une nation qui n'avoit rien à démêler directement avec l'Espagne , rie laissoit pas alors d'être en droit , pour la liberté publique , de prévenir cette puissance rapide qui sembloit prête à tout engloutir.
Les particuliers ne sont pas en droit de s'opposer de même à l'accroissement des richesses de leurs voisins , parce qu'on doit supposer que cet accroissement d'autrui ne peut être leur ruine. Il y a des lois écrites et des magistrats pour réprimer les injustices et les violences entre les familles inégales en biens; maïs, pour les Etats , ils ne sont pas de même. Le trop grand accroissement d'un seul peut être la ruine et la servitude de tous les autres qui sont ses voisins : il n'y a ni lois écrites , ni juges établis pour servir
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de barrière contre les invasions du plus puissant. On est toujours en droit de supposer que le plus puissant , à la longue , se prévaudra de sa force , quand il n'y aura plus d'autre force à peu-près égale qui puisse l'arrêter. Ainsi , chaque prince eàt en droit et en obligation de prévenir dans son voisin cet accroissement de puissance y qui jetteroit son peuple , et tous les autres peuples voisins , dans un danger prochain de servitude sans ressource.
Par exemple , Philippe II , roi d'Espagne, après avoir conquis le Portugal , veut se rendre le maître de l'Angleterre.
Je sais bien que son droit étoit mal fondé, car il n'enavoit que par la reine Marie sa femme , morte sans enfants. Elisabeth, illégitime , ne devoit point régner. La couronne appartenoit à Marie Stuart et à son fils. Mais enfin , supposé que lé droit de Philippe II eût été incontestable»
SUPPLEAIENT
l'Europe entière auroit eu raison néanmoins de s'opposer à son établissement en Angleterre ; car ce royaume si puissant ajouté à ses Etats d'Espagne, d'Italie , de Flandre , des Indes orientales et occidentales , le mettoit en état de faire la loi , surtout par ses forces mari-, times , à toutes les autres puissances de la chrétienté. Alors summum jus, summa injuria. Un droit particulier de succession ou de donation devoit céder à la loi naturelle de la sûreté de tant de nations. En un mot, tout ce qui renverse l'équilibre > et qui donne le coup décisif pour la monarchie universelle , ne peut être juste , quand même il seroit fondé sur des lois écrites dans un pays particulier. La raison en est que ces lois écrites chez un peuple, ne peuvent prévaloir sur la loi naturelle de la liberté et de la sûreté commune, gravée dans les coeurs de tous les autres peuples
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du monde. Quand une puissance monté à un point, que toutes les autres puissances voisines ensemble ne peuvent plus lui résister , toutes ces autres sont en droit de se liguer pour prévenir cet accroissement , après lequel il ne seroit plus temps de défendre la liberté commune. Mais , pour faire légitimement ces sortes de ligues , qui tendent à prévenir un trop grand accroissement d'un Etat , il faut que le cas soit véritable et pressant : il faut se contenter d'une ligue défensive, ou du moins ne la faire offensive, qu'autant que la juste et nécessaire défense se trouvera renfermée dans les desseins d'une agression; encore même faut-il toujours, dans les traités de ligues offensives, poser des bornes précises, pour ne détruire jamais une puissance sous prétexte de la modérer.
• Cette attention à maintenir une es-
pèce d'égalité et d'équilibre entre les nations voisines , est ce qui en assure le repos commun. A cet égard , toutes les nations voisines et liées par le commerce font un grand corps et une espèce de communauté. Par exemple , la chrétienté fait une espèce de république générale, i a ses intérêts, ses craintes , ses précautions à observer : tous les membres qui composent ce grand corps , se doivent les uns aux autres pour le bien , et se doivent encore à eux- , pour la sûreté de la patrie , de prévenir tout progrès de quelqu'un des membres qui renverseroit l'équilibre , et qui se tournèrent à la ruine inévitable de tous les autres membres du même corps.
Tout ce qui change ou altère ce système général de l'Europe est trop dangereux , et traîne après soi des maux infinis.
Toutes les nations voisines sont telle-
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ment liées par leurs intérêts les unes aux autres , et au gros de l'Europe, que les moindres progrès particuliers peuvent altérer ce système général qui fait l'équilibre, et qui peut seul faire la sûreté publique. Otez une pierre d'une voûte, tout l'édifice tombe, parce que toutes les pierres se soutiennent en se contre-poussant.
L'humanité met donc un devoir mutuel de défense du salut commun , entre les nations voisines, contre un Etat voisin qui devient trop puissant ; comme il y a des devoirs mutuels entre les concitoyens pour la liberté de la patrie. Si le citoyen doit beaucoup à sa patrie , dont il est membre , chaque nation doit à plus forte raison bien davantage au repos et au salut de la république universelle dont elle est membre , et dans laquelle sont renfermées toutes les patries
Les ligues défensives sont donc justes et nécessaires , quand il s'agit véritablement de prévenir une trop grande puissance qui séroit en état de tout envahir.
Cette puissance supérieure n'est donc pas en droit de rompre la paix avec les autres Etats inférieurs , précisément à cause de leur ligue défensive ; car ils sont en droit et en obligation de la faire.
Pour une ligue offensive , elle dépend des circonstances ; il faut qu'elle soit fondée sur des infractions de paix ou sur là détention de quelques pays des alliés , ou sur la certitude de quelque autre fondement semblable. Encore même faut-il toujours, comme je l'ai déjà dit* , borner de tels traités à des conditions qui empêchent ce qu'on voit souvent ; c'est qu'une nation se sert de la nécessité d'en rabattre »
* Voyez ci-dessus , pag. 53.
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une autre qui aspire à la tyrannie universelle , pour y aspirer elle-même à son tour. L'habileté , aussi bien que la justice et la bonne foi , en faisant des traités d'alliance, est de les faire très précis , très éloignés de toutes équivoques , et exactement bornés à un certain bien que vous en voulez tirer prochainement. Si vous n'y prenez garde , les engagements que vous prenez se tourneront contre vous. En abattant trop vos ennemis,. et en élevant trop votre allié , il vous faudra , ou souffrir ce qui vous détruit , ou manquera votre parole; choses presque également funestes.
Continuons à raisonner sur ces principes , en prenant l'exemple particulier de la chrétienté , qui est le plus sensible pour nous.
.11 n'y a que quatre sortes de systèmes.
Le premier est d'être absolument supé-
rieur à toutes les autres puissances , même réunies : c'est l'état des Romains et celui de Charlemagne: Le second est d'être dans la chrétienté la puissance supérieure aux autres , qui font néanmoins à peu-près le contre-poids en se réunissant. Le troisième est d'être une puissance inférieure à une àutre , mais qui se soutient, par son union avec tous ses voisins, contre cette puissance prédominante. Enfin, le quatrième est d'une puissance àpeu-près égale à une autre, qui tient tout en paix par cette espèce d'équilibre qu'elle garde sans ambition et de bonne foi.
L'état des Romains et de Charlemagne n'est point un état qu'il vous soit permis de désirer : i° parce que, pour y arriver, il faut commettre toutes sortes d'injustices et de violences; il faut prendre ce qui n'est point à vous , et le faire par des guerres abominables dans leur durée et dans
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leur étendue. 2° Ce dessein est très dangereux : souvent les Etats périssent par ces folles ambitions. 3o Ces empires immenses , qui ont fait tant de maux en se formant, en font, bientôt après, d'autres encore plus effroyables , en tombant par terre. La première minorité 9 ou le premier règne foible , ébranle les trop grandes masses , et sépare des peuples qui ne sont encore accoutumés ni au joug ni à l'union mutuelle. Alors, quelles divisions, quelles confusions, quelles anarchies irrémédiables ! On n'a qu'à se souvenir des maux qu'ont faits en occident la chute si prompte de l'empire de Charlemagne, et en orient, le renversement de celui d'Alexandre , dont les capitaines firent encore plus de maux pour partager ses dépouilles , qu'il n'en avoit fait lui-même en ravageant l'Asie.
Voilà donc le système le plus éblouis-
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sant , le plus flatteur et le plus funeste •pour ceux mêmes qui viennent à bout dePexécuter.
Le second système est d'une puissance supérieure à toutes les autres, qui font contre elle à peu près Péquilibre. Cette puissance supérieure a l'avantage , contre les autres , d'être toute réunie, toute simple , toute absolue dans ses ordres , toute certaine dans ses mesures. Mais , à la longue, si elle ne cesse de réunir contre elle les autres en en excitant la jalousie % il faut qu'elle succombe. Elle s'épuise ; ellè est exposée à beaucoup d'accidents internes et imprévus , ou les attaques du dehors peuvent la renverser soudainement. De plus , elle s'use pour rien , et fait des efforts ruineux pour une supériorité qui ne lui donne rien d'effectif , et qui l'expose à toutes sortes de déshonneurs et de dangers. De tous les états,