RENONCEMENT
A l'enfance spirituelle doit succéder la maturité de l'homme fait. Mourir à soi pour vivre à Dieu : voilà la formule de la vie parfaite. On meurt à soi par les vertus crucifiantes : le renoncement, la mortification, la pénitence, l'amour des souffrances. Ce travail douloureux sur soimême répond aux préoccupations de l'Église sur ses enfants durant la première moitié du printemps liturgique qui se termine à Pâques : tempus putalionis advenit.
I. — Le renoncement est la première démarche dans le christianisme. Dire non à la nature, non pas précisément à cause de sa pente au mal depuis la chute; le motif en est plus radical.
Adam au paradis, l'ange au ciel durant son épreuve, l'âme même du Christ en terre ont subi la loi du renoncement : Christus non sibi placuit , il ne s'est pas recherché lui-même. C'est que pour
voler il faut renoncer à marcher; l'oiseau retire à soi ses pieds quand il veut déployer ses ailes. La vie de surnature, la vie divine à laquelle nous sommes associés par la grâce, est tellement surhumaine, surangélique, au delà de tout effort, aspiration et conception, de toute perfection actuelle ou possible, que le renoncement seul peut y faire entrer un être créé et borné. Il ne faut plus porter sur terre, il faut nous déprendre et nous dessaisir pour nous laisser enlever et fixer en Dieu.
Ce renoncement doit être universel et de chaque instant, dans tous nos actes délibérés, si nous prétendons les rendre chrétiens, surnaturels, expiatoires du passé et méritoires pour le ciel.
II. — Renoncement aux objets extérieurs, l'argent, les biens, les meubles, etc., n'ayant ni désir de les acquérir, ni regret de les perdre, ni attache dans leur usage.
Renoncement aux liens extérieurs du sang, de la société, de l'amitié : « Qui aime son père ou sa mère plus que moi n'est pas digne de moi » ; être prêt à tout appel de Dieu, s'il lui plaisait de reprendre à lui ces chers objets par la mort ou de briser ces attaches par la vocation à l'apostolat ou au cloître.
Renoncement à nos sens extérieurs et à leur satisfaction : l'attrait des yeux à la lumière, aux couleurs, aux formes; l'ouïe et la musique, les
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Concerts, la curiosité des nouvelles, quoties me, cantiis magis quàm res quie canitur délectai peccasse me fateoi\a. dit saint Augustin; l'odorat et le désir ou Tattrait des créatures; le goût qui savoure la jouissance; le tact trop impressionnable au froid et au chaud, au dur et au moelleux, à la douleur ou au plaisir sensibles.
Renoncement aux sens intérieurs : dénuer la mémoire avec sdiiniPa.u\ jiivenilia fuge, tout désapprendre et oublier o?n»(V/ dcdidici; refréner Timagination et ses rêveries, s'en servir, non pour créer des situations flatteuses et fantastiques , mais pour reproduire les scènes de la Bible , de rÉvangile, de la vie des Saints ; émousser la sensibilité avec ses paires de passions : les antipathies et sympathies purement instinctives, les désirs superflus et les craintes chimériques ou excessives, les joies folles et les brumes capricieuses de la mélancolie.
— C'est peu des sens, il faut sacriûer à une influence plus haute ce qui fait même la dignité de notre nature raisonnable , en nous laissant absorber dans une plus haute sphère.
Immoler le jugement propre : skut audio judico, ne juger que d'après les maximes de N.-S. les enseignements de l'Église, les exemples des Saints et les inspirations de la grâce.
La propre humeur et inclination naturelle, résultat du tempérament et du caractère; cet amour-propre qui nous tient à la gorge . comme
dit Montaigne; la propre volonté : toile propriam voluntatem et infernus non eril; la vie propre, c'est-à-dire ce qu'il y a en nous de plus intime, de plus universel, de plus actif : vivo^jam non ego. Jésus-Christ a tout résumé en un terme : abnegel semetipsum, le mol humain, centre de toute attribution, la propre appartenance, point de départ et de retour de toute l'activité personnelle : il faut tout sacrifier.
Notre-Seigneur n'a pas de moi humain; Tlncarnation du Verbe en la nature humaine y prévient tout acte de propriété : c'est là ce qui coupe en lui la racine de lamour-propre. Ce qu'il est par nature, il nous faut tendre à le devenir par grâce; agir, en tous nos actes délibérés, par un principe extérieur et supérieur à nous-même, lequel est l'Esprit-Saint, sa grâce, la foi dans l'esprit, l'amour divin dans le cœur, le détachement de la propre volonté.
III. — Pratiquement, que demande de nous la vertu de renoncement? c'est une simple disposition habituelle que Dieu exige de notre part : rien de plus, mais tout mieux et par un autre principe. Voici une formule qui la résume heureusement : ahrenuntio mihi, adhxreo iihi, Chrisle. Les premiers chrétiens disaient au Baptême : abrenunlio tibi, Satan a; mais notre grand ennemi, c'est nous-même. Rendons-nous donc familière cette oraison jaculatoire au début de nos actions principales.
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L'oraison est l'acte surnaturel par excellence, le plus long, le plus important de la journée, celui qui donne le branle aux autres; il convient, dans les prt'-ludes, de rendre plus exprès et plus explicite l'acte de renoncement en cette manière ou semblable :
« Je sais, mon Dieu, combien mon esprit est borné et mes vues courtes, combien mon cœur est froid, sec et dur, ma volonté mobile et volage. Que de bon cœur je me renonce moi-même pour entrer dans les lumières, attraits et énergies, que votre Esprit voudra bien me communiquer durant cette oraison! »
Puis, il y a trois fonctions ^e la vie animale où la nature tend à se ressaisir et retombe par sa pente sur elle-même : le repos, les repas, les récréations. Bossuet définit dans une sentence brève et originale l'usage à faire des créatures : « elles doivent être pour nous un bâton de voyage, et non un lit de repos ».
A table, ne pas savourer les aliments, ne pas les adresser au goût et ne viser qu'à l'entretien de nos forces.
Au lit, ne pas aimer la chaleur et la mollesse du lit : le plaisir du lit est lâche et perfide.
Dans nos délassements, trouver plutôt notre plaisir dans le bon plaisir de Dieu que dans notre propre satisfaction naturelle.
CAREME