CHAPITRE VIII
deuxième moyen de parvenir a la sainteté l'abnégation.
Nécessité de l'abnégation.
Si nous étions restés dans notre état de sainteté primitive, nous pourrions jouir en paix et à notre aise des créatures qui nous environnent et exercer nos facultés intellectuelles, morales et organiques, non seulement sans danger pour la vie de Dieu en nos âmes, mais même à son avantage.
La terre a été donnée à l'homme pour qu'il en jouisse pendant son temps de passage : Terram autem dédit filiis hominum.
Dieu a soufïlé en lui un esprit de vie, afin qu'il fût un être vivant et agissant. Non seulement tout était innocent dans l'homme, mais tout ce qui l'environnait était pour lui l'image et la ressemblance de son Dieu et servait à développer en lui la vie de son divin Créateur et Sanctificateur.
Depuis que le péché est entré dans le monde et a gâté la belle création de Dieu, tout a changé de face. Tout, dans la nature, est empoisonné et plein de dangers pour nous, tout tend à nous éloigner de Dieu et à porter la mort dans notre âme. Nos plus grands ennemis sont au-dedans de nous-mêmes : les
vices dont nous sommes infectés, avec toutes nos facultés perverties.
L'usage des créatures renferme désormais pour nous deux grands dangers, auxquels nous succomberions infailliblement, si nous étions abandonnés à nous-mêmes : le danger de donner directement la mort à notre âme, et celui de diminuer en nous la vie de Dieu, — ce qui aboutit souvent, d'une manière plus ou moins éloignée, à la séparation de Dieu, laquelle est la mort de l'âme.
Pour contrebalancer tant de maux et lutter contre tant d'ennemis, Dieu nous a donné le secours puissant de sa grâce, et de plus il a mis en notre pouvoir un moyen de lutter avec avantage et de nous assurer de la victoire, en nous rendant fidèles à sa grâce. Pour lutter contre la mort, et même pour ressusciter à la vie, lorsque notre âme est morte à Dieu dans l'usage mauvais des créatures, il nous a donné ses lois : Si vis ad vitaux ingredi, serva mandata. Non occides, non furtum faciès, etc. Voilà pour le strict et rigoureux nécessaire ; c'est le morceau de pain qui empêcbe l'homme affamé de mourir. C'est une barrière, une délimitation rigoureuse que Dieu a placée entre la vie et la mort, un frein que Dieu a mis à nos vices et à nos passions, pour nous empêcher de nous précipiter dans l'abîme.
Mais pour nous donner une garantie forte et assurée contre la mort, pour guérir les maladies et les faiblesses de nos âmes, et en général de toutes nos facultés, et pour rétablir en nous la perfection de la vie divine, il nous a enseigné l'abnégation entière de nous-mêmes, et, par suite, de toutes jouis-
sances dans les créatures : Si quis vult post nie venire, abneget semetipsum, tollat crucem suam et sequatur me.
Nous avons à examiner comment l'abnégation est un remède efficace contre tous nos maux, pourquoi elle nous donne la perfection de la vie de Dieu, et à indiquer les objets auxquels elle doit s'étendre.
L'abnégation est le seul remède efficace à tous nos
maux.
L'abnégation est un remède efficace contre le mal considéré dans son action, c'est-à-dire contre le péché.
Celui qui se contente d'observer les commandements est dans un très grand danger de tomber souvent dans le péché. C'est un homme qui se promène sur le penchant d'un précipice, la pente rapide l'entraîne sans cesse vers la chute, et la chute pourra le faire rouler dans l'abîme. Cet homme ne voit pas; il risque souvent de prendre une ombre pour une motte de terre ferme; il est faible et infirme* il marche d'un pas mal assuré, et il est incapable de faire des efforts efficaces pour rester debout dans un passage dangereux. Avec cela, il ne se doute pas de ces divers dangers, ni de la présence de l'abîme au bord duquel il marche; il va gaiement et sans souci. Quel concours de circonstances heureuses ne faut-il pas pour l'empêcher de périr !
Voilà cependant le portrait de ceux qui veulent
se contenter d'éviter le péché. Se donnant les jouissances et les satisfactions qu'ils peuvent se procurer sans commettre un péché grave, ils marchent sur le bord du précipice ; car les sens, étant ouverts au plaisir, sont bien souvent en danger de rencontrer le péché dans les jouissances et les satisfactions qu'ils se donnent. La pente est d'ailleurs très rapide. Déjà un homme vigilant trouve en lui cette pente vers le mal; à combien plus forte raison celui qui ne se refuse pas les plaisirs de la terre ! Il aiguise la vivacité des sens et augmente les mauvais penchants. Cette pente l'entraîne de sa nature vers les chutes, ces chutes tendent à le précipiter dans les habitudes du péché, et, par suite, il roulera de péchés moins graves dans de plus graves, des plus graves dans les vices, et des vices dans l'abandon de Dieu.
Ce qui augmente son mal, c'est l'obscurcissement de son esprit, résultat naturel de l'attache à ses plaisirs et à ses satisfactions. Cet obscurcissement le conduira souvent à des illusions ; souvent il ne verra pas de danger, tandis qu'il sera imminent, parfois insurmontable : souvent il se persuadera à faux et par passion qu'il n'y a pas de péché, ou qu'il n'y a qu'un péché bien petit, tandis qu'il y aura péché grave et gros comme une poutre.
A tout cela se joint la faiblesse d'une âme malade. Nos âmes sont toutes faibles et infirmes ; cette infirmité est chez les uns plus grande que chez les autres ; mais ce qui augmente notre faiblesse et notre infirmité, c'est l'habitude de chercher la jouissance. A chaque jouissance qu'on se donne on affaiblit son
âme ; cette faiblesse acquiert de grandes proportions, si on est dans l'habitude de se donner des plaisirs. Gomment, avec cette faiblesse de l'âme, jointe à la pente de la nature et à l'obscurcissement de notre esprit, pouvons-nous nous flatter d'éviter le péché, quand les circonstances nous en offrent une occasion dangereuse ? Le seul moyen assuré de ne pas tomber, de ne pas nous perdre, est dans l'abnégation de nous-mêmes et de toutes choses.
Il y a des personnes qui se disent : « J'ai horreur du péché mortel, et j'aimerais mieux mourir que d'en commettre quelqu'un, je vais donc être sur mes gardes, et tous les plaisirs et satisfactions qui sont défendus sous peine de péché mortel, je vais les éviter avec soin. » Pour le péché véniel, elles ne voudraient pas s'avouer à elles-mêmes qu'elles y sont indifférentes ; cependant, dans le fond et sans qu'elles s'en rendent un compte exact, elles font peu d'attention à ces péchés qu'on appelle légers. Ces sortes de personnes sont dans un danger véritable; et, plus d'une fois, arrivées devant le souverain Juge, des âmes de cette trempe ont eu de douloureuses surprises.
A quoi tient cette facilité de passer sur un péché véniel ? A ce qu'on veut Jouir de la vie de cette terre ; on veut être à son aise, et se donner des satisfactions. Le sûr moyen de se sauver est dans l'abnégation.
D'autres personnes élèvent leurs vues plus haut ; elles ont une résolution ferme et permanente d'évi-
— IOO —
ter même le péché véniel, de sorte que. si on leur disait au moment où elles sont sur le point de faire un acte, que cet acte est un péché véniel, elles y renonceraient, quoique souvent avec peine, tristesse ou murmure ; elles ne veulent offenser Dieu en aucune manière. Généralement ceux qui sont dans cette disposition ne voudraient pas commettre non plus une im perfection ; mais ils ne veulent pas renoncer au plaisir, aux satisfactions permises. Ils s'en accordent, selon les circonstances où ils se trouvent, autant qu'ils peuvent; de plus, ils ne s'appliquent pas à combattre sérieusement leurs défauts. Eh bien ! ces sortes de personnes tombent journellement dans une foule de fautes vénielles, et il peut leur arriver facilement, il leur arrive même parfois, de tomber dans des fautes graves, que cependant elles croient légères, et quelquefois même seulement imperfections.
Elles ne comptent pour rien les attaches du cœur, ni un certain fond d'orgueil et d'égoïsme, ni les défauts de leur naturel. Aussi, plus elles avancent en âge, plus elles deviennent imparfaites, attachées à elles-mêmes, et défectueuses en toutes manières.
Quand on considère tous les maux qui se compliquent en nous pour nous 'accabler, il semble qu'on devrait aviser à des moyens plus efficaces pour détruire le péché dans son âme. Le moyen est unique, c'est l'abnégation. On peut se sauver en observant la loi de Dieu, mais, le moyen de l'observer, c'est l'abnégation.
IOI
Il y a dans ce calcul de péché mortel, de péché véniel et d'imperfection, deux grands défauts, qui sont la cause du non-succès de ceux mêmes qui voudraient sincèrement travailler à ne jamais commettre d'acte désagréable à Dieu.
Le premier est qu'on n'a cette idée qu'en spéculation, par une certaine routine de la mémoire ; ou ce n'est qu'une vague imagination ; mais on ne fait pas attention à la pratique. On veut être parfait sans quitter ses attaches, ses défauts et ses imperfections.
Le second défaut est que, en voulant en réalité ce qu'on se propose, on ne fait attention qu'aux actes défendus sous peine de péché mortel ou véniel, et à ceux qui par eux-mêmes sont imparfaits; mais on ne songe pas que, en restant attaché à soi-même, en voulant jouir de la vie de la terre, en ne poursuivant pas jusqu'à sa racine l'orgueil qui est en nous, en ne travaillant pas à la destruction des défauts de son caractère, en ne résistant pas avec énergie et constance aux tendances corrompues de ses sens, et en laissant aller son âme à ses mouvements passionnés, même en choses permises, il est presque impossible qu'on ne commette pas très fréquemment des péchés véniels, et qu'on ne tombe pas même parfois dans le péché mortel.
Il n'y a pas de milieu à prendre dans la guerre que nous allons livrer à tous les ennemis qui sont au-dedans de nous; il faut combattre avec énergie, avec générosité, et sur tous les points où l'ennemi se fait sentir, ou pourra se faire sentir; c'est-à-dire qu'il faut appliquer à nos maux le seul remède énergique, l'abnégation.
En tout cas, et supposé que nous prenions sincèrement et pratiquement cette marche, cette marche n'est que défensive. Quand on est dans une place bien fortifiée que l'ennemi ne peut prendre qu'avec peine, on peut, il est vrai, se contenter de se tenir sur la défensive ; mais ce n'est pas là la vraie position stratégique à avoir vis-à-vis de nos ennemis. Notre âme est le camp qu'ils veulent prendre; nous défendons ce camp ; mais nous sommes sur^ une pente, et les ennemis occupent les hauteurs. Si nous nous contentons de rester sur la défensive, c'est-àdire d'éviter le péché, nous perdrons bien souvent du terrain, et nous serons en danger d'être culbutés.
Dans la position difficile que nous tenons, et ayant en face des ennemis nombreux et puissants, nous ne vaincrons qu'en prenant l'offensive : Regniim Dei vint patitur. Il faut assaillir et poursuivre l'ennemi jusqu'à sa destruction : Pevsequar inimicos meôs et non recedam donec deficiant. C'est-à-dire qu'il faut l'abnégation entière, qui attaque tout le camp ennemi et sur tous ses points, l'abnégation continuelle, persévérant jusqu'à ce que l'ennemi soit complètement en déroute.
L'abnégation est indispensable pour acquérir la
sainteté.
Mais si déjà, quand il est seulement question d'éviter le péché, cette marche de la défensive est inefficace, à combien plus forte raison l'est-elle pour
— io3 —
ceux qui ont un désir sincère, et pour lesquels c'est une nécessité d'arriver à la perfection de l'Évangile !
Un homme qui dit : « Je veux travailler de toutes mes forces pour être saint et parfait, selon les vues de Dieu sur moi, et pour cela je vais éviter le péché véniel et les imperfections, mais, du reste, je m'accorderai toutes les satisfactions permises, je vivrai à peu près comme les autres hommes, excepté en ce qui est péché ou imperfection » ; cet homme-là dit un mensonge et une absurdité. Il parle et agit dans un sens contraire à ce qu'a dit et fait Notre-Seigneur Jésus-Christ. Le divin Sauveur a dit : Si qui s vult post me venire, abneget semetipsam, toïlat crucem suam et sequatur me. Or, suivre Notre-Seigneur Jésus-Christ c'est vouloir être parfait, selon cette autre parole du Seigneur : Si vis perfectus esse, vacle, vende quœ habes et da pauperibus, et veni, sequere me. Pour être parfait, il faut donc s'être renoncé soi-même, il faut s'être débarrassé des biens extérieurs.
Si ce qui vient d'être dit est vrai en général pour toute âme qui veut être parfaite, que sera-ce de nous, de nous, hommes de Dieu, prêtres de Jésus- Christ, de nous qui le suivons dans toute la forcedu terme ! Quelle folie ridicule^ce serait de notre part de ne pas pratiquer cette abnégation parfaite, de ne pas travailler sans relâche à détruire les mauvaises tendances de notre nature méchante, et à vaincre tous nos défauts ! Quel grotesque apôtre que celui qui, à la suite de Jésus-Christ, va faire la guerre aux démons, part à la conquête des âmes, tandis qu'il est rempli de lui-même, qu'il cherche ses amu-
sements et ses satisfactions, qu'il est encore soumis à ses vices et à ses défauts ! Le chef des armées du grand Roi ne peut aller à la guerre à sa suite, en restant couvert de ses vieux haillons ; il ne peut prétendre remporter la victoire sur le démon en le chassant du cœur des autres, tout en lui laissant les portes ouvertes de tous côtés dans le sien propre...
Mais, si l'abnégation est nécessaire pour nous faire éviter le péché et pratiquer la perfection, elle Test bien davantage pour déraciner les tendances mauvaises de notre cœur, pour détruire nos défauts et faire triompher en nous la vie de la grâce dans la plénitude <fe sa force.
Vouloir éviter les fautes, pratiquer les vertus et parvenir à la sainteté, tout en vivant dune vie naturelle, sans détruire toutes les tendances vicieuses et défectueuses de la nature, et en gardant le fond de ses défauts, c'est conserver les racines de toutes les mauvaises herbes dans son jardin, tout en voulant les empêcher de pousser.
La sainteté est impossible tant que les tendances de notre mauvaise nature sont encore vivaces. et tant que nos défauts ne sont pas détruits.
Voilà pourquoi il est de la plus rigoureuse nécessité pour nous de nous appliquer de toute la ferveur de notre âme à l'abnégation entière de nous-mêmes. Elle seule nous fera parvenir à déraciner ces mauvaises tendances et à détruire ces défauts ; elle seule produira en nous le parfait développement de la grâce de Dieu et son triomphe nécessaire pour vivifier pleinement nos âmes et les faire arriver à la sainteté sacerdotale et apostolique.
— io5 —
Saint Paul nous dit : Caro conciipiscit adversus spiritum, et spiritus adversus carnem. Deux maîtres se disputent la possession de notre âme : l'Esprit-Saint, qui a établi son trône dans notre fond le plus intime par la grâce sanctifiante, et le péché, qui a mis son règne dans notre chair, et étend son influence dans toute notre vie sensible.
La grâce sanctifiante tend à jeter dans notre vie entière ses rayons lumineux et pleins de chaleur ; le péché tend à répandre en nous ses vapeurs obscures et infectes.
Les rayons de la grâce tendent à pénétrer jusque dans nos sens pour les purifier et y faire parvenir sa lumière et sa force. Le péché tend à faire parvenir ses vapeurs dans l'âme, pour obscurcir la lumière qui y brille, refroidir sa chaleur, et par là tarir, ou du moins diminuer la vie du Saint-Esprit. Notre âme est placée entre les deux camps ; sa volonté et sa conduite décideront de la victoire.
Nous voulons que la victoire soit tout entière du côté de la grâce, et nous nous sommes dévoués à Dieu pour cela ; il faut donc que notre conduite pratique soit tout entière en faveur de l'Esprit. Tenir le milieu, accorder une part à la nature et une part à la grâce, c'est ouvrir le fort à l'ennemi, tout en combattant dans le camp du maître légitime de la place. D'ailleurs, en donnant à la nature sa part, en voulant servir Dieu avec perfection, et conserver cependant les satisfactions de la vie naturelle, on arrête l'action de la grâce, on lui impose des bornes, on l'empêche de faire sentir son influence dans les sens ; la vie des sens prendra peu à peu de
— io6 —
la force, portera son influence sur l'âme intellectuelle, affaiblira son action, et diminuera en elle l'énergie de l'action surnaturelle.
En outre, la vie de la nature est le terrain propre de toutes nos tendances vicieuses, de nos défauts et de nos imperfections ; ils y sont tellement acclimatés, qu'ils y poussent d'eux-mêmes, sans culture, et l'on a beau faire des efforts pour les extirper, on s'y parvi ent pas ; les sentiments, les affections et les satisfactions naturelles sont un engrais très efficace, pour les faire croître rapidement et en abondance.
Si donc, contre la parole du divin Sauveur, nous prétendons servir deux maîtres, si, tout en voulant être fidèles à la grâce et fortifier en nous sa vie, nous continuons cependant à chercher les consolations, les jouissances et les satisfactions de la nature, nous pouvons compter que nous resterons, toute notre vie, au moins des hommes naturels, imparfaits, défectueux, et que l'empire de la grâce en nous diminuera de jour en jour. Et qui sait où cette décadence nous mènera, nous qui sommes appelés à la vraie sainteté ?
Dans ce conflit entre la nature et la grâce, nous n'avons donc pas de milieu à tenir : il faut que la grâce soit maîtresse absolue de notre âme, qu'elle anime tous ses mouvements et qu'elle domine nos sens, qu'elle en modère et règle l'activité. Pour cela, il est rigoureusement nécessaire que nous renoncions, en tous temps et en toutes circonstances, à ce qui nous revient de contentement, de jouissance et de consolation de la vie sensible. La chose
est bien simple et facile à comprendre : la grâce nous a été donnée pour nous remplir de sa vie surnaturelle. Elle tend essentiellement à se communiquer à tous les mouvements actifs et passifs de notre âme, à disposer nos sens intérieurs aux impressions surnaturelles, et à les fermer aux impressions opposées à Dieu. Si ce résultat n'est pas obtenu, cela tient uniquement aux obstacles que son action rencontre dans les tendances vicieuses et les défauts qui sont entretenus en nous par les habitudes d'une vie naturelle, soit dans l'intelligence, soit dans la sensibilité.
Cette habitude de la vie naturelle a encore cet autre inconvénient de maintenir F âme dans un ordre inférieur où la grâce ne peut pas agir. L'âme, par cette habitude d'agir et de sentir, se soustrait à l'action de la grâce, qui reste inactive. Quand donc l'homme renonce en tous temps, en toutes circonstances, à toutes les jouissances naturelles, il se soustrait à toute impression étrangère à la grâce divine, et laisse son âme ouverte à l'action de la grâce par tous ses pores ; et, comme il est dans la nature de la grâce de se communiquer et de s'étendre à tous les mouvements, il résulte de là que l'âme en sera remplie. D'ailleurs, par ce renoncement on enlève la racine des tendances vicieuses et défectueuses de l'âme ; il en résulte donc que la grâce ne rencontrera plus d'obstacles à son action.
— io8
Qualités de l'abnégation : elle doit être complète et
énergique.
Pour que cette abnégation ait un succès complet, il faut qu'elle soit elle-même complète, qu'elle s'étende à tout le mal qui est en nous, quelle attaque le fort arme sur tous les points de sa défense ; et les forteresses qu'on ne peut emporter d'assaut tout de suite, il faut au moins les serrer de près et les bloquer avec soin. De plus, il faut apporter, dans l'ensemble de cette attaque générale, toute l'énergie et la constance que demandent une entreprise aussi importante et des ennemis aussi puissants.
Je veux dire, par tout cela, qu'il est nécessaire de renoncer à l'usage de tous les objets dont nous pouvons nous priver, afin de retrancher les impressions naturelles et défectueuses que font sur nous ces objets. Pour ceux dont il n'est pas dans l'ordre de la volonté de Dieu que nous nous séparions, ou qui se rencontrent dans les habitudes ordinaires de la vie ou de la position où nous sommes, il faut éviter de savourer les impressions agréables qui en résul-' tent, soit pour les sens extérieurs ou intérieurs, soit pour l'âme ; il faut de plus prendre garde de s'attacher à ces objets. L'ennemi étant ainsi cerné, il ne reste plus qu'à exercer une paisible vigilance sur soi-même. Voilà comment il faut attaquer ou bloquer l'ennemi, quant aux jouissances naturelles.
Pour les défauts et les vices, il y en a qui peuvent être retranchés net, et il faut y mettre vigoureusement la main. Il y en a d'autres, par exemple,
— io9 —
l'orgueil et les défauts enracinés du caractère, qui ne s'enlèvent pas si facilement ni si vite. Il faut avant tout les cerner, en leur coupant les vivres par la pratique de l'abnégation qui, à cet égard, doit s'exercer en deux manières : d'abord, en retranchant tout ce qui peut leur servir d'aliment et tout ce que nous pouvons y trouver d'agréable, et ensuite, en acceptant en esprit d'abnégation les chocs continuels que nous en éprouvons, et le travail qu'exige de notre part la continuité des résistances que nous avons à opposer. Ici on a à s'armer contre le découragement ; une àme vraiment renoncée est à l'abri de ces défaillances. A cela on joint une paisible vigilance, et le triomphe est assuré.
Enfin, dans tout l'ensemble de ce combat, il faut que nous soyons pleins de ferveur, d'énergie et de constance, comptant sur Dieu et sur sa divine grâce. Celui qui entreprend de marcher dans la voie de l'abnégation parfaite, et qui y va faiblement, nonchalamment ou superficiellement, n'avancera pas ; souvent même, il n'aura la pratique de l'abnégation que dans son imagination, sans aucune réalité.
Ce combat universel n'a rien qui effraie les âmes ferventes et énergiques, les âmes qui comprennent le besoin d'être tout à Dieu, qui savent que depuis la venue du divin Sauveur, ou depuis que sa venue a été annoncée par son précurseur, le royaume de Dieu souffre violence et que ceux qui emploient cette sainte violence l'emportent. Mais il y a des âmes attachées aux jouissances de la terre, d'autres qui sont pusillanimes; elles trouvent partout des
— no —
obstacles insurmontables, qui n'existent en réalité que dans la faiblesse du cœur ou dans l'imagination.
Deux objections des âmes faibles contre cette doctrine.
Ces âmes sont en défaillance devant la pensée de la privation continuelle de toute jouissance naturelle. Comment, se disent-elles, puis-je mener toujours une vie si pénible ? Jamais de plaisir ni de satisfaction aucune! Quelle vie triste et malbeureuse ! En se frappant de cette pensée, leur courage s'affaisse, elles courent après les consolations humaines, et cherchent à se faire illusion, tantôt se persuadant que tout le monde n'est pas appelé à une si grande perfection, tantôt qu'elles pourront parvenir à la perfection par la pratique des vertus, tout en se donnant quelques satisfactions permises. Elles se proposent de les restreindre, de manière à ne pas courir le danger du relâchement.
Dès qu'on sent en son cœur cette faiblesse et cette défaillance, on doit se défier de toutes les pensées qui la favorisent. En tous cas, si on peut admettre que tout le monde n'est pas appelé à la perfection, aucun d'entre nous ne peut se réputer dans la catégorie de ces non-appelés ; car. par le fait même de notre vocation à l'apostolat, il nous est prouvé que nous sommes appelés à la perfection. Les paroles de Notre-Seigneur Jésus-Christ sont trop formelles à ce sujet : Si quis vult post me
centre, ahneget semetipsum... Ces divines paroles ne laissent aucune réplique. La voix toute-puissante Je Dieu nous attire, nous pousse à la perfection ; marchons en avant avec courage et générosité, et ne considérons pas notre faiblesse. Celui qui nous appelle saura bien nous faire arriver. Chacun de nous doit se dire : Omnia possuni in eo qui me confortât.
Cette divine parole du Sauveur répond à toutes les objections et ne laisse aucun biais ; il faut que nous tendions à la perfection, et il faut que nous y tendions par l'abnégation : telle est la volonté du Maître.
D'ailleurs tous ceux qui tergiversent sont dans une grave erreur, et ils s'en aperçoivent trop tard. Ils ont infiniment plus à souffrir en cédant ainsi à la faiblesse de leur nature ; leur coeur n'est pas rempli de cette joie, de cette énergie dans le service de Dieu qu'éprouvent les âmes généreuses. Ils marchandent avec Dieu, et Dieu marchande aussi avec eux ; ils se trouvent bien souvent dans des perplexités, dans des circonstances difficiles, où ils sentent que Dieu demande d'eux un sacrifice ; ils veulent et ne veulent pas. Leurs défauts restent toujours vivants, et leur font souvent commettre bien des fautes. Ils ressemblent à un malade qui a une nourriture fine et délicate ; il n'est pas plus à l'aise pour cela, et ne peut faire le moindre travail sans fatigue : mieux vaudrait pour lui se débarrasser de sa maladie et manger du pain sec ; il jouirait du moins de la sérénité de l'esprit, et son corps serait plein de vigueur et de bien-être.
L'homme qui repousse loin de lui cette maladie du cœur et qui embrasse généreusement, vigoureusement, la parfaite abnégation de lui-même, a l'âme pleine de paix, d'ardeur et d'énergie. Il est mille fois plus heureux que celui qui se laisse vaincre par ces lâches tâtonnements d'un cœur faible, trop attaché à la créature ; la grâce de Dieu le remplit, le soutient, et lui donne des consolations inconnues aux âmes qui craignent de tout perdre en quittant les consolations de la terre. Le divin Sauveur a promis le centuple à celui qui abandonne les créatures pour l'amour de lui. Tous ceux qui en ont fait l'essai ont vu l'accomplissement de la promesse faite par la Vérité éternelle.
Quelquefois, des âmes ainsi attachées à la terre font une objection d'un autre genre : ce Vous voulez que je parvienne à la perfection par l'abnégation entière de moi-même et de toutes choses, et par conséquent, que j'embrasse à la fois la pratique de toutes les vertus; cependant les auteurs spirituels disent qu'il ne faut pas trop embrasser à la fois, mais qu'il faut commencer par acquérir une vertu, et après celle-ci une autre, jusqu'à ce qu'on les ait toutes. Je préfère suivre le sentiment de tous les auteurs spirituels. »
Je réponds. Ce n'est pas moi qui prêche Fâbnégagation, c'est Nôtre-Seigneur Jésus-Christ qui a mis cette condition à la réception de qui que ce soit au nombre de ses disciples : Si qui s venit ad me, et non odit patrem suum, et matrem, et uxorem, et filios. et f'ratres, et sorores, adhuc autem et animant suam, non potest meus esse discipulus ; et qui non
bajulat crucem suam et venit post me, non potest meus esse discipulus. Il n'y a pas de point de doctrine plus fortement exprimé dans le saint Évangile. Et pour ne rien ménager, le- Sauveur ajoute : Et qui non bajulat crucem suam, etc. Ce n'est pas assez de renoncer à tout cela, il faut encore porter à sa suite les maux et les souffrances qui surviendront. Il ajoute, immédiatement après, la parabole de celui qui bâtit une maison ou qui va à la guerre : ils calculent leurs ressources et les mesurent avec le succès, et s'ils n'ont pas assez de ressources, ils renoncent à l'entreprise. Par là, il veut nous dire que si nous ne voulons pas renoncer à tout, nous n'aurons pas les ressources suffisantes pour aller à la guerre à sa suite ; et par conséquent nous ne devons pas le suivre, si nous ne voulons généreusement renoncer à tout.
Ainsi, la parole du Sauveur est bien expresse. La sentence des auteurs spirituels n'y est pas contraire. Tous sont d'accord que nous sommes obligés, en suivant Notre-Seigneur Jésus-Christ, de prendre la résolution ferme et pratique de renoncer à tout et à nous-mêmes, et de nous appliquer avec constance à l'exécution de cette sainte résolution. Seulement, quand, au milieu de ce travail généreux, nous éprouvons des difficultés particulières avec certains penchants, alors, tout en résistant cle toutes nos forces à tous nos défauts, nous devons donner une attention spéciale à celui qui est le plus considérable et le poursuivre d'une manière plus vigoureuse jusqu'à extermination complète ; alors, ayant fini avec celui-ci, nous attaquerons les autres de la
morne manière. C'est ainsi que saint François de Sa. es et saint Vincent de Paul ont poursuivi. l'un, les défauts opposés à la douceur, et l'autre, ceux opposés à l'humilité, et cela pendant de longues années : mais il est bien certain que ces deux Saints pratiquaient en même temps L'abnégation dans toute son étendue.
Points sur lesquels doit porter l'abnégation.
Cette abnégation, si essentiellement nécessaire, doit être avant tout dirigée contre l'amour déréglé de nous-mêmes. Abneget settietipsum... Adhuc autem et animam suant... dit l' Evangile. Celle abnégation étant parfaite, tous les détails y sont renfermés : une fois qu'on a renoncé à soi-même et à sa propre âme, on a renoncé à tout, car tout est renfermé dans ce vice capital de l'amour excessif de soi-même. Cependant, il faut que, tout en prenant cette résolution, nous nous appliquions en particulier aux différentes parties renfermées dans le mal général .
Nous devons donc en outre appliquer la pratique de l'abnégation à l'orgueil, qui est le fils aîné de l'égoïsme: à la concupiscence de la chair, qui contient toutes les parties du sensualisme, tout ce qui touche à la jouissance des sens et de l'imagination ; à tout ce qui tient à la concupiscence des yeux, c'est-à-dire à toutes les satisfactions morales, imaginaires pour la plupart, que nous pouvons retirer des objets extérieurs.
Mais tout cela ne suffit pas encore : il faut que notre abnégation porte sur les objets intellectuels, aussi bien que sur les sensibles, je veux dire les satisfactions que nous créent notre esprit et notre imagination. Notre âme ne doit tenir à rien qu'à Dieu seul, et à l'accomplissement de son bon
plaisir.
Enfin cette abnégation doit agir efficacement contre les défauts de notre caractère. Ces défauts de notre nature ne tiendront pas, si nous nous sommes véritablement renonces.
Conclusion.
Vous le voyez, la besogne est grande, il faut mettre la main sérieusement à l'œuvre ; mais ayons du courage et de la confiance ! Dieu est avec nous, il ne demande que la bonne volonté, mais une volonté bonne pratiquement, et la persévérance; avec cela le succès est assuré.